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Cours de 1828, 6© leçon

m VICTOR COUSIN. I

Cousinen joignait d'aulres trop contemporaines, et affaiblissait son point de vue en finissant par le confondre avec le bon sens et la modération. Il s'appuyait sur l'exemple de la charte constitutionnelle qui était, disait-il, c la conciliation de la i monarchie et de la démocratie > • Il signalait la critique littéraire cherchant une transaction entre { l'élément classique et l'élément romantique, et il i concluait que l'éclectisme était la philosophie du ' siècle : « Je demande si, quand tout est autour de nous mixte, complexe,mélangé,quand tous les contraires vivent, et vivent très bien ensemble, il est possible d!échapperà l'esprit général. L'éclectisuie est la modération dans l'ordre philosophique... L'éclectisme est la philosophie nécessaire du siècle, la seule qui soit conforme à ses besoins et à son esprit; >

En appuyant ainsi l'éclectisme sur les besoins et les tendances parliculières de son temps, Victor Cousin le faisait descendre quelque peu de la hauteur rationnelle où il l'avait placé jusque-là. L'associer au triomphe de la charte était lui donner un appui bien fragile. La modération est d'ailleurs un principe pratique et non scientifique. La tolérance des éléments contraires peut tout aussi bien s'appuyer sur le scepticisme que sur l'éclectisme ; et aujour-

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d*hui,ce sont les plus sceptiques qui demandent à s'accommoder de tout. Mais ces considérations secondaires ne détruisent pas les raisons supérieures tirées de la nature des choses.

[1 se plaçait à un point de vue plus philosophique, l'année suivante en 1829, en démontrant que Tesprit humain engendre nécessairement quatre systèmes irréductibles qui renaissent sans cesse malgré leurs éternelles défaites, et succombent toujours malgré leurs ^éternelles victoires. 11 disait :

« Je ne voudrais pour rien au monde, quand je le pourrais, en retrancher un seul; car ils sont tous, et presque également utiles. Supposez qu'un de ces systèmes périsse, c'en est fait de la philosophie lout entière. Aussi, je veux réduire le sensualisme, je ne veux pas le détruire. Détruisez-le, vous ôtez le système qui seul peut inspirer et nourrir le goût ardent des recherches physiques et l'énergie passionnée qui fait des conquêtes sur la nature ; vous ôtez à l'idéalisme la contradiction qui l'éclairé, le contre-poids qui le relient. Otez l'idéalisme; et le sensualisme lui-même se perdra dans des hypothèses insupportables; la philosophie se réduira au fatalisme, au matérialisme et à l'athéisme. Gardez-vous bien de détruire le scepti-

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cisme. S'il n'y avait pas dans Thumanité des gens qui font profession de critiquer tout, les soupçons seraient donnés pour des certitudes, et les rêveries d'un jour pour l'expression de réternelle vérité. L'utilité du mysticisme n'est pas moins évidente; il faut qu'il soit là pour revendiquer le droit sacré de l'enthousiasme, de l'inspiration et de la foi. >

Cette théorie de Cousin sur la nécessité de la coexistence des quatre systèmes est une des idées qu'on lui a le plus reprochées, comme étant entachée de scepticisme. C'est cependant une des vues les plus confirmées par l'histoire. Elle Ta même encore été après lui, malgré le traité de paix qu'il avait proposé et qui n'a duré qu'un jour. N'a-t-on pas vu en effet, après la chute de l'éclectisme, reparaître les quatre systèmes types signalés par Cousin, avec leur caractère d'intolérance exclusive, et se donnant chacun comme la dernière vérité? N'avons-nous pas vu, par exemple, renaître le sensualisme et l'empirisme, avec leurs négations absolues ; l'idéalisme et ses abstractions creuses, ramenant tout à la pensée vide et non définie; le scepticisme et le relativisme, la fallacieuse et séduisante doctrine du devenir universel avec son mirage de nuances et de demi-teintes ; et

même quelques timides essais de mysticisme? Ainsi les quatre systèmes revenaient avec une obéissance naïve et inconsciente, exécuter les révolutions prescrites par Téclectisme. Il n'a pas souvent été donné à un philosophe de voir se vérifier après lui une loi posée par lui. Cousin a eu cette bonne fortune; et sa chute même a été encore pour lui un succès.

Cette loi d'ailleurs ne signifie nullement que les quatre systèmes sont vrais -à la fois dans toutes leur étendue, et dans Texagération de leur principe. Non ; ils sont vrais, comme le disait Leibniz, par ce qu'ils affirment ; ils sont faux par ce qu'ils nient, ce sont les anticipations d'une vérité supérieure qui leur échappe, qu'ils ne peuvent embrasser, et dont ils sont chacun les expressions incomplètes et inconscientes. Au fond de toutes ces philosophies diverses, il y en a une qui en est en quelque sorte le substratum commun : dégager cette philosophie était la prétention et le rêve de l'éclectisme. Mais de ce qu'on ne peut la dégager et la formuler, il ne s'ensuit pas qu'elle n'existe pas.

L'unité idéale de la philosophie, tel est le principe solide et durable de l'éclectisme. Il n'y a qu'une philosophie comme il n'y a qu'une

physique. Mais voici la différence. La physique, comme toutes les sciences positives, ne s'occupe que (lu parlicuher,du fini. Il s'ensuit qu'elle peut ajouter sans cesse des connaissances particulières les unes aux autres; ces connaissances peuvent s'accumuler, et, lorsqu'elles sont assez multipliées, se coordonner en théories. Il n'en est pas de même en philosophie. La philosophie est la science de l'absolu, des premiers principes, du tout. Elle ne peut donc pas se faire par parcelles ; chaque système est un tout, un absolu; mais c'est un absolu qui a passé par un esprit relatif et individuel; c'est un absolu connu relativement: c'est l'univer* réfléchi par une monade. C'est pourquoi tout système est à la fois vrai et fragile ; vrai, parce qu'il est un reflet de l'absolu ; fragile, parce qu'il n'en est qu'un reflet. Il y a donc, malgré les systèmes et à travers tous les systèmes, une philosophie objective ; mais elle est diff'use, inconsciente, mêlée à des systèmes particuliers et transitoires. Elle est analogue à ce que Hegel appelle Yesprit objectif, par exemple, l'esprit d'une nation, l'esprit d'une époque, qui n'est formulé, ni condensé dans aucun homme en particulier, mais qui n'en est pas moins présent et réel dans tous, et principalement dans les grands hommes. Ainsi de la philosophiez

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c'est elle qui soutient et anime tous les systèmes ; mais elle les dépasse et les déborde ; elle est plus qu'eux. Les systèmes passent, mais tous laissent quelque chose après eux. Chaque grand système d'abord son esprit propre qui ne meurt pas avec le système. L'esprit platonicien a survécu au platonisme et vit encore. Quiconque pense à l'idéal et a soif d'idéal est un platonicien. L'esprit stoïcien n'a jamais disparu ; il n'a pas même été définitivement vaincu par l'esprit chrétien. Quiconque croit à la dignité et à l'inviolabilité de la personne humaine, quiconque met la force d'âme au-dessus de tout est un stoïcien. L'esprit chrétien subsiste chez ceux-là mêmes qui croient le plus violemment répudier le christianisme. Quiconque s'intéresse aux faibles est un chrétien. Ainsi en est-il de l'esprit cartésien, de l'esprit voltairien ; quiconque ne se paie que d'idées claires et distinctes est un disciple de Descartes; quiconque ne veut être dupe en rien est un voltairien. Chacune de ces grandes formes de la pensée humaine a subsisté en s'incorporant à la raison commune, laquelle s'est développée en s'assimilant la substance du passé. Voilà pour l'esprit des doctrines; il en est de même de leur matière. Prenez la théorie des idées de Platon : rien de plus singulier, rien de plus paradoxal, rien de

plus éloigné de Tesprit positif de notre siècle. Voici cependant un grand physiologiste, le moins rêveur des hommes, nourri d'études expérimentales, ayant peu de temps à perdre à la lecture des métaphysiciens. Un jour, il veut résumer ses vues sur la vie : quelle formule lui vient à Tesprit? C'est que la vie est une c idée créatrice ». Ce vieux Platon n'a donc pas lant rêvé, puisque, deux raille ans plus tard, un savant positif ne trouve rien de mieux pour résumer sa propre science que de lui emprunter son vocabulaire. Je prends dans Aristote la distinction de l'acte et de la puissance. Cette distinction est-elle purement logique, ou porte-t-elle sur la nature des choses? Est-ce une formule qui suffit à tout embrasser, à tout expliquer? Je n'en sais rien ; mais je le demande, estil possible aujourd'hui à l'esprit humain de penser sans la distinction de la puissance et de l'acte? Ne voyons-nous pas la science elle-même obligée de se servir de cette formule et distinguer « l'énergie potentielle et l'énergie actuelle? > On peut disputer sur la limite et l'étendue de la formule ; on ne peut en nier l'utilité et la nécessité. De même là conception des atomes n'est peut-être pas la dernière conception des choses, comme le croient les épicuriens ; elle n'est peut-être pas même la der-

nière conception de la malière; néanmoins c'est une conception nécessaire de Tesprit ; et, au moins à titre de représentation provisoire, elle ne peut être éliminée sans dommage; quelques chimistes mêmes la croient la seule hypothèse qui satisfasse aux phénomènes. Nous pourrions prendre toutes les formules philosophiques : le dualisme de Tétendue et de la pensée dans Descartes, la force dans Leibniz, lesLantinomies de Kant, le moi qui se pose lui-même de Fichte, toutes ces formules ont une signification sujette à restriction, à limite, à interprétation (c'est le travail de la science), mais une valeur quelconque qui en fait autant d'éléments nécessaires de la pensée. On a dit que cette juxtaposition de vérités éparses et hétérogènes n'était autre chose que du scepticisme. Mais était-on sceptique en physique quand ou ajoutait les découvertes les unes aux autres sans les pouvoir lier, parce que le moyen de les lier manquait encore? L'éclectisme n'a jamais dit qu'il n'y aurait plus de système et qu'il n'en fallait plus faire , et, l'eût-il dit, ce ne se rait là qu'une exagération semblableà celle de toutes les autres philosophies; mais les systèmes nouveaux eux-mêmes devront s'assimiler tous les éléments du passé. La philosophie ainsi entendue a une tradition, il y a un lien entre les siècles, entre tous les

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penseurs, même entre ceux qui paraissent se combattre le plus : c'est le contraire du scepticisme ; car si Ton soutient qu'il y a une seule et même raison entre les hommes malgré la diversité de leurs jugements, pourquoi n'y aurait-il pas une seule et même philosophie présente aux philosophies les plus diverses?

Une telle doctrine était nécessaire surtout en France, où l'on a toujours pratiqué, en philosophie aussi bien qu'en politique, la méthode révolutionnaire. Descartes avait rompu violemment avec Àristote et avec la scolastique; Condillac et Voltaire, avec Descartes. Tout était sans cesse à recommencer. En politique, on accorde aujourd'hui qu'on ne peut continuer à aller de rupture en rupture, brisant toujours les liens qui unissent l'avenir au passé. Pourquoi en serait-il autrement en philosophie? Victor Cousin a eu cette pensée; il a renoué la chaîne des temps. Rattacher la philosophie à son passé, lui donner une tradition, un lien, une trame, montrer l'unité de la pensée humaine à travers les vicissitudes et les discordances, n'est-ce là que de l'histoire et de l'érudition, et n'est-ce pas aussi de la philosophie?

Cependant cette philosophie qui croyait en finir avec les systèmes se présenlait encore comme

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uo système; et, d'après la loi posée par ellemême, elle dut à son tour se dissoudre et disparaître comme tous les autres ; mais en même temps, et d'après la même loi, elle a dû laisser quelque chose d'elle-même qui est venu accroître le domaine général de l'esprit humain : c'est cet esprit d'intelligence appliqué au passé, cet effort de rapprochement et de conciliation entre les opinions les plus diverses, cette ouverture, cette libéralité de pensée qui cherche partout ce qu'il y a de bon et de vrai. Tout cela est resté. La conciUation totale est impossible, car elle ne pourrait se trouver que dans la possession d'une vérité absolue ; mais les emprunts réciproques, le sage emploi de Théritage du passé, l'habitude de démêler une pensée commune sous des formes plus ou moins discordantes, voilà ce que l'éclectisme a légué à la philosophie ultérieure ; et ce sont là des gains d'une haute valeur. Cette croyance à l'unité de la philosophie n'est sans doute qu'un idéal irréalisable; mais cet idéal est en même temps un postulat nécessaire, et un acte de foi sans lequel aucune philosophie n'est possible; et on peut formuler, sur le modèle du critérium de Kant, cette règle fondamentale pour tout philosophe : a Pense de telle manière que chacune de tes pensées puisse deve-

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nir un fragment de la philosophie universelle. > Avons-nous bien résumé la pensée de Yiclor Cousin? Pour nous en convaincrey laissonS'le parler lui-même. Ce sont les derniers mots qu'il ait prononcés à la Sorbonne ; c'est la fin de sa dernière leçon, celle qui a clos la première partie de sa carrière philosophique ^

c La philosophie, disait-il, n'est pas telle et telle école, mais le fonds commun et pour ainsi dire l'âme de toutes les écoles. Elle est distincte de tous les systèmes, mais elle est mêlée à chacun d'eux, car elle ne se manifeste, elle ne se développe, elle n'avance que par eux ; son unité est leur variété même, si discordante en apparence, en réalité si profondément harmonique ; son progrès et sa gloire, c'est leur perfectionnement réciproque par leur lutte pacifique. . . Ce que je professe avant tout, ce n'est pas telle ou telle philosophie, mais la philosophie elle-même ; ce n'est pas l'attachement à tel système, mais l'esprit philosophique supérieur à tous les systèmes. La vraie muse de l'historien de la philosophie n'est

1 . Nous avons le regret de dire que Victor Cousin a corrigé malheureusement cette belle page dans son édition de iSG^*, et qu*il en a retranché précisément tout ce qui en fait la force, à savoir ridée môme de l'unité de la philosophie, pour restreindre sa pensée au pur spiritualisme.

pas la haine, mais l'amour; et la mission delà critique n'est pas seulement de signaler les extravagances de la raison humaine, mais de démêler et de dégager du milieu de ses erreurs les vérités qui peuvent et doivent y être mêlées, et par là de relever h raison humaine à ses propres yeux, d'absoudre la philosophie dans le passé, de l'enhardir et de l'éclairer dans l'avenir. »

L'éclectisme représente donc en réalité les droits et les intérêts de la philosophie, supérieurs à toutes les phiFosophies particulières. Chaque philosophe identifie la philosophie avec lui-même. Il a évidemment tort; car pourquoi ne persuade-t-il pas les autres? Si l'un d'eux avait la possession de la vérité absolue, il triompherait indubitablement. S'il n'en triomphe pas, c'est qu'il ne possède qu'une vérité relative. Mais cela est vrai des autres comme de lui. Donc tous doivent avoir raison dans une certaine mesure. Sans doute c'est une nécessité pour chacun de nous d'apparlenir à line école,* à une opinion, à un système; car il nous faut une synthèse, un fil conducteur, une foi. Mais nous devons savoir qu'au-dessus de toutes les écoles, même de la nôtre, il y a un intérêt supérieur, celui de la philosophie elle-même, dont nous ne sommes pas les seuls ministres et qui s'enrichit par le

travail de nos contradicteurs, aussi bien que par le nôtre propre. Dans cette conception, la tolérance philosophique n'est pas seulement une vertu morale, une œuvre de bon vouloir et de douceur de mœurs : c'est la conséquence logique et nécessaire de la foi en la philosophie : c'est la croyance à l'objectivité de la philosophie, objectivité qui existe en soi, malgré les expressions subjectives que. nous sommes obligés de lui donner.

Un éminent penseur contemporain, M. Herbert Spencer, a plus d'une fois exposé des idées tout à fait conformes à l'éclectisme, et cela avec une force toute particulière. « Il faut, dit-il, que chaque parti (ou chaque école) reconnaisse dans les prétentions de l'autre des vérités qu'il n'est pas permis de dédaigner... C'est le devoir de chaque parti de s'efforcer de comprendre l'autre, de se persuader qu'il y a dans l'autre un élément commun qui mérite d'être compris, et qui, une fois reconnu, serait la base d'une réconciliation complète*. » Herbert Spencer admet également, comme Cousin, la loi de l'oscillation nécessaire des systèmes philosophiques : a L'histoire de la métaphysique, dit-il, a toujours élé celle de ces alternatives ryth-

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