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Premiers principes, 1" partie, chap. i

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miques entraînant un excès, tantôt d'un côté, tantôt deTautre. > Cela fait, à quoi sert la controverse métaphysique? Elle a pour objet, dit Spencer, c la délimitation des frontières >, chacun essayant de pousser son principe de plus loin possible, mais contenu par le principe contraire. Ces débats sont- ' ils aussi stériles que le prétendent les ennemis de la philosophie? La métaphysique est-elle immobile, et peut-on dire qu'elle piétine sur place? Non, dit Spencer, car à chaque nouveau stade < les oscillations deviennent de moins en moins fortes». 11 montre, par exemple, le réalisme se rapprochant de l'idéalisme : « Le réalisme se contente d'affirmer, dit-il, que l'objet de la connaissance est une existence indépendante ; et l'antiréalisme montre que la connaissance de cette existence est relative. > Voilà un exemple de concessions réciproques dues à la discussion philosophique. On peut en signaler de semblables dans le débat du spiritualisme et du matérialisme. Aujourd'hui par exemple, le matérialisme n'est pas loin d'admettre que la conscience est contemporaine de l'origine des choses, c'est-à-dire qu'elle est la forme subjective de l'existence dont la matière est la forme objective. Mais c'est admettre expressément que la conscience ne s'explique pas

par les propriétés de la matière. D'un autre côté, le spiritualisme reconnaît d'une manière définitive la nécessité des conditions physiologiques de la pensée^ Ainsi l'intervalle est moins grand entre les deux écoles.

On peut signaler un progrès analogue dans la question de Torigine des idées. Aujourd'hui, l'era-* pirisme, au lieu de se contenter comme autrefois de l'expérience individuelle, fait appel à l'expérience de l'espèce et invoque l'hérédité. Soit; mais qui dit hérédité, dit innéité ; ce qui est héréditaiire dans l'espèce est inné dans l'individu : l'individu natt avec des notions préformées. Voilà donc une question résolue par le rapprochement des deux écoles : à savoir, l'innéité individuelle. Au delà, le débat reste ouvert comme aupa-

1 . Victor Cousin a été ua des premiers en France à soutenir qu'il peut y avoir un spiritualisme supérieur, distinct du spiritualisme Tulgaire. Par exemple, en défendant la théorie des climats de Montesquieu, il disait :

c U commence à se répandre parmi nous, de salon en salon, sur les ruines de la philosopliie de la sensation mal combattue et mal détruite, je ne sais quel spiritualisme sentimental et pusillanime, bon pour des enlknts et des femmes, et qui ne serait pas moins fatal à la science que le matérialisme. Je combattrai l'un avec autant de fermeté que j'ai combattu Tautre. U est absolument nécessaire que Thomme et la nature soient en harmonie, puisque tous deux manifestent la même unité. » (Cours, de 1828, 8* leçon.)

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ravant; mais il y a un terrain commun, et une doctrine acquise. On pourrait montrer à peu près la même chose pour toutes les grandes questions philosophiques. Ainsi le traité de paix idéal proposé par Cousin est loin d'être signé, et il ne le sera probablement jamais; mais il y a un modtis vivendi de conciliation qui s'accentue de plus en plus entre les écoles, or, c'est encore là de l'éclectisme.

Cette conception, loin d'être la forme du scepticisme et de rindifférence , implique au contraire le plus haut idéalisme ou spiritualisme comme on voudra l'appeler. Car c'est supposer que la pensée en elle-même et dans son fond est capable de vérilé, qu'elle est la vérité même : car ce n'est qu'à la condition que la pensée soit la vérité, que telle pensée peut être une vérité. C'est la vérité de la pensée qui fait la vérité relative des sens (et par conséquent du sensualisme), du sentiment (et par conséquent du mysticisme); et c'est encore elle qui, reconnaissant les contradictions des choses, cherche à se récuser elle-même par le moyen du scepticisme. C'est enfm cette pensée qui, tout en se proclamant elle-même comme le fond de toute pensée particulière, reconnaît cependant les cojiditions objectives auxquelles elle est soumise, et par là l'utilité et la nécessité des systèmes contraires.

Cette haute impartialité serait suffisante pour sauvegarder tous les intérêts philosophiques, si elle était la même de part et d'autre, et si toutes les écoles apportaient le même esprit désintéressé. Mais il n*en est pas ainsi. Les écoles contraires à ridéalisme ou au spiritualisme, quoique toujours prêtes à protester contre l'intolérance quand elles sont les plus faibles, deviennent à leur tour intolérantes et exclusives, quand elles sont devenues les plus fortes : elles prennent pour des aveux de faiblesse les concessions de bonne foi, et elles provoquent dès lors de très légitimes, d'inévitables représailles. De là vient que la philosophie est et demeure un champ de luttes; et le spiritualisme, à son tour, est de nouveau forcé à une attitude de combat. Mais ce n'est là qu'une apparence. La vraie philosophie est essentiellement pacifique. Elle ne connaît ni ennemis, ni adversaires, mais seulement des coopérateurs. Elle est essentiellement un libre échange. Elle s'enrichit par l'importation aussi bien que par l'exportation. Toute vérité découverte appartient à tous.

Après avoir essayé d'interpréter la pensée fondamentale que Victor Cousin a léguée à la science, jésumons brièvement les caractères de son œuvre

philosophique, les mérites et les défauts de sa doctrine : rien de plus difficile à cause delà complexité et de la mobilité des éléments dont elle se compose.

La philosophie de Cousin, en la prenant à sa grande époque de 1818 à 1838, a, malgré tous ses mérites, deux graves défauts. Elle manque de cohérence et elle manque de précision. Ce sont ces défauts qui ont pu faire refuser à son auteur, par des juges sévères, bien à tort toutefois, le titre de philosophe.

L'ensemble de ses idées ne forme pas un système lié. C'est tantôt tel principe qui prédomine, tantôt tel autre. La coordination manque presque entièrement. Une seule fois dans son cours de 1818, ou encore en 1826, dans la préface des Fragments, il a essayé une exposition systématique, mais dans des termes d'une telle généralité, que ce sont plutôt des perspectives ouvertes que des doctrine» solidement fondées. La principale cause de cette incohérence, c'esfr la manière fragmentaire dont cette philosophie s'est faite : dans des cours d'abord, ce qui entraîne toujours plus ou moins la dispersion des idées; puis dans des cours interrompus et repris à des époques éloignées ; enfin dans des cours qui éraient principalement

consacrés à l'histoire de la philosophie. De temps en temps (comme en 1818 et en 1828), Cousin échappait par des cours dogmatiques à la chaîne de son programme; mais c'était toujours d'une manière un peu subreptice : c'était une usurpation, une sorte d'école buissonnière. Il ne pouvait s'asservir à l'histoire; mais en philosophie ses idées étaient toujours plus ou moins improvisées, et trouvées sur le moment même, et avec l'entraînement de la parole. De plus, la largeur même de son esprit, sa curiosité infatigable et en tous sens lui fournissaient trop d'éléments à la fois; et il n'avait pas le temps de les fondre et de les digérer. C'était Condillac, c'éuit Reid, c'était Kant, c'était Platon, c'était Hegel, et enfin Descartes. Tout cela s'arrangeait tant bien que mal. La faculté qu'il avait de repenser avec enthousiasme tout ce qui avait été pensé par d'autres lui ôtait la force de créer et de lier.

En second lieu, si sa philosophie manquait de cohérence dans l'ensemble, elle manquait dans le détail de précision. Il a dit quelque part que les deux instruments de la philosophie, c'est l'analyse et la dialectique : or ce qui manque le plus à sa philosophie, c'est l'analyse et la dialectique. Son analyse psychologique est vague, il ne signale

jamais que les faits les plus généraux. Non seulement on ne trouvera pas chez lui l'analyse réaliste de Taine (qui lui-même d'ailleurs confond souvent l'analyse scientifique avec la description pittoresque); mais on n'y trouvera pas davantage l'analyse ingénieuse des Écossais, ni l'analyse profonde de Maine deBiran. Si son analyse psychologique est vague, sa dialectique est lâche. Pressé par la savante argumentation d'Hamilton, on peut dire qu'il a esquivé le combat, et qu'il s'est faiblement défendu, quoiqu'il eût raison dans le fond. On a beaucoup admiré son Examen de Locke, et M. Mill lui-même reconnaît que c'est un ouvrage très ingénieux; c'est bien en effet ce qu'il a fait de plus fort en fait de controverse philosophique. Mais si nous comparons cet ouvrage aux grandes controverses métaphysiques du xvn' siècle, à celle d'Arnaud contre Malebranche, ou de Leibniz contre Bayle, on verra combien l'argumentation en est peu serrée, combien elle manque de rigueur et de variété.

Si la philosophie de Cousin manque de cohérence et de précision, elle se relève en revanche par deux caractères brillants et remarquables : la largeur des vues et l'abondance des idées. En repassant pour ce travail ces nombreux volumes que nous

n'avions guère lus depuis trente ans, nous avons été frappé du nombre d'idées, exprimées en belles formules, qui se sont depuis mêlées à la raison commune ou à la science,ou qui perdues et oubliées, mais reprises par les procédés plus sévères de notre lemps, pourraient revivre pour renrichissemenl de la philosophie. La distinction du spontané et du réfléchi, la théorie de l'aperception pure, la doctrine de Tamour, celle de la liberté absolue, le principe de Tinspiration morale, l'idée d'une conscience de l'infini immédiatement impliquée dans la conscience du fini, la réduction de toutes les catégories à la substance et à la cause, le principe du mouvement dialectique de la pensée en soi, la théorie de la création puisée dans l'analyse de l'acte volontaire, la doctrine que l'histoire n'est que l'évolution de la pensée, la doctrine des grands hommes et des grands peuples, l'essai d'un optimisme historique, Tapologie de la gloire, et même {exceptis excipiendis)^ cette doctrine dure, mais en définitive virile et fortifiante, que les peuples n'ont ;uc la destinée qu'ils méritent ; en métaphysique pure, sa doctrine, plus ou moins flottante entre le théisme et le panthéisme, mais au fond profonde et vraie, de l'unité essentielle et de l'identité finale des choses; et enfin, pour finir, ces deux points culmi-

nants de sa philosophie : IMe principe de la métaphysique fondée sur la psychologie; 2° Thistoiro de la philosophie donnée comme instrument de la philosophie elle-même; en d'autres termes, la méthode éclectique, — voilà, il nous semble, de quoi suffire à l'honneur d'un philosophe.

Que ces idées aient été plus ou moins empruntées ou renouvelées, nous ne le nions pas; mais où est le philosophe qui n'ait rien emprunté, et qui ait' tiré tout de son propre fonds? D'ailleurs s'approprier de telles pensées, leur donner son accent et sa couleur; de germaniques et d'antiques, les rendre françaises et contemporaines; les introduire et les disséminer partout autour de lui, à ce point que souvent ses adversaires n'ont fait que le contredire avec ses propres idées, n'est-ce pas là aussi dg l'invention? Sans être un créateur en philosophie, il a été un promoteur, un instigateur, un remueur d'idées. Il a eu cette puissance de propagande et d'impulsion qui est propre à l'esprit français et qui ressemble plus à l'action qu'à la spéculation : « De celui-là, disait Jouffroy en parlant de son maître, on ne se demandera pas s'il est une cause. » Il a créé l'éloquence universitaire; il a créé en France l'histoire de la philosophie; il a fondé l'enseignement philosophique,

il a renouvelé le platonisme dans un siècle de fer et d'or, réveillé la métaphysique de son sommeil, et introduit en France les conceptions allemandes. Surtout, sa principale œuvre a été de donner à la philosophie une tradition, et la conscience de son unité. Toutes ces actions si nombreuses et si diverses qui se sont souvent nui les unes aux autres par leur multiplicité même, vaudront peut-être, auprès de juges impartiaux, la création d'un système de plus. L'histoire* de la philosophie est remplie de grands noms qui rappellent non des créateurs de systèmes, mais des promoteurs et des acteurs puissants. Pomponace, Marsile Ficin, Ramus, Gassendi sont de ce genre, Victor Cousin est un de ces hommes. Il représente toute une époque, tout un mouvement d'idées, toute une direction spéculative et pratique. Il est lui-même et ne se confond avec aucun autre. N'est-ce pas là un titre suffisant pour vivre dans la mémoire des hommes ?

Nous croyons devoir reproduire ici en appendice l'étude suivante insérée dans \di Revue des Deux MondeSy le V' février 1867 ,quelques jours à peine après la mort de M. Cousin. Ces pages, à ce qu'il nous semble, ne font pas double emploi avec le reste. Elles contiennent certaines parties personnelles qui ne rentraient pas dans le cadre de notre étude générale, mais qui la complètent. On remarquera peut-être quelques nuances dans l'appréciation philosophique ; elles tiennent à la différence d'une improvisation rapide et d'une élude approfondie. Je dois dire aussi, pour ne rien dissimuler, que je trouve dans ces pages une note d'enthou-

siasme d'un tonun peu trop élevé, le fond restant parfaitement vrai; mais il y a lieu de transposer quelque peu.

M. Victor Cousin devait donc disparaître à son tour, lui qu*on eût pu croire vraiment immortel, tant il y

avait en lui de sève et de virilité ! Sa jeunesse inépuisable étonnait et charmait ceux qui rapprochaient;

, un foyer toujours allumé animait cette organisation puissante. Au physique comme au moral, c'était une nature de feu : si la mort avait voulu le réduire par une de ces maladies lentes qui minent peu à peu, il l'aurait encore vaincue, ainsi qu'il a fait tant de fois. Les hommes de cette nature ne peuvent perdre la vie goutte à goutte; ils meurent tout d'un coup. Cette énergie physique n'était que le symbole et l'expression d'une énergie plus intime, celle d'une âme toujours en mouvement, qu'une imagination enflammée portait sans cesse vers les objets les plus divers, mais qui à cette mobilité extraordinaire joignait aussi une ténacité inflexible, une volonté indomptable, les desseins le plus savamment combinés et le plus opiniâtrement suivis. Il avait été, si j'ose dire, forgé sur l'enclume de la Révolution. Né en 92, au cœur de Paris, d'une famille modeste, il tenait du peuple la spontanéité, la finesse, la gaieté, la passion, l'irréflexion; de la Révolution, il tenait une certaine violence, une familiarité hardie, et cet esprit de propagande qui en a fait le premier chef d'école de notre temps. Le feu qui l'animait avait une

telle surabondance qu'il se répandait sur tous ceux qui l'approchaient : de ceux-là mêmes qui Font combattu, combien n'ont pas reçu de lui la première flamme ! Son éloquence publique, nous disent ceux qui ont eu le bonheur de l'entendre, était incomparable; son éloquence privée ne l'était pas moins. Une abondance iné puisable, une verve pleine de grâce et de malignité, une richesse de souvenirs sans égale, une soudaineté de vues, une grandeur de geste et avec cela une tète admirable et des yeux d'où l'esprit sortait comme un torrent : tel était M. Cousin dans l'intimité, tel il faut le voir, si l'on veut bien se rendre compte de la place considérable qu'il a occupée dans notre siècle et du bruit qu'a fait son nom.

Du portrait que je viens d'esquisser, partons comme d'un centre pour essayer et bien comprendre les divers aspects de cette grande figure, le professeur, le philosophe, l'écrivain.

C'est à l'École normale que M. Cousin débuta comme professeur, après y être entré comme élève en 1810, le premier de la première promotion de cette école célèbre. En 1812, 1813 et 1814, il enseigna à l'intérieur comme élève répétiteur, et ses premières fonctions furent de suppléer dans une chaire de littérature celui qui fut depuis son collègue à la Sorbonne et à l'Académie, M. Villemain. Ainsi le chef de la philosophie fran-

çaise au xix* siècle commença par donner des répétitions de vers latins. Cependant les lettres ne retinrent pas longtemps cet ardent esprit : la philosophie l'attirait Un grand maître était là, d'une trempe toute différente de la sienne, austère, abstrait, éloquent aussi, mais d'une éloquence géométrique et tout intérieure, méditatif et dialecticien, à peine remarqué alors, et sur qui rejaillit plus tard la gloire de son illustre disciple : c'était H. Royer-Coliard, depuis l'un des plus grands orateurs politiques de la France et l'un de ses meilleurs citoyens.

Cet enseignement intérieur de l'École normale, d'où devait sortir un mouvement si actif de recherches et de pensées, jouissait des avantages qui ne se rencontrent que dans ce qui est neuf et sans tradition : la liberté, la spontanéité, la recherche en tous sens, une communication incessante des maîtres aux élèves et des élèves aux maîtres; l'enseignement se faisait surtout par la conversation, car M. Cousin, à l'inverse de son maître Royer-Collard, pensait et inventait en causant. Sur quoi portaient donc ces inépuisables entretiens? quel était l'objet des laborieux efforts de ces jeunes esprits en travail? M. Jouffroy nous l'a appris dans ce mémorable récit de ses années de jeunesse, si pathétique et si puissant, qui rappelle avec plus d'éloquence et de poésie la confession philosophique de Descartes dans son Discours de la méthode. Le seul problème auquel s'acharnait alors le jeune professeur était le problème de l'origine des idées : il y retenait enchaînées les imaginations impatientes et avides de ses jeunes dis-

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ciples. Jouifroy, nature méditative et religieuse, blessé par les atteintes du doute, désenchanté de la foi de sa jeunesse, souffrait de se voir renfermé dans l'horizon étroit d'un problème idéologique, et aspirait, comme il Ta fait toute sa vie, à donner la paix à son âme par une solution religieuse en harmonie avecles besoins logiques de son sévère et lumineux esprit. Le maître, au contraire, nature &pre et brûlante, inaccessible aux molles mélancolies du siècle, et que le vent de René n'a jamais effleuré, peu attristé par les inquiétudes du doute, et toujours tout entier à sa passion du moment, creusait € ce trou 1, comme l'appelle Jouffiroy, avec une persévérance opiniâtre, et montrait déjà ce trait remarquable de son caractère d'enflammer et de contenir à la fois, de faire travailler les esprits, mais dans des limites fixées d'une main sévère et même dure, mélangeant ainsi deux genres d'influences qui s'excluent d'ordinaire : la discipline et l'excitation.

Bientôt les événements de 1815 ayant apj^elé M. Royer-Coliard au gouvernement de l'instruction publique, H. Cousin passa de l'École normale à la Faculté des lettres, qui résidait alors non pas à la Sorbonne, mais rue Saint-Jacques, dans les anciens bâtiments du collège du Plessis, attenant au lycée Louisle-Grand, bâtiments qui furent depuis consacrés à l'École normale avant la construction de l'école actuelle. Ce fut là, dans les murs d'une vieille chapelle ruinée, que H. Cousin commença, avec un succès qui dès le premier jour fut éclatant, sa carrière de professeur public de philosophie. •

Si nous en croyons la tradition, M. Cousin a été le plus grand professeur qu'ait connu la France, au moins si l'on prend pour mesure du génie dans l'enseignement la grandeur de l'éloquence. La puissance de sa parole, de son geste et de son regard était telle, que les auditeurs en étaient fascinés; il y avait en lui, nous dit-on, quelque chose du prophète, et si son bon sens et sa finesse naturelle n'eussent fait contre-poids aux en* traînements de sa fougue et de son ardeur, il n'eût tenu qu'à lui, dans ce temps où tant d'esprits étaient en quête d'une religion nouvelle, de s'en faire le grand- prêtre comme quelques-uns de ses contemporains. L'école idéologique, habituée à la langue abstraite et à la méthode algébrique de Condillac, ne comprenait rien à cette parole enthousiaste et enflammée. En même temps, par un contraste d'humeur qui s'est toujours rencontré dans cette nature complexe, il s'appliquait à lutter contre les matières les plus arides et les plus abstraites : c'est aiysi qu'il exposait le premier devant un public français la profonde et abstraite philosophie de Kant, et qu'il engageait un combat corps à corps avec la sérieuse et froide philosophie de Locke, si peu faite pour provoquer l'éloquence. C'est que, malgré l'enivrement de la parole, M. Cousin n'a jamais perdu de vue le grand dessein de fonder une philosophie nouvelle sur les ruines de l'idéologie sensualiste, en faisant alliance avec la nouvelle philosophie allemande, alors si peu connue parmi nous.

Je n'entrerai pas dans le détail des cours que fit M. Cousin à la Facultés des lettres dans son double

enseignement; mais comment ne pas rappeler ce cours mémorable de 1828, qui est une des dates les plus éclatantes de la littérature et même de Thistoire de notre temps? Depuis huit ans, M. Cousin ainsi que H. Guizot avaient été réduits au silence par la politique soupçonneuse et rétrograde de la Restauration. En 1828^ une réaction se fit dans les conseils du pouvoir : le ministère de M. de Villèle renversé laissa place à un ministère libéral, celui de M. de Hartignac. L'un des premiers actes du nouveau ministère fut de rendre la parole aux professeurs dépossédés. M. Cousin nous a raconté cela bien souvent. C'était au mois d'avril; ni lui ni son illustre collègue n'étaient préparés pour un enseignement de cette importance : il ne restait d'ailleurs que peu de temps^ deux ou trois mois à peine, jusqu'aux vacances. Les deux professeurs hésitèrent un instant, et pensèrent à remettre l'ouverture de leurs coursa la rentrée suivante; mais qui pouvait assurer que le mouvement libéral durât jusqu'à cette époque ? Ne fallait-il pas au contraire profiter du moment, prendre acte de la concession du pouvoir et user de la parole qui était rendue? M. Cousin et M. Guizot s'arrêtèrent à cette résolution; ils ne voulurent pas même retarder l'ouverture de leurs cours, et se hasardèrent à une improvisation qui leur était rendue facile par la profondeur de leurs études antérieures : cette hardiesse nous valut deux beaux livres : VHistoire de la Civilisation en Europe de M. Guizot, et V Introduction à l'Histoire de la Philosophie de M. Cousin. En même temps un troisième professeur, dont le succès n'avait jamais

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cessée entreprenait son tableau devenu classique de la littérature française au xvm* siècle.

Rien aujourd'hui ne peut nous donner une idée de Téclat et de Témotion que produisit en France et même en Europe ce triple enseignement où toutes les idées modernes s'introduisaient pour la première fois dans les chaires publiques, propagées par les voix les plus éloquentes et les plus passionnées. Le vieux Goethe luimême s'en émouvait dans sa majestueuse retraite ; il applaudissait à cette j^une liberté, à ces nobles hardiesses de la pensée, à ces belles nouveautés de la critique. L'Europe y voyait le symptôme et le signal d'une ère nouvelle. Ce fut un moment heureux et unique où l'on put croire que le passé et l'avenir allaient se réconcilier dans une commune entente, dans un esprit commun de sacrifice et de dévouement. La joie etl'espérance qui étaient dans les âmes ajoutaient à l'éloquence des professeurs, à la confiance du public. Ce ne fut qu'on rêve ; mais de ce rêve il est resté trois beaux livres.

Il est vrai, le cours de 1828 conserve encore la trace évidente des circonstances qui lui ont donné naissance et de la précipitation première ; le vague et la témérité des doctrines en ont été plus tard condamnés sévèrement par M. Cousin lui-même, et toutefois j'avouerai que je conserve un certain faible pour ce livre où s'est déployé tant de fougue, tant de jeunesse, tant de pensées 1 Combien de vues redevenues depuis à la mode retrouveraient là leur origine ! Quel sentiment vif et profond de la puissance des idées, de leur rôle dans la marche et le progrès de la civilisation et de l'empire

légitime de la philosophie sur les sociétés humaines I Je ne yenx point dire qu'il faille tout approuver dans cette idéologie enthousiaste, et en cela personne n'était plus sévère que l'auteur lui-même, car il l'était trop; mais, si plus tard H. Cousin a eu raison de se dégager de ce qu'il y avait de vaporeux et d'insaisissable dans sa pensée de 1828, encore tout imprégnée de son commerce avec Hegel, peut-être en même temps est-il permis de regretter qu'il ail un peu trop sacrifié, et qu'il ait trop coupé les ailes au génie spéculatif qui avait éclaté dans ces leçons d'une manière si spontanée et si entraînante.

Je ne puis et ne veux ici que courir sur les sommets des choses, sans quoi j'aurais à rappeler ce cours de 1829, résumé de toute l'histoire de la philosophie, qui est devenu un des livres les plus chers à H. Cousin, un de ceux qu'il a le plus travaillés et qui composera une partie importante de sa gloire, à savoir V Histoire générale de la philosophie; ce cours de 1830, d'où est sorti l'ouvrage le plus solide et le plus sévèrement scientifique qu'il ait écrit, VExamen de la philosophie de Locke. — Puis, revenant en arrière, j'aurais aussi à parler du cours de 1818, qui a été l'origine du livre célèbre du Yraiy du Beau et du Bien^ du cours de 1820, qui est devenu le livre sur la Philosophie de Kant. Pour apprécier la valeur de ces différents cours, il faut, ce que ne font pas d'ordinaire les critiques, se transporter au temps où ils ont été faits. Combien d'idées, devenues depuis le patrimoine commun de nous tous, étaient alors neuves , hardies , séduisantes ! Nous leur en

voulons précisément de ce qu'elles sont devenues nôtres ; nous leur en voulons de ce qu'elles ont formé notre esprit.

C'est d'ailleurs un des caractères de notre temps (et par là il se distingue des époques classiques et leur est inférieur), que les génies qui l'ont le plus illustré sont plus remarquables par l'influence qu'ils ont exercée sur leurs contemporains que par la somme des idées absolues et éternelles qu'ils auront léguées à la postérité. Clialeaubriand, Lamennais, Cousin, sont de remarquables exemples de cette loi : grands promoteurs, grands instigateurs, grands remueurs d'idées, ils ont introduit dans le courant de l'esprit de leur temps une foule de pensées ou de sentiments qui s'y sont mêlés, confondus, 'dont on ne reconnaît plus l'origine, et que souvent on retourne, en croyant les créer de nouveau, contre ceux qui en ont été les premiers propagateurs. Je n'ai pas eu le bonheur, ni aucun de ceux de mon âge, d'entendre M. Cousin dans sa chaire, puisqu'il a cessé de parler en 1830; mais il m'a été donné d'entendre comme l'écho de ces cours éloquents qui sont devenus le désespoir de ses successeurs. J'étais avec lui lorsque, en 1845, il se remit à réviser ses premiers cours, et notamment celui de 1818, sur le Yraî, le Beau et le Bien; je l'écrivis sous sa dictée, je le rédigeai d'après ses conversations» Ces conversations étaient d admirables leçons où il s'abandonnait à toute sa verve, à toute . son imagination. Les traits les plus brillants et les mouvements les plus nobles que nous pouvons retrouver aujourd'hui dans le livre imprimé lui échappaient dans

rentratnement d'une improvisation absolument Hbre; reproduits et fixés par une plumé qui s'efforçait d'être fidèle, ils étaient ensuite corrigés et développés par un travail plus froid et plus réOéchi. Que de pages admirables furent ainsi faites, je m'en souviens, dans de belles soirées de printemps, sous les arbres majestueux de Saint-Cloud et de Sèvres, aux rayons d'un soleil couchant ! Je vois encore cet œil étincelant, j'entends cette voix vibrante, ces accents passionnés ; qu'était-il besoin d'une chaire ou d'un public ? La nature servait de théâtre, et un seul auditeur suffisait pour enflammer l'enthousiasme de l'orateur. C'était Socrate, mais Socrate parlant tout seul, et dans un de ces moments d'enthousiasme que décrit Alcibiade dans le Banquet de Platon.

Le professeur n'a jamais été contesté chez M. Cousin ; le philosophe l'a beaucoup été. Ce procès sera longtemps débattu. Contentons-nous, en évitant les controverses stériles, de recueillir les traits les plus éclatants et les moins contestables de sa carrière philosophique. Or, d'un aveu unanime, M. Cousin a fait deux choses en philosophie : il a fondé en France l'histoire de la philosophie; il a relevé et défendu pendant cinquante ans avec une énergie indomptable l'idée spiritualiste. Ceux à qui cette idée est désagréable ne peuvent pas évidemment lui en savoir beaucoup de gré; quant à la première de

ces deax œuvres, elle est d'une utilité si évidente, toute dispute d'école mise à part, que les esprits désintéressés n'hésiteront pas à y reconnaître une solide et véritable conquête pour l'esprit humain. Nous avons déjà, dans la Revue même, signalé avec précision les services rendus par M. Cousin à l'histoire de la philosophie^ Nous n'avons pas à y revenir, notre objet étant d'ailleurs ici beaucoup moins de faire une analyse précise et exacte des travaux de H. Cousin que de donner une esquisse vraie et fidèle de son attitude philosophique.

A travers toutes les curiosités d'esprit qui l'entraînèrent à diverses époques dans les sens les plus divers^ d'Ecosse en Allemagne, d'Athènes à Alexandrie, et qui se fixèrent enfin sur la philosophie française du xvir siècle, il faut reconnaître, quoi qu'on en ait dit, un lien persistant, une idée dominante, l'idée spiritualiste. La distinction de la raison et des sens, l'âme, force libre distincte du corps, la loi du devoir, le droit fondé sur la liberté morale, enfin la liberté politique inséparablement attachée dans son esprit à la cause spiritualiste, en un mot le déisme de J.-J. Rousseau exprimé d'une manière plus savante par un disciple de Platon, de Descartes et de Kant, telle est la doctrine que M. Cousin n'a jamais cessé de soutenir, depuis 1815 et même 1812 jusque dans ces derniers jours, où il lisait encore à

1. Voyez la Revue du 15 janvier 1866, sur VHistoire de la Philosophie et VEcUctisme. — Voir ce travail dans nos Problèmes du XIX* siècUf p. 380.

rAcadémie une éloquente conclusion de son Histoire générale de la Philosophie tout empreinte de ces nobles idées.

Je n'affecterai pas sans doute d'ignorer ou d'oublier que, dans un certain temps, la philosophie de M. Cousin a été suspecte et même violemment accusée d'incliner vers l'idéalisme germanique de Schelling et de Hegel. Je pourrais répondre à cette accusation que tout n'est pas aussi mauvais qu'on le suppose dans la philosophie allemande, et je considère, pour ma part, comme une des gloires de M. Cousin d'avoir été le premier à initier la France à la pensée philosophique de l'Allemagne. Ce sera au temps à faire le triage du vrai et du faux dans cette vaste construction métaphysique élevée au delà du Rhin par tant de grands penseurs, depuis Kant jusqu'à Hegel; mais, que tout soit faux, inutile et complètement infructueux dans ce vaste ensemble de spéculation, c'est ce que nous ne pouvons accorder. M. Cousin lui-même^ qui s'en est depuis séparé avec tant d'énergie, n'a jamais cessé de considérer cette période philosophique comme l'une des plus grandes de l'humanité, et, jusqu'au dernier jour, je l'ai entendu s'exprimer sur Hegel avec autant de vénération que d'admiration.

Mais n'oublions pas, d'un autre côté, que les questions philosophiques changent d'aspect suivant les temps. A l'époque dont je parle, de 1815 à 1830, le débat n'était point, comme il l'a été depuis, entre le panthéisme idéaliste de l'école hégélienne et le spiritualisme psychologique de l'école française; c'est nous qui, à notre début dans la carrière philosophique, avons trouvé le

K» APPENDIGB.

combat engagé sur ce terrain. Sous la Restauration, le seul adversaire pour l'école française^ c'était le sensualisme du XVIII* siècle; dans ce conflit, TAIlemagne était une alliée bien loin d'être un nouvel ennemi, car elle était engagée précisément dans le même combat. Fichie, lisez ses œuvres, s^exprimait avec autant d'éloquence et de passion que l'a fait plus tard M. Cousin contre la philosophie des sens et de la matière. L'Allemagne comme la France traduisait Platon pour réveiller le sentiment de l'idéal. Schelling et Hegel se croyaient et étaient à certains points de vue des platoniciens. En France^ l'opini&tre adversaire de l'école nouvelle, l'apôtre violent, mais convaincu, du matérialisme, Broussais, dont le nom est redevenu un signal et un drapeau, appelait ses adversaires des kanto-platoniciens, enveloppant Kant et Platon, par un singulier malentendu, dans une même accusation de mysticisme. Pouvons-nous donc nous étonner que M. Cousin, tout entier à son entreprise de lutte contre la philosophie du dernier siècle, n'ait vu alors dans la philosophie allemande que les analogies de cette pensée, fort nuageuse d'ailleurs, avec sa propre pensée?

Plus tard, lorsque le condillacisme eut été entièrement éteint, lorsqu'avec H. de Tracy disparut le dernier idéologue, et avec H. Broussais le dernier matérialiste, et que cette double cause put paraître à jamais vaincue; l'alliance philosophique de l'Ecosse, de l'Allemagne et de la France, jusqu'alors si étroite en apparence, commença de se dissoudre. Le dernier grand

Écossais, M. Hamilton, poussa Tesprit de son école à sa dernière conséquence, la négation absolue de la métaphysique. Le dernier grand survivant du cycle allemand, H. de Schellingi protesta contre l'interprétation française de sa doctrine, et défendit contre H. Cousin la prédominance de la métaphysique sur la psycho* logie. Par cette double attaque, aussi courtoise d'ailleurs et aussi noble dans l'expression qu'elle était grave dans le fond des choses, H. Cousin fut amené i expliquer et à circonscrire avec précision sa propre philosophie et à se séparer à la fois de l'Ecosse et de TAllemagne : de l'Ecosse, en maintenant la légitimité de la métaphysique; de TAllemagne, en soutenant la nécessité de fonder la métaphysique sur la psychologie. C'est alors qu'il se rattacha plus étroitement que jamais à la tradition de Haine de Biran et de Descartes ; c'est alors aussi que, provoqué par les objections de récole théologique et par l'accusation montante de panthéisme qui l'enveloppait de jour en jour, il prit énergiquement parti pour la double personnalité de l'homme et de Dieu, question qui n'avait occupé jusque-là que le second plan dans sa pensée.

J'obéis ici en quelque sorte aux dernières volontés de M. Cousin en signalant, comme l'un des points auxquels il tenait le plus et qui devais rester attaché à son nom, l'idée de fonder la métaphysique sur la psychologie. Voici ce qu'il m'écrivait, il y a un an, dans une lettre où l'on sent comme un pressentiment de sa mort prochaine, à propos du travail cité plus haut : a En mettant à part parmi mes papiers, me disait-il, l'orai-

son funèbre* dont je vous ai déjà remercié, il m'est venu l'idée médiocrement modeste qu'il y faudrait quelque chose sur la psychologie etlaméthode psychologique; car si, à cet égard, je n'avais pas d'efforts d'imagination à faire après MH. Royer-Collard et Maine de Biran, on me doit un peu de reconnaissance pour avoir maintenu cette méthode comme le point de départ, la règle et la mesure de toutes les autres parties de la philosophie. C'est là ce qui a fait une école française distincte de toutes les autres écoles européennes... Si donc vous reproduisez jamais l'article de la Revue des Deux Mondes j ma vanité demande quelques lignes de plus, aQn que mon ombre soit entièrement satisfaite, et qu'au séjour des mânes, Socrate m'accueille sans trop de répugnance et me fasse une petite place parmi ses derniers écoliers. »

On a contesté tout caractère scientifique à la philosophie de M. Cousin : rien n'est plus injuste qu'une telle accusation ; mais notre objet n'est pas ici de la combattre et de la discuter : contentons-nous de dire que M. Hamilton et M. de Schelling ont discuté sa doctrine et c^est pour la portée de cette doctrine une garantie et un témoignage que je considère comme suffisants.

Toutefois, ne craignons pas de le dire, la philosophie de M. Cousin a été surtout une philosophie d'opinion et de lutte, mêlée au mouvement du siècle, tantôt l'en-

1 . Ce mot d*« oraison funèbre ■ est une allasion aimable et piquante à Tarticle sur l'éclectisme cité plus haut (p. 466 noie). Dans cet article nous n'avions pas crainte d'insérer cette phrase : « Cette conception appartient à l'histoire. » A propos de ce mot, Victor Cousin m'écrivit le biUet suivant : « Je viens de lire la

traînant, tantôt le suivant, tantôt le combattant. Et, pour dire la vérité, c'est surtout sons cette forme que M. Cousin a compris et aimé la philosophie; en cela, il était bien de son pays et de son temps, car en France, depuis Voltaire, la philosophie a toujours été plus ou moins militante. Pour Voltaire lui-même, pour Rous* seau, pour Diderot, de nos jours pour Lamennais et pour Joseph de Haistre, et, dans un autre camp, pour Saint-Simon etProudhon, la philosophie a toujours été une cause, un drapeau : elle allait à l'assaut, ici du catholicisme, là de l'athéisme, tantôt de la démagogie, tantôt de la société et de la propriété. Tous les penseurs de ce temps ont été des soldats. Aujourd'hui même encore je ne vois guère autour de moi dans les plus brillants de nos novateurs que des chefs d'opinion. Quelques penseurs abstraits et austères se mêlent parmi eux; mais on invoque leur nom beaucoup plus qu'on ne lit leurs livres et qu'on ne médite leurs démonstrations. Les doctrines refoulées autrefois par la parole éloquente de M. Cousin renaissent assez peu rajeunies, propagées par la passion plus que par la raison. Elles s'emparent à leur tour par tous les moyens d'une opinion blasée et énervée, toute prête à les recevoir ; et la Jeunesse, selon l'expression de Kant, pour prouver qu'elle a passé l'âge de l'éducation de la nourrice, boit avec ivresse et sans réflexion le poison qu'elle trouve agréable et qu'elle croit nouveau.

Revue et je Tois que vous avez voulu me donner mes étrennes. Mais sont-ce des étrennes, ou esU-ce une oraison funèbre que vous m'envoyez par avancement d'hoirie ? »

47i APPENDICE.

H. Cousio, plus que tout autre, était un soldat ou plutôt un capitaine, car dès le premier jour il a commandé et n'a jamais obéi. La philosophie était pour lui une guerre, la guerre des bons principes contre les mauvais principes, du vrai contre le faux, du grand goût contre le mauvais goût, de la liberté tempérée contre les excès du despotisme et de la démagogie. C'était la défense des vérités immortelles qui sont le patrimoine de l'humanité. Il n'était pas homme à passer, comme Kant, quarante ans i l'élaboration d'un système et à publier son premier ouvrage à soixante ans. Ces lents échafaudages germaniques répugnaient à sa nature vive, alerte et passionnée. II enlevait d'assaut un problème, et n'aimait pas les mines et les contre-mines des dialecticiens. Le détail l'ennuyait, si ce n'est en érudition. En philosophie, il ne voulait que le gros des choses et n'aimait que les grands résultats. C'est pourquoi, malgré Toriginalité et la fantaisie de son imagination, il se reposa volontiers en philosophie dans le sens commun. Ses dernières admirations, ses derniers enthousiasmes ont été pour Socrate et pour le docteur Reid, c'est-à-dire pour une philosophie du bon sens, philosophie sage et familière, croyante et réservée, respectueuse des dogmes sans s'y asservir, travaillant au bien-être des hommes parle développement des idées saines et des bons sentiments '•

1. C'est ici surtout qu*iL y a une nuance entre rappréciation que je donne de la philosophie de M. Cousin, et celle que j'ai exposée et développée dans ce livre. En 1867, j'étais» comme tout le monde, sous l'impression de la dernière philosophie de

Les considérations qai précèdent expliquent encore un des points les plus graves du rAIe philosophique de M. Cousin, je veux dire son attitude à Tégard de la religion. Comme c*est là un point qui a été et sera encore Tobjet des plus brûlantes controverseSy il conviendrait peut-être dr l'éviter dans un travail où nous ne voudrions rien avancer qui put solliciter aucune récrimination ; mais le silence serait lui-môme quelque chose d'injurieux. Je dirai donc que quelques-uns des plus fidèles amis de H. Cousin n'ont point toujours euxmêmes complètement approuvé la situation qu'il avait prise; il leur semblait que cette situation manquait de netteté et de précision, et fournissait trop de prétextes à d'incessantes attaques. Néanmoins, tout considéré, et si Ton écarte quelques intempérances de paroles el de conduite, je ne crois pas que ni dans sa conversation ni dans ses écrits de tous les temps, on ait pu jamais surprendre une antre doctrine que celle-ci : c'est que la philosophie spiritualiste doit s'allier au christianisme dans sa lutte contre les opinions athées. Je reconnais qu'à un point de vue absolument scientiflque cette doctrine est susceptible de critique, car dans la pure science il n'y a ni alliance, ni coalition ; il y a simplement examen et discussion. Il s'agit de démontrer et non pas de vaincre ; mais peu de personnes en France, aussi bien dans le camp des novateurs que dans le camp opposé, considèrent la philosophie à ce point de

M. Cousin, j'avais un peu oublié le rôle spéculatif et novateur qu'il avait joué dans la première partie do sa carrière et que j*ai eu surtout en vue de mettre en lumière dans le présent ouvrage.

vue purement abstrait, et H. Cousin n'a jamas eu de goût pour la métaphysique de cabinet.

Or, la philosophie étant considérée comme un champ clos, et les luttes philosophiques étant plus ou moins assimilées en notre pays aux luttes politiques, il n*est pas étonnant de voir les adversaires de la veille devenir les alliés du lendemain. On s'allie par les points communs, on réserve les dissidences pour un autre temps. M. Cousin a cru, dans les quinze dernières années de sa vie, qu'un grand mouvement athée se préparait et se développait en Europe, et sa vive imagination, qui grossissait tous les objets, lui montrait sous les aspects les plus noirs l'avenir des idées religieuses et morales dans la société moderne. Contre ce flot grossissant de l'athéisme, il pensait que toutes les forces spirltualisles de la société devaient se coaliser. Or il n'y en a pas aujourd'hui de plus grande que celle de l'Église : de là ses tentatives de rapprochement, qui ont été si critiquées et interprétées de la manière la plus malveillante. Au reste, dans tous les temps, même au temps où il a été le plus suspect aux opinions catholiques, M. Cousin a toujours cru que la religion était un élément essentiel et indestructible de l'humanité, que le christianisme était la forme la plus haute et la plus profonde de la religion; il a cru que, la philosophie n'ayant aucun moyen d'exercer sur les âmes l'action profonde et puissante du christianisme, il ne lui convenait pas d'attaquer ce qu'elle ne pouvait remplacer; mais il voulait l'indépendance respective des deux puissances, et, dans les dernières pages qu'il ait écrites et qui servent de con-

clasion à son Histoire générale de la Philosophiej il maintient encore avec fermeté la liberté de la philosophie à regard de la religion. Au reste ce problème, si facilement tranché par tant d'esprits vulgaires, est au nombre des plus difficiles et des plus compliqués que présente à la méditation Tétat actuel du monde. Heureux ceux qui le résolvent d'autorité par l'affirmation ou la négation absolue, et qui, du sein de leur fière sécurité, proscrivent sans pitié les faiblesses de leurs 45emblables I

Je toucherai encore rapidement à un autre point délicat, qui a été, qui est encore, qui sera longtemps Tobjet des plus vives critiques, mais qui a occupé une place si importante dans la vie philosophique de 11. Cousin qu'il est nécessaire d'en dire un mot: je veux parler de l'organisation et du gouvernement de l'enseil^ement philosophique dans l'Université. C'est là, à mon avis, l'une des plus belles parties de sa gloire et Tune des plus solides. Il a établi et rendu possible en France une chose entièrement ou presque entièrement nouvelle : un enseignement laïque de la philosophie '. C'est lui qui, par son impulsion personnelle, par l'éclat donné au concours des agrégations, par son goût et sa passion pour le talent, par cette excitation au travail que nous ayons déjà rappelée, a peuplé la France de jeunes professeurs qui répandaient à leur tour chez leurs élèves

t. Ce passage, écrit en 1867, prouve évidemment que nous n'avons pat attendu les luttes récentes pour caractériser ainsi rœuyre de M. Cousin.

la chaleur de leur àme et de leurs convictions. De ces professeurs distingués par le choix de H. Cousin, combien se sont fait un nom dans les lettres, et encore aujourd'hui occupent et méritent dans des camps divers l'attention publique! Cette école, que l'on a représentée comme obéissant à un mot d'ordre et courbée sous un joug tyrannique, est celle qui a donné, au jour de l'épreuve, le plus d'exemples de ferme courage^; et ceux qui n'ont pas cru leur conscience engagée aux mêmes sacrifices, qui ont préféré l'enseignement qu'ils aimaient aux luttes politiques, ceux-là ne sont pas plus disposés que d'autres à la servilité. Pour ce qui est de ce prétendu mot d'ordre, je n'en ai jamais entendu parler. Nous choisissions l'enseignement philosophique parce qu'il flattait en nous l'indépendance de la pensée; jamais il n'a été demandé à personne un seul mot de soumission à des dogmes étrangers. J'en appelle au témoignage de ceux que la politique et non la philosophie a éloignés de nos rangs. Quant aux doctrines spiritualisles qu'on nous reproche et que l'on appelle aujourd'hui, dans un langage vulgaire et banal, des doctrines officielles, nous les enseignions parce que nous les croyions vraies, et ceux de nos camarades de l'École normale qui n'avaient pas les mêmes convictions choisissaient un autre enseignement. Nous étions alors entièrement persuadés que le matérialisme avait fait son temps et qu'on ne le reverrait plus parmi nous, que le panthéisme était un rêve de l'Orient, ressuscité par l'es-

1. Allusion au refus de serment sous Tempire, à MM. Vacherot, Jules Simon, Jules Barni, Bersot et beaucoup d'autres.

prit nuageux et subtil de rAllemagne, inconciliable» suivant nous, avec le libéralisme ; car, sans personnalité, point de liberté, et comment conserver la personnalité dans une substance où tout s'engloutit? Telles étaient les pensées de la plupart d'entre nous. Qu'elles fussent naïves, l'expérience ultérieure l'a bien prouvé; telles qu'elles étaient, elles sortaient du fond de nos âmes et non point de nos cahiers ! Nous partions pour la province avec un assez maigre bagage d'idées et de connaissances; mais on travaillait pour s'instruire et s'éclairer. On inventait peu, je l'avoue, mais on réfléchissait beaucoup; on se nourrissait de la lecture des grands maîtres, et on en nourrissait son enseignement, sans faire demander à Paris ce que l'on devait enseigner. Tel a été l'enseignement fondé par M. Cousin ; rien ne lui fait plus d'honneur. C'est là qu'il a développé le plus de suite et de volonté dans un dessein excellent et vraiment utile. Si depuis, parles soins d'un ministre éclairé, la philosophie est rentrée dans l'enseignement, c'est en renouant une tradition qui n'avait jamais été entièrement interrompue qu'il lui a été possible de se reconstituer avec autant de facilité que de succès.

Un mot encore sur l'impulsion personnelle de M. Cousin. Il partait d'un principe assez peu goûté des administrateurs pratiques, c'est que le professeur ne doit pas se renfermer dans sa classe ou dans son cours, mais doit travailler à côté, maintenir son esprit en haleine par des travaux élevés et libres qui l'empêchent de s'éteindre dans la routine mécanique d'un enseignement

monotone; il voulait en un mot que les professeurs ne fussent pas seulement des professeurs, mais fussent encore des savants et des écrivains. C'est ainsi qu'il a fait une école dont il ne me convient pas d'exagérer les mérites, mais qui occupe certainement une place distinguée dans la littérature contemporaine. Or, sous ce rapport, son influence était de tous les instants et toujours en éveil. Était-on disposé, dans les langueurs d'un séjour de province, à s'oublier paresseusement, un mot de H. Cousin vous réveillait et vous rappelait à vousmême. Yenait-on le voir à Paris pour le plaisir de causer avec lui, on en remportait le remords de n'avoir pas travaillé, et des projets ardents et précis à la fois qu'oa avait hâte d'exécuter. Son éternel sursum corda était un aiguillon qui ne vous laissait pas un instant en repos. S'il ne suscitait pas ainsi de grandes œuvres, c'était la faute de ceux qui les faisaient (car il ne défendait à personne d'avoir du génie); mais il suscitait des œuvres utiles et de solides travaux, et c'est en général ce que fait un chef d'école, car le génie ne s'inspire que de soimême et n'a pas besoin d'être provoqué.

Ce besoin énergique d'action, cette activité belliqueuse qui se manifeste dans la philosophie de H. Cousin nous donne aussi le secret de son génie d'écrivain. Il avait une théorie sur le style qui répond bien à la nature de son esprit, c Le style, disait-il, c'est

le mouvement. » Ce qu'il appréciait le plus dans les grands écrivains, <;'était la tournure, Tallure de la phrase, plus que la perfection de détail. Il voulait que Tentrainement de la pensée, le torrent intérieur passât dans la parole. Son style était bien Texpression de cette théorie. La force et le mouvement continu, la grande et fière allure en étaient les caractères les plus frappants. Il écrivait en orateur, comme quelqu'un qui a toujours devant lui un adversaire à persuader ou à subjuguer. Je puis donner quelques détails sur sa manière de composer : il écrivait presque toujours en dictant, et il dictait en marchant, tant l'art d'écrire était pour lui identique à l'art de parler. Il dictait avec abondance; sans se corriger, uniquement attentif à conserver l'entrain et le courant de sa pensée ; mais, par un second travail fait à tête reposée, il reprenait ce qu'il avait dicté, et alors il retranchait l'inutile, le superflu, le lâche, l'incertain : dans ce second travail, il était d'une extrême sévérité et ne reculait devant aucun sacrifice. Par ce double procédé de composition, il atteignait à un style qui était â la fois entraînant et précis, qui avait le mouvement de l'improvisation et la fermeté de la réflexion, un style ardent et sobre en même temps, d'un ton un peu trop élevé quelquefois et qui n'avait pas toujours assez de nuances, mais d'une solidité et d'un éclat de toute beauté.

Rien n'était plus intéressant que d'assister au travail intérieur de cet illustre artiste. D'autres attendent Tinspiralion; lui, il la commandait. Combien de fois ne nous arrive-t-il pas à nous autres, humbles écrivains,

éSQ APPENDICE.

lorsque la plame ne marche pas à notre gré, lorsqae la verve manque, de laisser là le travail et d'attendre une meilleure heure ! Il n'en était pas ainsi de H. Cousin : il ne voulait pas être l'esclave de sa muse, il voulait la gouverner. Bien souvent je Tai vu cherchant avec peine et labeur, tâtonnant, s'irritant, ne trouvant rien. Jamais il n'abandonnait la partie, jamais il ne remettait à un autre jour : il ne se retirait qu'après avoir vaincu ; son principe était qu'on ne doit jamais quitter son travail que satisfait. C'était surtout dans l'art du détail qu'il fallait admirer cette plume merveilleuse. Nul mieux que lui, parmi les écrivains de nos jours, ne savait manier la longue phrase, l'une des grandes beautés, mais aussi l'une des plus grandes difficultés de notre prose. Il savait la lancer, la prolonger, la suspendre, la reprendre et la'faire tomber à temps d'une chute solennelle et harmonieuse. Plus tard il s'essaya à la phrase courte, autre difficulté, autre écueil, et il y réussit parfaitement bien. Il était trop fin connaisseur pour ne pas savoir qu'il y avait trop d'art dans sa manière d'écrire : aussi sa dernière préoccupation dans ses écrits historiques était-elle d'atteindre à la parfaite simplicité et même à la nudité, en évitant la sécheresse. Le récit sévère, rapide, sobre, peu de portraits, peu de réflexions, point de ton oratoire, le tout cependant toujours animé : tel était le dernier idéal qu'il se faisait du style historique ; il s'y essaya avec succès dans son livre sur Mazarin.

Comme critique, il avait le goût grand ; il était surtout sensible aux beautés mâles et énergiques. Son

poète de prédilection était Corneille et son prosateur Pascal. Il préférait le premier de beaucoup à Racine, et en tout il aimait mieux la manière franche, hardie de la première moitié du xvi* siècle que Tarf tout à fait classique de la seconde moitié. Cette hauteur et cette fermeté de goût qu'il appliquait aux grands écrivains de notre langue, il se l'appliquait à lui-même ; il se jugeait nettement, de haut et sans flatterie. A ceux qui lui vantaient son style comme une fidèle imitation du XVII* siècle, c non, disait-il, je ne suis pas de ce temps, je suis de l'école de Jean- Jacques Rousseau^ ». Évidemment c'est avec Rousseau qu'il avait appris à écrire, quoique plus tard il ait retrempé sa plume dans la langue de Pascal et de Bossuet.

Parmi les plus vives passions de H. Cousin, il faut compter le plaisir de retoucher, de remanier, de compléter ses ouvrages. Que d'efforts à chaque nouvelle édition pour améliorer et perfectionner le détail du style, pour donner plus de relief, plus d'éclat au tour de la phrase, plus de lumière à la pensée t Depuis longtemps, ayant épuisé tout ce qu'il avait à dire en philosophie, il ne s'occupait plus guère que de recorriger et de présenter ses écrits à la postérité sous la forme la plus parfaite. Il en avait deux, qu'il avait particulièrement choisis comme devant donner la meilleure idée de lui-même à ceux qui viendraient après lui, du Frat, du Beau et du 0i>n, admirable résumé sous forme oratoire et populaire de la philosophie spiritualiste, eiVHistoire

1. Il disait plus énergique ment : « Je suis un grossier; je suis de l'ccole de Jean-Jacques. »

48i APPENDICE.

générale de la Philosophie^ description rapide et large de tous les systèmes. Il affectionnait particulièrement ce dernier livre, et avec raison. Avant de partir pour ce dernier voyage d'où il ne devait revenir que mort, il en avait donné une septième édition, et cependant, à pefne arrivé à .Cannes, déjà il pensait à eu préparer une huitième. 11 écrivit quelques pages nouvelles sur la philosophie des Pères de Téglise, qui seront ajoutées à la prochaine édition, et, assisté de son fidèle ami M. Birthélemy Saint-Hilatre, il commença la revision des premiers chapitres. Le matin même de sa mort, il y travaillait encore, et ses leçons sur la scolastique et sur Locke portent les traces de ses dernières corrections.

Il me resterait en terminant, après avoir parlé du professeur, du philosophe, de Tccrivain, à décrire Thomme dans les aspeats variés de sa puissante organisation ; mais c'est un travail trop dirûcile pour notre plume et qu'il n'est pas encore permis de tenter. Je me bornerai à un seul mot, à l'expression de mes sentiments personnels dans toute leur sincérité.

On a dit que les amis de M. Cousin commençaient par IJenthousiasme et finissaient par la déception. Il n'est pas un seul ami de H. Cousin qui ne proteste contre une telle imputation. Pour ce qui me concernQ^ je dois, dire que c'est précisément le contraire qui m'est arrivé, et c'est pour cette raison que je prends la liberté dem'introduire ici personnellement, ce qui n'est pas dans mes goûts; mais quand il s'agit d'apprécier le caractère d'un homme célèbre, de vagues banalités ne suffisent pas, des témoignages précis et personnels ont

seuls de la valeur. Or il s'en faut de beaucoup que j'aie commencé avec M. Cousin par l'enthousiasme, tout au contraire. A l'époque où j'eus l'honneur de le connaître pour la première fois, en 1844, l'enthousiasme public était depuis longtemps refroidi et avait été remplacé par des sentiments contraires. Je partageais ces sentiments aussi vivement qu'aucun jeune homme de mon âge. Les adversaires les plus déclarés de M. Cousin n'ont pas aujourd'hui à son égard de préventions plus invétérées que je n'en avais alors le jour où j'entrai pour la première fois dans cet appartement de la Sorbonne, aujourd'hui dépeuplé, et qu'une voix intarissable et éclatante a si longtemps animé. Notre commerce fut d'abord difficile, et de ma part, je l'avoue aujourd'hui, peu sympathique. De difficile, il devint froid, ce qui fut un premier progrès ; mais peu à peu le charme vint : la bienveillance, l'intérêt, l'affection d'une part, de l'autre une confiance chaque jour plus grande, nous rapprochèrent de plus en*plus. Mes anciennes préventions ou s'affaiblirent, ou tombèrent l'une après l'autre, et à travers les bizarreries et, si j'ose dire, les travers de ce caractère si compliqué, je ne vis plus que les grands côtés. J'étais trop prévenu contre l'illusion pour que ce charme entraînant et cet ascendant victorieux ne fussent que de pures illusions. Il y avait en lui un instinct de grandeur, une flamme, un véritable enthousiasme, qui ne s'imitent pas, quoi qu'en disent les difficiles, qui, à force de ne vouloir pas être dupes, finissent par être dupes de leur propre scepticisme. Cet enthousiasme, je le reconnais, n'était pas toujours exempt

de quelque solennité théâtrale, et l'imagination y avait une forte part ; mais le foyer était plus profond que l'imagination elle-même : il était dans une âme toujours ardente à la poursuite du grand et du beau. D'ailleurs n'a pas qui veut l'imagination grande, et le souffle d'en haut est toujours divin, quelle que soit celle de nos facultés qu'il enflamme. L'énergie et la rudesse de sa nature impétueuse ont fait croire qu'il manquait de sensibilité, et moi-même je fuslongtemps â ne lui reconnaître qu'une main dure et sévère ; l'expérience m'apprit qu'il en avait une douce, cordiale et confiante. Il ne m'appartient pas d'entrer ici dans des détails qui ne peuvent intéresser personne; mais qu'il me soit permis d'attester que, dans un commerce de vingt-deux ans, j'ai toujours trouvé en lui un attachement fidèle, délicat et vigilant, sans qu'il m'ait jamais rien demandé en retour. Un dernier trait suffit pour honorer sa mémoire : il a été aimé jusqu'au bout par un homme tel que M. Barthélémy Saint- Hilaire.

H. Cousin, on le sait, est mort à Cannes presque subitement, il y a quinze jours à peine. Jusqu'à la dernière heure, nous l'apprenons par un témoin fidèle de sa mort, par un de ses médecins^, il conserva la plénitude, la force, l'entrain de son esprit. Il est mort en s'endormant; aucune lutte, aucun effort, aucune souffrance n'a signalé ses derniers moments, et la mort mênie n'a pas altéré la fière et forte beauté de ses traits. Il ne put avoir avec personne aucune communi-

i. Le docteur Second, dans Us Écho» de Cannei du 18 janvier.

cation, aucune conversation ; personne n'a recueilli ses dernières pensées, personne n'a eu le dernier secret de cet homme qui a eu un si grand rôle dans l'histoire philosophique de notre âge. Comme amis, nous devons nous féliciter qu'il soit mort sans douleur et sans conscience, mais comme philosophes nous devons regretter qu'il n'ait point retrouvé ses sens. Il eût été beau de voir en face de la mort ce grand traducteur du Phédon; il l'eût contemplée, soyez-en sûr, avec sérénité et avec force, et, pour nous, notre conviction est qu'il fût resté fidèle jusqu'au bout aux deux grandes causes de sa vie, le spiritualisme et la philosophie.

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