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doctrine étaient peu à peu préparés et rapprochés : ils allaient bientôt se réunir en système. Le disciple de Royer-CoUard allait devenir maître à son tour et ouvrir à la philosophie un champ nouveau. Mais, entre le cours de 1817 et celui de 1818, se place un épisode significatif, qui a eu la plus grande importance dans la carrière philosophique de Cousin, et qui a contribué à déplacer l'axe de la philosophie française; c'est le voyage de Victor Cousin en Allemagne, pendant les vacances de 1817. Ce voyage a été de si grande conséquence qu'il importe de nous y arrêter quelques instants.
II est probable que c'est de madame de Staël que Victor Cousin reçut le premier aiguillon de la curiosité des choses allemandes. Le livre De VAlle" magne f imprimé pour la première fois en 1810, mais étouffé par la censure impériale, venait de reparaître avec succès en 1814 et avait inspiré un vif intérêt pour ce monde nouveau et inconnu. Dans l'hiver de 1817, Cousin nous apprend luimême qu'il avait été reçu chez madame de Staël, rue Royale, quelques mois avant sa mort, et qu'il y avait causé avec Auguste Schlegel. Le jeune professeur, alors dans tout l'éclat de son succès et de son talent, pouvait-il n'avoir pas conversé aussi
avec la maîtresse du lieu? Et celle-ci, dont Téloqueuce était au moins égale à celle de son auditeur, et dont la conversation, nous dit-on, était plus souvent un monologue qu'un dialogue, avait-elle pu ne pas lui parler de philosophie et, en particulier, de philosophie allemande? N'était-elle pas là sur son véritable terrain et 9ussi sur celui de Cousin, qui précisément, à la même époque, enseignait à la Faculté des lettres la philosophie de Kant? Je ne doute pas que ce ne soit dans ces conversations avec madame de Staël ou avec Auguste Schlegel, dans la lecture de V Allemagne^ y que Victor Cousin prit sa première idée de voir cette Allemagne qui, après nous avoir battus sur les champs de bataille, allait encore nous conquérir par la pensée et dans le domaine des lettres. Goethe, comme Shakespeare, allait devenir l'idole de la jeune école romantique. Schelling et Hegel, de leur côté, allaient devenir les inspirateurs de la nouvelle philosophie. Mais n'allons pas si vite; nous n'ea sommes encore qu'à la curiosité. Néanmoins l'idée seule d'aller en
1. Il y avait encore à celle époque, en France, quelqu'un qui connaissait très bien l'Allemagne : c'est Stapfer. Cousin l'a-t-il connu? Nous ne le savons pas directement; mais comme Stapfer était lié avec Maine de Biran, avec Royer-GoUard, avec Guizot, il est bien peu probable que Cousin ne l'ait pas connu et rencontré quelque part.
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Allemagne indiquait de la part du jeune professeur une vue claire des nécessités nouvelles de la philosophie. La France commençait à échapper à l'empire de Condillac. Depuis cinq ou six ans, elle s'était tournée du côté de l'Ecosse; mais la philosophie de Reid devenait à son tour aussi épuisée en Ecosse que la philosophie de. Condillac en France. Cousin lui-même en était un peu las : c J'en avais assez, nous dit-il, de la philosophie écossaise. > Au contraire, la vie philosophique était, en Allemagne, dans toute sa verdeur et sa fécondité. Kanty Fichte et Schelling étaient encore tout vivants ; Hegel allait paraître et remplir de son empire les quinze ans qui le séparaient encore de la mort. Connaître par soi-même ce grand mouvement, voir les hommes, causer avec eux, s'inspirer de leurs idées pour enrichir le génie français, c'était là un genre de curiosité qu'aucun philosophe n'avait encore eu en France, et qui rappelle les voyages des anciens philosophes grecs. Victor Cousin nous a laissé de ce voyage un journal qui est un écrit charmante La vie, le mouvement, la liberté de ton^
1. Dans la Revue de$ Deux-Monde$, sous ce titre : Promenade philosophique en AUemagnef 1*' octobre 1857 ; une seconde partie, sous ce titre : Voyage en Allemagne, parut le 16 août 1866. Ces deux morceaux réunis furent introduits plus tard : soit dans
n VICTOR GOCSIN.
la précision brève des descriptions, les portraits des hommes, quelques anecdotes çà et là, tout cela compose un tableau aussi vrai qu'attachant de l'Allemagne en 1817, surtout au point de vue philosophique, mais sans que l'auteur ait négligé le point de vue littéraire et politique, et même le côté pittoresque. Cç morceau est particulièrement intéressant pour l'histoire de la philosophie française, car il nous donne la date à laquelle il faut faire remonter l'action immédiate de la philosophie allemande sur la nôtre. Depuis, et bien souvent, on a invoqué parmi nous l'autorité et le prestige des idées allemandes précisément contre la philosophie de Cousin : la justice veut que l'on reconnaisse que ces idées mêmes, retournées contre lui, viennent de lui, qu'il en a été le premier promoteur et initiateur ^
les Fragments littéraires^ soit dans les Fragments de philosophie contemporaine (1866) mais toujours, suivant Tusage de Cousin, avec des corrections qui en modifient plus ou moins le caractère. 1. On a dit que M. Victor Cousin n*a pris de la philosophie allemande que des généralités, et qu'il n'est pas entré dans la technique des questions. Gela est vrai, mais ceux qui Tont suivi n'on| guère fait autrement. MM. Vacherot, Renan, Ravaisson, qui, après une éclipse momentanée des idées allemande? préconisées par Victor Cousin, ont remis de nouveau ces idées en circulation, se sont également bornés aux sommités de8*question.s; ils se sont inspirés de l'esprit et ont laissé la lettre. A plus forte raison, cela était-il permis à celui qui ouvrait la voie.
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Non seulement ce voyage en Allemagne indiquait, dans la curiosité opportune dont il était le signe, une sagacité peu commune et une vue clairvoyante sur les besoins de la philosophie nouvelle, mais il fallait, pour en tirer les fruits que Victor Cousin en a recueillis, les qualités propres de celui-ci, à savoir Tesprit d*audace, d'entreprise, d'autorité impérieuse et en même temps fascinante qui étaient les traits de son caractère. Pour un jeune homme de vingt-cinq ans, avoir l'audace d'aller trouver les hommes les plus illustres de l'Europe, les faire parler dans un mauvais français (ce qui humilie toujours quelque peu l'étranger), quelquefois en latin, quelquefois avec la nécessité de parler soimême un mauvais allemand, arracher à des Allemands peu causeurs, peu communicalifs, leurs confidences sur les idées, les systèmes, les personnes, il fallait pour cela la hardiesse, la volonté et l'esprit de domination et de séduction de Victor Cousin, il voulait et cela suffisait. Cette curiosité juvénile, ardente, toute française, à l'égard de l'Allemagne, charmait et entraînait ces vieux professeurs. L'Allemagne, en feignant de mépriser la France, l'a toujours enviée ; elle envie cette liberté, cette aisance, cette clarté, ce goût que nous portons en toute chose, et, quelque fière qu'elle soit de sa
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profondeur, elle se sent gauche et embarrassée. Plaire à la France a toujours été l'ambition des grands Allemands : Frédéric, Goelhe, Humboldt, Wagner (lequel ne nous a jamais pardonné de ne nous avoir pas plu). De là le succès de Cousin dans son voyage d'Allemagne. Lui-même a décrit dans une page admirable le charme de ces confidences philosophiques, arrachées par la jeunesse et que rage mûr n'obtiendrait pas. c J'avais aussi, nous dit-il, un bien grand avantage. J'étais jeune et obscur; je ne faisais ombrage à personne; j'attirais les hommes les plus opposés par l'espoir d'enrôler sous leurs drapeaux cet écolier ardent et intelligent que leur envoyait la France. Privilège de la jeunesse perdu sans retour avec le charme de ces conversations où l'âme d'un homme se montre à l'âme d'un autre homme sans aucun voile, parce qu'elle la croit encore vierge de préjugés contraires, où chacun vous ouvre le sanctuaire de ses pensées et de sa foi la plus intime, parce que vous-même vous n'avez pas encore sur le front le signe d'une religion différente! Aujourd'hui que j'ai un nom, que je suis l'homme de mes écrits et d'un système, si peu personnel d'ailleurs que je me sois efforcé de le rendre, on s'observe avec moi; les esprits se retirent dans leurs convictions particulières; les
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cœurs mêmes se resserrent, et, rançon assurée d'une réputation incertaine, à force d'être connu en. Allemagne, j'y suis devenu étranger. Mais alors, au delà du Rhin, j'étais accueilli comme l'espérance ; j'osais proposer toutes les questions, et on y répondait avec un entier abandon. Il n'y a qu'un printemps dans l'année, une jeunesse dans la vie, un fugitif instant de confiance entre les membres do la famille humaine. >
Victor Cousin commença son voyage par Francfort. Il y vit d'abord l'historien Schlosser, assez peu favorable à la philosophie de son pays. « Ce que vous connaissez de la philosophie allemande, lui dit-il, c'est-à-dire Kant, est précisément ce qu'elle a de mieux. Le reste ne vaut pas la peine d'être appris. » Il vit encore le philosophe Passavant, disciple du mystique Baader, qui essaya de lui faire connaître la philosophie de son maître. Baader était un disciple de Schelling passé au mysticisme et revenu au catholicisme. Passavant donna à Cousin un petit traité de Baader sur l'eucharistie, danslequel,entre autres profondeurs,on apprenait que Eva nous perdit et que Ave doit nous sauver, car At;^ est l'anagramme de Eva. Mais la conversation la plus intéressante que Cousin ait eue à Francfort est celle de Frédéric Schlegel. Celui-ci était un écrivain très
brillant qui avait débuté par un roman immoral, LucindCf avait poussé à l'extrême la philosophie de Fichte, et était devenu, avec son frère Auguste et le philosophe Novalis, Tun des chefs de l'école romantique. Plein d'imagination et de mobilité, il avait épousé une femme juive qu'il avait convertie d'abord au protestantisme, puis au catholicisme, auquel il s'était converti lui-même. « Aujourd'hui, dit Cousin, ils convertissent tous deux à qui mieux mieux. > Il dit à Cousin qu'une fois engagé dans Kant, il devait aller jusqu'à Schelling, et que la raison ne pouvait conduire qu'au panthéisme. Jacobi lui-même, inventeur de cet aphorisme, en était devenu la preuve. Auguste Schlegel, frère de Frédéric, avait dit la même chose à Paris l'hiver précédent, en affirmant que Kaat avait rendu un immense service à la philosophie en la débarrassant des arguments pour ou contre l'existence de Dieu. U ajoutait d'ailleurs que la raison pratique ne prouvait pas plus Dieu que la raison spéculative. La foi seule peut conduire à Dieu. Telle était alors la philosophie commune aux deux frères 'Schlegel. Frédéric Schlegel résumait ensuite en ces termes son jugement sur les philosophes de son temps : c Pries et Krug (kantiens) sont des hommes médiocres; Bouterweck (jacobiste) est superficiel, Hegel est
subtil. A Berlin, il faut voir Schleiermacher. Les seuls hommes éminentsderÂllemagne sontJacobi, Schelling et fiaader. >
De Francfort, Victor Cousin alla à Ileidelberg, voir le théologien Daub, que Schlosser lui avait recommandé. Daub lui dit que, s*il était curieux de philosophie, ce n'était pas à lui qu'il fallaits'adresser, mais à son collègue, le professeur de philosophie Hegel. Cousin connaissait à peine ce nom; il l'avait seulement entendu prononcer par Schlegel, qui lui avait dit en passant que Hegel était subtil. Il hésitait donc à aller le voir, car il n'avait que peu d'heures à sa disposition; il y alla cependant, c et ce jour-là, nous dit-il, la voiture partit sans moi, ainsi que le lendemain >. Il resta deux jours à Heidelberg, et noua ainsi avec Hegel une liaison et même une amitié intime qui ne se démentit jamais et dura jusqu'à la mort de celui-ci. Ce qu'il aima, ce qu'il admira dans Hegel, ce fut, nous dit-il, c un esprit de liberté sans bornes, qui soumettait à ses spéculations toute chose, gouvernements, religions, arts, sciences, et qui plaçait au-dessus de tout la philosophie >. Cousin fut donc subjugué et captivé, malgré le langage scolastique de Hegel, € par ces propositions plus hardies et plus étranges les unes que les autres, qui lui faisaient l'effet des
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ténèbres visibles de Dante ». Cette connaissance faite à Heidelberg décida Cousin à modifier le plan de son voyage. Il remit à Tannée suivante l'Allemagne du midi, c'est-à-dire Schelling et Jacobi ; il se borna à l'Allemagne du Nord, et se proposa de revenir à Heidelberg pour revoir encore une fois Hegel avant de rentrer en France.
A Marbourg, il s'entretint avec Tennemann, le célèbre historien de la philosophie. < C'est unhomme^ dit-il, d'environ cinquante-cinq à soixante ans^ de taille moyenne, grêle de corps etchélif de figure^ d'une politesse extrême et qui me reçut fort bien. Malheureusement il ne parle pas français. J'essayai un peu d'allemand, que je ne pus soutenir, et nous fûmes réduits à nous entretenir en latin. > Tennemann, en philosophie, s'était arrêté à Kant, et il regardait sa philosophie comme la dernière conquête de l'esprit humain. Il niait que le kantisme fût le scepticisme. Lorsqu'il apprit que Cousin, l'année précédente, avait enseigné Kant à Paris, il n'en revenait pas, et il lui dit que, si ce n'était pas lui qui le disait, il ne l'aurait pas cru. Il lui prit les mains en le comblant de caresses. Il lui recommanda d'aller à léna voir le philosophe Fries, comme celui qui entendait le mieux la doctrine de Kant. A Goettingue, il vit deux hommes distingués : Schulze
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et Boutenveck. Schulze était une célébrité : son nom même fait époque dans l'histoire de la philosophie allemande. Son livre d'Énésidème, où il avait poussé le criticisme de Kant jusqu'au scepticisme absolu, avait décidé la transformation du kantisme en idéalisme subjectif. Le premier écrit de Fichte a été précisément une critique d'Énésidème. Schulze dit à Cousin qu'il n'y avait que trois philosophies en Allemagne : le vieux kantisme, le panthéisme de Schelling et la doctrine du sentiment de Jacobi ; mais à ces trois philosophies il ajoutait la sienne, qui, disait-il, c détruit toutes les autres i. Il était surtout opposéàla philosophie de Schelling, et, de concert avec son collègue Bouterweck, il s'efforçait de lui fermer l'université deGoettingu^, Malheureusement Schulze parlait très peu et très mal le français; au contraire, Bouterweck s'exprimait avec finesse et avec grâce. Le philosophe de Boutei*weck était Jacobi ; l'homme le plus dangereux, selon lui, était Schelling. c Tous ses disciples, disait-iL ont corrompu les sciences: Oken, l'histoire naturelle; Creuzer etGoerres, la théologie, et voilà que Hegel fait de la scolastique sur la poésie de son maître. >
A Berlin, les hommes éminents étaient Ancillon, Schleiermacher et le théologien de Wette. Cousin
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nous fait d'Ancillon un portrait frappant et vivant : < C'est, dit-il, un homme d'une grande stature, assez gros, tète et figure larges; quelque chose de distingué, mais aussi de composé jusqu'à l'affectation dans toute sa personne. Il parle très bien, mais comme un livre, il s'écoute et désire qu'on l'écoute; il procède par phrases détachées où il place toujours quelque chose de saillant, une pensée, ou au moins une tournure spirituelle.) Ce philosophe, de famille française réfugiée, ayant écrit et bien écrit en français, semblait devoir fournir à Cousin un interlocuteur intéressant; mais celui-ci eut beaucoup de peine à l'attirer sur le terrain delà philosophie, c Je n'ai pu en tirer, dit-il, que des propositions très générales, que la raison n'est pas le raisonnement, que le système de l'existence universelleest la plaie de la philosophie allemande.» Il n'aimait pas son collègue Schleiermacher ; il rendait justice à sa traduction de Platon, mais avec des réserves fines et justes : « C'est un bel ouvrage, disait-il, qui entre profondément dans le sens de Platon, mais n'en reproduit pas la grâce. L'ironie de Platon s'exprime par un sourire; celle de Schleiermacher est un rire amer. » Solger, autre philosophe qu'il vît à Berlin, lui parla sévèrement de tous les philosophes du temps, et lui
dit que la philosophie allemande était dans une période de crise, qu'un seul philosophe pouvait enfin remplacer Fichte : c'était Hegel.
Schleiermacher fut un des hommes qui frappé* rent le plus vivement Cousin. Le récit de la visite qu'il lui fit mérite d'être reproduit textuellement : € J'éprouvais une certaine inquiétude à l'idée de me trouver en face d'un des hommes les plus illustres de l'Allemagne. Métaphysicien hardi, moraliste, théologien, politique, orateur, érudit, mon imagination rassemblait tous ces titres sur quelque imposant personnage. La porte s'ouvre et, dans le fond d'un cabinet mal éclairé, j'entrevis un petit homme chétif et bossu : c'était Schleierma* cher. Je demeurai immobile d'étonnement; je me remis peu à peu; et ce commencement ne m'ayant pas égayé, j'entrai en matière avec un grand sérieux... notre conversation dura deux heures qui furent bien remplies. Ce qui m'a le plus frappé dans M. Schleiermacher, c'est ce qu'on m'avait aussi le plus vanté en lui, la prodigieuse subtilité de son esprit. On ne saurait être plus habile, plus délié et pousser plus loin une idée. Si je pouvais reproduire sa conversation, on y verrait un modèle d'adresse; il ne voulait pas me dire sa pensée; mais sans cesse il me plaçait sur des pentes
qui y conduisaient. J'aurais dû y consentir et me donner le spectacle de l'esprit de M. Schleiermacher, mais les choses m'occupaient tout entier; je lui demandai trop et trop vite. Il me vanta beaucoup le système de Spinoza. Je faisais mille objections : < Eh bien ! alors, prenez Platon au lieu de
> Spinoza. Admettez que la matièren'est pas un at-
> tribut de Dieu, mais une substance à part. Ëtes-
> vous bien sûr que la matière soit étendue? > Et il insinuait que le moi pourrait bien être aussi étendu • que le non-moi. Nous nous sommes enfoncés dans la question de la création : « 11 est aisé de s'élever »à Dieu; mais il est difficile d'en descendre, il faut 9 sauter de l'infmidans le fini. > Je lui demandai s'il concevait l'état d'immortalité sans conscience, sans réminiscence ? « — Oui. — On peut, lui dis-je, altri- 3» huer cette doctrine à Aristote ; mais croyez-vous
1 que ce soit celle de Platon? — Oui; il faut distin-
> guer dans Platon la partie systématique et la partie » populaire. Dans le Phédon^ il n'y a rien qu'on ne jpuisse ramener à l'existence sans conscience. » — On peut juger de quel attrait et de quelle influence sur une jeune imagination pouvaient être, en 1817, de telles conversations. Recueillir à la source et de la bouche même des maîtres des idées neuves alors, et que personne ne connaissait en France :
l'apologie discrète, mais convaincue, du spinozisme, le rapprochement de Spinoza et de Platon, ridée d'une immortalité impersonnelle, la nonétendue de la matière, tout cela devait être pour le disciple de Royer-Collard une surprise et une fascination dont il n'est pas facile de nous faire une idée, aujourd'hui que de telles idées sont devenues banales, et que tout le monde les a plus ou moins traversées. Ce n'en est pas moins un événement important pour l'histoire de la philosophie, car c'est de ce moment, et par l'intermédiaire de notre voyageur, que date l'infiltration en France des idées allemandes. Cousin revit une seconde fois Schleiermacher et jugea plus favorablement cette fois de sa personne physique : € Je m'étais trompé, dit-il, sur sa personne; je l'avais mal vu le soir; le jour, il m'a paru mieux. Il est vrai qu'il est un peu bossu; mais il a des yeux de génie. Il a près de cinquante ans, et il est marié avec une femme encore jeune et belle. Il m'a conseillé de traduire un ouvrage de Lessing : VÉducation du genre humain, » Après Schleiermacher, Cousin vit encore à Berlin le théologien de Wette, rationaliste célèbre, mais peu indulgent pour la philosophie de son temps, qu'il exécutait sans façon et d'une manière tranchante : « Que pensez-vous de la philo-
Sophie de Schelling? — Que c'est un délire. — Et de M. Hegel ? — Qu'il a mis en évidence l'absurdité de Schelling. J'ai lu les écrits de Hegel; ils m*ont tous paru des non-sens. »
De Berlin, Victor Cousin alla à Leipzig, et là il eut le plaisir de rencontrer un curieux vestige de la philosophie antérieure à Kant: ce fut le vieux Platner, psychologue et médecin, qui avaitété élevé dans la philosophie de Leibniz. Cousin crut lui faire plaisir en lui parlant de cette philosophie de sa jeunesse; mais Platner l'avait déjà oubliée; quoiqu'il eût 8oixanle-lreizeans,il était tout entier aux querelles du temps ; il ne pensait qu'à Kant et à ses successeurs ; très opposé d'ailleurs à la philosophie de Schelling, il était décidé à lui fermer l'université de Leipzig, comme on l'avait fait à Goettingue. Rien de pluspiquantque ce vieux philosophe qui, surlebord de la tombe, était encore tout entier aux luttes philosophiques de son temps, et qui, tout en combattant les nouveautés, avait oublié un peu lui-même ce qu'il avait cru autrefois. Cousin vit encore à Leipzig un disciple de Kant, le philosophe Krug, très ennemi de la philosophie nouvelle, de la philosophie de la nature : mais il parla avec lui de politique plus que de philosophie. A léna, autre kantien , M, Pries; même difficulté de s'expliquer, à cause
delà langue. Cependant, chose curieuse, Pries, qui s'exprimait péniblement en français sur la phi* losophie, s'animait et se passionnait pour la politique. Il était profondément libéral : la France, même vaincue, était alors un idéal et un objet d'envie pour ses vainqueurs, à cause de sa constitution et de sa liberté : < Plus heureux que nous, disait-il, vous êtes une nation ! >
La plus grande figure que Cousin ait rencontrée pendant son voyage est celle de Goethe. Ici, les paroles rapportées ont peu d'importance : ce qui est intéressant, c'est l'impression vive que le voyageur avait conservée et qu'il nous a transmise du grand homme qu'il venait de visiter. Il le revit encore unefoisplus tard en 1824; et, quoique n'ayant pas écrit ce second voyage, il en a extrait tout ce qui concerne Goethe, et il a ajouté cet extrait à ses souvenirs de 1817. Ce ne sont que des détails personnels sur Goethe et sa famille, mais ils sont pleins de vie, de vérité et de couleur ; et tout intéresse lorsqu'il s'agit d'un aussi grand personnage. Bornons-nous au récit de la première visite. Nous le publions d'après une lettre insérée au journal /^ Globe, le 2 juin 1827 . Victor Cousin l'introduisit plus tard avec quelques modifications dans ses Fragments (1866)\
1. Le récit de la première visite ayant déjà paru dans le Globe,
€ Goethe est un vieillard d'environ soixante- neuf ans; il ne in'a pas paru en avoir soixante. Il a la taille de Talma avec un peu plus d'embonpoint ; peut-être aussi est-il un peu plus grand. Les lignes de son visage sont grandes et bien marquées, front haut, figure assez large, mais bien proportionnée: bouche sévère, yeux pénétrants, teint sombre, expression générale de force et de réflexion.
» Sa démarche est calme et lente comme son parler; mais à quelques gestes rares et forts qui lui échappent, on sent que Tintérieur est plus agité que Texlérieur. La conversation d'abord froide, s'anime peu à peu; il parut ne pas trop s'y déplaire; j'ai joui quelques instants de Goethe se développant avec plaisir. Il marchait et s'arrêtait pour m'examiner ou se recueillir et enfoncer toujours plus profondément sa pensée, en chercher une expression, en donner un exemple et des détails. Le geste rare, mais pittoresque, et l'attitude générale grave et forte.
>Nous restâmes ensemble à peu près une heure. Je fus surtout frappé de son grand sens. Il ne m'a énoncé aucun paradoxe, aucune proposition étrange, quoiqu'il ne m'ait dit que des choses
ne se trouve pas dans le premier article de la Revue (1857), il •n'est que dans les Fragments,
neuves. Son imagination perçait de temps en temps : beaucoup d'esprit dans le détail et le développement : un vrai génie dans le corps de Tidée; ce qui me paraît le caractériser, c'est l'étendue.
» Je lui exposai l'état de la philosophie en France et mes projets ^ Il me dit que jamais la France ne s'occuperait de philosophie S mais seulement quelques individus, tels que Yilliers dont il déplora la perte ^
1. Addition de 1866 : f Ils n'étaient pas tout à fait de nature à plaire au Voltaire de rAUemagne, à Tadmirateur de Diderot. »
2. Addition de 1866 :f Je lui répondis qu*au contraire la philosophîe était dans Tessence du génie français, témoin tant de philosophes illustres qu'à produits la France depuis Descartes jusqu'à M. Royer-CoUard. Goethe ni*eut tout Pair de ne connaître ni Fun ni l'autre. »
3. Addition de 1866 : « Monsieur, lui répliquai-je, M. de Villiers était émigré et il ne connaissait pas la France nouvelle. Moi, je suis un enfant de la Révolution ; je suis libéral comme tous mes camarades, et bien résolu à ne pas reculer devant aucune difficulté. J'ai d'ailleurs la ferme conviction que j'ai raison, et que le matérialisme et l'athéisme du xviii* siècle sont des erreurs funestes, Incuropatibles avec le sentiment otles mœurs d'un peuple libre. Ce ton de jeune homme, qui eût irrité Voltaire, fit sourire Goethe. »
Nous ne savons si ces additions, que nous abrégeons, sont des détails supprimés dans le premier texte pour des raisons quelconques, ou ajoutés après coup, sur des souvenirs vagues et lointains. Ce que Cousin dit du matérialisme et de l'athéisme pourrait bien èire de ce genre, et en tout cas ne se trouve pas dans la rédaction première de 1827.
» Ceci nous conduisit à Tétat delà philosophie en Allemagne. Il passa en revue tous les philosophes distingués qui étaient sortis de léna et de Saxe- Weimar, Rheinhold, Fichte, Schelling, Wieland qui était aussi philosophe à sa manière. J'ai tout vu, dit-il, en Allemagne, depuis la raison jusqu'au mysticisme. J'ai assisté à toutes les révolutions.
» 11 y a quelques mois (c*est toujours Goethe qui parle), je me suis mis à relire Kant ; rien n'est si clair depuis qu'on a tiré toutes les conséquences de ses principes. Le système de Kant n'est pas détruit. Ce système ou plutôt cette méthode consiste à distinguer le sujet de l'objet, le moi qui juge de la chose jugée, avec cette réflexion que c'est moi qui juge. Ainsi les sujets ou principes du jugement étant difi'érents, il est tout simple que les jugements le soient. La méthode de Kant est un principe d'humanité et de tolérance*.
» La philosophie allemande, me dit-il encore, c'est la manifestation des diverses qualités de l'es-
1. On est étonné d'entendre Goethe parler du système de Kant, comme d'un relativisme tout individuel, tel que serait par exemple le phéaoménisme de nos jours. Mais on comprend qu*un poète, un humoriste comme Goethe n'attachât pas grande importance aux distinctions techniques, et traduisit Kant dans un sens tout pratique, comme une sorte de Montaigne et de Voltaire a prUni. En tout cas, c'est un jugement intéressant, do même que celui qui
prit. Nous avons vu paraître tour à tour la raison, l'imagination, le sentiment, l'enthousiasme.
» Il m'a beaucoup entretenu de physique. Selon lui, l'ouvrage de M. Biot, qui venait de paraître, a deux parties écrites dans deux systèmes différents dont un esprit exercé peut voir l'opposition perpétuelle. Il m'a parlé avec vivacité contre le système atomique.
> Je ne puis qu'indiquer ici les principaux points de notre conversation. Il m'est impossible de donner une idée du charme de la parole de Goethe. Tout est individuel, et cependant tout a la magie de l'inlini; la précision et l'étendue, la netteté et la force, l'abondance et la simplicité, et une grâce indéfinissable sont dans ses paroles. Je Técoutais avec délices. Il passait sans effort d'uneidée à une autre, répandant sur chacune une lumière vasle et douce qui m'éclairait et m'enchantait; son esprit se développait devant moi avec la pureté, la facilité, l'éclat tempéré et l'énergique simplicité d'Homère. »
A son retour, et en passant de nouveau par Hei-
porte sur la physique de Biot. Il est vraisemblable que Goethe voyait dans cette physique une lutte entre le mécanisme et le dynamisme, étant lui-même opposé par-dessus tout au système atomiste.
delberg, Cousin revit Hegel comme il se l'était promis, et, cette fois, ce ne fut pas quelques heures et quelques jours, mais plusieurs semaines qu'il passa auprès de lui. Hegel venait de publier son Encyclopédie; Cousin essaya de la déchiffrer à Taide d'un des disciples du maître, Carové, avec qui il se promenait tous les matins dans l'Allée des philosophes, le manuel de Hegel à la main, l'un interrogeant, l'autre répondant. Le soir, on allait prendre le thé chez Hegel, que Ton consultait sur les endroits obscurs, mais « l'oracle lui-même n'était pas toujours fort intelligible ». Cousin profite de cette circonstance pour nous raconter la vie de Hegel, nous résumer sa philosophie et nous exposer les objections qu'il lui faisait, disait-il, mais qui nous paraissent un peu antidatées. Cette seconde partie du voyage ^ n'a plus le même caractère de fidélité et de vérité que la première. Ce ne sont plus des notes de voyage, c'est un travail sur Hegel fait après coup à propos de quelques souvenirs. Cependant, on peut y recueillir encore quelques traits intéressants. La conversalion de Hegel était variée; il aimait à causer d'art, d'his-
i. Voyez cette seconde partie dans la Revue du 1*' août 1866, Souvenirs d*un voyage en Allemagne,
toire, de religion, de politique. Il traçait à grands traits une philosophie de l'histoire. En politique, il était libéral constitutionnel, mais grand ami aussi de l'autorité : à peine approuva-t-il plus tard la révolution de 1830. Il avait des préventions invincibles contre la religion catholique. Un jour, à Cologne, devant la cathédrale, voyant le petit commerce qui se fait à la porte des églises : a Mourraije, dit-il, sans avoir vu tomber tout cela? > Il était indulgent pour les matérialistes du xv!!!"" siècle, que Cousin combattait si vivement en France : « Ce sonl^ disait Hegel, les enfants perdus de notre cause! % Dans l'histoire de, la philosophie, il penchait du côté d'Aristotc plutôt que du côté de Platon. Il avait une grande admiration pour le génie de Descartes : < Votre nation, disait-il, a assez fait pour la philosophie en lui donnant Descartes. » II n'aimait pas Leibniz et ne le mettait pas dans la compagnie des grands philosophes, au moins de ceux de premier ordre. Ces traits épars, conformes d'ailleurs à l'idée générale que Ton se fait de Hegel, ont un grand prix, et complètent d'une manière intéressante la physionomie de ce grand esprit.
En résumé, Tétat de la philosophie en Allemagne, en 4817, à l'époque du voyage de Cousin, était le suivant. Il y avait deux camps : d'un côté
les partisans de Kant à tous les degrés, plus ou moins réconciliés avec les partisans de Jacobi, comme Fries et Bouterweck; par conséquent, l'école critique et Técole du sentiment; — de l'autre, la philosophie de la nature, l'école de Schelling, c'est-à-dire le panthéisme. La lutte était vive entre ces deux écoles. Cousin n'ayant vu cette fois que l'Allemagne du PÎord, n'avait guère rencontré que Schlciermacher et Goethe qui fussent dans des tendances philosophiques analogues à celles de Schelling. C'était seulement l'année suivante qu*il devait voir à Munich Schelling et Jacobi. Malheureusement, il ne nous a pas donné le récit de ce second voyage.
Il est donc vraisemblable que, de celte première tournée en Allemagne, Cousin n'eût rapporté qu'une impression assez peu favorable pour la philosophie de la ûature, comme on appelait alors la philosophie de Schelling, si le hasard ne l'avait pas mis précisément en rapport avec l'homme qui, non seulement représentait alors de la manière la plus originale la philosophie de Schelling, mais qui même commençait déjà à le supplanter et le dépasser. En 1847, la grande gloire de Schelling prévalait encore; mais le nom de Hegel allait bientôt triompher. Cousin connut donc Hegel, non seule-
menl le premier en France, mais en Allemagne même, un des premiers. M. Rosenkranz lui a reproché d'avoir écrit plus tard qu'il avaif en quelque sorte < prophétisé ]> Hegel dans son propre pays ; il y a là sans doute quelque exagération ; mais il parait certain cependant par l'histoire, que Hegel n'était pas encore en 1817 ce qu'il est devenu plus tard. On était encore plus préoccupé de Schelling que de Hegel ; et il est fort vraisemblable que de vieux professeurs comme Schulze et Pries, qui en étaient encore à Kant, et pour qui l'ennemi était Schelling, n'avaient pas encore eu le temps de découvrir ce nouvel adversaire dont les formules inextricables furent d'abord, même en Allemagne, un sujet d'étonnement. Quoi qu'il en soit, par Hegel, Cousin fut initié à la philosophie de Schelling; il reçut d'eux, et cette année même et l'année suivante, une influence commune dont nous retrouvons les traces dans les années qui vont suivre.
Les vacances unissaient. Cousin était rappelé à Paris par les obligations de ses fonctions. Il raconte qu'en quittant l'Allemagne, et au retour, il s'interrogea lui-même; il se demanda s'il allait troubler la naissante école spiritualiste française en la jetant brusquement dans l'étude prématurée de
ces doctrines élrangères; et il pensa, dit-il, qu'il valait mieux laisser la nouvelle philosophie se développer Itbrement et spontanément. Nous ne savons s'il fit ce raisonnement d'une manière aussi explicite; mais il est évident que cette résolution était dans la nature des choses; car ce n'est pas à la suite de quelques conversations de vacances que l'on peut changer le cours entier de ses idées et introduire des systèmes que Tonne s'est pas encore assimiles. Cependant, si on ne doit pas s'attendre à l'introduction subite d u système hégélien dans la philosophie française, on aurait tort toutefois, malgré ce que dit Cousin, de croire que l'influence des doctrines allemandes ne se soitpasfaitsenlir, même dans le cours de 1818. En tout cas, ce qu'il est permis de supposer, c'est que le contact de l'esprit allemand a dû contribuer à élargir la pensée du jeune philosophe et à développer la flamme qui était en lui et qui allait éclater avec tant de puissance et de succès dans son prochain enseignement. Ce qui serait intéressant, ce que Cousin ne nous a pas dit, ce serait de savoir, si le sujet vaste et élevé qu'il allait traiter dans son cours de celte année, (le Vrai, le Beau, le Bien), si ce sujet avait été choisi par lui avant son voyage, ou si, au contraire, il en a été le produit et le fruit. Nous inclinons
vers cette seconde hypothèse. Que Cousin, à la fin du cours précédent, eût déjà formé le projet de consacrer son nouveau cours, non plus à l'histoire, maisà la philosophie elle-même, qu'il se soit proposé d'essayer devant le grand public les solutions qu'il avait élaborées jusque-là avec des élèves dans le sanctuaire secret de l'École, cela est probable. Mais, autant que je puis connaître les habitudes des professeurs, le cadre du cours qu'il devait faire n'a pas dû être tout d'abord fixé : ce n'est pas en effet au moment où l'esprit est fatigué d'un enseignement qu'il est capable d'en construire tout de suiteun nouveau. Cousin était donc décidé, je le crois, à traiter cette année-là de philosophie théorique; mais je suis porté à croire aussi que c'est de son commerce avec l'Allemagne et de ses conversations avec Hegel et avec Schleiermacher qu'est sortie dans son esprit celte trilogie célèbre qui restera son titre d'honneur dans l'histoire de la philosophie française, et dont nous essaierons de faire comprendre, pour l'époque où elle s'est produite, l'importance et la nouveauté.