Victor Cousin
Il y a des hommes qui font beaucoup de bruit pendant leur vie et que la postérité ne connaît pas. M. Victor Cousin n'est pas de ceux-là. Il a rendu son nom immortel par de très grands services et par de très belles œuvres; mais ceux qui n'ont pas vécu de son temps ne sauraient s'imaginer quel bruit il faisait en ce monde pendant qu'il y était. Il aimait cela, il cherchait cela. Je me rappelle qu'aux approches de la révolution de 1848 le bruit des questions politiques et des questions sociales ayant un peu couvert celui qu'il faisait avec les questions philosophiques et religieuses, il tremblait de peur d'être oublié, a Paraître I me disait-il. Il faut paraître. J'ai le sentiment que nous avons besoin de paraître. » Il disait nous avonsy comme le roi dit nous voulons. Quand il fut ministre de l'Instruction publique (il ne le fut que huit mois), il remplit le Moniteur et les
journaux officieux de ses arrêta, de ses circulaires, de ses discours publics, de ses menus propos et de ses projets. M. Damiron, qui était, selon l'expression de M. Cousin lui-même, le sage des sages, le lui reprochait doucement. <c Tu parais trop, disait-il; tu fatigueras le public. i> Mais Cousin lui répondait : a II faut paraître )>.
De toutes ses passions, celle-là a été la plus complètement satisfaite. Il est venu dans un temps où il y avait grande disette de lettrés. L'instruction publique avait chômé pendant les années terribles; le peu d'hommes qui s'étaient formés d'eux-mêmes étaient pris par les armées ou par l'administration. Tout le monde était enrégimenté d'une manière ou d'une autre. Il ne restait pour ainsi dire pas d'homme en liberté. Michelet raconte que, quand il sortit du collège (c'était quatre ou cinq ans après Cousin), les libraires se jetaient sur le moindre écolier pour en faire un homme de lettres. C'était le beau temps pour paraître ; on n'était pas étoufiPé dans la foule. Même situation pour l'enseignement. On ne cite guère dans l'enseignement des collèges sous l'empire que Villemain, Jos. Victor Le Clerc et Naudet; mais comme on les cite! Il n'y avait pas de cours publics. Une société privée fonda ou ressuscita le Lycée, qui eut aussitôt la vogue. On avait comme un besoin général de parler après un long silence, j'entends de parler français, car du temps des clubs on parlait une langue qui n'avait rien de commun avec celle de nos grands siècles. Parler de littérature dans une
langue correcte, cela suffisait, au commencement de Tempire, pour avoir du succès. Si Ton y joignait un peu d'esprit, on faisait fanatisme. La Faculté des Lettres de Paris fut ouverte, dans les bâtiments du collège du Plessis, en 1809. Dès que Villemain eut une chaire publique, il fut populaire. Les leçons de psychologie de La Romiguière étaient célèbres parmi les femmes comme autrefois les sermons de Bourdaloue. Elles allaient en foule au cours de Lacretelle, qu'il fallut bientôt leur interdire. M. Royer-Gollard n'eut jamais qu'un public restreint. Il parlait bien, avec une certaine austérité qui commandait l'approbation et rendait l'engouement difficile. Quand je dis : il parlait bien, j'ai tort; c'est : il lisait bien, que je devrais dire. L'efiPet fut prodigieux, quelques années après, quand on vit et qu'on entendit Cousin. Celui-là avait l'air d'une apparition. Représentezvous un jeune homme de vingt-trois ans, maigre, avec une tête expressive et des yeux flamboyants, l'air d'un mourant dans les premières minutes , s'enflammant peu à peu, faisant assister l'auditoire au travail de sa pensée, cherchant les mots, en trouvant d'admirables, assez clair pour qu'on sût à peu près ce qu'on applaudissait, assez nuageux pour donner carrière aux imaginations, doué d'un bel organe, comédien jusqu'au bout des ongles, penseur assurément, encore plus artiste, prédicateur plutôt que professeur, avec des airs de tribun et d'apôtre tout ensemble. Il eut des enthousiastes dès le premier jour, et même des fanatiques.
o VICTOR COUSIN
Je dis des enthousiastes, notez-le bien, je ne dis pas des disciples ; ses disciples furent peu nombreux et peu persistants; je ne dis pas non plus des amis, il n'en eut guère. En revanche, des admirateurs en foule, et bientôt des ennemis aussi nombreux que ses admirateurs. Cette révolution, qui avait mis toutes les têtes en péril et toutes les croyances en question, avait créé à la génération nouvelle d'énormes besoins intellectuels. Cousin était le premier professeur de philosophie qui eût le courage de parler de religion et de politique. Il eut d'abord contre lui les subsistants des idéologues et les disciples de La Romiguière, qui prétendaient, les uns et les autres, être les représentants de la philosophie française. Cousin leur demandait s'il y avait aussi une géométrie française. Très rapidement il alarma les dévots, qui le lui firent bien voir quand ils furent décidément les maîtres. Il alarma aussi les conservateurs, même libéraux, qui l'accusaient de troubler la « sérénité » de la jeunesse. Pour comble, les philosophes ne tardèrent pas à l'accuser de timidité. Aux yeux des uns, il ébranlait tout; aux yeux des autres, il cédait sur tout; les torys lui reprochaient sa tendresse pour le dernier des Brutus, et les whigs son admiration pour la Charte. MM. de Bonald et Pierre Leroux tombaient d'accord pour lui refuser le titre de philosophe; mais personne ne contestait son génie. Ce concert de louanges et d'injures lui donnait cette popularité plus enivrante que la gloire et à laquelle la gloire ne succède pas toujours. Cousin a dû la
popularité à ses défauts, et la gloire à ses mérites solides.
Victor Cousin est né à Paris le 28 novembre 1792. D'après son acte de naissance, que j'ai en ma possession, il est fils d'un joaillier. On répète, dans ses biographies, qu'il est fils d'un horloger comme J.-J. Rousseau. Son père était un ouvrier joaillier qui pouvait fort bien être employé chez un horloger. Damiron m'a dit souvent que la mère était repasseuse ou blanchisseuse, et Cousin m'a raconté luimême qu'on montait chez ses parents par un escalier qui ressemblait à une échelle. En un mot, quel que fût le métier, c'était une famille d'ouvriers pauvres. Il avait un frère, qu'on ne voyait pas et dont on n'entendait jamais parler dans son entourage. Il fut élevé, pour ainsi dire, dans le ruisseau jusqu'à l'âge de dix ans.
Au commencement d'octobre de l'année 1803, à quatre heures et demie du soir, les enfants sortaient tumultueusement du lycée Charlemagne et poursuivaient à grands cris un de leurs camarades revêtu d'une houppelande qui, à leurs yeux du moins, le rendait fort ridicule. C'était Ëpagomène Viguier, que j'ai connu depuis professeur de grec et directeur des études à l'École normale, le plus doux, le plus savant et le plus gauche des hommes. Il n'était alors que le plus doux et le plus gauche des écoliers. Au lieu de résister et de se défendre, il pleurait à chaudes larmes. Plus il pleurait, plus on le houspillait. Il était donc bousculé, poussé, frappé, quand un
10 vicifoR^ cousin
gamin de onze ans, qui jouait dans le ruisseau, se jeta au milieu de la mêlée et dispersa la bande des persécuteurs en administrant aux plus acharnés une volée de coups de poing. Mme Viguier fut informée le soir même de cet acte d'héroïsme. Elle apprit que le jeune vainqueur appartenait à une famille d'ouvriers, que par pur hasard il savait lire et écrire, et qu'il vagabondait toute la journée en attendant le moment d'entrer en apprentissage. Elle déclara qu'elle se chargeait des frais de son instruction. Il entra au lycée Charlemagne, marcha à pas de géant, faisant deux classes chaque année et raflant tous les prix du concours général. Sans cette volée de coups de poing administrée à propos, nous en serions peut-être en France à l'amusante et spirituelle philosophie de La Romiguière.
M. Vapereau dit que Cousin avait rêvé, au collège, d'être un jour musicien. Je ne sais où il a pris cette information. Je la lui laisse sur la conscience. La vérité est qu'il a composé, je ne sais à quelle date, le livret d'un opéra intitulé les Trois Maçons, qui devait être mis en musique par Halévy. La partition ne fut jamais faite, et le livret ne fut jamais publié. Je ne crois pas que Cousin ait jamais eu d'autre relation avec la musique. Il avait eu de tels succès dans ses classes, et les hommes étaient alors si rares, qu'on lui ofirit une place d'auditeur au Conseil d'État, ce qui était le chemin assuré de la fortune. Il aima mieux entrer à l'École normale, qui s'ouvrait pour la première fois en 1810, au moment où il sortait du col-
lège. On a dit qu41 fiit le premier de la première promotion, il convient d'ajouter qu'il n'y avait pas alors de concours proprement dit, et que les élèves étaient choisis et classés par les inspecteurs généraux au cours de leurs inspections.
Le noviciat à l'École normale durait deux ans. Cousin ne manqua pas d'y briller au premier rang. U avait eu pour professeurs de rhétorique au lycée MM. Victor Le Clerc et Villemain; il eut encore ce dernier pour maître de conférences à l'Ecole normale, et il fut chargé de le suppléer, aussitôt après avoir fini son cours d;étude, dans la chaire de . littérature grecque. Je tiens de lui qu'on lui proposa la chaire de philosophie du Collège communal de Rome. « Mais je ne voulus pas, ajoutait-il, quitter le pavé de Paris, o Le vo'ûk donc professeur de grec à vingt ans.
On avait songé à le nommer professeur de philosophie, ce qui montre bien où en était l'enseignement de la philosophie à cette époque. Non seulement, à l'âge qu'il avait, il ne pouvait pas s'être formé une doctrine; mais il ne connaissait pas, même de nom, celles des autres. C'est à peine s'il avait attrapé quelques leçons à la volée, a J'ai fait mon cours de philosophie à dix-neuf ans », dit-il, c'est-àdire dans sa seconde année d'École normale. Il n'y avait pas de cours de philosophie dans les lycées, où ils ne furent établis que par le règlement du 19 septembre 1809. Encore n'y eut-il qu'un cours de philosophie par académie.
Voici comment il rend compte de sa vocation phi-
losophîque, dans la préface de ses Fragments^ écrite en 1833 : a II est resté, et restera toujours dans ma mémoire, avec une émotion reconnaissante, le jour où, pour la première fois, en 1811, élève de r École normale, destiné à renseignement des lettres, j'entendis M. La Romiguière. Ce jour décida de toute ma vie : il m'enleva à mes premières études, qui me promettaient des succès paisibles, pour me jeter dans une carrière où les contrariétés et les orages ne m'ont pas manqué. Je ne suis pas Malebranche, mais j'éprouvai en entendant M. La Romiguière ce qu'on dit que Malebranche éprouva en ouvrant par hasard un traité de Descartes. » Il semble que Cousin, en découvrant La Romiguière, découvre en même temps la philosophie. Et c'est l'exacte vérité. On n'enseignait pas la philosophie dans les lycées ; les Facultés venaient de naître, ou de renaître, comme on voudra. Les idéologues et toute l'école de Condillac étaient déjà un peu oubliés; ils n'avaient jamais eu qu'un public fort restreint. On ne savait rien de la philosophie ancienne, ni même de nos philosophes français antérieurs à Condillac. On n'apprit le nom et l'existence de Kant que quelques années plus tard. M. Royer-CoUard, ancien greffier de la Commune de Paris, ancien membre du conseil des Cinq-Cents, avocat, nullement philosophe, fut nommé professeur de philosophie en 1809. Or il faut qu'un professeur de philosophie enseigne la philosophie ; pour l'enseigner, il faut la savoir. M. Royer-Collard, qui ne la savait pas, se promenait sur les quais à la recherche
d'un maître. Il le trouva dans l'étalage d'un bouquiniste. Un yolume dépareillé des Essais de philosophie de Reid fut pour lui ce qu'avait été Descartes pour Malebranche, ce qu'était, presque au même moment, La Romiguière pour Victor Cousin. La France avait grand besoin qu'on lui ouvrit des chaires de philosophie. Elle appartenait d'avance au premier maître qu'on lui donnerait; encore fallait-il en avoir un. Cousin nous assure que l'École normale appartenait à La Romiguière en 1811, et qu'elle appartint à Royer- Collard en 1812. Il est facile de deviner par qui l'École fut conduite à M. La Romiguière la première année, et à M. Royer-Collard la seconde. C'est par son professeur de grec. Il avait dès lors la vertu de propagation qui le distingua toute sa vie.
Cousin professa le grec comme suppléant pendant l'année 1812, et il eut, cette année-là, pour élèves M. Paul Dubois, depuis directeur de l'École normale, et M. Viguier, celui-là même qui avait été l'occasion de sa première bataille dans la vie. En 1813 il fut chargé des conférences de philosophie. La fonction du maître de conférences consistait à suivre avec les élèves les leçons de la Faculté des Lettres et à les discuter ensuite avec eux. Cousin eut pour auditeurs à l'École normale, en 1813, Bautain (l'abbé Bautain) et Jouffroy; en 1814, Damiron. Bautain, Jouffroy, Damiron composèrent dès lors son petit cénacle. C'étaient des condisciples autant que des élèves.
Jouffroy, qui avait cessé de croire à l'authenticité de la religion catholique et qui avait besoin de
croire à ses dogmes, s'attendait à les recevoir, à rÉcole, de la bouche des philosophes, non plus imposés par la tradition, mais démontrés par la raison. On ne lui parla, et ce fut pour lui une grande déception, que de T origine des idées. Il était incapable alors de saisir les rapports secrets qui lient les problèmes en apparence les plus abstraits et les plus morts de la philosophie aux questions les plus vivantes et les plus pratiques. Il se plaignait avec amertume d'un enseignement qui semblait prendre à lâche d'éviter le plus grave, et peut-être le seul important des problèmes, a M. de La Romiguière avait recueilli comme un, héritée la philosophie du XVIII® siècle rétrécie en un problème et ne l'avait pas étendue. Le vigoureux esprit de M. Royer-Collard, reconnaissant ce problème, s'y était enfoncé de tout son poids et n'avait pas eu le temps d'en sortir. M. Cousin, tombé au milieu de la mêlée, se battit d'abord, sauf à en chercher la solution plus tard. Toute la philosophie était dans un trou où l'on manquait d'air et où mon âme étouffait; et cependant l'autorité des maîtres, et la ferveur des disciples m'imposaient, et je n'osais montrer ni ma surprise ni mon désappointement. »
Cousin, qui avait vu sur-le-champ où conduisait la question de l'origine des idées, était rempli d'enthousiasme. C'était une âme qui ne demandait qu'un prétexte pour s'enflammer, et la preuve, c'est qu'elle s'était enflammée pour les leçons de La Romiguière, qui n'étaient que spirituelles et charmantes. Après
deux ans d'enseignement à l'École normale, il était déjà tout désigné pour l'enseignement public. Royer- GoUard le choisit pour son suppléant en 1815 (13 novembre 1815).
1815! A cette date se place le premier épisode politique de la vie de Victor Cousin : il s'enrôla dans les volontaires royaux. Ce fut son unique campagne; elle ne fut ni brillante, ni sanglante, ni même fatigante; il alla jusqu'à Vincennes et rentra à Paris le lendemain. Elle a fait moins de bruit que le voyage à Gand de M. Guizot; il faut reconnaître qu'elle avait moins d'importance. Mon avis est que, quand le pays est menacé, il faut être avec ceux qui le défendent, quelles que soient leurs opinions politiques; mais je me rappelle aussi que Cousin n'avait pas vingt-deux ans; que le despotisme de Napoléon, bien dur à supporter pour la France, était devenu visiblement odieux et intolérable h toute l'Europe; et qu'enfin, en matière politique plus encore qu'en toute autre, il faut pardonner à ceux dont les intentions sont droites. Toute la vie de Cousin, en dépit des apparences contraires, a été conforme à cette première démarche.
Il entrait dans l'enseignement public après une préparation bien insuffisante, puisqu'elle n'avait guère duré que deux ans. Je dirai sur-le-champ qu'outre La Romiguière et Royer-CoUard, il eût pour maître un homme qui ne faisait pas métier d'enseigner la philosophie, mais qui, pour le talent de l'observation intérieure, la finesse et la profondeur du sens psy*
chologîque, n*avait pas d*égal en France ; c'était Maine de Bîran, le seul de ses maîtres que je n*aie pas personnellement connu. Il apprît de La Romiguîère à étudier la sensation, de Royer-Gollard à étudier Tintelligence, et de Maine de Biran à étudier la volonté.
Les leçons de la première année (1815-1816) roulèrent presque exclusivement sur la philosophie écossaise. M. Cousin était soutenu dans son enseignement par les trois maîtres que je viens de nommer ; mais sa pensée allait plus vite que la leur ; il les eut bien vite résumés, complétés et dépassés. L'Allemagne l'attirait, comme un pays nouveau et inconnu, dont on disait des merveilles. Il apprit l'allemand, qu'il ne sut jamais bien, et se mit à déchiffrer Kant, avec des peines infinies, non dans le texte, mais dans le latin barbare de Born. Il en était encore au déchiffrement, quand il mit la philosophie de Kant sur son affiche. Ce qu'il n'avait pas lu, il le devina. De même qu'à la fin de 1816 il avait laissé derrière lui Royer-CoUard et Maine de Biran, il crut à la fin de 1817 avoir dépassé la philosophie de Kant, et il' voulut aller étudier sur les lieux la nouvelle philosophie allemande, la philosophie de la nature, que Schelling venait de fonder sur les ruines de l'école de Kant. Tout l'attirait vers ce nouveau maître; il semble même qu'avant de l'avoir étudié il se sentait porté vers cette doctrine par le courant de ses idées.
Il trouva, dit-il, l'Allemagne en feu. Prenez garde qu'il ne parle que des philosophes et des querelles d'écoles. D'un côté, les disciples de Kant réparaient
les lacunes de *a philosophie et la défendaient de leur niieux contre ses détracteurs. DeTàutre, Técole de Jaûobi s*efforçaît d'élever la foi au-dessus de la raison et plaçait la foi dans l'enthousiasme. La force de Schelling était de comprendre que l'enthousiasme appartient à la raisdii elle-même et h'en est qu'une application pluâ pure et plus haute. Il ne vit pas Schelling pour cette fois, mais à sa place il rencontra, sans le chercher, et presque par hasard, Hegel à Heidelberg.
Hegel n'était encore qu'un disciple distingué de Schelling. L'Allemagne était loin de deviner qu'il serait l'Aristote d'un autre Platon. Gotisin le devina; il dit à ses amis, en rentrant en France : « Je viens de voir un homme de génie ». Hegel de son côté avait deviné Cousin, ou peut-être lui avàit-il su gré d'une admiration à laquelle ses compatriotes ne l'avaient pas encore accoutumé. C'est de cette année 1817 que date une amitié qui fut durable avec des intervalles de froideiir. L'année suivante. Cousin poussa jusqu'à Munich, où il passa un mois entre Jacobi et Schelling. Il admire beaucoup Schelling, mais on voit que soii cœur est pour Hegel. Il a tracé un parallèle du disciple et du maître oii, malgré son inclination secrète, il rend justice au créateur de la philosophie de la nature. Au maître a été donnée une invention puissante, et au disciple une réflexion profonde. Schelling est la pensée qui se développe; son langage est, comme son regard, plein d'éclat et de vie; il est naturellement éloquent. Hegel laisse à
peine tomber de rares et profondes paroles, quelque peu énîgmatiques ; sa diction forte mais embarrassée, son visage immobile, son front couvert de nuages, semblent Timage de la pensée qui se replie sur ellemême. En somme, ajoute-t-il, il n'était pas d'une amabilité extrême; mais je Taimais, et il m'aimait.
On pense bien que tout le cours de 1818 est rempli de cette philosophie, dont Cousin a dit : <c Elle est vraie, elle est le vrai ». Schelling et Hegel le mènent à Plotin : l'unité absolue aperçue sans intermédiaire par la pensée pure. C'est encore au nom de cette doctrine qu'il jugera, les années suivantes, les grandes écoles de métaphysique et de morale qui ont rempli le xviii® siècle : l'école de Condillac, qui se rattache à Locke, l'école écossaise, l'école allemande de Kant et de Fichte. Il les juge avec indépendance, parce qu'il se sent ou se croit maître de son sujet, et les ramène à la philosophie de la nature, étendue et complétée. En s'appuyant sur une analyse psychologique qui lui fournit une base à ses yeux inattaquable, il fait dans chaque école la part dé la vérité et de l'erreur, et donne pour la première fois à sa méthode le nom d'éclectisme, emprunté aux Alexandrins et à Leibniz. Ce nom est devenu depuis, dans le langage courant, le nom de son système et de son école.
L'année 1820 fut marquée par l'assassinat du duc de Berry, suivi d'une réaction violente. Le pouvoir, affolé, décida de toucher à la loi électorale, à la liberté de la presse, et même à la liberté individuelle.
Les trois cours de Guizot, Cousin et Villemain, qui attiraient une foule considérable, où les étudiants dominaient, où se rendaient aussi des gens du inonde, étaient un foyer d'agitation libérale qui ne pouvait manquer d'être suspect. On y exerçait et on y enseignait la liberté ; on y faisait aimer les principes de la Révolution, non pas sans doute ceux de 1793, mais les principes de 1789, que le parti régnant affectait de confondre avec ceux dé 1793 parce qu'ils avaient détruit les barrières et mis en mouvement toutes les haines. Villemain trouva grâce, à cause de certains souvenirs de 1815, et parce que son cours roulait uniquement sur la littérature. On n'osa pas du premier coup toucher Guizot, qui était notoirement un homme de gouvernement, rattaché par des liens étroits à Royer-Collard, et ancien secrétaire général de la justice. Cousin était plus jeune, sans relations de famille ; il n'était que suppléant. Quoique appartenant, au fond, par goût et par principes, aux idées conservatrices, il faisait volontiers parade de son libéralisme, qui était réel; il ne fuyait pas les questions religieuses ; il avait eu sur la Révolution des paroles intempérantes, grand attrait pour passionner et captiver la jeunesse libérale ; il était la personnification la plus éclatante de la jeune Université et de l'École normale : on lui ôta la parole. Deux ans après, la réaction ne faisant que grandir, Guizot dut descendre de sa chaire, ce qui fut un grand événement politique et l'occasion d'une scission profonde dans les rangs de l'ancienne droite libérale. Guizot
et Royer-Collard entrèrent dans ropposition, tandis que de Serre se rapprochait de Villèle. Du grand triumvirat de la Sorbonne,il ne resta que Villemain, mais Villemain averti par les coups qu'on frappait autour de lui, diminué par son isolement, et ayant eu toute sa vie peu de goût pour le martyre. L'École normale fut supprimée. Cousin, qui était philosophe, mais peut-être encore plus professeur et orateur que philosophe, se trouva arrêté au milieu d'une carrière oii chacun de ses pas avait été marqué par un triomphe. Tout lui manquait à la fois, la Sorbonne et l'École normale; il semblait que sa vie fût perdue. Il n'y avait pas à songer à l'enseignement libre, qui n'existait pas, ni aux journaux, bridés, entravés, surchargés de rédacteurs. Il n'avait pas l'allure vive et la plume légère que réclame la profession de journaliste. Il écrivait comme il parlait, lentement, avec des rencontres heureuses, des envolées magnifiques, mais aussi avec une certaine solennité qui sentait le professeur. Son goût, d'ailleurs, n'était pas là; il appartenait exclusivement aux idées générales. Que faire? Il accepta d'être précepteur du fils du duc de Montebello, et se livra avec ardeur à des travaux d'érudition philosophique, plus profitables aux autres qu'à lui-même, qui lui firent honneur sans augmenter sa gloire, et ne furent pas un palliatif pour son honorable pauvreté. Pendant les huit années de silence qui lui furent imposées, de 1820 à 1828, il publia une bonne édition de DesCarteg, une édition de Proclus, et les premiers volumes de
sa traduction de Platon, qu'il considérait alors et qu'il a toujours considérée comme son œuvre principale. Il fut chargé en 1824 de montrer r Allemagne à son élève, ce qui servait admirablement ses plans, car il lui tardait de revoir Hegel, de vivre de nouveau dans cette atmosphère d'études, de discussions, de recherches passionnées, et de se retrouver dans le sein d'une école à laquelle, depuis 1818, il n'avait pas cessé d'appartenir, auprès de ceux qu'il avait appelés, dans la dédicace du commentaire de Proclus sur le Parménide : Mes amis et mes maîtres, et les chefs de la philosophie de notre siècle.
Ce troisième voyage de Cousin en Allemagne fut marqué par une aventure bien inattendue. Il fut arrêté par la police prussienne, qui l'accusait de prêcher le carbonarisme, et le soupçonnait même d'être venu en Allemagne pour diriger un complot contre le gouvernement. On lui fit son procès en règle; mais la procédure était secrète, et les pièces mêmes ne lui étaient pas communiquées. Il resta six mois en prison, et dut peut-être sa libération aux démarches de Hegel, qui s'entremit avec beaucoup de zèle et d'amitié. On peut s'imaginer ce que l'emprisonnement loin de son pays et l'incertitude de son sort durent causer de tourments à un homme qui s'était constamment tenu en dehors des agitations politiques, dont l'imagination était ardente, l'humeur impérieuse, et qui avait un besoin incessant de mouvement et d'expansion. Il raconte qu'il fut soumis à un régime sévpre, et on croira aisément qu'il ne fai-
sait pas bon, en 1824, dans les cachots de la Prusse. Il se plaignait d*y avoir « ramassé des varices ». Je ne doute p^s qu'il ne se crût perdu jusqu'au moment où Hegel arriva pour lui offrir son assistance. Il m'a dit plusieurs fois, en me racontant cette aventure avec ses plus grands airs de tragédien : « Une seule chose me préoccupait : la traduction de Platon n'était pas finie! » Il comptait la vie pour rien auprès de cela. On ne peut s'empêcher de sourire de ces alarmes exagérées, et pourtant il faut reconnaître que ce contretemps était cruel. Son emprisonnement dura six mois. Il mit le temps à profit pour étudier l'allemand et lire les ouvrages de Kant, de Fichte, de Jacobi, de Hegel. Il traduisit en français, mais seulement à titre d'exercice de langue , des vers de Gœthe, pour lequel il avait une grande admiration, et qu'il avait visité à Weimar.
Quand on sut en France que ce professeur déjà illustre, malgré sa jeunesse, entouré de tant d'admirations et de sympathies, dont la popularité s'était tout naturellement accrue par sa destitution, était poursuivi en Prusse pour ses opinions libérales, il y eut une explosion de colère contre le gouvernement persécuteur, et d'enthousiasme pour le martyr. Cet enthousiasme aurait été bien plus grand si l'on avait su les varices. Cousin, de retour en France, se remit simplement au travail, à sa traduction de Platon, et ne triompha pas trop de sa position de victime. Il s'en souvint, dans une juste mesure, lorsque M. de Martignac lui rendit sa chaire, où il remonta en 1828,
non plus comme suppléant, maïs comme adjoint de M. Royer-GoUard. « Je ne puis me défendre d'une émotion profonde en me retrouvant dans cette chaire à laquelle m'appela, en 1815, le choix de mcn illustre maître et ami, M. Royer-Gollard. Les premiers coups d'un pouvoir qui n'est plus m'en écartèrent; je suis heureux et fier d'y reparaître aujourd'hui, au retour des espérances constitutionnelles de la France (applaudissements), et, dans ma loyale reconnaissance, j'éprouve le besoin d'en remercier publiquement le roi et l'administration de mon pays.... En jetant les yeux autour de moi, je me rendrai à moi-même ce témoignage qu'au milieu des agitations de notre époque, parmi les chances diverses des événements politiques auxquels j'ai pu être mêlé, mes vœux n'ont jamais dépassé cette enceinte. Dévoué tout entier à la philosophie, après avoir eu l'honneur de souffrir un peu pour elle, je viens lui consacrer, sans retour et sans réserve, ce qui me reste de force et de vie. »
C'était un beau et noble langage, aussi habile que noble. Il se déclarait dévoué à la liberté, au milieu d'un auditoire tout enflammé de passions libérales; il s'associait à la popularité, qui était immense, du nouveau ministère; il protestait de son désintéressement; il rappelait d'un seul mot sa destitution; il faisait aux cachots de la Prusse une allusion discrète. Sa présence seule dans cette chaire d'où on l'avait banni sept ans auparavant, et le voisinage de M. Guizot, qui rentrait en même temps que lui, remplissaient de joie ces jeunes cœurs. Ils retrouvaient leur
maître et leur idole, et le retrouvaient grandi par la persécution. La leçon fut très belle, l'enthousiasme de l'auditoire fut sans bornes. Cousin n'avait ni la solidité de Guizot, ni l'abondance de Yillemain, mais il était, par son âge» trente: six ans, plus rapproché de la jeunesse > il en était le représentant, le chef, l'inspirateur. On le savait pauvre ; il venait de souffrir. Il traitait to\ites les grandes questions qui passionnent les hommes et qui étaient alors plus que jamais à l'ordre du jour. 11 ,pîu*lait de la perpétuité de la philosophie, 4e son histoire, de l'histoire; il refaisait en philosophe le Discours sur l'histoire universelle, établissant la philosophie sur la base de la psychologie;, éclairant le développement de l'humanité par le développement de la pensée philosophique, assignant à la religion et à la philosophie leur rôle séparé et leur but commun, rendant à l'homme la direction des affaires humaines que Bossuet ne conférait qu'à Dieu, éblouissant, par sa théorie sur les grands hommes, des esprits encore tout remplis de l'épopée de Nappléoix. Te| fut le cours de la première année, où il jeta des lueurs sur les questions les plus diverses, improvisa des doctrines, ébaucha des systèmes, poussa plus d'une fois l'audace jusqu'à la témérité, surexcita les passions de la jeunesse, et lui ouvrit de toutes parts des horizons. L'année suivante il parcourut à grands traits l'histoire des écoles ; et, revenant à Locke après être remonté jusqu'à l'Orient, il fit une réfutation solide, irréfutable et, par le comble de l'art, attrayante, du sensualisme au xyiii° siècle.
C'est là que la Révalution de 1830 arrêta son enseignement. Elle l'arrêta pour toujours.
Cousin était sincère lorsque, en remontant dans sa chaire de la Sorbonne, il exprimait sa reconnaissance au roi et au ministère Martignac. Ce ministère était libéral, en ce sens qu'il ne voulait pas revenir à l'ancien régime et à la domination du clergé; mais il était dévoué à la branche aînée des Bourbons, et professait le plus grand respect pour la religion, et même pour le clergé, quand il se renfermait dans la sphère de ses devoirs religieux et n'affectait pas la prétention de mener la politique. C'était bien là la ligne de conduite de Cousin. Il s'était enrôlé en 1815 dans les volontaires royaux. Il avait fait publiquement à plusieurs reprises l'éloge. de la Charte; il le renouvela en 1826, dans un passage resté célèbre de ses Fragments. 11 loue la Charte, dans ce passage, non seulement pour ce qu'elle contient de libéral, mais pour tout ce qu'elle contient. Il n'est pas loin de la considérer comme le dernier mot de la sagesse politique. Il ne lui reproche pas d'avoir proclamé la religion d'Etat; au contraire : « Il fallait qu'elle y fût ». Le mot, pour un philosophe, est passablement étrange. Pour exprimer sa situation par des noms propres, je dirai qu'il était libéral de l'école de Royer-Collard, et non de l'école de Thiers ou de Mignet. Il disait à Thiers et à Mignet : a Vous nous perdez ».
11 n'est pas de ceux qui furent, le 27, ennemis des journées de Juillet, et, le 29, partisans déclaré» de ces mêmes journées. Il déplora la victoire comme il avait
déploré le combat. Il m*a répété souvent, à Tépoque où il était franchement rallié au gouvernement de la branche cadette, qu'un changement de cabinet aurait suffi; que la Révolution avait ébranlé le principe monarchique sans aucun profit pour la liberté. Il fut, comme le duc de Broglie, et pour les mêmes raisons, simple spectateur de la lutte. Il entra même au bureau du Globe pour y exprimer sa désapprobation. Gomme le duc de Broglie aussi, quand la Révolution fut un fait accompli, tout cq la regrettant, il s'y rallia. Le public et le nouveau gouvernement lui-même le comptèrent parmi les vainqueurs et le récompensèrent d'une victoire qu'il aurait empêchée s'il l'avait pu. Que M. Guizot ait été jeté dans l'opposition en 1822 par les violences du pouvoir, c'est assurément la preuve de la difficulté où sont souvent les contemporains de se comprendre les uns les autres. Les petits côtés leur cachent les grands. M. Guizot était certainement libéral, mais il était encore plus conservateur. J'en dis autant de M. Cousin. Les libéraux alors étaient surtout préoccupés de la bataille que le clergé livrait à la philosophie. Le clergé voulait la dominer ou la supprimer. M. Cousin, qui accordait au clergé le titre même de religion d'Etat et les avantages que la Charte y attachait, qui même lui faisait une très large part dans le gouvernement des écoles, qui voulait un banc des évêques à la Chambre des Pairs, maintenait cependant, contre les ultramontains, la liberté individuelle et l'indépendance de la philosophie. Il ne cédait pas, et n'a jamais cédé sur
ces deux points. Gomme il n'avait pas, sous la Restauration, de fonction politique, on ne voyait pas ou Ton remarquait à peine les concessions qu'il faisait à rÉglise; on voyait très clairement les réserves qu'il faisait pour la liberté. Le succès de son enseignement était le succès du parti libéral. Les ennemis le sentaient, et c'est pour cela qu'ils le frappèrent en 1820. Les amis le sentaient aussi, et ils le prouvaient par leurs acclamations. Sa destitution d'abord, et ensuite son emprisonnement en Prusse le sacrèrent révolutionnaire malgré lui. On a dit qu'on finit toujours par avoir les opinions qu'on est accusé d'avoir. M. Cousin, qui passe aux yeux de beaucoup de gens pour avoir été indécis et flottant dans ses opinions, me paraît, au contraire, très fidèle dans sa doctrine et très droit dans sa conduite. Ceux qui ont prétendu qu'il avait été jacobin avant d'être ministériel, l'accusent d'avoir été jacobin parce qu'on l'en a accusé. Il n'y a pas d'autre raison, si ce n'est peut-être quelqu'un de ces mots imprudents qui échappent à un homme d'imagination vive quand il passe sa vie à écrire et à parler. Oui, Cousin ne pouvait pas ôter de son cœur une certaine tendresse pour le dernier des Brutus ; mais s'il eût été du Sénat romain, et que Brutus y eût été accusé du meurtre de César, Cousin aurait condamné à mort son favori.
Il n'était, en juin 1830, que professeur adjoint à la Faculté des Lettres de Paris. Il fut, après Juillet, professeur titulaire, membre du conseil royal de
rinstruction publique, conseiller d'État en service extraordinaire. Il avait été élu la même année membre de r Académie française. A la fondation de l'Académie des sciences morales et politiques, en 1832, il fut désigné pour en faire partie. On l'appela la même année k la pairie. Il fut ministre de l'Instruction publique dans le cabinet de M. Thiers, en 1840.
Je n'ai pas besoin de dire dans quels sentiments il vit venir la révolution de Février. Un témoin oculaire m'assure qu'il suivit M. Odilon Barrot en habit de pair jusqu'aux Tuileries. L'habit de pair est invraisemblable ; la promenade est certaine. Il y allait sans doute pour assurer le roi de sa fidélité, et peut-être pour donner son appui à ses amis, M. Thiers, M. de Rémusat et M. Duvergier de Hauranne, qui crurent un moment possible de faire un ministère avec le concours d'Odilon Barrot. Il tomba, en revenant, dans une bande d'insurgés qui faisaient une barricade et lui commandèrent d'apporter au moins une pierre. « Je ne le puis pas, dit-il. Gomment le feraisje? le roi vient de me nommer son ministre. » Ce discours, et peut-être l'habit de pair, si l'habit de pair y était, les déridèrent. Là se termina son odyssée, qui pourtant fut plus courageuse que sa campagne de volontaire royal en 1815. En 1816 il avait des amis et des opinions dans les deux camps. Tout lui échappait en 1848. On finit toujours par enrayer une révolution, ce qui veut dire qu'on finit toujours par ressusciter; mais il y faut plus ou moins de temps et de peine. On avait enrayé très vite la révolution
de 1830. Celle de 1848 fut plus dure. Elle emporta, non pas une dynastie, mais la monarchie, et menaça très gravement Tordre social tout entier. (Prenez garde à la prochaine!) Le conseil royal dissous, Cousin ne tenait plus à TUniversité que par son titre de professeur à la Faculté des Lettres. Il prit sa retraite après le coup d'État de 1851 (le 7 mai 1852). On lui laissa son logement, que Turgot avait habité avant lui comme prieur de Sorbonne. Il ne s'occupa plus que des livres qu'il écrivait et de ceux qu'il possédait. Il mourut à Cannes, le 13 janvier 1867.