HOMMAGE AFFECTUEUX
De son tout dévoué et recoiinaissniil
CHAULES DE LA VAllENNE.
Dans un récent ouvrage, les Autrichiens et l'Italie, écrit à l’occasion de la dernière conférence de Pari?, et auquel la presse s’est, en général, montrée bienveillante, comme à une utile révélation, j’ai cherché à divulguer l’odieux régime auquel sont soumis dix millions d’Italiens, directement ou indirectement sujets du cabinet de Vienne. — Au moment où la France intervenait pour régler le sort de nos frères latins du Danube, il était bon que l’on sût comment ceux d’au delà des Alpes sont traités.
En publiant les lettres que voici, d’abord par la voie du journal, et maintenant sous forme de livre, mon but est de faire connaîtredans sa vie intime le seul Etat libre italien, d’appeler l’attention et la sympathie françaises sur ce brave Piémont, notre unique ami naturel en Eu-
ropc, notre allié désintéressé pendant la dernière guerre, compagnon, bientôt peut-être, de nos fortunes sur de nouveaux champs.
Une lettre qui m’arrive d’un des soldats illustres de la défense de Venise, le lieutenant-colonel Caïmi, ami
de l’illustre Manin , sera la significative préface de ce
travail. — En ce qui me concerne personnellement, le lecteur fera la part de la vieille amitié qui a conduit la plume. — Ce que je suis heureux d’établir ici, c’est ma parfaite communion d’idées et de sentiments avec cette éminente partie de l’émigration italienne qui vit si dignement à Paris comme à Turin, et qui acclame dans le Piémont, dans son noble et belliqueux roi , le providentiel instrument de 1a délivrance.
Paris, 10 novembre 1858.
« J’ai suivi jusqu’ici, mon cher la Varenne, dans le Messager de Paris, vos Lettres italiennes, excellente suite du volume que le public a si bien accueilli cet été. — Permettez-moi de vous remercier, au nom de tous mes amis, ainsi qu’au mien propre, de vos chaleureux plaidoyers, de vos paroles convaincues en faveur de notre belle et malheureuse patrie. — Tous les cœurs qui
nous connaissent et qui nous aiment applaudissent à vos sentiments, à la généreuse impatience de la justice, à l’horreur de la domination hors nature d’une race sur une autre, que respirent vos écrits.
J) Si chaque mot sorti de votre plume pouvait se convertir en une épée, l’Italie n’aurait pas longtemps à subir le joug de ses odieux oppresseurs ; néanmoins, la parole, lancée à propos, et basée sur la vérité, devient aussi parfois une arme puissante. — Qui sait si vos efforts pour ouvrir les yeux aux ignorants et aux incrédules, — cette masse compacte qui paralyse toutes les nobles impulsions d’une société, — n’avanceront pas l’heure si vivement attendue de la réparation? Car c’est une cause sainte que vous défendez au tribunal de l’opinion publique.
» Il n’était que trop nécessaire de répondre à ces gens qui prétendent que noiis n’avons en nous aucune force constitutive, aucune possibilité d’indépendance, et qui nous condamnent simplement à rester toujours esclaves, en déroulant le tableau du libre Piémont, en le montrant tout prêt à réunir ainsi qu’à discipliner la haute Italie. — Combien vous avez raison de rappeler sans cesse le grand soldat italien, Victor-Emmanuel II, notre espoir à tous. — La couronne des monarques
lombards, unie sur sa tête à celle du royaume subalpin,
sera certainement le pas décisif vers l’unification ; oui, c’est le but auquel doit tendre actuellement toute notre action.
» Comme vous, à coup sûr, je ne doute pas que l’unité italienne, entrée si avant dans les cerveaux de la Péninsule, ne se fasse un jour. C’est notre conviction à tous, pauvres proscrits de tous les Etats. Nous avons combattu pour elle, et nous souffrons sans nous plaindrelesdouleurs de l’exil, en songeant à la grandeur certaine de nos neveux. — Mais il me parait bien, ainsi qu’à vous, que la jalousie de tant de puissances hostiles, ou intéressées à notre abaissement, comme l’Angleterre, par exemple, ne laisse guère l’espoir de la voir s’opérer du premier jet. — Obtenons d’abord le départ de l’étranger, la fédération du Nord, réuni sous un seul sceptre, avec le Midi ; et ce sera déjà bien beau. Et Vunité complète pourra venir alors. Nous aurons le temps de la préparer chez nous et entre nous. Vous avez saisi ce côté, absolument le seul vrai, de la question, avec un bon sens pratique que nous ne saurions trop applaudir ; car la divulgation de cette idée, si naturelle, si bien dans l’intérêt de la France, comme de l’Italie, et qui ne peut manquer de frapper, par sa netteté, les lecteurs français, est un grand, très-grand service. Tl faut, de toute nécessité, habituer l’opinion pu-
blique à l’alliance de ces deux mots : Imléjtendnnce italienne et Ordre. — Or qui, dans la presse, non-seulement française, mais de n’importe quel pays, a jamais précisé, comme vous, nos idées, nos espérances et nos besoins ?
» Ne cessez pas de le répéter au public français : — Ils sont insensés ou sans cœur, ceux-là qui osent dire : « Plytôt les Autrichiens que le Piémont. » Vous en trouverez bien un, çà et là, à Paris ou à Londres. — Mais ce n’est ni à Milan, ni à Venise, ni à Modène, ni à Fkirence, que pareille chose se profère. Les victimes immédiates de l’atroce occupation allemande appellent de tous leurs vœux le roi et le peuple sauveurs. — C’est très-beau de venir prétendre que, « du sang des mar^ tyrs, naît la liberté, » et que, plus il y a de victimes, plutôt la cause triomphe. Mais quand on sait que les gens de qui émanent ces paroles se trouvent de leur personne bien paisiblement en sûreté, cela fait horreur et dégoût. — Ce sont les opprimés de la terre italienne dont il faut consulter les désirs ainsi que les souffrances, et non point les déclamations d’individus qui, à l’abri des lois de pays hospitaliers, en discourent trop à leur aise.
» Ce ne furent point ces messieurs qui combattirent, en 18à8, à Milan, comme ailleurs, et levèrent le dra-
peau de la résurrection. Ce fut le peuple soumis au bâton de l’Autriche, celui qui doit être écouté avant tout dans notre ordre futur, celui qui réclame avec énergie l’union à ces frères du Piémont que votre plume peint si amoureusement.
» Non pas que j’entende en ceci contester le mérite non plus que les services de ces nobles fils de l’Italie, que nous aimons tous deux, et qui travaillent, sur la terre étrangère, à préparer l’avenir de la patrie, en ouvrant les yeux à l’Europe prévenue. Ceux-là n’ont rien de commun avec les énergumènes qui nous ont fait et nous font encore tant de mal.
» Comment mettre un seul instant en balance les horreurs de la domination autrichienne avec le règne d’un prince italien qui, sous les plis du drapeau national, nous apporte ; lois, armée, parlement italiens; impôts dans la juste mesure des services publics, et non point destinés, comme aujourd’hui, à maintenir de, barbares troupes étrangères, à payer les fers et les instruments de torture à l’usage de nos infortunés pays ! — Trois cent mille baïonnettes, contingent du royaume de la haute Italie, pèseront peut-être de quelque poids dans la balance où se mesurent les destinées des nations. Elles prépareront la voie à la grande unification italienne. Au contact des vertus citoyennes et guerrières dont le
Piémont nous offre le modèle, la régénération sera bientôt -accomplie.
» Naples s’éveillera aussi en ce beau jour. Les généreux efforts de tant de ses fils pour la jeter dans le mouvement italien trouveront alors leur sanction et leur récompense. Elle tendra sa main, par-dessus Rome laïque, et libre des présides étrangers, à sa soeur du Nord : une même pensée léglera la marche de leurs commubs destins ; et alors — l’Italie sera !!!...
» Encore une fois, merci pour tous vos efforts. La patrie saura les reconnaître un jour. — En attendant, vous savez combien vous est dévoué
» Votre frère d’armes,
» KÜGÈNE CAÏMI. »