CHAPITRE V
J'ai entendu M. Cousin dire un jour à un philosophe qui pensait à déserter pour se jeter dans la critique historique : « Ne vous espacez pas ; nolite exspatiari; creusez toujours le même sillon; donnezvous le mérite et les bénéfices de la persévérance. Si vous écrivez sur tous les sujets, vous pourrez montrer la flexibilité de votre esprit, vous n*en montrerez pas la force. Il faut avoir une carrière, et mettre de Tunité dans sa vie. »
Il a marqué dans la philosophie une si grande trace, qu'on peut dire qu'il est resté personnellement fidèle il cette doctrine. Il pouvait impunément faire des livres de littérature et d'érudition; il n'en était pas moins, pour ses contemporains et pour la postérité , un philosophe. Ceux qui pensent qu'il a moins été un philosophe qu'un prédicateur de philosophie, et qu'il a aimé surtout, comme Cicéron, dans la philosophie, un genre de littérature noble et atta-
chant, diront que ses digressions ont été bien longues, qu'elles ont pris près d'un tiers de sa vie intellectuelle, et qu'une fois entré dans l'étude du xvii® siècle, il en a tiré tant de beaux récits et de curieux portraits qu'il a bien l'air de se plaire dans le commerce de Mme de Longueville autant que dans celui de Xénophane et de Proclus. La vérité est qu'il n'a pas écrit moins de neuf volumes sur les femmes et la société du xvii® siècle. Je cherche comment il y a été conduit. Il suffit quelquefois d'un incident fortuit pour donner naissance à un livre. Un manuscrit d'Abélard, découvert dans une bibliothèque de province, appelle l'attention de M. Cousin sur ce héros de la scolastique, dont l'histoire est plus émouvante que les écrits. Une autre fois, c'est un manuscrit de Pascal qui lui tombe sous la main, et lui fournit l'occasion de montrer que derrière le Pascal que nous avions il existait un autre Pascal plus vrai et plus grand. Je pourrais citer encore la découverte des lettres de Malebranche,qui lui révélèrent le Père André, et nous valurent un intéressant petit livre. Cependant Cousin n'est pas*un fantaisiste; tout est réflexion chez lui; il ne gouverne pas seulement le mouvement de sa pensée : il entreprend chaque œuvre à son heure et, pour lui prendre sa propre expression, il met de l'unité dans sa vie. Quand la réaction de 1820 lui fait des loisirs, il donne une traduction et deux éditions, mais de qui? de Platon, de Proclus, de Descartes; de ses trois inspirateurs, de ses trois maîtres; et, après. avoir ainsi réglé ses affaires avec
le passé, il part pour l' Allemagne, où Kant a fait, aitil, une révolution en philosophie aussi profonde que notre révolution politique de 1789, et où il va trouver ses deux maîtres nouveaux, Schelling et Fichte. Je pense que c'est Pascal qui a commencé à le détourner de la philosophie proprement dite. Quoi ! un philosophe? Oui, et très grand, mais un peu troublé, un peu dévoyé, un grand malade; l'honneur et le fléau de la philosophie; qui est obsédé par la raison imbécile, et la secoue fortement et tragiquement sans pouvoir ni la détruire ni s'en délivrer. Cousin a pensé à Pascal pendant toute une année, et il a fait sur Pascal un livre très philosophique, et surtout très littéraire, une œuvre de critique tout à fait hors de pair. A ce livre se rattache un épisode de sa vie, qu'il ne faut pas exagérer, qui n'est pas trop à son honneur, et qui a fait un bruit terrible pendant tout un trimestre. Ce n'est au fond qu'une historiette.
On avait trouvé dans les papiers de Jouffroy la matière d'un volume de Mélanges. La veuve confia ces manuscrits, qui avaient besoin de retouches insignifiantes, à Damiron, le fidèle ami du mort; Damiron, celui que Cousin appelait le sage des sages : un homme que personne n'a jamais connu sans l'aimer. Le plus important de ces manuscrits était une espèce d'autobiographie, où Jouffroy racontait surtout l'histoire de sa pensée. Ce morceau courut de main en main avant l'impression parmi les fidèles, et nous en fûmes tous charmés et touchés; on y retrouvait toute
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la candeur et toute l'élévation de cette âme d'élite. Damiron l'offrit à la Reçue des Deux Mondes, qui s'empressa d'accepter, et il fut convenu entre lui et Buloz que je relirais javec soin le manuscrit, et que je corrigerais les épreuves. Ainsi fut fait. La veille ou l'avant- veille du jour où la revue devait paraître, Damiron monta chez moi pour prendre les feuilles déjà revêtues du bon à tirer, et les emporta pour y jeter un dernier coup d'œil.
C'était un samedi. Il se rendit en sortant de chez moi à la séance de l'Académie des sciences morales, où il siégeait à côté de Cousin. Il entre, met son chapeau devant lui, et les épreuves dans son chapeau. Cousin, qui avait l'œil à tout, suivant son habitude, aperçoit des épreuves d'imprimerie. « Qu'est-ce là? — Le mémoire de Jouffroy, dont je t'ai parlé, et que tu n'as pas voulu lire sur le manuscrit. » La séance n'était pas intéressante. Cousin le prend et le parcourt. Il tombe immédiatement sur la phrase si souvent reproduite, où, parlant de son séjour et de ses études à l'École normale, Jouffroy se plaint qu'on y parlât uniquement de l'origine des idées, et non du problème de la destinée humaine, qui était dès lors, et fut toute sa vie, sa préoccupation principale. « La philosophie était dans un trou.... » Et il terminait par ces mots : a Voilà ce que nous dûmes à l'inexpérience de notre jeune maître. » Ne trouvez-vous pas que c'était bien innocent? Innocent d'autant plus que Jouffroy, qui ne voyait pas alors toute l'importance du problème de l'origine des idées, ne tarda pas à
la comprendre, et s'y enfonça comme a son jeune maître ». Ce jeune maître, c'était Cousin, qui débutait dans l'enseignement de la philosophie avant d'être philosophe, ce qui était alors, en France, l'histoire de tout le monde. Ce mot si simple, si vrai, qui n'aurait choqué personne, qui probablement aurait passé inaperçu, lui parut une mortelle injure. Gomment Jouffroy a-t-il pu l'écrire ? Et comment Damiron — et d'autres — ont-ils pu le laisser? « Tu roteras. — Je m'en garderai bien. Je puis finir une phrase inachevée, remettre sur ses pieds une phrase incorrecte. Changer la pensée de l'auteur, je ne le puis, ni ne le dois, ni ne le veux. » Et il entreprit la tâche, qui aurait été facile avec tout autre, de lui montrer que cette critique, si c'en était une, était bien inoffensive, et que sa gloire n'en souffrirait pas. Cousin ne prit pas la peine de discuter. Il alla chez Mme Jouffroy, qui comprit seulement que son mari était l'élève et l'ami de Cousin, qu'il n'avait pas voulu l'offenser, et que, si le mot dont il s'était servi était trop dur, c'était une faute échappée dans un premier jet, qu'il n'aurait pas manqué de corriger lui-même. La phrase fut corrigée; c'était bien peu de chose, un mot pour un autre, une retouche, qu'à tous les points de vue possibles il aurait mieux valu ne pas faire. Damiron résista obstinément, Buloz jeta les hauts cris; mais Mme Jouffroy, pour laquelle Cousin demandait une pension en ce moment même, imposa sa volonté, et l'article parut sans le mot. Toute l'histoire fut publiée le jour même, par Pierre
Leroux, qui était aux aguets, et dont les articles furent réunis le mois suivant dans un opuscule intitulé la Mutilation des manuscrits de Jouffroy par les éclectiques. Cousin, pour éviter une piqûre d'épingle, vivait couru de gaieté de cœur au-devant d'un gros scandale. Celui qui en souffrit le plus, qui en souffrit cruellement, fut Damiron, qui était innocent.
On a dit, et je le crois, que Cousin, voulant faire diversion, partit en guerre contre les amis de Pascal coupables d'avoir mutilé ses écrits après sa mort. Il soutint à grand bruit qu'on ne peut changer une syllabe dans un écrit posthume sans atteinte contre les droits du mort, et contre ceux de la pensée humaine, maîtresse et propriétaire des belles œuvres, à mesure qu'elles se produisent. Ce beau zèle nous valut un admirable mémoire. Cousin le lut d'abord à l'Académie française, et il ne tarda pas à en faire un livre qui a donné naissance à plusieurs belles éditions des Pensées de Pascal. Le moyen de l'accuser ensuite d'avoir pris des libertés avec la prose de Jouffroy!
En lisant son mémoire sur la nécessité de faire une nouvelle édition des Pensées de Pascal, on est frappé de trois choses : de la sûreté et de l'étendue de ses connaissances littéraires, du bonheur évident qu'il éprouve à traiter des questions de goût et de critique, et de sa passion d'érudit pour les belles éditions et les découvertes de variantes et de manuscrits. Sa bibliothèque, dont il a fait don à l'Université, et qui est la mieux tenue, et l'une des plus pré-
cieuses de Paris, atteste que la philosophie n'avait pas tous ses amours. Il était très riche en belles estampes, en éditions originales, en classiques anciens et modernes , en classiques du xyw siècle principalement; il les mettait à la place d'honneur, dans les pluis belles reliures, plaçant les éditions rarissimes à côté des éditions de luxe. Je voudrais que mon ami Barthéiemy-Saint Hilaire, pour se délasser d'avoir publié en vingt volumes une belle traduction d'Aristote, se donnât le plaisir et nous rendît le service d'écrire un catalogue raisonné de cette bibliothèque qui serait tout un chapitre de la vie de M. Cousin. Il n'y a pas un de ces volumes qu'il n'ait cent fois touché, tourné, retourné, déplacé, consulté. Plusieurs lui ont coûté de longues courses, de longues scènes dans les arrière-boutiques de libraires, des prodiges de diplomatie, même au besoin quelques mensonges. Quant à l'argent, qu'il ne prodiguait pas, il en avait toujours pour ses livres. Il était le favori de tous les bouquinistes. Il fallait livrer plusieurs batailles avant d'avoir son dernier mot et son argent; mais plus d'un, parmi eux, est un savant, ou un artiste; et ils aimaient mieux batailler avec un savant et un artiste comme Cousin que d'empocher les écus d'un ignorant qui achetait une merveille par vanité et non par amour.
Quand la duchesse d'Orléans vint en France, Cousin apprit qu'elle l'avait nommé tout au premier rang de nos grands hommes. Vous jugez qu'il en fut bien fier. « Je lui offrirai un de mes ouvrages. » Il pouvait
offrir à la princesse Hélène ses Leçons sur Kant^ ou ses Fragments philosophiques : elle était en état de les lire. Il trouva plus galant de lui donner son Rapport sur l'enseignement public en Prusse y et justement, comme il en avait fait hommage au roi, il lui restait un exemplaire sur papier de Hollande. Pour la première fois, il dit à Beauzonnet de se donner carrière. Ils firent à eux deux le plan d'une reliure sans pareille. On examina les plus belles peaux; on s*assura de la qualité des ors; on fit des fers tout exprès. L'étui lui-même devait être un chef-d'œuvre. D'un côté on voyait les armes de France, et, de l'autre, celles de Mecklembourg-Schwérin. A l'intérieur, elles étaient écartelées. Rien n'égalait la finesse du trait, l'élégance et la juste proportion des ornements. Il fallut du temps; la duchesse était arrivée, elle avait fait à Cousin le meilleur accueil, et le livre était encore entre les mains du relieur. Enfin vint le jour où tout fut terminé. Le livre fut transporté de chez Beauzonnet à la Sorbonne avec toutes les précautions nécessaires et installé tout seul sur une table au milieu du grand salon de la bibliothèque. C'est là que les grands connaisseurs furent conviés à venir le voir. Téchener fut appelé , de Sacy , Charles Nodier , Libri , qui demeurait vis-à-vis ; les confrères de l'Académie française; non pas tous, ceux seulement qui avaient des droits. Ce fut ensuite le tour des amis d'importance; et nous-mêmes, nous arrivâmes après tout le monde, en feignant de nous y connaître et de nous pâmer d'admiration. Cette
procession dura si longtemps qu'on se demanda un jour, et qu'on demanda à Cousin quand elle finirait. Ma foi, il ne chercha pas de prétexte; il se mit à rire bonnement, et confessa que d'un si rare chef-d'œuvre il n'avait pas le cœur de se séparer. Il n'est plus là pourtant, et elle ne l'a pas emporté, la pauvre princesse !
Je comprenais mieux l'enthousiasme de Cousin pour publier les belles œuvres inédites. M. Taine, qui le loue beaucoup d'avoir eu cette passion et de l'avoir plus d'une fois inspirée à d'autres, cite une page de lui où il adjure les détenteurs des lettres de Malebranche de les publier. « Ils commettent un vol en les condamnant à l'oubli, dit-il. Ils nous les doivent; c'est le patrimoine de tous les lettrés. Si le propriétaire de ces manuscrits redoute la dépense, je la ferai. S'il faut une notice, ou des notes, je suis prêt. » Ce passage m'a rappelé une anecdote qui mérite d'être connue des bibliophiles.
On annonçait une vente d'autographes de Malebranche. Il y court. Le manuscrit est authentique; il faut l'avoir. Première surenchère. Un libraire en fait négligemment une autre. Cousin irait vite s'il s'écoutait, mais il se contient, il marche à petits pas, pour ne pas laisser voir l'immensité de son désir. L'autre, toujours aussi réservé et tranquille, lui marche pourtant sur les talons. De petites sommes en petites sommes, on arrive à une grosse somme. Cousin commence à trembler. Il interroge le libraire, il regarde le public. Enfin le véritable acheteur entre dans la salle;
Cousin le devine aussitôt, a Que feriez-vous de cela? » Il le chapitre sur la nécessité de mettre un pareil trésor en bonnes mains. Grand oubli de la part d'un si grand politique! Plus il insiste, plus Tautre est résolu. Impossible de lutter contre cette grosse bourse. Il faut céder. Le libraire réunit les précieux feuillets et les remet à son heureux client. Aussitôt Cousin change de batterie. « Vous allez les publier?
— Pas du tout! » Ici tout le passage cité par M. Taine avec force développements : a Laissez-moi monter dans votre voiture. — Grand honneur pour moi. » Il le suit dans son cabinet et se met sur les compliments. « Voilà votre avant-dernière conquête! — J'ai mieux que cela. — Où donc? — Tenez, admirez! — Cela ne vient pas de l'Hôtel des ventes. Comment avez-vous fait? — C'est mon secret! — Mais le Malebranche ! (Revenant à son sujet, oii l'autre l'attendait de pied ferme.) Ces lettres ont été écrites avant la Recherche de la Vérité. Il y a une phrase qu'on peut regarder comme la première lueur d'une opinion....
— Quelle opinion? — C'est mon secret. Voulez-vous publier? Je ferai une préface. — Et j'aurai travaillé aujourd'hui pour vous ? — Non. Je vous fais cadeau de ma prose. Vous la publierez sous votre nom. — Pour que tout le monde vous reconnaisse ! » Cousin n'espérait rien. Il connaissait trop son homme. Il savait qu'il ne viendrait pas à bout de son entêtement. Il combattait pour l'honneur, pour qu'il ne fût pas dit qu'il n'avait pas tenu pied à pied devant l'ennemi, a Prêtez-le-moi, dit-il en poussant de
gros soupirs. — Faites-moi le plaisir de le consulter chez moi; mon cabinet sera le vôtre. » Nouvelle négociation, dans laquelle cependant Cousin fut vainqueur à demi. On lui prêta le manuscrit, qui était volumineux, avec promesse solennelle de le rendre le lendemain, avant dix heures du matin. La nuit était venue ; Cousin ne le lirait qu'à la lampe. Il part avec le précieux trésor. Quatre élèves de TÉcole normale, mis aussitôt en réquisition, passèrent la nuit à le copier. Mme Blanchard leur fit de sa fameuse soupe aux choux, pour leur donner du cœur à la besogne. A dix heures sonnantes. Cousin était chez son homme, qui fut bien soulagé en le voyant, et le félicita de son exactitude. Cousin fait Tindifferent, parle d'autres affaires, et, en prenant la porte pour sortir : « A quand la publication ? dit-il. — Mais je vous l'ai dit, répond l'autre. Ma résolution est immuable. — Cela étant, dit Cousin, je vous offrirai un exemplaire en grand papier dans un mois d'ici. » Ce fut à l'interlocuteur à se mordre les doigts et à comprendre qu'il était joué. Il ne lui restait plus qu'à se montrer un ami généreux des lettres. Il le fit, et fit bien.
Cousin était entré par Pascal dans l'étude de la société française du xvii« siècle. Descartes avait presque toutes ses relations hors de France. Pascal, c'était différent. Ce dévot, ce fanatique était du monde. Cousin connut par lui Mademoiselle de Roannez. Il connut surtout Jacqueline. On peut dire qu'avec sa manie de pousser loin ses recherches, il étudiait
Pascal en elle. Ce premier livre sur les femmes du XVII® siècle peut à la rigueur passer pour une œuvre philosophique, à cause du nom et de la profession de l'héroïne. Mais il était déjà évident que Cousin était pris, qu'il ne resterait pas dans les cloîtres, et que, tout philosophe qu'il était ou qu'il avait été, il fréquenterait les ruelles. Vous savez qu'outre les grands seigneurs on y recevait aussi les cuistres, pour l'amour du grec. Mais ce cuistre-là ne parlait pas comme Ménage — ou comme Vadius; — il était de la race des plus beaux esprits.
Il fit revivre successivement Mme de Longueville, Mme de Sablé, Mme de Chevreuse, Mme de Hautefort; oui, revivre, quoi qu'on en dise, et malgré son étalage d'érudition. S'il sort de la biographie pour faire une peinture de la société française au xvii® siècle, il a soin de vous prévenir d'abord que cette société est celle des précieuses, et qu'il prendra son point d'appui dans le Grand Cyrus. Les neuf volumes qu'il publie ainsi sont un agréable, mais singulier appendice aux huit volumes à' Histoire de la philosophie y aux cinq volumes de Fragments philosophiques ^ aux manuscrits de Proclus, au Sic et Non d'Abélard.
C'en est fait. Cousin se confine dans le xvii® siècle, pour lequel il avait un amour passionné, et dans la première partie du siècle, dans la partie héroïque et tourmentée ; il la préfère évidemment à la société plus accomplie et plus réglée qui règne sur l'Europe avec Louis XIV. Il pouvait s'attacher aux héros, aux prédicateurs, puisqu'il est du métier, aux grands
écrivains; non, ce sont les femmes qui l'attirent, et non plus les femmes dévotes et austères comme Jacqueline, mais les grandes amoureuses et les belles repenties. Il fréquente les salons et les ruelles plutôt que les cloîtres. S'il fait un livre sur Mazarin, c'est pour l'étudier dans sa jeunesse, c'est-à-dire au moment où il essaye sur les femmes de la cour le génie politique qui lui permettra de réussir aussi bien que Richelieu, sans avoir à frapper d'aussi rudes coups. Qui l'eût dit quelques années auparavant, quand Cousin traduisait Platon, commentait Xénophane, éditait Proclus, qu'aux approches de la vieillesse il s'enfoncerait, pour n'en plus sortir, dans la lecture du Grand Cyrus^ qu'il serait au courant des propos et des opinions de Mlle de Scudéry, qu'il s'intéresserait, non seulement aux grandes passions et aux grandes aventures, mais aux goûts et aux fantaisies des dames galantes, que sa curiosité fouillerait les replis de leur cœur, et que ce serait un lieu commun dans les lettres de le représenter comme l'amant posthume de Mme de Longueville? 11 est le seul homme, apparemment, dont on ait pu dire qu'il a aimé une maîtresse morte depuis deux cents ans. Il s'adressait tout simplement à une femme ravissante qui était la sœur du grand Gondé, et qui avait quelque chose de l'humeur indisciplinée de son frère. M. Taine, qui a écrit sur M. Cousin le plus brillant, le plus spirituel, le plus profond et le plus malveillant des livres, M. Taine est fort plaisant quand il dit que Cousin se croyait le beau-frère de
Gondé et le rival de La Rochefoucauld. C*est que cette histoire de Mme de Longueville, en dépit d'un appareil bibliographique peut-être un peu déplacé, mais à coup sûr bien amusant pour ceux qui ont connu M. Cousin, est une histoire passionnée et vivante. Ces plaisanteries sur la passion rétrospective de Cousin, qui ont amusé il y a quarante ans les salons de Paris, que nous répétons, M. Taine et moi, lui presque comme une critique, et moi presque comme un éloge, seraient en vérité bien frivoles, s'il y avait, dans les portraits peints par M. Cousin, aussi peu de réalité et de vie que M. Taine le prétend. Il compare cette galerie à celles de Michelet et de Sainte-Beuve, et il dit en propres termes que Cousin n'a que de l'érudition et de la déclamation, et qu'il y a dans les deux autres le génie propre de l'historien, qui est la création.
C'est un jugement, à mon avis, plus que sévère. Sainte-Beuve , en écrivant comme parle dans un salon un homme de beaucoup d'esprit et d'un esprit très cultivé, analyse et décrit son sujet avec précision et finesse, songe surtout à être vrai et complet, revient, s'il le faut, sur un détail jusqu'à ce que la ressemblance soit parfaite. C'est un art délicat et charmant, qui, sans affectation ni apprêts, vous introduit dans l'intimité des personnages, vous révèle leurs secrets et vous fait toucher au doigt leurs qualités comme leurs défauts. Michelet est plus bruyant; sa phrase est toujours inattendue; on n'aperçoit pas celle de Sainte-Beuve, on n'y pense pas; il faut bien
penser à celle de Michelet, qui ne ressemble à aucune autre. Elle se soucie peu de la correction, on le sent, et pourtant elle n'est jamais incorrecte. Elle est souvent inachevée, parce qu'il voit que sa pensée sera comprise, et qu'il a hâte d'aller plus loin. Il a de ces grands mots qui éclairent un caractère ou une scène ; il les sème à profusion, parce qu'ils lui viennent sans être cherchés. Personne ne passe du grandiose au familier avec plus de facilité. Ce n'est pas cherché, ce n'est pas voulu; il n'y a ni apprêt ni système : il se laisse aller, on se laisse conduire. C'est son esprit qui est ainsi fait, qui suit son courant, dans lequel il vous entraîne. Il a beau être un grand peintre, il est aussi un humoriste et un fantaisiste; il met toujours Michelet dans le tableau. Si pai' hasard il ne parle pas de lui, regardez bien, il y a un des personnages qui tient sa place. Tout cet ensemble est charmant, attrayant et troublant; tout y est exagéré, le mouvement surtout. Michelet n'a jamais connu le calme. Il dédaigne le repos. Il vous traîne après lui dans une course désordonnée à travers mille enchantements. Quand une fois on a pris la main qu'il vous tend, on ne peut plus et on ne veut plus s'arrêter. C'est une fascination, une magie. A en croire M. Taine, Cousin remplace cette fantasmagorie par un signalement. Il arrive à pas comptés; il met ses lunettes, il prend sa toise. Il n'avance pas sans donner ses raisons et sans apporter ses preuves. Si la dame a un grain de beauté, il dit quels sont ceux de ses portraits qui l'ont marqué et
ceux qui Tont omis. Quand il décrit sa chambre, il donnerait le nom du tapissier, s'il l'avait. Il a des textes pour chaque menu détail, et il les cite dans la meilleure édition, dont il a soin de donner la date, avec le nom de l'éditeur et celui du libraire. « A chaque instant, vous le voyez entrer dans le récit, un paquet de livres sous le bras. » Il traîne à travers ses récits « un tombereau chargé de documents ». Même dans l'histoire de Mme de Longueville, où son cœur s'intéresse, il ne peut pas s'empêcher de montrer le cuistre. « Au moment où la douce figure commence à se reformer sous les yeux du lecteur, il entend un fracas d'in-folio qui tombent. »
Eh bien, j'accorde le cuistre, les citations et les in-folio. Je comprends qu'on puisse s'en plaindre. J'ai peut-être mes raisons, que M. Taine n'a pas, pour aimer les cuistres. Les citations, les indications de textes, surtout quand elles sont trop fréquentes, importunent, j'en conviens. Elles donnent pourtant de la sécurité, ce qui est un des procédés pour faire revivre. Michelet ne cite jamais. Il n'y a pas une note dans ses histoires. Si, par le plus grand hasard du monde, il écrit au bas de la page un nom d'auteur, n'ayez pas peur qu'il ajoute le chapitre et le titre du livre. Il faut absolument l'en croire sur parole, et, comme il est toujours dans le paroxysme de l'admiration ou de la colère, c'est une parole périlleuse. Les in-folio ne sont, dans la phrase de M. Taine, qu'une plaisanterie. Et pourtant, oui. Cousin était un des derniers amis des inrfolio. On n'en fait plus au-
jourd'huî qu'à rAcadémie des inscriptions ; on en faisait beaucoup il y a deux ou trois siècles. J'en ai bien remué avec lui chez Méquignon et chez Mme Porquet. Ce n'était pas très commode, mais vous pensez vousmême, au fond de votre cœur, que c'était superbe. Je crois bien qu'il lisait de préférence le Grand Cyrus dans un in-folio. Il n'abuse pas des livres autant que M Taine veut bien le dire. Il a droit d'en parler et de les citer, car il les connaît et il s'y connaît. J'aime assez, pour ma part, que les gens gardent l'aspect et les habitudes, et je dirai presque le costume de leur métier, surtout quand le métier est aimable et honorable. Je me rappelle toujours un mot de M. Saint- Marc Girardin, qui venait de passer une heure avec M. Nisard, M. Patin, M. Guvillier-Fleury et un autre qu'il est inutile de nommer. « Nous étions là trois ou quatre pédants qui nous sommes bien amusés. » Pédant ou non, il faut croire que M. Cousin est attrayant dans ses ouvrages littéraires, puisqu'ils ont charmé tout ce qui à Paris, et en Europe, s'intéresse à l'histoire des lettres et à celle des beaux sentiments. Je ne pense pas qu'il suffise d'avoir du succès pour mériter d'en avoir; je sais qu'il y a des succès de mauvais aloi, mais je tiens compte du genre de ses livres, de l'auteur, de son public, et j'affirme qu'il n'y a ici que des idées justes, des sentiments nobles, des faits constatés et un style qui aurait été goûté chez Mlle de Scudéry. Après tout, M. Taine ne reproche à M. Cousin que d'avoir écrit au xix* siècle. Il est fort incomplet et fort discutable comme écrivain du
XIX* siècle; 8*il avait eu Theureuse chance de naître pendant la jeunesse de Mazarin, il serait justement compté parmi les plus beaux esprits. Cette conclusion me rassure sur les critiques un peu âpres du commencement. Nous remportons en beaucoup de points sur nos aïeux; ce n*est pas en fait de belles-lettres. Au lieu de chicaner M. Cousin sur quelques déclamations qui se glissent par-ci par-là dans ses livrée, car je ne veux pas nier qu'il eût le tempérament oratoire, j'aime mieux répéter avec Sainte-Beuve a que les verves du merveilleux écrivain, de quelque côté qu'elles se portent, ne sont ni rapides ni éloquentes à demi ».
Je conserve donc toute mon admiration d'autrefois pour ces volumes préparés avec beaucoup de science, composés avec art, qui nous donnent des inventaires et des catalogues, mais en répandant un certain charme même sur ces matières ingrates, qui racontent les faits, pénètrent les intentions et les sentiments, parlent la même langue que les héroïnes dont ils font le portrait, et, s'ils y mettent parfois un peu de solennité et de convention, n'en sont après tout que plus ressemblants. Ils me laissent peut-être cette impression qu'un homme tel que M. Cousin pouvait employer plus utilement ses connaissances, sa sagacité et son éloquence. Mais, dans ce qu'ils sont, ils honorent infiniment leur auteur et les lettres contemporaines.
Presque tous ont paru d'abord dans le Journal des Savants, ce qui explique encore leurs allures érudites, ou dans la Revue des Deux Mondes, car M. Cousin
aimait beaucoup à remanier, à compléter; c'étaient d*abord des mémoires, puis des articles de revues ou de journaux, et enfin un volume, qui était la forme définitive et complète; et alors, comme il avait achevé sa découverte et donné à sa pensée tous ses développements, il y ajoutait des citations, des appendices, des tables raisonnées, un peu comme le faisaient ses ancêtres, les savants et les beaux esprits du xvi® et du XVII® siècle. Même dans la première période de sa vie, je veux dire dans la période de fièvre métaphysique, il s'échappait en recherches d'érudition et en travaux littéraires. J'ai déjà marqué qu'en 1820 et les années suivantes, au lieu d'écrire un corps de doctrine qui lui appartînt, il s'occupa de publier des documents et des commentaires, Proclus, Descartes; des traductions, Platon, le 1» et le 12*^ livre de la Métaphysique d' Aristote ; des voyages ; de la pédagogie ; des rapports sur les écoles de la Hollande et de l'Allemagne. De même après 1830, ses travaux sur les femmes de la société du xvii® siècle ne l'absorbèrent pas au point de lui faire abandonner entièrement la philosophie. Il fit une revision générale de ses cours, publia quelques volumes nouveaux de philosophie, dans sa nouvelle gamme de philosophie officielle. Sa vie n'est pas aussi complètement coupée en deux qu'elle le paraît. Le traducteur de Platon lira le Grand Cyrus; on le devine. Le commentateur du Grand Cyrus a traduit Platon; on s'en aperçoit. Tout le secret de cette vie, c'est que Cousin a aimé et cultivé surtout la politique de la philosophie. Il a pris,, au
commencement, la philosophie comme un thème de prédication. Il y a vite gagné la fièvre métaphysique, qui Ta promené pendant quinze ans à travers les écoles, et qui Ta abandonné tout à coup au moment où la philosophie abdiquait entre ses mains, et le reconnaissait pour son maître. Ses grands états de service sont de Tordre politique. Comme philosophe et chef d*école, M. Janet emploie tout son grand talent à le reconstruire, ce qu'il ne sera jamais nécessaire de faire pour Kant, Schelling ou Hegel. Mais il n*y a pas besoin d*efibrts pour démontrer que Cousin a exercé sur la philosophie, sur renseignement et sur les lettres françaises la plus grande et la plus heureuse influence.
M. Taine, en finissant sa brillante et mémorable étude sur Cousin, assure qu*il lui a manqué surtout d'être né au xvii** siècle. Il aurait été d'Eglise, et serait devenu le prédicateur favori de ces grandes dames que nous connaissons si bien grâce à lui. Il va jusqu'à nous faire assister à l'un de ses sermons, et à décrire ses émotions en présence de Mme de Longueville.
A ce tableau j'en oppose modestement un autre.
Les Parisiens ont eu l'idée de fonder une grande Ecole des hautes études ou quelque autre bel établissement auquel un grand et noble esprit puisse s'intéresser. On a prié Cousin de remonter une heure dans sa chaire pour en expliquer le but et le plan. Il est parti aussitôt de Cannes, où son médecin l'avait exilé, et, bravant la fatigue pour s'associer à une grande œuvre.
il est venu : le voilà. C'est la même chaire, le même amphithéâtre, la même Sorbonne; c'est aussi le même homme. Il a la même voix, le même geste, la même imagination, la même énergie qu'il y a cinquante ans. Il promène en entrant ses regards sur la foule. La jeunesse est encore là, une autre jeunesse, aussi avide d'émotions et de science que celle qu'il a connue. Elle est refoulée sur les hauts gradins, parce que tous les vieillards sont accourus pour entendre encore une fois celui qu'ils appellent leur maître. L'Institut tout entier a pris place sur les bancs ; à côté de lui, tout ce qui, à Paris, occupe une chaire ou travaille dans un laboratoire. On se rappelle sa vie en le voyant, son enfance misérable, ses fortes et brillantes études. On le suit à l'Ecole normale, où il entre le premier de tous, et qu'il marque fortement de son empreinte, comme élève d'abord, et immédiatement après comme maître, à vingt ans, de littérature grec^ . que; à vingt et un ans, de philosophie. A vingt-trois ans il supplée Royer-Collard à la Faculté des Lettres. Où cela? Tout près d'ici, dans les salles du collège Du Plessis, annexé à Louis le Grand. Mais il n'y reste pas longtemps; la nouveauté et l'éclat de son enseignement attirent une telle affluence qu'il faut ouvrir pour lui cette même salle de la Sorbonne, où il rentre au^ jourd'hui après un demi-siècle. C'est ici qu'il vient, de 1815 à 1820, initier la jeunesse à tous les grands; problèmes de la philosophie. La Romiguière l'avait charmée par son esprit et les grâces de sa parole; Royer-Collard l'avait conquise par l'autorité et la
force de sa dialectique ; mais ils s'absorbaient, Tun et Tautre, dans l'étude des facultés de l'âme, tandis que celui-ci agite tous les problèmes de la destinée humaine, de l'origine du monde et du développement de l'histoire. Tous les systèmes lui sont familiers, toutes les sciences lui apportent leur tribut, il raconte la marche des siècles et les évolutions de la pensée. Il monte si haut, il descend si bas, il voit si loin, que la science qu'il expose semble être la synthèse de toutes les sciences. Il parle avec lenteur, parce que sa parole suit le mouvement de sa pensée, et que sa pensée poursuit la vérité sous l'œil même de ses auditeurs, qu'il associe aux émotions de ses découvertes. Quelle langue puissante, colorée, variée, libre et pourtant correcte, claire et pourtant toute nouvelle, se prêtant aux déductions les plus difficiles de la métaphysique sans rien perdre de sa limpidité, alliant, dans une juste mesure, l'élévation à la grâce, remontant les esprits et les charmant tour à tour ; la science d'un érudit,la force d'un penseur, l'éloquence d'un maître ! Si jeune et déjà si illustre, il vit au milieu de ses livres, de la vie d'un anachorète; le monde n'est rien pour lui; il n'aime, il ne connaît, il ne veut que la science. Il a beau savoir que le gouvernement de la Restauration est là, qui le guette; il est aussi insensible à la peur qu'à l'ambition, si bien qu'un jour la réaction, devenue toute-puissante, met la main sur lui et le brise. Réduit au silence, il s'enfonce dans l'Allemagne, qui est pour nous. Français, un monde mystérieux et inconnu. Il y est tour à tour
acclamé par les savants et persécuté par les gouvernants. Quand il remonte dans sa chaire en 1828, « au retour des espérances constitutionnelles », avec la double auréole de la destitution et de la persécution, il apporte à son auditoire toute une philosophie nouvelle, non pas la philosophie du xvii® siècle, mais la philosophie la plus vivante et la plus puissante, celle qui résume les aspirations du xix® siècle, et qui doit à jamais le marquer de son empreinte. 1830 Tinvestit du gouvernement de la philosophie ; il se consacre à cette tâche avec la même ardeur qu'il apportait à son propre enseignement. Il prend la direction de TEcole normale, il préside le jury d'agrégation, il donne aux professeurs leur programme et leur règlement; il les choisit, il les dirige, il les anime de son zèle, il les nourrit de sa doctrine, il les associe à sa tâche; pendant quinze ans il enseigne à la fois dans toutes les chaires du royaume. L'Université est attaquée : il la défend. La philosophie est en péril : il la sauve. S'il se détourne un instant de la philosophie, c'est pour créer, avec M. Guizot, l'instruction primaire. Les livres qu'il a écrits formeraient toute une bibliothèque. Cet enseignement, cette direction, ces écrits, n'est-ce pas une vie amplement et noblement occupée? Il trouvait encore le temps, au milieu de tous ces travaux, de tenir la première place, comme causeur, dans les salons parisiens, car le monde le conquit, après les austères années de sa jeunesse, et il comprit ce genre de littérature toute française qu'on appelle la conversation mondaine;
il n*y connaissait pas de rivaux; sa verve inépuisable se dépensait en écrits, en leçons, en conversations, en correspondance, en action. Point de maladies, point de défaillances. Même quand il était enfermé dans les cachots de la Prusse, dévoré d'inquiétude pour Tissue de son procès et pour Tachèvement de son Platon, il étudiait la langue allemande, il traduisait des poésies de Goethe. A Tavènement de TEmpire, la direction de l'enseignement lui échappe. Son activité se réfugie dans les Académies. Il les éclaire, il les dirige, et, pour tout dire, il y intrigue. Il a connu tous les grands survivants du dernier siècle et de la Révolution, tous les grands lutteurs de la Restauration, tous les hommes d'État de la monarchie de Juillet, tous les philosophes et tous les grands écrivains de la France et de l'Europe. Nous le retrouvons ici, à soixante-quinze ans, tout entier, n'ayant pas perdu une heure de sa vie. Cet homme travaillera le jour de sa mort. Il peut regarder tous les hommes illustres qui l'entourent, orateurs, savants, philosophes, historiens; il est de leur monde et de leur rang, et tout à l'heure, quand vous l'entendrez parler, vous reconnaîtrez qu'aucun d'eux ne peut lui être comparé pour l'éloquence.... C'est là, mon cher Taine, à cette place, au milieu de cet auditoire, et non parmi les dévotes mondaines du XVII® siècle, que j'aurais voulu entendre le dernier sermon de M. Cousin. S'il avait pris la parole au milieu de cette foule, pendant que tous les auditeurs repassaient ainsi dans leur mémoire les écla-
tants souvenirs de sa vie, il aurait paru ce qu*il était en effet, l'un des maîtres les plus puissants de ce xix° siècle, auquel il appartient par ses qualités et par ses défauts, et qui lui appartient par tant de leçons données et de services rendus. Ses amis, qui n'ont jamais été bien nombreux, ses élèves, qui sont innombrables, tous ceux qui Font connu de près, peuvent avoir des griefs contre sa personne ou contre ses doctrines. Ce n'en est pas moins une des gloires les plus solides de Paris, où il est né, et de toute la France ; un des hommes qui ont le phis influé sur la pensée de notre pays et de notre siècle. — Il n'y a pas de femmes dans sa vie, ou du moins il n'y a pas de femmes vivantes. Il reste cette grande lacune dans son cœur, et dans son talent.