AvertisMement, p
une des parties les plus iraportanles de renseignement... Je tiens plus que jamais à ce qu'on ne la relègue pas dans un coin obscur d'un chapitre de morale, comme le font les philosophes écossais et leurs serviles imitateurs... Il faut ramener notre époque à de fortes croyances... La philosophie d'aujourd'hui doit être essentiellement religieuse. » D'autres faits, plus significatifs enfin, confirment les faits précédents. Vers la fin du règne de Louis- Philippe, en 4847, lajeune école éclectique, un peu lasse, il faut le dire, du gouvernement de M. Cousin, éprouva le besoin de se donner un organe à elle, et elle fonda la Liberté de penser. Nous pouvons en parler avec quelque connaissance de cause; car nous en étions*. Jules Simon, Amédée Jacques, Saisset, Bersot, Barni, tels furent les fondateurs de ce recueil, où débuta Ernest Renan, et qui essayait de pousser en avant la philosophie. Or, sur quels points portaient les dissidences avec le chef de l'éclectisme? Sur deux points : la religion et la politique. On le trouvait trop prudent avec l'Église; en politique, quoiqu'il fût de l'opposition, on le dépassait cependant de beaucoup, et on s'avançait
1. Nous étions très fler, à vingt-quatre ans, d*étre actionnaires d*une Revue! mais cela voulait dire tout simplement que nous donnerions notre prose pour rien : ce que nous avons fait.
presque sur le terrain de la démocratie. Mais^ en philosophie proprement dite, les doctrines de la jeune école éclectique étaient les doctrines spiritualistes dans toute leur pureté. Bersot publiait (1846) son livre Du Spiritualisme et de la Nature devenu plus tard son Essai sur la Providence. Jules Simon publiait, dix ans après, son traité de la Religion naturelle. Enfin Amédée Jacques, républicain ardent et convaincu, ennemi personnel de Victor Cousin, poussant l'indépendance jusqu'à l'imprudence, et qui allait payer cette indépendance de la perte de sa carrière, enfin directeur en chef de la Liberté de penser, écrivait dans cette revue, après la révolution de Février, ces paroles caractéristiques : « Si l'on entend par philosophie d'État l'enseignement des grandes vérités sociales, nous le disons hautement, l'État n'a pas le droit de s'abstenir. L'État n'est pas athée. Il doit donc enseigner Dieu aux jeunes gens qu'il élève, et l'enseigner au nom de la raison humaine et du cœur humain. » Le même philosophe disait encore que l'Université enseignait «: la philosophie éternelle, laquelle n'est autre que l'affirmation philosophique de rêtre, de la cause, de l'intelligence, l'explication et le développement de notre droit et de notre devoir, et, par-dessus tout, de l'existence de
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Dieu et des futures destinées de notre âme (Liberté depensefy 1848, p. 494) ». M. Michelet, de Berlin étant venu à Paris pour nous apprendre qu'il n'y a pas de démocratie sans panthéisme, Amédée Jacques, après lui avoir ouvert Ih Liberté de penser y le réfuta lui-même en disant : € Nous ne sommes ni hégéliens, ni panthéistes : ce n'est point par scrupule d'orthodoxie, c'est par conviction. > Et il le prouva par l'article même qui le fit destituer et mourir en exil, etqui n'étaitqu'unereproductiondu Vicairesavoyardy injurieuse pour le christianisme, mais très nettementdéiste. Â cette époque, d'ailleurs, les doctrines spiritualistes, avec une nuance de religiosité, étaient universellement admises. Louis Blanc, dans son Histoire de la Révolution^ justifiait la chute des Girondins en disant qu'ils étaient athées. L'Assemblée constituante de 1848, composée de neuf cent membres; proclamait, à l'unanimité, l'existence de Dieu. Les esprits les plus critiques et les plus hardis, les Sainte-Beuve, les Ernest Havet,dans leurs écrits sur Port-Royal et sur Pascal, parlaient avec émotion et élévation des questions religieuses, et ne laissaient pas apercevoir, peut-être ne le savaient-ils pas eux-mêmes, que leur indépendance allait bien au delà du déisme. Il y avait donc à celte époque tout un courant d'idées qui portait au
spiritualisme, sans qu'il fût besoin le moins du monde de faire appel à une philosophie de commande.
On voit, par ces exemptes et par ces faits, quelle étrange méprise commettent les critiques d'aujourd'hui, qui, antidatant des opinions postérieures, croient que le vice de l'enseignement de Cousin a été l'excès du dogmatisme théologique. C'était le contraire qne lui reprochait l'opinion libérale, ainsi qu'à JoufiTroy, au moins pendant la première partie du règne de Louis- Philippe. Au contraire, c'étaient alors les catholiques qui reprochaient à la philosophie de s'avancer sur le terrain religieux et qui réclamaient la suppression de la théodicée. On l'a vu par l'amendement de M. de Ségur-Lamoignon, presque adopté par la Chambre des pairs, et qui réduisait la philosophie à la morale et à quelques éléments de psychologie. L'auteur de cet amendement, en le développant, disait expressément qu'il s'agissait de retrancher « les hautes questions de métaphysique comprises dans la théodicée qui traite des attributs de Dieu ». A la vérité, il n'osait pas dire expressément que l'existence de Dieu serait écartée des cours; mais cela résultait évidemment de la suppression de la théodicée. Étrange revirement
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des temps et des lactiques politiques! le parti qui proteste aujourd'hui contre la loi athée était alors celui qui voulait retrancher l'idée de Dieu du programme universitaire et prétendait imposer à l'État un enseignement athée.
Il est très vrai qu'à partir de 184-2, Victor Cousin fut obligé, par la polémique du clergé, de faire ressortir de plus en plus le caractère spiritualiste de l'enseignement universitaire. Pour donner plus de garantie aux croyances religieuses, il dressa une liste d'auteurs classiques en philosophie, qui devaient servir de modèles, et, en même temps, de limites à l'enseignement. Mais cette liste était-elle donc si exclusive et si illibérale? Qu'on en juge ; à côté des cartésiens (et Malebranche déjà n'est pas un penseur si timoré), on y voyait figurer Bacon, Locke, Condillac, Ferguson, Charles Bonnet. Si Kant n'y figurait pas, ce n'était pas par suspicion de doctrine (car nous eûmes à l'étudier, en 1848, dans notre concours pour Tagrégalion des Facultés) ; mais on le trouvait alors trop difficile pour les élèves. Ce fut pour répondre à ce catalogue d'auteurs officiellement désignés que les jeunes maîtres d'alors, Jules Simon, Emile Saisset, Amédée Jacques publièrent l'utile et populaire collection Charpentier, qui comprenait les principaux de ces philosophes.
Ici encore nous ferons remarquer que cette entreprise fut conçue dans un esprit si peu sectaire que ce fut dans cette collection que parut la première traduction française de Spinoza, par Emile Saisset, traduction que Cousin offrit lui-même à FAcadémie des sciences morales. Ainsi cette école de déisme officiel est précisément celle qui, la première, a fait connaître et popularisé en France la philosophie de Spinoza.
Cependant, quand un mouvement est donné, il ne s'arrête pas. Victor Cousin, comme nous le verrons bientôt, avait été contraint, par la polémique religieuse, à interpréter, à retirer peu à peu et enfin à réfondre tout entière sa philosophie première. Ce travail, que nous aurons à étudier en détail et quinefutpas tout d'abord très remarqué, finit cependant par lasser et, si j'ose dire, agacer de jeunes esprits que commençaient à tourmenter l'esprit critique, l'esprit voltairien, le besoin d'une philosophie plus concrète, et, en même temps, dans un autre sens, le retour aux conceptions allemandes, trop oubliées, mille causes enfin qui devaient amener un renouvellement de la pensée. Tandis que Victor Cousin succombait sous la réaction religieuse et politique, il se préparait contre lui une insurrection, venue d'un cAté opposé, qui,
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s'emparant des griefs précédents, les traduisait en sens contraire. Ainsi la philosophie officielle reprochée à Cousin sous Louis-Philippe signifiait panthéisme, fatalisme, antichristianisme ; les mêmes mots répétés depuis signiflèrent théisme obligatoire, spiritualisme de commande. Cette nouvelle objection a fait oublier l'ancienne. Antidatée par les jeunes générations qui ne savent pas Thistoire, elle s'applique aujourd'hui à tout le règne de Cousin, tandis que tout au plus pourrait-elle se justifler pour les dernières années de son gouvernement, et qu'elle a surtout pour raison d'être les écrits qui ont suivi sa chute.
Nous reconnaissons volontiers qu'à partir de 4830, Victor Cousin, préoccupé de son œuvre pratique, a cessé de pousser son école dans les recherches de théorie et l'a trop exclusivement renfermée dans l'étude de l'histoire de la philosophie, fort utilement d'ailleurs. Mais la philosophie n'est pas seulement une science, elle est aussi un moyen de culture intellectuelle et morale, une école d'examen, de tolérance, de réflexion, d'ouverture d'esprit, en un mot, un puissant engin de civilisation libérale : or la philosophie ainsi entendue est entrée pour la première fois, par Victor Cousin, dans l'enseignement public; et, par son énergique vo-
L'ENSEIGNEMENT DE LA PHILOSOPHIE. 3i&
loDté, elle a été mise à Tabri de tout contrôle et de toute tutelle du clergé. Par lui aussi, Tesprit de la philosophie moderne, de Bacon et de Descartes, de Locke et de Leibniz, de Montesquieu et de Rousseau, de Reid et, en une certaine mesure, de Kant, s'est introduit dans les écoles, dégagé de toute scolastique, à moins qu'on n'entende par scolastique la philosophie elle-même. Tout en fixant des limites qui étaient dans la nature des choses et du temps, et sans lesquelles il n'y aurait pas eu de philosophie du tout, il a cependant établi des cadres qui rendaient possibles et faciles tous les progrès futurs au fur et à mesure des besoins et du progrès naturel des esprits. Il est donc permis de dire qu'en fondant au prix de sa popularité une œuvre si importante, il a rendu à la France un service qu'aucun philosophe ne doit oublier.
l'histoire de la philosophie
L'histoire de l'enseignement philosophique fondé en 1830 a interrompu notre exposition des travaux de Victor Cousin. Cependant, même au pouvoir après 4830, même sorti du pouvoir après 1 852, sa vive intelligence n'est pas restée un seul instant inactive. Il a continué ses études, sur l'histoire de la philosophie ; il a remanié tous ses ouvrages et refondu sa philosophie dans un sens nouveau; il s'est distrait lui-même et il a charmé le public par des éludes littéraires et historiques ; voiI& encore bien des aspects sous lesquels nous avons à le considérer avant d'en finir et de porter
sur sa philosophie un jugement d'ensemble. Telles «eront les dernières parties de ce travail.
Un des mérites de Victor Cousin les moins contestables et les moins contestés fut d'être en France le créateur et Torçanisateur de Thistoire de la philosophie. Au xviir siècle , le très faible essai de Deslandes, les articles de Diderot dans Y Encyclopédie^ la plupart du temps traduits de Brucker ou extraits de Bayle, sont plutôt le témoignage d'un besoin non satisfait qu'une ébauche même de la science à créer. Seul, le livre distingué de M. de Gérando sur VHistoire comparée des systèmes de philosophie peut être considéré comme une première initiation à cette science. Ce livre, malgré ses lacunes et malgré l'esprit un peu étroit qui l'inspire, n'en était pas moins, avant Cousin, le seul où Ton pût apprendre quelque chose sur le passé et sur le présent de la philosophie. Mais il n^avait eu aucune influence. C'est donc véritablement Cousin qui, avec son esprit d'entreprise et sa flamme communicatrice, a créé parmi nous une grande école d'histoire de la philosophie. Il est assez étrange qu'au lieu de lui en savoir gré, on lui en ait fait une sorte d'objection et de reproche, comme si, d'ailleurs, il n'eût pas fait autre chose; mais même, sur ce ter-
rain, on s'étonnera de voir si peu estimée une œuvre aussi considérable. Eh quoi ! tout le monde répète que le caractère propre, le génie de notre siècle, c'est l'histoire! on fait honneur à ce siècle, et avec raison, d'avoir vu naître parmi nous l'histoire littéraire, l'histoire de l'art, l'histoire des religions; et l'on ne compterait pour rien l'histoire de la philosophie! Mais peut-on séparer l'histoire religieuse de l'histoire philosophique? Le christianisme est-il inteUigible sans la connaissance du platonisme et de l'école d'Alexandrie? La théologie allemande contemporaine n'a-t-elle pas son origine dans la philosophie allemande? Si c'est l'honneur de ce siècle d'avoir créé l'histoire de l'esprit humain, l'histoire de la civilisation, si les Villemain, les Guizot, les Renan ont leur place assurée parmi les créateurs de celte nouvelle science, par quel prodige d'injustice réserve-t-on à Victor Cousin le seul mérite d'avoir rendu quelque service à l'érudition, comme si l'histoire de la philosophie n'avait rien à voir avec la philosophie elle-même?
Rappelons d'abord la circonstance heureuse à laquelle nous devons l'importance que Cousin a attachée à l'histoire de la philosophie, et les travaux qu'il a accomplis dans cette direction. Cette
circonstance fut qu'à rorigine deTOniversité, M. de Fontanes ait eu l'idée de créer à la Faculté des lettres une chaire d'histoire de la philosophie. Il est probable que ce fut dans la pensée de faire une place à Royer-Goliard à côté de Laromiguière. Appelé à la suppléance de Royer-CoUard, engagé dès l'origine par son enseignement même dans l'histoire de la philosophie, Victor Cousin fut amené par là à placer très haut cette science, à lui donner le premier rang dans la culture philosophique, car il ne s'est jamais occupé d'aucune matière sans en faire aussitôt une doctrine, une thèse, un principe. Il a toujours eu le don d'enflammer le public pour tout ce qui l'intéressait lui-même; il a toujours rais le feu aux poudres. C'est ainsi que Cousin, par cela seul qu'il fut chargé d'un tel enseignement, y mit sa passion, son esprit d'initiative; il fallut que l'histoire delà philosophie devint la philosophie elle-même; et, soit par ses propres travaux, soit par ceux de ses élèves, il en fit une science nouvelle et indépendante.
Considérons d'abord la part qui lui est personnelle. Dans ses cours, il fut contraint par le titre même de sa chaire à s'occuper de philosophie moderne, et il fut amené, en outre, par l'intérêt
des problèmes philosophiques qui le préoccupaient alors plus que l'histoire elle-même, à se concentrer dans rhistoire presque contemporaine : car parler à cette époque à la Sorbonne de Saint-Lambert, de Volney, de Kant, c'était à peu près comme lorsque aujourd'hui nous parlons d'Auguste Comte et de Stuart Mill. Il dut donc étudier les écoles les plus récentes dont il essayait de concilier les résultats dans sa philosophie personnelle. Ce fut d'abord la philosophie du xvin' siècle, puis la philosophie écossaise, puis la philosophie de Kânt, qui furent, en 1819 et 1820, l'objet de ses études. Sans doute on a depuis étudié Kant d'une manière plus profonde, mais nous sommes en 1820, ou même en 1817. Kant n'est pas encore traduit ; on ne peut le lire que dans le texte ou dans l'affreuse traduction latine de Born; on n'était alors préparé à le comprendre par aucune étude antérieure. Leibniz était presque ignoré. Des abrégés comme celui de Kinker, ou de vagues expositions comme celle de Yillers étaient les seules ressources qu'on eût à sa disposition. Dans ces conditions, le cours sur Kant ne pouvait être que ce qu'il a été, et c'est le vrai commencement de la connaissance et de l'influence de Kant dans notre pays.
Passons d'ailleurs sur cette première période.
qui était une période de début. Dans la seconde, à savoir de 1820 à 1828, nous avons déjà signalé les trois grandes entreprises qui ont occupé la retraite de Victor Cousin, à savoir son Descartes, son Platon et son Proclus. On ne saurait placer trop haut de tels services; et qu'il ait eu ou non, pour de si lourdes tâches, des collaborateurs, il n'en reste pas moins vrai que c'est à lui que revient rhonneur de les avoir entreprises et exécutées. Pensez à la difficulté et à la grandeur de telles entreprises : trouver un éditeur et des acheteurs (l'un ne va pas sans l'autre) pour onze volumes de Descartes, treize volumes de Platon, six volumes de Proclus, en tout, trente volumes. Nous l'avons dit déjà, de telles publications eussent-elles été possibles sans l'élan extraordinaire imprimé par Victor Cousin à l'activité philosophique, sans sa célébrité personnelle, sans la solidarité qu'il avait établie entre la philosophie et l'esprit libéral, de sorte qu'encourager ces entreprises, quelque spéculatives qu'elles fussent, c'était encore travailler au succès de la cause libérale? Ajoutez à cela ce qu'il mit de talent personnel dans ces travaux, par exemple dans les Arguments de Platon, dont le style mâle, large et entraînant, est d'une qualité supérieure même à ce qu'il a écrit plus tard lors-
qu'il a voulu systématiquement être un écrivain ; lisez aussi tel ou tel passage de la traduction presque digne de Platon pour la beauté du langage, par exemple le discours de Galliclès, dans le Gorgias jOu le portrait du philosophe dans le Théétète. Son Proclus fut fort attaqué, et un barbarisme célèbre*, mis en tête du premier volume fit la joie de l'Allemagne. Lui-même a reconnu plus tard avec bonne grâce son inexpérience en philologie: mais Proclus n'en fut pas moins publié et donna Télan aux études ultérieures sur l'école d'Alexandrie. Passionné alors pour cetle école, dont les doctrines, analogues à celles de l'Allemagne, avaient une conformilé avec les siennes propres, Cousin consacra en outre, dans le Journal des savants d'alors, une série de travaux à Proclus et à Olympiodore, et, en particulier, donna de celui-ci l'analyse de plusieurs commentaires inédits.
Ce ne sont là que des travaux d'érudition, quoique liés aune pensée philosophique, la résurrection des doctrines alexandrines : mais c'est surtout en 18S8 et 1829 que Cousin exposa en chaire les principes généraux de sa doctrine sur l'histoire