CHAPITRE IV
Les philosophes qui cherchent la vérité au fond de leur cabinet sont bien à leur aise. Ils s'efforcent de la découvrir par les moyens et avec la méthode qui leur semblent les plus efficaces, et, quand ils Tout découverte, ils la disent sans autre arrière-pensée, dans leurs études, que d'être exacts, et, dans leurs discours, que d'être clairs.
Ils avaient un autre souci autrefois, du temps des religions d'État et des pouvoirs absolus ; car ils pouvaient, en disant la vérité, exposer leur liberté et leur vie. Les plus courageux bravaient tout et mouraient en héros. D'autres rusaient avec l'ennemi, adoucissaient ou voilaient leur pensée, ne disaient pas tout, afin de dire au moins quelque chose. D'autres enfin cherchaient sur la carte du monde un pays où l'on eût la liberté d'avoir raison. C'est ce que fit Descartes, qui pourtant ne manquait pas de bravoure.
L'enseignement de la philosophie dans les maisons
d*éducatîon soulève certainement, à côté des problèmes philosophiques, un problème politique. Écartons d'abord comme ignoble la pensée d'enseigner ce qu'on ne croit pas, ou d'enseigner comme certain ce dont on doute. Il est clair que, pour donner un enseignement qui contient la morale et qui conclut à la morale par toutes ses parties, il faut avoir, avant tout, le cœur droit et l'esprit ferme. Mais il y a lieu de se demander si toute doctrine est bonne à enseigner à des enfants.
Moi, père de famille, je veu:^ que la philosophie soit enseignée à mon fils. Est-ce que j'entends par là qu'on lui enseignera une philosophie matérialiste ou une philosophie spiritualiste, au gré du professeur, et qu'il m'importe peu qu'on lui enseigne à croire en Dieu, ou à n'y pas croire, qu'on fasse de lui un chrétien ou un ennemi du christianisme? Il est manifeste que, si je suis dans cette indifférence sur la solution des questions, je dois préférer qu'on ne les soulève même pas. La philosophie que je veux pour mon fils n'est pas une philosophie quelconque; c'est une certaine philosophie déterminée. A Paris, où il y a plusieurs collèges, je choisirai après m'être informé de la doctrine du maître. Mais il se peut que je n'aie à choisir qu'entre ces deux alternatives : ou pas de maître ou un mauvais maître. Le choix, pour un homme sensé, ne saurait être douteux; il répondra : « Pas de maître ».
Voilà pour le père de famille. Mais que fera l'Etat enseignant? Dirons-nous de lui ce que nous ne disons
pas du père, qu'il veut un enseignement philosophique, et que peu lui importe la philosophie qui est enseignée? S'il est indifférent à ce point, à quel titre se mêle-t-il de donner et de diriger l'enseignement ? On a inventé, tout récemment, par respect pour les athées, un enseignement primaire qui est neutre, c'est-à-dire nul ; et cela veut dire précisément un enseignement primaire qui ne comprend aucune notion philosophique; car si la philosophie y pénètre, sous quelque forme que ce soit, adieu la neutralité, la philosophie étant, par définition, un corps de doctrine. L'État enseignera donc quelque chose, s'il enseigne la philosophie; et alors qu'enseignera-t-il ? Sera-t-il matérialiste ou spiritualiste ? athée ou déiste? Prendra-t-il un jeune maître de bonnes vie et mœurs, pourvu des grades universitaires, pour lui dire : « Voilà mille écus, enseigne ce que tu voudras » ? Ce sera une plaisante situation que celle d'un père de famille, qui n'a jamais su, ou qui ne sait plus un mot de philosophie, obligé de faire une enquête sur les doctrines du maître avant de lui confier son fils, de suivre ensuite son enseignement pour savoir s'il ne se produit pas quelque modification dans sa pensée, et de retirer brusquement son fils si le professeur est remplacé dans le courant de l'année par un maître d'opinion différente; et une situation non moins plaisante que celle d'un Etat qui étale des doctrines comme des marchandises de toute provenance, et les propose au choix du public sans les avoir contrôlées, au risque de ne vendre que du poison I
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Du temps de Hobbes, qui est un temps fort éloigné, et du temps de Le Pelletier de Saint-Fargeau et de Robespierre, qui est un temps plus rapproché de nous, rÉtat se substituait entièrement au père de famille. Il avait la prétention plus qu'énorme d'élever les enfants suivant sa volonté et contre la volonté de leurs pères. L'État, dis-je; mais quel État? Un État qui avait des doctrines. Ces doctrines-là, quelles qu'elles fussent, étaient la couverture de son despotisme; car on n'avait pas encore, à cette époque, conçu la pensée d'opprimer au nom du néant. L'école neutre imposée par l'État est une invention du XIX* siècle. Ce sera sa gloire.
Quand M. Cousin était au collège, la question était tranchée. L'Université impériale, en vertu de sa constitution, prenait pour base de son enseignement la religion catholique, ce qui revient à dire que la religion catholique était la religion d'État pour l'Université. Quand il commença d'enseigner à la Sorbonne, on était sous la Restauration; il y avait donc une religion d'État, non seulement pour l'Université, mais pour le pays. L'État, ayant une religion, l'imposait à ses professeurs, qui l'imposaient à leurs élèves. Il ne faisait aucune place à la liberté. Il n'y avait d'autre enseignement que le sien. L'enseignement privé n'existait que par son autorisation, sous sa surveillance, ou plutôt sous sa direction; et même pour la philosophie, il n'y avait pas d'enseignement privé ; il fallait l'ignorer, ou l'apprendre dans un établissement de l'État. Lui seul présidait aux examens
quî ouvraient toutes les carrières, et ceux-là seuls pouvaient se présenter aux examens qui avaient étudié la philosophie dans ses collèges. Nulle place, nul refuge pour la liberté, j'allais dire pour la philosophie, que je n'en sépare jamais. Ajoutons que la liberté fut conquise pour TÉtat avant de Têtre pour les écoles. La révolution de 1830 abolit partout la religion d'État, et la laissa subsister dans l'Université, avec cette seule différence qui, à la vérité, n'était pas mince, d'être gouvernée par M. Cousin au lieu de l'être par les évêques.
M. Cousin admettait parfaitement le despotisme ainsi transformé. La royauté intellectuelle lui plaisait depuis qu'elle était dévolue à un philosophe. C'était, à ses yeux, l'avènement de la philosophie. Erreur complète, ce n'était que l'avènement de M. Cousin. La philosophie restait proscrite, puisque la liberté restait supprimée. Je connais la liberté de penser, disait M. Cousin, et je la réclame; mais je ne connais pas là liberté d'enseigner. « C'est l'État qui enseigne », disait-il, du ton dont M. de Bonald disait à la même époque : « C'est l'Église qui enseigne ». Ce grand esprit confondait le droit d'enseigner le latin, sur lequel on peut discuter, avec le droit d'enseigner une doctrine. « La liberté de penser n'est pas en cause », disait-il. Qu'est-ce donc, ô philosophe, que la liberté de penser sans la liberté de parler ?
Il en usait librement pour son propre compte, sous la Restauration, avec la religion d'État. Mais, d'une part, il était professeur de faculté, non de col-
lège, professeur à Paris, grand professeur, et grand homme; et, de l'autre, il ne se croyait pas aussi téméraire qu'il Tétait.
Il pensait avec raison qu'il n'y a aucune parité entre l'enseignement des facultés, qui s'adresse aux philosophes, et celui des collèges, qui s'adresse aux enfants. La distinction était d'autant plus légitime que, de son temps, et avec son plein assentiment quand il fut puissant, les cours de philosophie dans les collèges étaient obligatoires. L'Université enseignait seule la philosophie ; elle forçait tous ceux qui voulaient être bacheliers à l'étudier dans ses écoles. Pouvait-elle, dans ces conditions, permettre à ses professeurs d'enseigner, selon leur fantaisie, tout ce qu'il leur plairait? et les pères de famille qui, s'ils n'avaient pas la liberté d'enseigner, avaient au moins celle de refuser l'impôt et de voter le budget, donneraient-ils leur argent pour un enseignement inconnu ou pour un enseignement contraire à leurs volontés et à leurs croyances ? Accorderaient- ils leur confiance à . un gouvernement qui les blesserait dans l'endroit le plus sensible, en faussant et en déréglant l'esprit et la conscience de leurs enfants ?
Nous avons aujourd'hui la liberté d'enseignement, et, par conséquent, la question ne se pose plus avec la même évidence et la même autorité que du temps de M. Cousin. Cependant l'Etat, s'il n'interdit pas leâ écoles privées, rend leur condition difficile, presque impossible. Il n'enseigne pas seul, il enseigne pres^ que seul.. Il enseigne avec l'argent du pays, et avec
une autorité c[u*il tient du pays. Du moment qu*il émet une doctrine, il faut qu'il prenne son parti de ne blesser aucune Église, et tout particulièrement de ne pas blesser la religion catholique ^ puisque la religion catholique est la religion de l'immense majorité des pères de famille, et de la totalité des mères de famille.
Mais qu'est-ce que cette philosophie accommodée aux exigences d'un culte quel qu'il soit? Ce n'est plus la philosophie. Demandez à Cousin si la philosophie peut supporter le joug de la foi 1 Sur ce point, il a toujours été indomptable. La philosophie sera libre, ou elle ne sera pas. C'est se moquer, de nous parler, au XIX® siècle, d'une servante de la théologie. Propos d'inquisiteurs ! Nous sommes ici dans le pays de Descartes, et nous tenons pour vrai tout ce qui nous est démontré par les lumières de la raison.
Comment accorder cette indépendance et cette dé* pendance ? Je vois d'un côté le droit de tout penser et de tout dire; de l'autre, l'interdiction d'attaquer ou de contrarier certaines doctrines. Cousin aboutit à un concordat. C'est un procédé qui, à mon avis, lui inspire trop de confiance. La philosophie ne peut abandonner aucune de ses libertés, et l'Église aucun de ses dogmes. Si j'étais le maître, je m'en tirerais en transportant aux facultés la philosophie proprement dite, et en bornant la philosophie des lycées à l'étude approfondie des méthodes et à la lecture de quelque beau livre, tel que le Phédon pour l'antiquité et le Discours de la Méthode pour les temps
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modernes. Cousin aime mieux insister sur ce que la philosophie et la religion n'ont pas absolument le même but et ne s'adressent pas aux mêmes esprits. Le but ne diffère pas autant qu'il le croit, et l'Église, qui parle seule aux petits esprits, ne consent pas à abandonner les grands aux philosophes. Il insiste aussi sur l'orthodoxie de sa doctrine; mais l'Église répond que l'orthodoxie du maître ne lui garantit pas celle des disciples, et que l'orthodoxie d'aujourd'hui ne garantit pas celle dé demain. Elle le chicane, non sans raison, sur cette orthodoxie prétendue; et, au fond, quand elle dit tout ce qu'elle pense, elle montre assez que ce n'est pas de telle ou telle doctrine qu'il s'agit, mais du droit de choisir librement une doctrine, c'est-à-dire du droit d'être philosophe. Il est curieux d'entendre Cousin dire aux philosophes : « Vous n'êtes pas libres, mais soyez heureux, car vous n'avez d'autre maître que moi, qui suis philosophe », et de le voir se tourner ensuite vers T Église, pour lui dire : « Je réclame pour moi et pour tous les philosophes une indépendance absolue, mais n'en concevez nul souci, ni pour le présent ni pour l'avenir, car ma philosophie est orthodoxe ».
. Il nous assure qu'il n'y a que la mauvaise philosophie et la mauvaise théologie qui se combattent. C'est le propos d'un homme qui a accepté de diriger la haute police de la philosophie. L'inquisiteur, qui a accepté la haute police de la théologie, et le véritable philosophe, qui ne veut ni subir la police ni l'exercer, diraient tout le contraire^
Cousin s'efforçait d'être orthodoxe depuis 1830, et il s'efforçait, sans trop de succès, de démontrer qu'il l'avait toujours été auparavant. Il veillait sur ses professeurs pour les contraindre à l'orthodoxie. Les professeurs se plaignaient, cela se comprend; l'Église se plaignait aussi. Elle n'admettait pas cette orthodoxie prétendue; et quand elle l'aurait admise! Il suffisait qu'il fût philosophe pour être suspect.
Avant 1830, étant religion d'État, elle pouviait attaquer la philosophie dans son principe* Après 1830, obligée de céder, en apparence, sur le principe, son terrain d'attaque fut le panthéisme. Elle le trouvait dans les leçons de Cousin et dans sa préface de 1826. Elle n'écoutait pas ses rétractations. Ce que le maître avait dit, elle l'imputait à tous les philosophes. Elle reprenait là-dessus toutes les anciennes déclamations eontre le panthéisme et répétait de tous côtés : « Voilà les écoles de pestilence où nous sommes contraints d'envoyer nos enfants r».
Je crois que Cousin était de l)onne foi en soute^ nant qu'il n'était pas panthéiste. Je crois aussi qu'il s'accusait intérieurement d'imprudence pour avoir écrit que, si Dieu n'était pas tout, il n'était rien; mais quel est l'écrivain, ayant beaucoup écrit, qui n'ait pas commis d*iniprudence ? Quand on parle des rapports de Dieu et du monde, on côtoie les écueils de tous les côtés. Il aurait été embarrassé pour défendre ses phrases en elles-mêmes ; il faisait mieux et plus habilement : il leur trouvait des analogues
dans saint Augt^tin. a Je suis panthéiste, dîsait-il, au même titre que saint Augustin. » Ne semble-t-il pas qu*on soit à Tabri derrière un Père de l'Église, et un tel Père ?
Il faut d'ailleurs distinguer avec soin les deux Cousin, celui qui enseigne, avant 1830, et celui qui, après 1830, veille sur renseignement, le Cousin militant et le Cousin gouvernant. En relisant les leçons de Cousin de 1815 à 1830, je crois voir quelquefois la recherche de Teffet, ce qui est le vice do l'orateur; quelquefois l'absence de solution cachée sous l'obscurité voulue d'une formule, ce qui est le vice du rhéteur; je n'y vois jamais la crainte du maître ou de la doctrine dominante. C'est un esprit libre, si ce n'est pas toujours un esprit profond. Je ne retrouve pas ce même caractère dans les écrits composés depuis qu'il administre la philosophie. Au contraire, il semble maintenant préoccupé d'être sage. Il s'attribue toujours la liberté, mais on sent qu'il n'en abusera pas. S'il parle des rapports du fini avec l'infini, on est bien sûr qu'il ne répétera pas ses anciennes formules. Même quand il réédite ses anciens livres, il en ôte tout le venin. Sa liberté, proclamée comme principe, n'est pas entière dans la pratique. Il est orthodoxe dans sa seconde manière; je ne le lui reprocherais pas si cela était rencontré; mais cela est voulu : je le lui reproche. On n'est pas un philosophe dans ces conditions; on n'est qu'un prédicateur, un bon et sage prédicateur. 11 me semble qu'en disant cela je ne l'attaque pas ; je le classe. ^
Il pensait que Thumanité devait à la philosophie ses progrès; mais elle devait à la religion la paix, le bonheur. La philosophie n'est une règle et une consolation que pour une petite élite ; elle ne se produit que dans une société bien organisée et maîtresse d'elle-même; elle disparaît ou se trouble dans une civilisation sur le déclin. Même pendant les âges philosophiques, s'il n'y avait pas, à côté du savant, le prêtre, la presque totalité du genre humain serait sans guide. Si la religion est aussi nécessaire, et nécessaire pour le bien, c'est-à-dire pour la morale, pour la consolation, pour l'espérance, la philosophie a-t-elle le droit de la supprimer ? Peut-on la supprimer, puisqu'on ne peut pas la remplacer? Le philosophe dit de la religion : « Elle est fausse, je la supprimerai ». Le prédicateur, ou le politique répond : a Elle est utile, je la respecterai ».
Cousin, parlant en homme politique, dit expressément que combattre la religion, entrer en lutte avec elle, est un acte criminel. Il ressemble en cela à Socrate, qui dit son avis sur les dieux et veut faire une libation avant de boire la ciguë. Toute l'antiquité éclairée avait cessé de croire, et n'avait pas cessé de sacrifier. Le vulgaire allait au temple par crédulité, et l'élite par patriotisme.
Tous les libéraux de la Restauration, et Cousin à leur tête, prenaient la religion au service de la morale publique. Ils la respectaient à ce titre, mais ils entendaient l'obliger à remplir sa fonction à leur manière, et non à la sienne. Cette politique envers
la religion est celle du vicaire savoyard, celle de la Constituante quand elle fit la Constitution civile du clergé : c'est toute l'école de Rousseau, à laquelle appartient Cousin. Nous nous étonnons des deux sœurs immortelles, parce que nous ne sommes plus dans ce courant d'idées. Les libéraux d'alors réclamaient les sacrements, tout en niant les dogmes. Ils se trouvaient libéraux parce qu'ils réclamaient les sacrements sans y croire ; et ils traitaient les prêtres de fanatiques quand ils refusaient les sacrements de leur Église à ceux qui n'admettaient pas leur Église. Dans les discussions sur l'enseignement, et notamment sur les petits séminaires, ils imposaient à l'Église des obligations et des restrictions qu'ils jugeaient libérales parce qu'elles profitaient à leur parti, et que l'Église regardait comme des attentats à sa liberté parce 'qu'elles étaient contraires à sa croyance et à son institution.
Il faut se placer à ce point de vue pour comprendre certaines doctrines de Cousin et les principaux actes de son administration.
Il ne voulait pas d'aumônier à l'École normale, parce qu'il aurait pesé sur l'enseignement de la philosophie, qui doit être librement donné dans cette grande École. Mais il demandait la présence du curé dans la délégation cantonale; il déclarait hautement qu'il n'y avait pas de prospérité possible pour l'enseignement primaire sans le patronage bienveillant du clergé, et il mettait la récitation du catéchisme au premier rang des exercices scolaires.
On a souvent répété qu'il avait fait lui-même un catéchisme à Tusage des écoles. Un catéchisme ! C'est dire un peu plus que la vérité, pas beaucoup plus cependant. Voici le titre complet de ce petit livre, qu'il est assez difficile de se procurer : Livre d'instruction morale et religieuse, à l'usage des écoles primaires catholiques, élémentaires et supérieures, des écoles normales et des commissions d'examen, autorisé (sur la seconde édition) par le Conseil royal de V Instruction publique, Paris et Strasbourg, chez Levrault. 1834. 260 pages in-18. Ce livre est précédé d'un Avertissement qui ressemble à une circulaire de ministre : « Voici le livre réclamé par la loi du 28 juin 1833, qui place avec tant de raison l'instruction morale et religieuse au premier rang parmi les objets d'éducation du peuple » . Viennent ensuite des conseils, ou plutôt des ordres donnés aux maîtres des différents degrés d'enseignement. « Le professeur (des écoles normales) doit faire un enseignement régulier que tous les élèves puissent rédiger, de sorte qu'à la fin du cours leurs diverses rédactions leur composent un cours complet de doctrine.... Le présent livre d'instruction morale et religieuse doit faire la base de cet enseignement. » L'Avertissement n'est pas moins impératif pour les commissions d'examen. « Les commissions d'examen sont invitées à se garder de deux défauts contraires dans lesquels elles pourraient tomber : ou de ne faire aux candidats que des questions d'histoire, ou de ne leur faire que des questions de doctrine.... Dans l'exa-
men général qui doit couronner et terminer les cours de l'école élémentaire et servir de base aux certificats de congé de chaque enfant, l'instruction morale et religieuse aura sa place comme chaque autre objet d'enseignement , avec la mention du numéro auquel elle aura donné lieu. » La manière de Cousin et les idées de ses rapports sur l'enseignement primaire en Hollande et en Allemagne se retrouvent à chaque ligne dans cet Avertissement. Le livre est divisé en deux parties : la première retrace tout ce qui, dans l'histoire du genre humain a et le plan de la divine providence », a préparé et amené la venue de Jésus-Christ et de sa doctrine ; la seconde partie est cette doctrine elle-même. Après avoir ajouté que la partie historique est un extrait des saintes Ecritures et la partie dogmatique un extrait des plus célèbres catéchismes , l'auteur veut bien ajouter que « cet extrait, uniquement destiné aux écoles, ne dispense pas du catéchisme diocésain, lequel demeure en possession de préparer aux exercices religieux qui appartiennent à l'Église ».
Je ne sais si cette concession faite aux évêques était de nature à les rassurer sur leur droit supérieur d'enseigner eux-mêmes la religion, et si cette déclaration de conformité avec les plus célèbres catéchismes les renseignait suffisamment sur l'orthodoxie du livre. On pouvait se demander pourquoi l'unité du livre était nécessaire dans l'Université, et si le Conseil royal avait supposé qu'il pût y avoir diversité de doctrine entre les catéchismes des divers diocèses.
D'autre part, puisque le catéchisme diocésain était , conservé, que venait faire à côté de lui le catéchisme universitaire? Y avait-il dans cette entreprise un souvenir de TEmpire, qui, lui aussi, avait voulu. un catéchisme unique? L'Empire avait fait approuver son catéchisme par l'autorité ecclésiastique, ce qui était plus régulier; il Favait imposé partout, ce qui était plus despotique. On n'imposait celui-ci qu'aux écoles, mais à toutes les écoles, et l'on se flattait peut-être de voir, avec le temps, ce catéchisme si recommandé et si répandu se substituer à tous les autres.
Le clergé ne s'émut pas trop de cette tentative très hardie, qui mettait l'enseignement religieux dans les mains du Conseil royal, de ses inspecteurs laïques et de ses maîtres. Il avait son représentant dans tous les degrés de l'administration universitaire, et l'évêque du dehors fut éliminé sans bruit au profit des évêques véritables. Cet évêque, qui était Cousin en personne, n'osa ni réclamer ni se montrer. Me trompé-je en lui attribuant la paternité de ce livre ? J'avoue qu'il ne l'a pas signé, mais il Fa fait. D'abord il a certainement approuvé le livre avec les autres membres du Conseil; l'approbation a certainement été proposée par lui; il a certainement écrit F Avertissement; il y a certainement, dans le cours du livre, des pages nombreuses dont il est Fauteur. Le surplus, formé de divers extraits, a-t-il été choisi par lui-même « dans les saintes Écritures et dans les catéchismes les plus célèbres »? Je le crois.
Le catéchisme n'est pas sans intérêt. Il est d*une clarté relative. Il explique tout. « D. Qu'entend-on par cette expression que le Fils est consubstantiel au Père ? — R. On entend qu'il participe de sa substance. — Z). Comment peut-on concevoir cela? — R. Le Père ne peut subsister un moment sans se connaître, et, en se connaissant, il produit son Fils. (Si l'auteur faisait des annotations, il ne manquerait pas d'écrire au bas de la page : La pensée est la pensée de la pensée.) — Z>. Gomment le Saint-Esprit a-t-il la même nature que le Père et le Fils? — iî. Le Père et le Fils ne peuvent subsister un moment sans s'aimer, et en s'aimant ils produisent le Saint-Esprit. » Et un peu plus loin : « D, Gomment ces deux natures (la nature divine et la nature humaine) fontelles en Jésus-Christ une seule personne? — iî. A peu près comme dans nous l'âme et le corps font un seul homme. »
La Restauration avait contraint les professeurs des collèges à une sorte de comédie de crédulité assez ignoble; elle y contraignait aussi ses élèves, en les obligeant à présenter tous les mois un billet de confession. Il restait quelque chose de ce triste passé dans les mœurs et les habitudes universitaires après 1830, quoique la conversion de l'Université eût été complète et bruyante , trop bruyante même pour l'honneur de l'Université, après une longue soumission. Tout cela est un peu oublié à cette fin de siècle , et pourtant c'est de l'histoire. Il n'y avait depuis 1830 aucun enseignement religieux à
l'École normale ; mais la messe basse, le dimanche, était obligatoire. (Elle devint, avec le temps, facultative. En revanche, avec le temps aussi, il y eut un aumônier.) La messe était donc obligatoire pendant que j'étais élève derÉcole normale (1833-1836), avec M. Cousin pour conseiller directeur, et M. Guigniaut pour directeur sous ses ordres. On était obligé d'apporter son livre. Il y eut une conspiration de quelques élèves pour n'en pas apporter. Ils furent punis par les arrêts. Ils apportèrent des livres le dimanche suivant, et se placèrent tout exprès devant M. Guigniaut, qui ne tarda pas à être très surpris de leur application. Il voulut en avoir le cœur net. 11 prit le livre de son voisin. C'était un Lucrèce, édition de Leyde, 1725, cum notis variorum. Il le regarda très gravement, et le rendit à l'élève (Amédée Jacques) en lui disant à voix basse : « Lisez plutôt l'édition de Bentley et Wakefield, Londres, 1796 ». ^- On lisait Lucrèce ; mais on tenait un livre : l'honneur universitaire était satisfait.
Cousin ne demandait pas à ses professeurs d'aller à la messe. Je crois même qu'il aurait trouvé assez malséant qu'on y allât, à moins toutefois qu'on ne fût bon catholique. 11 voulait seulement qu'on fût respectueux pour la religion et pour le clergé. Il exigeait absolument qu'il n'y eût pas un mot, dans l'enseignement des professeurs de collège, qui pût paraître dirigé soit contre le respect dû aux religions, soit contre leurs dogmes. Nous enseignions tous l'indépendance absolue; de la pensée et, par conséquent, de
la philosophie; sur cela, il était aussi ferme qu'aucun de nous. Nous évitions tous avec le plus grand soin de parler des questions purement théologiques, telles que latrinité, la chute, la rédemption. Mais les religions , outre les dogmes théologiques, ont des dogmes philosophiques. Elles ont des croyances sur la spiritualité et rimmortalité de Tâme, sur la liberté humaine, sur la morale, sur la création. Un professeur de collège, ou même de faculté, qui aurait émis des doutes sur la spiritualité de Tâme, ou sur notre libre arbitre, aurait été infailliblement ou déplacé, ou destitué, aussitôt que Cousin aurait été averti. Ce n'était pas, de sa part, un attentat contre notre liberté personnelle, puisque nous restions maîtres de penser ou de parler comme nous le voudrions, à la condition de nous en aller. On pourrait même soutenir qu'il ne pouvait nous laisser la liberté de tout dire sans blesser la liberté de nos écoliers et de leurs familles. Comme il fallait suivre le cours de philosophie du collège si l'on voulait se présenter au baccalauréat, car le certificat d'études n'a été aboli qu'après la révolution de 1848, il était impossible de contraindre une famille chrétienne à entendre un enseignement antichrétien. La règle était : pour tout ce qui est du domaine de la religion, neutralité; pour tout ce qui est du domaine de la philosophie, spiritualisme, déisme.
Cousin m'a raconté que, pendant son ministère, le roi Louis-Philippe lui avait dit à plusieurs reprises : « Ne me faites pas d'afifaires avec cette bonne reine ». La reine, qui ne se mêlait jamais de politique, se
mêlait de religion, et, quand on Favertissait que quelque chose allait mal de ce côté, elle suppliait le roi de devenir sage. Le roi ne demandait pas mieux, ni Cousin non plus (depuis ses grandeurs), et il nous demandait, comme il savait demander, « de ne pas lui faire d'affaires ». Plus d'un parmi nous a quitté la philosophie pour l'histoire ou l'économie politique, sans autre motif que ces avertissements, qui étaient paternels, mais formels et intelligibles.
J'ai dit que nos camarades de province venaient tous les ans, aux vacances, et même quelquefois aux vacances de Pâques, se faire passer en revue par le souverain maître de leurs destinées. Cousin avait ses favoris, qui n'étaient autres que les plus laborieux et les plus méritants, car, je ne saurais trop le répéter, il était au fond très juste, et, en y réfléchissant, nous trouvions toujours le motif de ce qui nous avait paru des caprices.
Cet homme compliqué, dont je pourrais citer des traits d'avarice et des traits de munificence, avait une fantaisie assez rare chez les administrateurs toutpuissants: il aimait à s'entourer de ses jeunes professeurs et leur donnait volontiers à dîner. Vous savez qu'il était célibataire. Il vivait à la Sorbonne dans sa bibliothèque, car c'est le nom qu'il faut donner à son appartement. On n'y faisait point de cuisine. Le matin, il mangeait une écuelle de soupe aux choux, ou du pain avec un rayon de miel, ou quelque régal analogue, un vrai repas d'anachorète. Le soir, il dînait chez ses grands amis, car ce philosophe était
mondain ; il aimait la grande société, sans en être, et il jouissait des éloges qu'elle lui prodiguait. Les jours assez rares où il n'était pas invité, il prenait quelqu'un de nous et le menait dîner dans un restaurant. Ce fut presque toujours moi pendant quelques années, et même nous finîmes par dîner chez Risbecq, place de l'Odéon, à frais communs. Je n'ai jamais été, je crois, aussi près de son cœur que Barthélemy-Saint Hilaire, Franck, Bouillier et peut-être, un peu plus tard, Caro et Janet, mais j'étais très avant dans son intimité. Aux vacances, il faisait dîner l'élite de nos provinciaux. Je vous prie de croire que c'était sans luxe, mais on dînait convenablement, et l'hôte était, dans ces occasions, d'une bonhomie charmante.
Il arriva qu'un jour il ne put pas recevoir cinq ou six de nos camarades qui étaient venus sonner à sa porte. Il en était fort ennuyé. « Je sais où les trouver, lui dis-je, je vous les enverrai demain. — Faites mieux: allez les engager à dîner pour ce soir. — J'y cours» — Ceux-là, et les autres que vous rencontrerez, me cria-t-il comme je fermais la porte. Ce sera chez Pinson, et à sept heures. » J'en invitai bien une douzaine. Je revins le chercher, vers six heures et demie, l'oreille un peu basse. Je venais de me rappeler que nous étions au vendredi saint. Ce fut mon premier mot en entrant dans son cabinet. « Ah I voilà qui est fâcheux, me dit-il. Comment n'y avonsnous pas pensé ce matin? Et ils seront chez Pinson dans un quart d'heure? Impassible de les prévenir.
— Impossible. — Nous pourrions aller les chercher pour les ramener ici. Mme Blanchard nous donnerait à dîner. » Je connaissais par une triste expérience les talents de sa gouvernante, mais tout valait mieux qu'un scandale. Nous nous mîmes à mesurer la table; décidément elle ne pouvait tenir que six convives, et nous étions quatorze. « Advienne que pourra, dit-il; nous ferons maigre, et, si nous attrapons quelque horion, nous secouerons les épaules. » Le dîner fut très amusant. Vacherot essaya de parler de la métaphysique et Franck de la psychologie, chacun suivant sa passion dominante; mais Cousin parla tout le temps de l'obligation de ne pas dîner au restaurant le vendredi saint.
Il n'avait pas d'autre jour à nous donner, ni de maison pour nous recevoir. Nous faisions, en dînant, notre petite conférence semestrielle ; il n'y avait rien là, disait-il, qui ressemblât à une fête. La philosophie était menacée. Si l'on en venait aux coups, il prendrait tout pour lui, et ne permettrait à personne d'en réclamer la moindre part ; mais, pour rendre la défense possible, il fallait d'abord rendre notre enseignement irréprochable. « Ne vous laissez pas entamer sur la religion, même dans des conversations particulières. La trinité? le péché originel? la rédemption? ce ne sont pas mes affaires. Adressez- vous à mon vénéré collègue M. l'aumônier du collège. Je puis avoir une religion; ceci ne regarde que moi. Gomme professeur, je démontre les vérités qui sont communes à tous les cultes. Je suis leur auxiliaire à
tous; je ne dois, ni ne puis, ni ne veux être un embarras pour aucun d'eux. Mais, ajouta-t-il avec solennité, il y a le panthéisme I (Le panthéisme était alors le grand cheval de bataille contre lui et, par conséquent, contre TUniversité.) Le panthéisme, messieurs.. . (Je passe une réfutation du panthéisme, mêlée d'invectives que n'aurait pas désavouées M. Tabbé Combalot, qui prêchait le carême à quelques pas de nous.) Si Ton vous accuse de panthéisme, rendezvous à rinstant chez Févêque. » C'était son grand moyen. Il croyait ou feignait de croire que ses professeurs de philosophie avaient leurs grandes entrées chez les évêques.
Pendant notre troisième année d'Ecole normale, il nous avait décrit par avance — comme il fit ce jourlà — toutes les démarches que nous devions faire à l'évêché, les discours que nous devions tenir, les réponses qu'on nous ferait. Je ne crois pas, pour le dire en passant, qu'il fût lui-même fort assidu chez l'archevêque de Paris. Il excellait à faire ainsi de petites scènes de comédie, et il les jouait — le mot n'est pas trop fort — avec le talent d'un grand comédien. Dans ces saynètes improvisées, le philosophe était toujours • une sorte d'homme d'État au petit pied, et Tévêque un théologien très profond. « Monseigneur, on m'accuse « de panthéisme. Il est vrai; je suis panthéiste... a comme saint Augustin. » Et ici vous lui citez toutes les phrases de saint Augustin qui seraient plus répréhensibles que les miennes, si tout n'était subordonné pour l'un et pour l'autre à nos doctrines sur la liberté
et la grâce. Prenez bien garde, ajoutait-il, parce que révêque est très fort. Talleyrand m*a dit souvent que rien n'aiguise Fesprit comme les études théologîques. Il avait raison ; tous les diplomates devraient commencer par l'école de Saint-Sulpice. N'entrez pas en discussion avec lui ! Ramenez-le toujours à la question du libre arbitre. Sur ce terrain-là vous êtes invincibles. Qu'est-ce que la substance sans la causalité? « Gon- «venez-vous, Monseigneur, que je crois à l'indépen- « dance de nos jugements et à la liberté de nos actes ? » Vous y croyez peut-être plus qu'il ne voudrait. S'il fait mine de menacer, vous vous levez aussitôt : (r Monseigneur, je dépends de mon chef. Adressez- (n vous à M. Cousin. » J'interviens alors ! (Du ton dé Rodrigue dans le Cid : nous nous levons alors !) » Il partit de là pour décrire avec un brio extraordinaire la séance de la Chambre des pairs où il prendrait la défense de la philosophie. On était accouru de toutes les salles voisines pour entendre toutes ces belles choses et pour voir M. Cousin dîner ce jour-là au cabaret. Je pensai souvent, en 1844, quand il fit face avec tant de vaillance à toutes les opinions' ameutées, qu'il avait eu la seconde vue en 1838.
C'est précisément au moment où il devenait très sage, que la querelle contre la philosophie, qui était une querelle contre lui, prenait des proportions inquiétantes. Au lendemain de la révolution de Juillet, M. de Mpntalembert et M. l'abbé Lacordaire avaient demandé la liberté d'enseignement. Ils l'avaient demandée avec une entière candeur, parce qu'ils la
voulaient et qu'ils l'aimaient. M. Veuillot n'en voulait pas; mais, en politique profond, il devina que, s'il la demandait, il embarrasserait furieusement des adversaires qui ne pouvaient la lui refuser qu'en violant tous leurs principes. Il ne fit aucune hypocrisie. Il dit carrément : « Vous ne pouvez me refuser la liberté, parce qu'elle est dans vos principes. Moi, si j'étais au pouvoir, je vous la refuserais, parce qu'elle n'est pas dans les miens, d On ne manqua pas de lui répondre : « Vous ne la demandez donc que pour l'écraser ». Mais lés arrière-pensées de M. Veuillot n'empêchaient pas la liberté d'être la liberté, et le droit d'être le droit. Ceux qui lui répondaient dans les journaux n'écrivaient pas une phrase qui ne fût accablante pour eux-mêmes.
« Je prends cette arme, disait-il, et je la prends dans vos propres mains, parce que je n'en ai pas d'autre pour vous renverser. Et il faut que je vous renverse, vous, éclectiques, vous, panthéistes, parce que vous êtes les ennemis de ma foi. » Si Cousin répondait qu'il n'était pas panthéiste : « Ah ! quand vous ne le seriez pas! disait Louis Veuillot. Vous n'êtes certainement pas matérialiste; vous ne l'avez jamais été. Cependant le matérialisme est un de mes griefs contre vous, parce que vous êtes la philosophie, et que tous les droits que vous revendiquez pour vous, le matérialisme les revendiquera pour lui, à son heure, qui est prochaine. »
C'était un rude jouteur, que Cousin afifecta longtemps de dédaigner, mais qui le troublait profondé-
ment. Veuillot était le chef de nombreux alliés, qui ne le reconnaissaient ni pour leur chef ni pour leur allié. Tous ensemble, Tennemi implacable de la liberté qui s'en servait en la détestant, et les nobles amis de la liberté, qui la demandaient pour elle-même, prenaient à tâche de démontrer aux catholiques que la philosophie officielle (on pouvait donner ce titre à la philosophie de M. Cousin) était contraire à la philosophie avouée, patronnée et surveillée par leur Église. Les auxiliaires leur venaient de toutes parts. V Univers était ardemment secondé par toute la presse religieuse et légitimiste, séparée de lui, sur d'autres points, par des abîmes. Ici la polémique était savante, habile, serrée; dans Veuillot elle était hurlante et beuglante , sans perdre au fond de sa solidité. \\ criait pour attirer et ameuter les badauds. Il mettait en scène les universitaires, avec une force comique irrésistible. Je ne sais pas si les autres en riaient, mais j'en riais souvent comme à une bonne scène de comédie, un peu burlesque, mais très salée, sauf à m'indigner plus souvent encore, car il n'était pas de bonne foi ; il arrangeait les textes à sa façon ; il attribuait à l'un ce qui appartenait à l'autre; il tirait des conséquences qui n'avaient jamais été dans les principes ; il attribuait de mauvais desseins à ses adversaires; il allait jusqu'à leur supposer des vices. C'était comme un dogue qui remplissait la France de ses aboiements contre les pauvres universitaires, tenus en laisse par Cousin et condamnés par lui à ne pas répondre. Quand son journal ne lui suffisait pas, il
écrivait des pamphlets. Tout le monde lisait ses Libres Penseurs^ qu*on ne lirait plus aujourd'hui, parce qu'il y a une mode pour les pamphlets et pour les romans, et que Louis Veuillot, tout grand qu'il était, n'approchait pas de Pascal. Parmi ses imitateurs, qui étaient nombreux, il fallait compter Des Garets, l'auteur du Monopole universitaire. Celui-là n'avait guère de Veuillot que sa grossièreté ; mais il trouvait des lecteurs, parce que cette lutte contre les éclectiques était populaire. Des évêques mêmes s'en mêlaient. Je me rappelle un mandement de l'évêque de Chartres où j'étais accusé d'avoir écrit deux gros volumes pour demander le rétablissement du divorce. Or je n'ai jamais écrit deux gros volumes sur le divorce, ni un gros volume, ni même un petit volume. J'ai écrit seulement un court chapitre; et ce n'est pas pour demander le rétablissement du divorce, c'est pour le combattre de toutes mes forces, car j'en ai été toute ma vie l'adversaire déclaré et passionné. Je cite un exemple pour montrer jusqu'où des hommes graves et évidemment sincères se laissaient emporter par l'ardeur de la polémique. Au moment où l'on me jetait ce gf os pavé à la tête, j'étais mal vu dans l'Université, parce que je me trouvais d'accord avec ses ennemis pour demander la suppression du monopole universitaire. M. Cousin me reprochait d'attaquer « la grande œuvre de Napoléon, la principale sauvegarde de la société ». Bien difficile, le métier de libéral!
Pendant que les catholiques reprochaient aux uni-
versitaires leurs témérités, Pierre Leroux et ses acolytes leur reprochaient leurs faiblesses. Il y avait de ce côté-là une préoccupation singulière. Pierre Leroux partait de ce principe : que tout philosophe était nécessairement panthéiste. Quand un professeur déclarait qu'il ne Tétait pas : « Tu mens, disait-il, tu es panthéiste, puisque tu es philosophe ; et d'ailleurs Cousin, dont tu es le valet en robe et en bonnet carré, est incontestablement panthéiste. Tu as peur de Veuillot et des curés. Tu es un lâche; tu déshonores la philosophie. »
Enfin, il y avait contre les philosophes un troisième parti. C'était celui des hommes d'Etat. Les hommes d'Etat, comme philosophes (au fond ils ne l'étaient guère), étaient de l'avis des philosophes. Comme hommes d'État, ils voulaient surtout la paix; cette agitation soulevée par Veuillot les importunait, et ils la reprochaient, moins à lui, qui la dirigeait, qu'à ses victimes, qui en étaient l'occasion. Ils ne trouvaient pas de meilleur moyen de le faire taire que de lui donner raison. Cette philosophie et surtout ces philosophes ne valaient pas tout le bruit qu'on en faisait; il n'y avait tout bonnement qu'à s'en débarrasser. On disait à Cousin : « Vous nous faites des affaires ! »
Cette campagne contre l'Université se prolongea pendant plusieurs années. Cousin avait fort à faire, d'abord pour empêcher ses professeurs de donner prise à la critique par leur enseignement; ensuite, quand, malgré tout, la critique se produisait, pour les
obliger à ne pas répondre. Quand ils se plaignaient de cette loi du silence : « Je me charge de tout » , disaitil. Mais on le trouvait lui-même bien silencieux. On Taccusait presque de connivence. C'est dans l'Université qu'on dit pour la première fois : a II sera cardinal » ; plaisanterie, fort innocente d'ailleurs, dont il n'a pas été la seule victime. Enfin la loi organique de 1844 lui donna l'occasion de parler, et lui en imposa l'obligation.
Il a réuni ses discours à la Chambre des pairs d'avril et mai 1844 dans un curieux volume intitulé Défense de l'Université et de la philosophie. C'est un très important document historique, qui montre quel était l'état des esprits à cette époque chez les philosophes et chez les catholiques, chez les libéraux et chez les conservateurs. Cousin y déploie des connaissances très étendues et très diverses, beaucoup de vigueur et d'esprit philosophique, et une véritable éloquence. Dans les très rares occasions où il était monté à la tribune, soit qu'il fût intimidé par l'auditoire, ou que les sujets dont il parlait fussent nouveaux pour lui, il n'avait fait que des discours sans éclat et sans portée; on n'y retrouvait ni le grand philosophe, ni le grand orateur de la Sorbonne. On le retrouve cette fois tout entier. Jamais il n'a eu ni plus d'élévation, ni plus de verve, ni plus de courage, ni une dialectique plus pressante, ni plus d'ironie, ni plus de passion. Quoiqu'il défendît l'Université, qui m'est chère, je ne dirai pas que la raison était toujours de son coté. Les éloges que je
lui donne s'adressent à son talent, et non à sa thèse. Excepté les attaques des encyclopédistes, qu'il laissa forcément de côté, parce que ce n'était pas le lieu et le moment de se vanter de son audace philosophique, il répondit à tout et à tous : à M. de Montalembert, qui réclamait la liberté et s'indignait contre le monopole; à M. de Ségur-Lamoignon et aux autres violents du parti catholique qui calomniaient son enseignement et ses livres; aux membres de la commission et aux hommes d'Etat qui proposaient d'amoindrir l'enseignement de la philosophie et de n'en conserver, pour ainsi dire, que le nom. Il était si clair que l'enseignement de la philosophie dans toutes les chaires publiques dépendait de lui et s'inspirait de lui, il le déclarait lui-même si hautement, qu'il comparaissait, pour ainsi dire, en accusé devant la Chambre haute. A chaque instant on le prenait à partie, souvent avec aigreur, quelquefois avec perfidie. Il y eut une série de réquisitoires contre la philosophie, qui étaient des réquisitoires contre lui par voie de conséquences, et d'autres qui le visaient directement et personnellement. Mais il ne tarda pas à changer les rôles. Accueilli d'abord avec une certaine froideur mêlée de curiosité, puis avec une faveur croissante, il se sentit bientôt maître de l'assemblée et vainqueur de ses adversaires. On ne lui donna pas raison sur tous les points, mais on ne lui marchanda ni l'admiration ni les marques de sympathie, et, en somme, il eut la gloire de préserver la philosophie et l'Université de l'ostracisme qui les menaçait.
A M. de Montalembert, qui faisait ses débuts à la Chambre en demandant la liberté d'enseignement, il répondit, avec beaucoup de politesse pour la personne, et encore plus de hauteur pour la doctrine, qu'on ne la donnerait pas. Il n'y avait jamais eu, en France, de liberté d'enseignement. Il n'y en avait aucune trace ni sous l'ancien régime, ni sous la République. Ce n'est pas l'Empire qui a donné à l'Etat l'autorité souveraine en toute matière d'enseignement. Il l'a reçue de la tradition nationale, et l'a fortement organisée pour la gloire et la tranquillité du pays. L'Etat ne peut pas, ne doit pas y renoncer. Non seulement il enseigne lui-même, parce qu'il a charge d'âmes, et qu'il possède une doctrine; mais nul n'enseigne en dehors de lui sans son autorisation et son attache. Tout enseignement privé est sous sa juridiction. Leibniz disait : « Donnez-moi l'enseignement pendant un siècle, et je serai maître de l'Etat » ; Napoléon aimait à le répéter. Cousin le répète après eux. Il ajoute en propres termes que l'État est responsable de tout ce qu'il laisse faire, comme de ce qu'il fait lui-même; que c'est la tradition constante de l'ancienne monarchie et de toutes les sociétés civilisées. Jamais la liberté d'enseignement n'a été niée et repoussée avec plus de netteté et de franchise. Cousin ne dissimule même pas qu'il défend l'autorité laïque par les mêmes raisons qu'on employait dans le camp opposé pour défendre l'autorité ecclésiastique. Il revendique pour l'État tous les droits que les ultramontains revendiquent pour l'Église. Ce n'est
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donc pas seulement TUniversité qu41 défend, c'est le monopole universitaire.
Sur ce point-là, j'ai déjà eu l'occasion de le dire en le déplorant, il a tous les libéraux du temps avec lui. Il était même moins dur pour l'enseignement privé que la plupart de ses amis, puisqu'il inclinait à la suppression du certificat d'études. Il en vota le maintien, pour éloigner les élèves des jésuites, mais au fond il n'était pas favorable au principe. Il était donc le plus libéral des libéraux, ce qui ne veut pas dire qu'il fût réellement libéral en matière d'instruction. Les libéraux, sous la Restauration, ne rêvaient qu'une chose : c'était de prendre au clergé le pouvoir qu'il exerçait sur l'éducation, et de l'exercer à sa place. Ils l'avaient pris après 1830; ils en étaient aussi jaloux que leurs devanciers; ils l'exerçaient avec la même sécurité et la même sévérité. Ils étaient, dans ce rôle, inférieurs aux catholiques, pour deux raisons : parce qu'ils ne pouvaient pas comme eux prétendre à l'infaillibilité et se dire les possesseurs, les détenteurs de la vérité, et parce qu'ils se qualifiaient de libéraux dans le moment même où, supprimant la liberté d'enseigner, ils réduisaient la liberté de conscience au for intérieur, sur lequel aucune puissance humaine ne peut empiéter. M. Cousin et la majorité de la Chambre des pairs ne comprenaient pas la liberté. Il disait à Montalembert : « Ce n'est pas la liberté qui se plaint, c'est l'esprit de domination qui murmure ». Tout était sauf à leurs yeux, si l'Université avait un bon plan d'études et un enseignement irréprochable.
Mais, disaient les Ségur-Lamoignon, les Barthélémy Sauvaire, les Beugnot, les Barthe, et même, avec beaucoup de réserves et de compliments, le duc de Broglie, l'enseignement de TUniversité et l'administration universitaire, qui n'est que l'enseignement de l'Université prolongé, au lieu de calmer et de fortifier les esprits, ne font que les agiter et les troubler. Vous enseignez le cartésianisme, disait celui-là, et c'est le doute méthodique. Vous êtes éclectique, disait l'autre, et par conséquent vous admettez toutes les doctrines, ce qui est la même chose que de les repousser toutes. Tous vos efforts, disait-on de divers côtés, aboutissent à montrer les difiBcultés sans pouvoir les résoudre. Puis venait l'éternel argument du panthéisme : a M. Cousin a dit que Dieu est dans tout et qu'il est la substance de tout ». C'est en répondant à tous ces arguments dirigés contre sa philosophie que Cousin se montra vraiment supérieur. Le danger pour lui était d'entrer trop avant dans la discussion et de transformer le Sénat en une sorte d'assemblée académique. Il se borna à des indications très sommaires, mais très fermes, qui, sans donner prise aux subtilités, portèrent la conviction dans les esprits sincères. Les exagérations et les sophismes de ses adversaires le servirent. N'était-ce pas prouver sa propre ignorance que de voir dans le doute méthodique un acheminement vers le scepticisme ? Ne pouvait-on démontrer l'existence de Dieu, à l'exemple de Bossuet et de Fénelon, sans soulever tous les problèmes des rapports de la cause et de la substance
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avec les phénomènes? Chasser Dieu de renseignement, même élémentaire, n'était-ce pas risquer de le chasser de la conscience et du cœur des hommes ? Autour de lui, pendant qu'il parlait, tout le monde sentait le péril, pour une assemblée où Ton comptait des généraux, des magistrats, des avocats, des savants et un seul professeur de philosophie, de se lancer dans des discussions métaphysiques ; et il y avait un amendement qui proposait de faire dresser le programme de philosophie dans le conseil des ministres ! Il y eut un immense éclat de rire quand Cousin entreprit de raconter par avance la séance du conseil où le maréchal Soult donnerait son avis sur T origine de nos idées. Cousin sortit fort agrandi de ces débats. Toute rUniversité fut pénétrée de reconnaissance et le témoigna bruyamment.
Il restait pourtant une douleur dans Tâme des philosophes. Ils sentaient que, sur certains points, on les avait trop défendus. On avait trop complètement établi leur sagesse. Ils étaient à la fois sauvés et déshonorés. On leur permettait d'être laïques, et c'était quelque chose; mais on ne leur permettait pas d'être indépendants. En racontant que la philosophie était enseignée en France depuis cinq cents ans, et que Royer-Collard avait pris à l'ancienne Université le programme suivi dans les collèges sous la Restauration, Cousin, parlant de luimême, ajoutait que, loin d'étendre ce programme, il l'avait encore resserré. Et c'était vrail Le cri autrefois poussé par JoufTroy sur l'abaissement de
la philosophie s'échappait de toutes les poitrines. J'eus ridée d'en appeler aux grands maîtres de la philosophie, de mettre notre enseignement sous leur protection. Je m'entendis avec le libraire Charpentier, dont j'étais ami, et je m'assurai la collaboration d'Âmédée Jacques et de Saisset. La collection devait comprendre dix volumes. Je publiai aussitôt un volume pris dans les œuvres de Descartes, en y ajoutant une introduction assez longue. Amédée Jacques publia deux volumes de Leibniz; Saisset donna les lettres d'Euler. Nous en étions là, et notre petite collection réussissait fort bien. On approuvait beaucoup les choix que j'avais faits et le programme que j'avais tracé, quand je reçus tout à coup une lettre de Cousin qui me convoquait chez lui pour délibérer sur la collection Charpentier. J'en parlai à mes deux collaborateurs, qui étaient convoqués comme moi. Jacques était très étonné; Saisset l'était moins, et pour cause. Nous trouvâmes dans la bibliothèque de Cousin, où il nous reçut, Franck, Vacherot, Riaux et Bouillier. Il nous apprit qu'il avait eu l'idée de faire une collection, qu'il en avait arrêté le programme, et qu'il y avait même un commencement d'exécution. Ces nouvelles achevaient de nous ébahir, Jacques et moi. Si nous n'avions pas signé le Descartes et le Leibniz, je vis le moment où l'on nous aurait évincés de notre idée. Le résultat principal fut d'ajouter à la liste des auteurs le Père Buffier et le Père André, auxquels je n'aurais jamais pensé, je l'avoue. Cousin se chargea personnellement de la publication des œuvres
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philosophiques du Père André, ce qui fut pour nous un honneur aussi grand qu'inattendu. Il n'était pas facile de lui échapper.
Cette façon de procéder avait quelque chose d'étrange. Après coup, je m'explique sa conduite.. Elle était conforme à tout l'ensemble de ses idées, qui étaient essentiellement monarchiques. Gomme il attribuait à l'Etat la toute-puissance en matière d'enseignement, ce qui conduisait directement à une doctrine d'Etat, il ne voulait pas qu'une entreprise destinée à faire partie de l'enseignement des collèges et à en devenir le principal instrument fût en dehors de son influence. G*est ainsi qu'il agit pour le Dic" tionnaire des sciences philosophiques de M. Franck, mais cette fois, je crois, de l'aveu et sur la prière du véritable auteur de l'entreprise, à qui il en laissa la responsabilité et l'honneur. Quand je pensai à faire une revue philosophique, je m'adressai encore à Jacques et à Saisset, et Saisset courut encore en avertir M. Cousin. Nous n'étions pas, Jacques et moi, des révoltés, encore moins des ingrats; nous étions des disciples un peu étouffés, en quête de liberté et d'indépendance. Saisset, qui était un profond politique, tenait à être bien en cour et il se hâta de raconter nos desseins et, je crois, nos espérances. Pour cette fois, nous fûmes assez irrités pour nous séparer de lui. Nous fîmes force de rames pour faire paraître un premier numéro, que nous baptisâmes d'un titre qui devait consacrer notre autonomie, et qui l'assura en effet. Ce titre était la Liberté de penser. Il a fait de-
puis son chemin, en changeant passablement de signification. Libre penseur aujourd'hui, dans la langue courante, veut dire athée, et c'est le contraire de ce que nous étions, Jacques et moi. Je n'ai pas à dire iici comment je fus , pendant un an , soit sous mon nom, soit par des articles anonymes, ou signés d'un nom supposé, le plus actif rédacteur de ce recueil, et comment j'en fus mis à la porte un beau matin, par mes propres amis, sous prétexte que j'étais trop réactionnaire pour leurs nouvelles aspirations. M. Cousin fut très mécontent de cette publication. Il ne manifesta piis sa désapprobation aussi brusquement que je l'aurais cru. Si cette revue avait duré, et si j'avais continué à la diriger, elle aurait été respectueuse pour lui assurément, mais elle aurait assuré l'indépendance des professeurs de philosophie. Ils auraient cessé d'être des échos pour devenir des personnes.
Elle disparut. Tout s'effondrait, tout disparaissait. M. Cousin eut encore, en 1849, un grand moment d'activité, qui fut le dernier, dans son rôle d'administrateur. Il fit partie de la commission nommée par M. de Falloux pour préparer la loi de 1850. Cette commission était composée de vingt-six membres, sur lesquels il y avait bien cinq universitaires, et deux ou trois libéraux. M. Thiers la présidait. La délibération ne fut guère qu'un dialogue entre lui et M. Dupanloup. M. Dupanloup avait une majorité considérable, mais M. Thiers, qui était en minorité, avait d'abord sa valeur personnelle et ensuite son
autorité dans la Chambre. Sans lui, M. de Falloux et sa commission ne pouvaient rien.
M. Thiers arrivait avec le désir avoué de s'allier avec les catholiques et de se servir d'eux pour sauver la société menacée. Il la croyait plus menacée qu'elle ne l'était. Qu'elle fût ou non en péril, il était bon de la défendre. Il l'avait fait par ses livres et par ses discours ; il voulait le faire à présent par une alliance avec les évêques. C'était une phase nouvelle dans sa vie. C'était aussi une phase nouvelle dans l'histoire du catholicisme, qui, pour détruire le monopole universitaire, invoquait ardemment la liberté. Accepter la liberté d'enseignement, s'allier avec le clergé, cela, en 1849, ne faisait qu'un. On était bien loin de l'Inquisition! M. Thiers écrivait à M. Madier de Montjau, le père du député actuel : « Quant à la liberté d'enseignement, je suis changé! Je le suis, non par une révolution dans mes convictions, mais par une révolution dans l'état social. Quand l'Université représentait la bonne et sage bourgeoisie française, enseignait nos enfants selon les méthodes de Rollin, donnait la préférence aux saines et vieilles études classiques sur les études physiques et toutes matérielles des prôneurs de l'enseignement professionnel; oh! alors, je lui voulais sacrifier les libertés de l'enseignement. » Voilà bien l'esprit des anciens libéraux, pour qui les faits étaient tout, et les principes presque rien. Le converti n'accorda pourtant que ce qu'il voulut bien accorder, mais il accorda beaucoup. Non seulement il consentit à la liberté
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d'enseignement, ce dont je me félicite, parce que je Tai toujours souhaitée et défendue, mais il se résigna à l'amoindrissement de TUniversité, qui n'était justifié ni par les faits ni par les principes. M. Dupanloup, secondé par M. de Montalembert, demandait, sous le nom de liberté, le retour à la domination cléricale. M. Thiers, secondé par M. Cousin, maintint quelques vestiges de l'Université. Il fallut, pour y réussir, toute l'autorité de l'un et toute l'éloquence de l'autre. A certains moments de la discussion, on fut tout près de la rupture. Les catholiques voulaient entre autres choses charger exclusivement les congrégations religieuses de l'enseignement primaire. Cousin plaida énergiquement pour les laïques et parvint à les préserver de l'exclusion. Dans l'enseignement secondaire, M. de Falloux et ses amis voulaient rappeler les jésuites. M. Thiers et M. Cousin s'y opposèrent avec tant d'énergie qu'il fallut y renoncer. M. Dupanloup proposait de dire : « Les congrégations reconnues par l'Eglise. — Non, disait Cousin; il faut mettre : reconnues par l'Eglise et par l'Etat. » C'était faire porter toute la discussion sur les jésuites, que l'État ne reconnaît pas. Les catholiques, battus sur le rappel, demandèrent au moins le silence. Si les jésuites n'étaient pas mentionnés dans la loi, M. de Falloux les admettrait; après lui, on verrait. Ils l'emportèrent sur ce terrain, après un très vif débat. Ce n'était pas très brave de leur part, et ce n'était pas très honnête de la part des autres. En somme, la loi de 1850 fut
considérée comme un triomphe par les catholiques, et par l'Université comme une défaite. L'Université en voulut à M. Thiers, qui avait été son défenseur en 1842, et à M. Cousin, en qui elle mettait toutes ses espérances. Elle savait qu'il l'avait défendue et qu'il avait combattu les jésuites; mais il avait cédé sur le certificat d'études, sur les grades, sur les commissions d'examen, sur le nom même d'Université, sur les jésuites. Il n'avait accordé buh, jésuites que le silence; mais les jésuites s'en contentaient! Le silence, avec M. de Falloux au ministère, c'était pour eux la permission de rentrer et d'enseigner. Il avait prêté les mains à ce compromis. En outre, il avait fait une apologie enthousiaste des autres congrégations qui n'étaient guère plus acceptées par l'Université que les jésuites, et recommencé ses anciens discours sur les deux sœurs immortelles. Rien de tout cela n'était populaire, et la liberté d'enseignement l'était moins que tout le reste. J'étais peut-être le seul à la défendre dans l'Université, avec l'ancien directeur du Globe, M. Dubois, qui était dans la commission et ne prit aucune part aux débats.
Les événements de la fin de 1851, qui changèrent tout en France, dispersèrent notre petit monde philosophique. L'enseignement de la philosophie perdit jusqu'à son nom; il n'y eut plus dans les collèges qu'une classe de logique. Il va sans dire que Cousin avait perdu son régiment.
Jacques alla chercher la mort dans l'Amérique du Sud. Je renonçai à l'enseignement pour ne pas prêter
germent à l'Empire . Les journaux nous étaient fermés. Ce furent des temps difficiles, pour ceux surtout qui étaient obligés de demander le pain quotidien à leur travail. Je continuai à voir M. Cousin, mais plus rarement. Je l'avais suppléé pendant plus de dix ans; il était suppléé maintenant par un de mes élèves, qui valait mieux que moi, et dont il était avec raison plus satisfait. Il admirait beaucoup l'Empire, ce qui contribuait à nous éloigner l'un de l'autre. Il ne le servit pas cependant. Il n'aurait tenu qu'à lui ; on lui aurait prodigué tous les honneurs et tous les profits. Il jugea que la retraite était plus digne. Il avait abandonné toutes ses places, et ne se rattachait plus à l'Université que par son titre et son traitement de professeur à la Sorbonne. Il y renonça définitivement en 1852. Il conserva son logement à la Sorbonne. Il ne pouvait déloger sa bibliothèque. Il ne l'aurait pas voulu, s'il l'avait pu, parce qu'il tenait à la léguer tout installée à l'Université. Presque tous ses amis étaient exilés. L'exil de M. Thiers, qu'il regrettait par-dessus tout, se prolongea pendant une année. Cousin vivait dans sa bibliothèque et dans les Académies. Il voyait les amis de sa jeunesse, M. Mignet surtout, avec lequel il gémissait sur l'absence de M. Thiers. Il n'abandonnait pas ses philosophes, Barthélémy- Saint Hilaire, Franck, Vacherot, Bouillier; de plus jeunes, M. Caro, M. Paul Janet, M. Ch. Waddington. Mais s'il n'abandonnait pas les philosophes, il délaissait un peu la philosophie. Il ne publia guère, dans les der-
nières années de sa vie, que des œuvres littéraires. J'en vais donner, pour achever ces souvenirs, la nomenclature plutôt que Tanalyse.