‹ Victor-Emmanuel II et le Piémont en 1858Chapitre 2 sur 3 · LETTRES ITALIENNES · texte numérisé non relu

LETTRES ITALIENNES

Taria, U juület 1858.

V ous m’avez permis, mottsieur, lors de mon départ pour iè Piémont, de vous ackresser sur ce jmys, aujourd’hui tête politique de la Péninsule, et intéressant pour nous à tant de titres, nn tableau, sous forme de lettres, de la sitnotion actuelle de cet Etat, une sorte de revue où figurassent son gouvernement, ses hommes polit^uesyainsi que des^ aperçu» sur son passé et son avenir, propres à familiariser vos lecteurs avec la question italienae, aujourd’hui persoonittée par Victor Emmanuel II et son peuple.- C’est cette ti-Ache, où le cœur sera du moins tout entier, à défaut du ftilent, «pie je viens commencer par ce premier envoi.

« — Il n’y a pas de puissance plus intéressée que la France à la grandeur (hi Piémont. » — C’est un écrivain

distingué et français, M. T. Perrcns, à qui j’cmi)runtc cotte phrase. Pourtant notre voisin et allié le Piémont est peu connu et surtout mal apprécié en France ; sa situation intérieure, les tendances de ses gouvernants, l’esprit réel de sa population, sont vus la plupart du temps sous un faux jour ; et ceci, par suite de l’assimilation que nos journaux s’obstinent à faire de deux choses entièrement différentes.

On compare le mouvement national italien, incarné au- ' jourd’hui dans le Piémont, à nos mouvements révolutionnaires; on veut voir le même esprit produisant les mêmes effets dos deux côtés des Alpes. Les ])artisans de l’Autriche et ses adversaires répètent la même thèse ; et, devant cet accord, le public n’a plus de moyens d’échapper à l’erreur.

Elle est grande cependant, elle est fondamentale. Il n’y a pas plus d’analogie entre ce qui se passe dans ce pays et les tendances des révolutionnaires français, qu’entre le régime pratiqué par l’Autriche dans son occupation du Lombardo-Vénitien et les anciens gouvernements de nos souverains dits absolus.

Quand, ces derniers jours, je voyais la population entière de Turin, — la capitale, n’oubliez pas, — se découvrir respectueusement et s’agenouiller sur le passage des processions ; quand j’entendais les enthousiastes paroles que provoque dans chaque bouche le nom du roi; quand j’énumérais toute la noblesse remplissant l’armée, les administrations, les ambassades, et travaillant à la régénération sociale par ses plus illustres noms ; je me suis souvent demandé où était ce Piémont révolutionnaire, marchant à un nouveau 93, ([u’on s’est plu à évoquer comme une fantasmagorie ?

L’honorable conilc de Salmour, député au parlement sarde pendant la dernière législature, s’adressant A scs collègues, leur disait du haut de la tribune :

« Je croirais niaïuiucr à mon devoir envers vous et envers la patrie si, en celte occurrence, je ne vous disais pas combien, lors des voyages que j’ai entrepris l’année dernière dans les diverses régions de l’Europe, j’ai, parloul et dans toutes les réunions, trouvé l’opinion publique fourvoyée A notre égard. »

Rien n’est plus vrai que ces paroles. — J’en sais quelque chose pour la France, moi (pii jiasse ma vie à rompre des lances avec les gens (jue la projiagande autrichienne a prévenus.

Ce peuple avait beaucoup A faire pour se mettre au niveau des Etats libres. L’Autriche avait pesé sur sou gouvernement depuis 1815, au point d’interdire au roi lui-même toute tentative d’amélioration. En 1848, et malgré toute la justice, toute la probité du magnanime Charles-Albert, d’énormes abus existaient encore. Chez ces gens, qui possédèrent jadis notre Code et vécurent de notre vie, on trouvait tout récemment une intinité de juridictions exceptionnelles, de privilèges féodaux, mille entraves, enfin, à l’action des lois et de l’autorité royale. — 11 fallut bien faire table rase et démolir d’un côté jtendant qu’on construisait de l’autre. On a bien été un peu vite dans certaines choses; on a fait parfois crier le clcr^'é A tort ou A raison ; on a brusqué des intérêts qu’il valait mieux tourner, — mais citez-moi, même en France, une réforme qui ne laisse pas de mécontents...

— ik~

Mainteuant, soye/ bi(*n convaincu do ce (jue je vous dis ici : — En fait do politique, le Piémont n’est qu’une seule diose : il est Italien ; mais il l’est invinciblement ; c’est là sa vraie conviction. Il sait que sa fortune, celle de sa dynastie bioQ-aimée, leur existence mémo à tons deux sont engagées dans la question. Ce brave peuple a la noble ambition de délivrer huit millions de ses frères qui agonisent sous le joug étranger, cl de constituer avec eux une grande nation : c’est désormais le but de toutes ses actions. Ceux qui cherchent une signification quelconque à sa conduite, en dehors de ceci, se trompent étrangement. — Statuts, libertés publiques, tribune, presse, les Piémontais de tou» rangs ne considèrent au fond cela que comme un moyen. N’était-ce pas, après deux guerres malheureuses, le seul qui restât pour apprendre au reste de la patrie italienne que rien n’était désespéré, qu’on veillait en attendant le grand jour. — Quelle plus terrible chose, pour les dominateurs allemands de Milan et de Venise, que ce drapeau italien maintenu debout à leur face, que cette tribune et cette presse, rappelant incessamment leurs sujets au sentiment do leur condition, s’ils pouvaient l’oublier un seul instant! — N’est-ce pas, d’autre part, un immense service rendu à l’Europe monarchique, à la cause dO l’ordre, que de régulariser, par un gouvernement modèle, le» aspirations libérales du reste de l’Ilalie, et leur donner un idéal pratîiiue pour l’avenir, au lieu de les laisser, comme en 1848, produire und foule d’explosions dissemblables et désastreuses? Le Piémont constitutionnel a tué Mazzini et sa triste école; Aussi voyezvous ces sectaires conspirer contré le gouvernement de Vie-

lor-EmmanuoI II de nu'me que contro le roi de Naples, à la grande jubilation de rAulricho, qui sait, elle, que penser de cette fameuse épithète de révolutionnaire appliquée au Piémont et il ses hommes d’Etat.

La preuve, c’est que si demain ce pays voulait renoncer à sa jx)litique italienne, nul au monde ne trouverait plus rien à redire dans ses affaires intérieures ; — Rome n’aurait pas de concordat assez large pour lui ; Vienne, pas assez de louanges et de marques d’estime pour le roi et ses ministres actuels; et rf/utrerj, découvrant tout à coup que la maison de Savoie est une des plus anciennes et des plus illustres parmi les dynasties souveraines, ne saurait trouver de termes assez forts pour réprouver les quelques égoïstes arriérés, dont il soutient aujourd’hui l’opposition, au nom tics bons principes.

Voulez-vous deux mots qui caractérisent bien cet étal de choses? — Un journal ofticicl autrichien comparait dernièrement le roi de Sardaigne et scs ministres, avec leurs institutions libérales, « ïi des voleurs embusqués au coin d’un bois cl tendant dos cordes pour faire tomber la diligence, r. Ceci est exact, quoique peu choisi. — Ces bons Alleihands sentent l’Italie leur échapper quand même, et ils crient à l'anarchiste ! pour se venger de leur successeur heureux en le déconsidérant.

Eh bien, un tel renom, si peu mérité qu’il soit, afflige ici. Ce peuple militaire, solidement organis»'-, i)lein de dignité personnelle, de respect pour la hiérarchie, proteste, et ne veut ])oint d’un parallèle injurieux avec les fauteurs de troubles qui ont jadis perdu la cause italienne. Ces gentilshoinines

cux-mônios, qui, fi l’cxcmplp de la noblesse milanaise ci vénilionnc, commandent et dirigemt le mouvement national, trouvent assez étrange de se voir rendus solidaires des méfaits de quelques cerveaux brûlés, des exagérations de langage d’une poignée <lc gens dont on rit à Turin. — Et, de fait, il est curieux d’entendre accuser de tendances subversives le pays le plus foncièrement monarchique, on peut même dire le plus iiristocratique du monde.

C’est une erreur dont la source est facile û trouver, et dont les véritables amis de l’Italie doivent faire bonne et prompte justice, toutes et quantes fois il leur est permis.

Voilà pour la question générale; ma prochaine lettre vous parlera du roi Victor-Emmanuel et de l’intérieur du cliAteau.

Victor-Emmanuel II, roi de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem, comme le dit le préambule dos actes puldics, et, mieux que cela encore, roi par élection do la liante Italie, en vertu de l’union librement et légalement votée en 1818, est né le 14 novembre 1820, de Charles- Albert, alors prince de Carignan, et de la princesse Marie-Tbérése, fille du grand-duc de Toscane, Léopold I*'", — Il a donc aujourd’hui trente-huit ans, l’àge où la vigueur physique et la décision de l’esprit ont atteint leur apogée. — Ce prince règne depuis le 23 mars 1849, jour de l’abdication de son jièrc, après la bataille perdue de Novare.

Paris se rappelle encore assurément ce beau souverain ù la figiirt; martiale, à l’imposante tenue, qu’il a admiré il y a trois ans. — De taille moyenne et bien prise, l’air franc et ouvert, l’œil hardi et attractif, la démarche résolue, tout

en lui respire l’assurance <lu soldat, l’iiabitude du commandement. C’est un roi militaire, des pieds à la tête, et bien fait pour le Piémont, cette Prusse de l’Italie, comme l’appelle Gualterio.

De même (pic Frédéric II, avec lo([uel, si Dieu seconde ses efforts, il aura l’autre ressemblance de constituer un grand peuple, Yictor-Emmanuol a été sévèrement élevé et tenu, pendant sa jeunesse, à un dur régime. — Non point que Charles-Albert ressemblât au brutal Guillaume de Prusse ; mais il voulait discipliner son peuple pour en faire une nation solide; il trempait ses soldats par l’obéigsance jiassive, par le culte inexorable du règlement ; et il trouvait bon de donner ses propres fils en exemple : formés ainsi au métier de généraux habiles, de princes capables d’exiger la subordination qu’ils avaient eux-mêmes pratiquée.

Tout le temps qu’il fut duc de Savoie, le roi actuel ne s’occupa pas d’autre chose que d’art militaire. — Concentré dans son idée fixe d’indépendance nationale, Charles- Albert employait son héritier à préparer les moyens d’exécution; aussi ce prince rendit-il, de même que son frère cadet, le duc de Gênes, d’éminents services pendant la campagne de Lombardie, en 1848.

A la tète d’une division de l’armée sarde, le duc de Savoie prit la part la plus brillante à chaque combat de ces cinq mois do guerre. Adoré des troupes qu’il soignait avec une sollicitude toute particulière, il savait leur communiquer un feu, un élan, devant le.squels disparaissait tout obstacle. Chaque pas difficile le voyait accourir pour se jeter ê la tête des régiments et les enlever par sa bra-

vourp. La (•('■lèbro victoire de Goïlo, le 30 mai 1848, la plus importante de celles que les Piémonlais remportèrent, fut due principalement au courage ainsi qu’au coup d’œil militaire de ce prince.

Un témoin oculaire français, qui rejoignait, pendant cette même grande bataille, le quartier général sarde, M. de Talleyrand, a tracé un palpitant récit de sa première rencontre avec le fils aîné de Charles-Albert.

« J'ai vu le roi, il me faut à présent le duc de Savoie.

» Cette fois-ci nous sommes à l’aile droite; le combat y est acharné. Je cherchais le duc de Savoie, ce sont les Autrichiens que je rencontre. Ils jioursuivent vivement un régiment "piémonlais; ils ont bien choisi le point faible de la position, cette aile est un peu en l’air et le terrain lui est défavorable. La victoire parait se décider pour les Impériaux qui se battent à merveille ; mais, en cet instant, je vois passer près de moi, comme un tourbillon, un jeune officier général ; son cheval aral)e est couvert d’écume, le sang ruisselle sous les éperons qui le pressent.

» Le cavalier, l’œil en feu, l’épée à la main, ses épaisses moutaches hérissées, se précipite vers un beau régiment de la garde.

» A quelques pas du front, le jeune général s’arrête et s’écrie ;

» — A moi les gardes, pour sauver l’honneur de la maison de Sdvoiet

» Un cri général répond à cet ai>pel chevaleresque. Le régiment s’ébranle; le combat se rallume plus acharné; les

Autrichiens s’arrêtent et reculent. Mais des renforts leur arrivent ; ils reviennent à la charge et menacent d’écraser le régiment des gardes, dont les officiers déploient la plus belle valeur. Le jeune général paraît et disparaît tour à tour à mes yeux, au milieu de la fumée des feux de file, de pelotons et de tirailleurs; il parcourt incessamment les rangSj encourage les soldats de la voix et du geste, et, bien que frapjié d’une balle à la cuisse, n’en reste pas moins inébranlable au plus fort du combat.

» Enfin le général d’Arvillars fait avancer une baUerie légère et amène la brigade Cuneo au pas de charge. La batterie ouvre son feu, les Autrichiens s’arrêtent étonnés; Cuneo entre en ligne et l’ennemi se met en pleine retraite.

» Un officier blessé passe près de moi. •

» — Monsieur, lui dis-je, quel est ce général qui vient de payer si bravement de sa personne? .

» — C’est le duc de Savoie.

» — Vivat pour la maison de Savoie I Les descendants de Philibert-Emmanuel n’ont point dégénéré, et l’artichaut de ce prince {l’Italie) pourrait bien avoir trouvé celui qui en mangera plusieurs feuilles à la fois.

» Il est presque nuit, la victoire est encore incertaine sur le reste de la ligne; je retourne sur mes pas et j’arrive de nouveau près du roi. Je le vois de face; il lit une lettre qu’un officier, chapeau bas, vient de lui remettre. Sa figure sévère s’éclaircit d’un rayon d’orgueil.

» — Messieurs, dit-il à haute voix, le (kic de Gênes m’annonce la reddition de Peschiera.

» Ces mots volent de rangs en rangs, les soldats font rc-

tentir les airs des cris de Vivi; le Roi ! et s’('lanconl do toute part contre l’ennemi. Celui-ci alors se retire sur toule la ligne et la cavalerie se jette à sa poursuite.

» C’en est fait : la victoire a couronné l’aigle il la croix d’argent, et chacun des princes de la maison de Savoie a eu sa large part de gloire dans celte mémorable journée où l’Italie semble plus que jamais toucher ù son indépendance. »

Mais le destin contraire n’était point encore désarmé. — Cetle fois-là encore, le dévouement et l’héroïsme d’un j)epple devaient rester sans succès. — Après s’élre couvertes de gloire et avoir constamment gardé partout l’offensive depuis l’entrée en campagne, les troupes sardes, surprises à Custoza dans une fausse position, et coupées de leur base d’opérations, se virent contraintes à la retraite. — Si la fatale bataille de Custoza ne devint pas plus désastreuse, ce fut à la résistance désespérée des deux fils du roi qu’on le dut. — Le duc de Savoie se battit comme un lion, et sa division se retira dans le meilleur ordre. — L’armée royale marchait sur Milan, pour essayer d’un dernier combat devant cette ville infortunée.

La lutte, (pii dura toute la journée du 4 août, fut acharnée de part et d’autre. Les Autrichiens \ engeaient avec rage leurs longs échecs; les Piéinontais se défendaient avec une sombre fureur. A leur tête, et iiayanl d’exenqile, les deux princes restèrent douze heures au feu. Un violent orage mêlait ses éclats aux décharges pressées de l’artillerie. Les éléments eux-mêmes semblaient intervenir dans cette terrible rencontre. -r- Un armistice conclu dans la nuit sauva les débris des

r<?tçimcnls sardes, à peine un contre trois, sans vivres, sans munitions, et n’ayant pour unique ressource que l’opiniâtre volonté de mourir.

L’hiver de 1848-18i9 vit le duc de Savoie prodiguer scs soins à la réorganisation de l’armée , reportée , en peu do mois, au chilfre de cent mille hommes disponibles. — La courte mais mémorable campagne de Novare suffirait à elle seule, dans la part qu’il y prît, pour l’illustrer à jamais. — Ce prince se trouvait avec le faible corps du général La Marmora, qui reçut, à Mortara, le premier choc de toute l'armée autrichienne, et qui se fit écraser plutôt que de céder. — Accouru au quartier général, sous les murs de Novare, il fut l’Ame des troujtes dans cette bataille de géants, Waterloo de l’Italie, où dix mille cadavres, couchés le soir à terre, attestaient suffisamment la mortelle haine des deux races en

présence, — La trahison avait vaincu Charles-AlberL en paralysant une partie de ses forces. Dix-huit heures do combat corps à corps, avec un ennemi double en nombre, sauvèrent l’honneur de l’armée sarde. Le lendemain, leGrand Soldat de l’indéjiendance était jiarli pour l’exil ; et le duc de Savoie assumait, avec le titre royal, la lourde tâche de relever le Piémont de cette immense défaite ; de réprimer les factions ; et, enfin, de rendre courage â l’Italie en lui montrant que sa délivrance n’était que remise, mais non point abandonnée. — L’ensemble de cette lettre fera voir comment le noble fils du magnanime Lharles-Albert a su s’acquitter de cette triple mission.

Victor-Emmanuel II est un prince d’infiniment de jugement et de bon sens. Toutes les fois qu’il se prend à examiner lui-même une ipiestion, il en saisit du premier coup d’oeil le

côté juste. La libéralité de sentimcnis et la yéiiyrosité forment le fond de son caractère. Il est d’une loyanlé à tou le épreuve, et incapable de rancune envers tpii que ce soit. Du emps de sa jeunesse, il eut fréquemment se plaindre de deux officiers du palais, qui rendaient compte au roi de ses actions. Devenu le maître, il oublia aussitôt ; et ses désobligeants Argus occupent aujourd’hui leur même emploi au chiUeau.

Il a consenti sans hésitation, en 1818, la transformation du pouvoir absolu en régime constitutionnel. Rien n’était idiis facile au nouveau roi, après Novare, que de revenir sur les concessions de son père, et de tirer prétexte des événements pour SC refaire souverain sans contrôle. Il n’avait encore rien juré. — Mais, loin de là, plus fier de commander à un peuple dignement libre qu’à des esclaves, il confirma le Statut. Toutes les tentatives, toutes les excitations contraires vinrent échouer devant son énergique attitude. — L’exemple est assez rare pour mériter qu’on s’y arrête.

Le roi est l’homme le plus simplement brave (pi’on puisse rencontrer. L’année dernière, une troupe de bandits (depuis détruite, commandée par un nommé del Pero) infestait les alentours du château do Pollenzo, maison de campagne favorite de Victor-Emmanuel IL II refusa constamment toute espèce de détachement pour sa sûreté personnelle; — Entendant une nuit des coups de feu qui provenaient d'un engagement entre ces brigands et des gendarmes à leur poursuite, il saisit une carabine et courut en aide à la maréchaussée, ilont deux soldats furent tués aujirès de lui.

En 1854, le choléra ravageait la ville de Gènesi Les ha-

bilanls l'uyaienl tous. Üii comj)tail jusqu’à cinq cents décès par jour. L(! premier à courir à Gênes, à visiter les hôpitaux, à remonter le moral de la population, lut Victor-Eminanuel. Los Turinais, tremblants j)Our lui, attendaient son retour avec l’anxiété de tils pensant à leur père. On vit là avec quelle passion le chérissent toutes les classes de ses sujets.

Dévoué à la mémoire et aux projets de son père, Victor- Emmanuel II sait que l’Italie compte sur lui seul au monde, et ce n’est pas la haute fortune qu’elle lui garde, mais bien le véritable amour de la patrie qui le soulicnl dans la lourde mission généreusement accei>lée. — Plein de sympathie pour l’émigration, (jui le lui rend bien, c’est riiomme le plus italien de son royaume. — 11 sait apprécier l’attitude du parti rétrograde, et laisse parfois transpirer ses sentiments, comme dans la piipiante occasion que voici.

Quand rinq)ératrico de Russie vint à Turin, le roi, n’ayant plus sa mère ni sa femme, chargea la comtesse de Robilant, dame très-distinguée, de faire les honneurs de son hospitalité à l’auguste visiteuse. — La marquise d’Arvillars, première dame du palais, mais ([ui est regardée comme l’ànie du parti noir-autrichien, entra dans un violent courroux de ce choix, cl elle en écrivit au roi, qui lui réjiondit sur-le-champ « qu’il ne manquerait pas assurément de se souvenir d’elle, si jamais une impératrice d’Autriche passait par Turin. »

Ami sûr, bon père, souverain charitable, il n’y a peutêtre pas au monde un prince aussi apprécié de son peuple ([UC celui-là. — Les uns, ceux de lu droite, aiment en lui

l'iiérilier de la maison de Savoie, le dcscciulaiU de lanl do glorieux princes ; les autres, les hommes* de rindépendance, joignent à ce respect traditionnel radmiralion et la reconnaissance pour le soldat intrépide de l’idée italienne. — Tous portent dans leur cœur ce brave roi c[ui est la force et l'orgueil de l’Italie. — Chose rare dans ce siècle, scs six millions de sujets sont autant d’amis dévoués, sur le corps dest[uels il faudrait passer pour l’atteindre.

On ne peut vraiment trop admirer la naïveté de ces bonnes gens qui rêvent de conspiration répul licainc dans les Etats sardes, et qui dirigent des attentats contre le pouvoir royal de Victor-Emmanuel, de la même façon (inc contre l’Autriche on contre Naples.

Depuis les cruelles pertes qui l’ont fra])pé dans ses plus chères affections, le roi vit très-retiré. 11 passe toute la belle saison dans scs maisons de plaisance, à Pollcnzo et à Racconigi, et il habite actuellement Sonnnariva-Pemo, terre (pi’il a achetée depuis peu dé la famille Saint-Thomas. — L’hiver, il revient au palais royal de Turin et donne quelques belles fêtes, plutôt pour contribuer à l’animation de la cajiitalc que pour sou propre plaisir. Sa liste civile de quatre millions passe en grande partie en pensions et bienfaits, car le roi est très-généreux et donne beaucoup. Son seul luxe consiste dans ses chevaux, pour lesquels il a établi un haras modèle. Quant à la représentation officielle, à l’état de maiscTn dont Charles-Albert aimait ;\ vivre entouré, non liour lui-même, mais pour le plus grand éclat de la majesté royale, son fils en a supprimé considérablement ;

l\‘li((ucüc lui j)èso comme un esclavage, et il mènerait bien plus volonliers l'exislence d’un simple officier que celle consacrée par l’usage des cours.

Aussi, chez ce peuple grave, sensé, plutôt suisse ou tlamaud qu’italien par le caractère, — la simplicité des goûts, la franchise! toute militaire du roi, l’absence de barrières entre lui et ses sujets, dont le dernier peut l’aborder et lui parler sans crainte, font-elles une profonde impression. Dans la bourgeoisie et dans , le peuple surtout, celte inq)ressioii se traduit [)ar un respect, par un amour point bruyant, mais extraordinaire. Il n’est point de chose qu’un tel roi, avec une telle nation, ne puisse entreprendre, sûrs à ce ])oiul l’uu de l’autre.

De son union avec cette belle et charmante reine Mario- Adélaïde, sitôt enlevée û l’affection et û l’admiration de ses sujets, Victor-Emmanuel II possède une nombreuse famille, trois princes et deux princesses. — L’aîné des fils, Humbert, prince de Piémont, a quatorze ans révolus. C’est déjà un gentil officier dont raffole la garde nationale de Turin, parmi laquelle il figure comme colonel de la première légion. — Viennent ensuite le duc d’Aoste et le duc de Montferrat. Los trois frères se suivent û un an de dislance; — Mais le premier enfant du roi est la princesse Clotilde, née le 2 mars 18i3, dont la jeune sœur, la princesse Marie-Pia, n’a encore tpie dix ans.

Le duc de Gènes, second fils de Charles- Albert, a taiss<deux enfants, le duc de Gênes actuel, Thomas-Victor de Savoie, (d la princesse Marguerite, tous deux en bas ûgc;

D’unft brandie collatérale existe encore le prince Eugène de Savoie-Carignan, régent du royaume en 1848.

Comme on le voit, la race de Sardaigne n’est pas une de celles dont on peut craindre l’extinction ; et l’Italie possètle là autant de soldats ou de défenseurs futurs.

La maison militaire du roi, assez restreinte quant au i>ersonnel, est composée desplus brillants officiers. — Cin(j généraux remplissent les fonctions d’aides de camp. Ce sont les généraux Morozzo délia Rocca, Luserna d’Angrogna, Carderina, Actis et Cialdini. — Ce derniereslen outre inspecteur du corps des bersaglicri, et sa présence dans l’entourage de Victor-Emmanuel II n’a pas une mince signification.

M. Henri Cialdini, émigré modénais, s’expatria (oui jeune encore, à ’ la suite des persécutions de 1832, et, porté )tar vocation au métier des armes, il fit successivement, avec un grand éclat, les campagnes de Portugal et d’Espagne. Colonel en 1848, à la nouvelle de l’insurrection italienne, il ([uitta tout pour accourir au secours dé ses compatriotes. Le colonel Cialdini fut grièvement blessé à Vicence, auprès de Maxime d’Azeglio. A peine rétabli, le roi Charles-Albert lui conféra le commandement du 23'“ de ligne, nouvellement formé de soldats de Modène et de Parme. M. Cialdini était là en famille. A la tète de ee régiment, il fit des prodiges de valeur à Novare, et ne dut qu’à une sorte de miracle do sortir sain et sauf de la terrible mêlée de ce jour.

Envoyé en Crimée avec le grade de major général, ainsi que sou compatriote le général Fanti, M. Cialdini s’attira à

un ici ])Oint le respect et l’admiration de l’arrnde, qu’à son retour le roi ne crut devoir mieux le récompenser (ju’en l’appelant auprès de lui. Tout le monde applaudit à ce choix, dont la portée, au point de vue italien, après ce que l’on vient de lire, se comprendra aisément.

Parmi les officiers d’ordonnance, on remarque également des gens de haute distinction : le comte de Forax , le chevalier Balbo, le chevalier Avet, le major Nasi, le comte Charles de Rohilant, amputé du hras droit à Novare, et dont je reparlerai à propos de cette bataille.

Si, maintonant, monsieur, nous passons au personnel des conseillers du roi, un homme se pri^sentc tout d’abord, dans Icfiucl la politique aclnelle intt^rieure et extérieure du Piémont en est arrivée ;i s’incarner si bien, que tracer sa biograj)bic, c’est faire l’bistoire de res|irit public dans ce pays. Cet homme est le comte de Cavour, président du conseil, ministre des affaires étrangères, ministre par intérim de l’intérieur, et, titre plus grand que tous ceux-là, avocat reconnu de l’Italie, auiirès de l’Europe officielle.

Le comte Camille de Cavour, accepté depuis longtemps par tous comme un des hommes supérieurs de cette époque, appartient à l’une des plus anciennes et des plus considérables familles de l’État, illustrée dans tous les genres au service de scs princes. — Une forte éducation, des aptitudes naturelles le jetèrent do bonne heure

dans la voio dos sciences (!‘conomiques. Toutes les caixières lui (Haient ouvertes par sa uaissance, il préféra se vouer provisoirement à l’élude et à l’observation, et, après j)eu d’années passées au service comme ofticier du génie, il donna sa démission. Le comte "séjourna tour tour en France et en Angleterre, se pénétrant de l’esprit de ces deux sociétés si diverses, examinant le jeu de leurs institutions politiques; et songeant il son pays, jusqu’alors si en arriére pour tant de choses. 11 appliquait à l’ilalie ses connaissances aussitôt acquises, et l’on se rappelle encore à Paris les remarquables articles du patricien piémontais, notamment sur la grande question des chemins de fer italiens, dans la Revue Nouvelle. — Revenu en Piémont, où il vivait avec les Balbo , les Alfieri, les d’Azeglio, jHéiade d’hommes éminents qui commencèrent le mouvement du réveil national, M. de Cavour fonda en 18i9 le journal II Risorgimento {la Résurrection), on les principes du beau livre de Balbo ; Les Espérances de V Italie, étaient développés et vulgarisés avec une puissance et une logique toutes nouvelles. — Indépendance italienne; réfonnes intérieures, ligue des princes italiens contre l’étranger et fédération des flivers États, telle était la thèse soutenue par cette feuille, ipii influa |)uissammcut sur l’entrée en campagne du Piémont contre rAutriche, en mars 1848.

En conformité do ces idées, les rédacteurs du Risorgimento, prévoyant le moment où ritalie allait avoir besoin de l’union de toutes ses forces, adressèrent au roi de Naples une supplique célèbre, où ils lui montraient l’exemple do Pic IX et de Charles-Albert comme le jdus sùr moyen de

Rtabiüt<* dynastique et do popularild. — Los nion('“Os de l’Aiitridio prévalurent contre co noble a|)pel. Bientôt la nouvelle de la révolution milanaise parvint à Turin; M. do Gavour fut des premiers à pousser l’année sarde en Lombardie. Et quand la défaite de Custoza fut connue, il alla s’inscrire comme volontaire sur la liste des nouvelles lovées que l’annistice du mois d’aoùt empêcha seul do partir.

La révolution, provoquée par les longues iniquités de l’Autriche, avait éclaté simntanément dans l’Italie entière, la Sardaigne exceptée. Ce n’était pas la libération comme l’entendaient les hommes d’État du Rim-gimento ; et les funestes conséquences de ces prises d’armes sublimes, mais point du tout réglées, et sans cohésion entre elles, ne tardèrent pas à se faire sentir. Des nuées d’émigrés qui, fuyant la tyrannie allemande, avaient vécu à l’étranger parmi les sectaires des opinions les plus avancées, et qui s’étaient ainsi pénétrés d’un radicalisme absolu , capable de tout produire, hormis le bien, en Italie ; des troupes d’hommes politiques de la troupe de Màzzini, vinrent s’abattre sur les provinces délivrées. On ne sait que trop ce qu’ils réussirent à faire à Milan, en Toscane et à Rome, plus dangereux que vingt défaites en bataille rangée. M. do Gavour leur livra une rude guerre et on fut récompensé j>ar une haine profonde, qui réussit, jusf[ii’en Piémont même, à le faire passer pour antinational et à lui enlever une partie de cette popularité acquise par sa conduite et ses écrits. Aux élections de la Chambre des députés, en janvier 1849, ses partisans l’abandonnèrent, et ce ne fut qu’après les désastres do Novaro, quand la sagesse de scs prédictions et de ses

opinions eut manifestement éclaté, qu’il reprit possession de son siège pour ne plus le quitter.

On SC comptait alors. Les intelligences pratiques et réglées étaient rares. Il s’agissait d’établir solidement la liberté au dedans, de panser les plaies de deux guerres malheureuses, et de réorganiser le Piémont pour la lutte suprême où les destins de l’Italie se joueront tôt ou tard. Les réformes décrétées par le statut étaient encore à faire, le régime constitutionnel à installer en réalité. Tout le monde avait été uni juscpie-là contre l’ennemi national ; les nécessités de la guerre avaient dominé la situation ; mais î\ présent, les partis intérieurs se formaient ; -les privilèges allaient se défendre, et l’on pouvait prévoir un conflit d’intérêts et de passions, où la grande question italienne se trouverait singulièrement compromise, sinon même oubliée.

M. de Cavour prit une j)art considérable aux premiers travaux sérieux du parlement. A la grande surprise des libéraux avancés, non moins qu’au violent dépit de ses amis de la droite, il mit son éloquence au service des justes réformes, des idées sagement progressives, notamment dans la question des privilèges ecclésiastiques. Il acquit bientôt une prépondérance telle au sein de la chambre, que le gouvernement dut se l’associer et se couvrir de son renom nouveau. Ce fut dans le posté secondaire de ministre de l’agriculture et du commerce que AI. de Cavour fit son entrée dans les conseils du roi, au mois d’aoùt i8.50.

Depuis cette époque, sauf une courte interruption, en 18;‘)2, l’ancien rédacteur du Risorgimento n’a pas cessé de faire partie du cabinet sarde; et lorsriu’cn novembre 1852,

M. d’Azeglio quilla la posUion de pn'sidem du conseil, le comte de Cavoiir lui succéda. Il était le seul lioinmc politique qui convînLii la fois au roi et à la situation; son autorité et sa prépondérance n’ont été depuis lors qu’en s’affermissant. ,

M. de Cavour avait soustrait le Piémont à l’action révolutionnaire, en lui inspirant le goût d’une liberté réglée. Il savait contenir au dedans les partis cl faire une juste part aux principes qui se disputaient la jilace ; mais il comprenait bien qu’abandonné à ses propres forces le royaume sarde ne pourrait balancer son imiilacable ennemi d’.\utriche, et il cherchait à lui assurer des alliés dont l’iutervcnlion rendit un jour la partie plus égale. La guerre (l’Orient lui fournil l’occasion désirée. Un contingent sarde, associé aux périls et à la gloire de nos soldats, scella entre la France et le Piémont un pacte d’union indissoluble, basé sur la fraternité de race et l’identité d’intérêts; et grâce à l’habile ministre de Victor-Emmanuel, l’Europe lut un jour au Moniteur universel ces paroles qui ne sont point de vaines phrases, mais un solennel engagement : « L’année sarde a pris sa part des j)érils; elle partagera l’honneur cl la gloire du succès. Associés dans la guerre, les gouvernements anglais, fran,çais et piémonlais, le seront encore dans les négociations, lorsque la paix sera comiuise j)ar leurs annes. Dangers, honneurs, avantages, tout sera j)artagé. »

M. (le Cavour peut rencontrer encore au dedans, bien que l’opinion publique soit unanimement avec lui, quehiues con tradicteurs, parmi les an<;icns privilégiés, ou ])armi les im-

patients d’action nationale; il so tient à égale distance des partis extrêmes; il les contient, il les sépare et les modère, et c’est là sa gloire. Mais dans les provinces italiennes qui attendent de lui leur délivrance et ([ui comprennent sa conduite, il est le Messie promis pour la rédemption. — Un seul fait, dont le retentissement, ici comme dans le Lombard-Vénitien, ne peut se décrire, en dira plus que tous les discours possibles. Je traduis textuellement des journaux du 28 juin :

« M. Cernazzoni, nous écrit-on d’Udine (province vénitienne), en date du 24 courant, est mort avant-hier, à l'àge de quarante-sept ans. Il était célibataire, de monirstrès-simple.s, charitable sansostentation, et n'avait d’autres parents que ses frères, tous riches. — Sa fortune se compose do 600,000 fr. environ, en biens fonds et en capitaux ; il a laissé le testament dont voici une copie, qui a été communiqtiée de suite par la préfecture locale à notre préfecture. Celle-ci a demandé des instructions à la lieutenance impériale de Venise, laquelle a répondu s’ètre informée à Vienne de ce qu’il fallait faire. — Le testament est ainsi confu :

a Travesio, 10 juin 18;i8.

» Sur le point de mourir, je laisse à M. le comte de Ca- » vour, ministre de Sa Majesté, c/ du pouple de Sardaigne, » à Turin, tout ce que je possède, pour eu dispos(>r (comme » ministre de l’intérieur} en faveur de rinslruction publique » j)iémontaise, delà façon cpie lui et ses collègues jugeront » opportune ))Our le bien de ce no>/au de la malheureuse » Italie (d? r/u/d mirhn d>'Ua misorn Ilnlin';\c laissant libre

»,,cle l'euiplwcr, <lc suite tout cnscnible, ou bien de le coii- » venir en an capital, dont les revenus serviront à llulile » instruction. Dans l’espérance (jue ceci sera fuit, je le sa- » lue, le remercie, et suis son dévoué serviteur,

» D.tNIEL CERNAZZONI, d’Udine,

» tumii demeurant aujourd'hui au smdit Travesio. »

L’Autriche contis((ucra-l-elle les six cent mille francs sous un prétexte ou sous un autre? Je ne sais; mais l’effet de cette démonstration i)iémontaise et Caiminennc n’en aura pas moins été produit, et il est considérable.

• Faut-il ajouter au portrait du comte de Cavour, que riiommc d’Etat culminant du Piémont a la passion du pouvoir, non pour le pouvoir lui-nième, mais pour le bien qu’il sait procurer son i»ays; que, eliargé, en- outre des deux principaux ministères, du contrôle de tous les autres, orateur du cabinet dans les chambres, il travaille en moyenne quatorze heures par jour, ce qui semblerait peu enviable à bien des «ens? — Ceci n’est contesté par personne ; et scs ennemis politiques eux-mêmes rendent justice au beau caractère, au désintéressement, à la noblesse de la vie privée dü chef des conseils de Victor-Emmanuel II

I Les divers collaborateurs de M. de Envoiir aux affaires iHraii- (tères ne sont pas moins reman|iiables par leur distinction et leur mérite. — Je suis heureux de pouvoir citer ici, entre autres, pour son exquise alTabilité, sa profonde comiaissaiicc des intérêts italiens. M. le chevalier Constantin Nigra, chef du cabinet, et beau-lils d'un des plus savants hdmmes du Piémont, le chevalier Vegessi-Ruscatli.

A])rès M. de Cavour, et |)ar ordre d’imporlance personnelle', vient le général Alphonse de La Marmora, ministre do la guerre et de la marine, bien connu en France pour la glorieuse part qu’il a prise <à l’expédition de Crimée, comme commandant en chef des troupes sardes. Ainsi que le pré-sident du conseil, M. de La Marmora ap[.artient à l’une des grande familles du Piémont. Militaire dej)uis l’enfance, comme ses trois frères, dont l’iin, le si regrettable général Alexandre, mort en Crimée, fut l’organisateur de l’excellente arme des chasseurs j)ied, dits JBersaglieri, 51. de La Marmora se distingua extrêmement dans la campagne de Lombardie, en 1848. Fait général, et appelé au ministère de la guerre ])ar Charles-Albert, lors des difficiles circonstances de la fin de 1848, il dévclojtpa dès lors ces aptitudes d’administrateur pour lesquelles il n’a point de rivalici. Depuis 1848’ le général a ])resque constamment été ministre de la guerre, et le Piémont lui doit le superbe état actuel de son armée. Il continue la tradition de sévère justice, de dis<-iplinc rigoureuse, mais, en même temps, d’extrème sollicitude, du roi Charles-Albert. Le parti autrichien, qui lui })Orlc la même haine cpie jadis au célèbre ministre Vilhamarina, a cherché à exploiter contre lui les turbulences de quelques jeunes tètes mises à la raison, ou les déclamations de certains organes de la presse. Mais le ministre de la guerre est toujours sorti de ces attaques et de ces polémiques, plus fort, plus solidement établi qu’auparavant. Dévoué à la maison régnante, que les siens ont de tout temps approchée et servie dans les charges de cour, ami du roi, et, à son exemple. Italien de cu-ur et d’àmc, le général de La

Marmora est coniplclcnicnt associé à la |)olitiqiic île M. de Cavour. La franchise ilc son caractère et de ses opinions l'a rendu depuis louglenijis svinpathique à tous. On le respecte et on l’aime dans les di\ers camps nationaux. — A peine âgé de cinquante ans, le général espère hien fournir encore une longue carrière militaire et organiser un jour les années du royaume de la haute Italie. — Ce jour-là, certes, il sera plus heureux de sa mission que d’une souveraineté ailleurs.

Le troisième ministre en rang est M. Lanza, qui remplit les deux départements des finances et de l’instruction pu- Mique. C’est un grand propriétaire delà province de Casai, d’une cinquantaine d’années environ, et qui a jadis pris le diplôme de docteur en médecine sans avoir jamais exercé. Libéral de la veille, très au courant des questions économiques et de l’état financier du pays, bon orateur, M. Lanza a été vice-i)résidcnt de la chambre des députés. C’est dans ce poste qu’est venu le prendre la confiance de M. de Cavour, qu’il seconde avec zèle et dévouement..

M. de Foresta, ministre de Injustice, sénateur du royaume, est un avocat distingué du barreau de Nice. Député depuis 1850, il a déjà fait partie du cabinet d’Azeglio, dans les mêmes fonctions qu’il remplit aujourd’hui.

Un ancien intendant des chemins de fer de l’Etat, sénateur du royaume, le commandeur Bona, administre les travaux pi4)lics depuis la retiaile de M. Taleocapa. On le dit homme pratique, très-fort dans sa spécialité, avantage que l’on a ici le, bon sens de beaucoup regarder, et dont les af-

fiiin's à lui coiitiéfs no se iroiivcnt assurément iioiiil mal.

Kntin, l’émigré vénitien, ingénieur Paleocapa, qu’une cécité ])res(iue complète a forcé, l’aiyiéc dernière, do délaisser la ])artie active des travaux piddics dont il était cliargé, continue faire partie du gouvernement comme ministre sans portefeuille. On a tenu à se conserver le concours de sa grande expérience, d<; son esprit et de sa profonde connaissance des hommes et des choses en Italie, (l’est en outre un hommage rendu aux provinces captives, dont il est le représentant naturel au sein du ministère sarde ^

11 est diflicile de rencontrer un cabinet mieux formé, ])his homogène, et rendant plus nettement la pensée de son chef. Il faut, en ceci, tenir compte du régime constitutionnel qui existe en Piémont, régime déjii si loin de nous, que beaucoup ont oublié ses rudes exigences, ses comj)Ositions avec tous les partis, ses assemblages d’hommes trop souvent antipathiques ou rivaux. — Ce qui frappe surtout ici, c'est le dévouement sincère au pays, la cause italienne. — Le rôle de ces hommes d'Etat, si l’on en excepte le président du conseil, n’a rien de brillant au dehors. Au dedans, le travail, un travail de détails souvent fastidieux, les absorbe, et ce n’est point la grosseur de leur traitement (pii

' Depuis le temps où cette lettre a été écrite, le ministère s’est complété’ par radjoiiction de M. Cadorna, nommé ministre de rinstruction puljliqne, dont M. Lanza était seulement intérimaire. — M. Cadorna présidait la chamlire des députés, pendant la dernière session, et on trouvera, à propos du parlement, les détails qui le concernent.

peut compenser cos fatigues. — Il n’est pas un de ces ministres qui ne gagn:U deux ou trois fois , avec moins de peine, les quinze- mille francs que reçoit aunuellenient chacun d’eux. Il faut donc chercher ailleurs que dans l’intérôt personnel le sentiment qui les anime.

Marco Foscarini, envoyé de Venise auprès du roi Charles- Emmanuel III, un des ])lus grands souverains (pi’ait possédés le Piémont, a laiss(’' une relation h son gouvernement, on date de 1742, où se trouvent do très-curieux détails sur la cour de Turin et l’administration sarde, i\ cette époque. — On y voit que le marquis d’Ormea, premier ministre, chargé des affaires étrangères, giand chancelier et grand collier de l’Annonciade, recevait par an l,liiO livres, quelque chose comme 3,000 francs do notre monnaie actuelle. Le roi s’était fixé, pour sa cassette particulière, une somme de 36,000 livres, et 8,000 au duc de Savoie. — C’est par celte sévère économie des deniers de l'Etat, qui n’excluait cependant pas la magnificence tlans les grandes occasions, par son intègre gouvernement, que la maison de Savoie put relever ses peuples d’extrémités souvent prescpie mortelles, et se mettre en mesure d’accomplir tant de choses étonnantes pour un petit Etat.

Le trait distinctif de ce pays, c’est rhonnèteté et le désintéressement. Je ne crains pas de rencontrer un seul contradicteur à ce sujet. Cela tient à la dignité individuelle trèsdéveloppée, et aussi, sans doute, à l’exemple des souverains qui ont toujours été des modèles en fait de probité. Charles- Albert, roi absolu, faisait bâtir à sa villa do Racconigi. 11 se Irouva gêné; plulôt que de recourir au trésor public, où

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de considérables excédants s’entassaient chaque année, il préféra emprunter à gros intérêts sur son domaine privé. De tout temps, même à l'époque des abus en d’autres gen res de la Restauration , les administrateurs ])iémontais se sont distingués par une intégrité scrupuleuse. — C’est ainsi que M. Ratazzi, quittant dernièrement le ministère de l’intérieur, qu’il venait d’occuper fort longtemps, laissa dans les tiroirs de son bureau plus de 400,000 francs, économisés sur les fonds secrets, et dont personne ne lui eût, à coup sûr, demandé compte. — Connaissez-vous beaucoup de j*ays où ce fait aurait lieu? — J’en doute.

La diplomatie n’est guère plus rétribuée que la haute administration. Les représentants de la Sardiiigne à l’étranger doivent certainement y mettre pour beaucoup du leur. Heureusement, la noblesse piémontaise est riche et bien intentionnée, et l’Etat peut ainsi maintenir un personnel diplomatique composé des plus beaux noms, malgré l’insuffisante rémunération que reçoivent la plupart de scs agents*.

Et cependant, malgré tous ces sacrifices personnels, malgré une économie rigoureuse, un ordre arlmirable dans l'agencement des dépenses, le budget que la chambre des députés vient de voter pour 1859 s’élève encore à 150 millions passif, et on emjirunte 40 millions ])Our faire face au déficit des recettes.

* Il suffit-, pour le lecteur frauçais, de rappeler à cet égard le personnel de la légation de Paris, oîi MM. le baron de Roussy cl le comte de Pnliga figurent si bien h rùté de leur digne chef, le marquis de Villamarina.

Mais ceci vient des nécessités de la position que le Piémont lient à l’heure qu’il est on Italie ; c’est une conséquence de cette politique nationale et prévoyante, si fermement maintenue par M. de Cavour; c’est le })rix auquel il faut acheter l’avenir : toutes choses qui feront l’objet d’une nouvelle cl prochaine lettre.

C’ost lie Gt'nes, monsieur, et sur celte seconde capitale elle-môine du royaume sarde, que je vous écris aujoiird’lnri. — J’intervertis un peu de cette façon la marche que je m’étais fixée ])Our mes lettres; mais, en voyage, la circonstance est la véritable règle, et je profite, sans plus tarder, de celle qui m’a conduit ici, puisque, aussi bien, le sujet actuel devait nécessairement, ilans un rang ou dans l’autre, arriver sous ma plume.

Gènes est une bien belle ville, monsieur, avec ses palais à rendre jaloux tous les rois du monde, avec ses délicieuses villas baignées |>ar les flots tièdes de son golfe bleu, et dont les jardins sont formés de lauriers-roses et d’orangers gros comme nos chênes; Gènes possède à l’Aciiuasola une promenade sans rivale, où l’on peut voir une race de femmes ù faire pâlir fies déesses : la vie y est douce et facile:

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en loulc saison, on y trouve à volonté du soleil ou de l’ombre. Mais pourquoi les Génois ont-ils un si singulier caractère?

Certes, j’aime l’Ilalie tout entière, sans distinction de l)rovinces ou do partis; je ne blesserai jamais sciemment un seul de ces hommes que je regarde comme des frères. Mais enfin, Louis XII, notre Louis XII de France disait, à propos de Gènes, qui lui offrait sa seigneurie ; « Les Génois veulent se donner à moi, et moi je les donne un diable ! » Et ])eulêtre ce bon prince, s’il revenait au monde, en dirait-il autant aujourd’hui, tout bien pesé et examiné.

C’est en effet une chose curieuse qu’une ville dont l’esprit ne s’est en rien modifié depuis six siècles, jias plus que l’aspect physique ; qui seule est restée, à notre éiioquc, par ce grand mouvement d’indépendance nationale, d’unité italienne, municipale, féodale, séparatiste; qui rêve encore, dans ce coin de montagnes où il lui plaît do s’isoler, à sa vieille république, à son antique drapeau.

Et cependant, quand on connaît Gênes, ce sentiment se comprend presque; ces tendances s’expliquent; ce culte du passé ne blesse plus.

Rendez pour un instant aux Génois l’habit du dernier siècle, effacez la croix de Savoie de ses édifices, et vous aurez exactement la Gênes des doges, comme au jour où le fier Impérial! la quitta pour se rendre à Versailles, ù l’audience de Louis XIV. Ses nobles, ses marchands, son peuple, tout sera lù ; il n’y manquera pas une famille, pas un nom. Les nobles, dans leurs [lalais héréditaires, fièrement blasonnés au fronton, avec les coffres pleins d’or, les écrins

regorgeant de bijoux, les précieuses galeries, tels que les ont laissés les ancêtres; — les marchands, dans leurs sombres comptoirs, d’où ils copimissionnent encore les flottes de l’Orient; — le peuple, sur ce port, dont il vit depuis l’origine de la ville, qui est sa patrie, son univers, et où la tradition perpétue le souvenir et le regret de la grandeur et de la puissance anciennes.

Gênes n’a été en rien entamée i)ar les divers cbangemenls politiques, depuis le dernier doge. Tombée en même temps que Venise, on est stupéfait de la retrouver intacte, tandis que de la république de Saint-Marc à peine reste-t-il vestige. — Les ])alais de Venise croulent dans l’eau ; les mieux conservés servent d’auberges pour les Anglais et les Allemands; l’aristocratie du Livre d’or est morte ou avilie; un Corner^ de ceux dont la fille régna à Chypre, un Dandolo, sont exempts de police autrichienne ;’ — il faut manger! — De vieux nobles qui ont siégé au grand conseil reçoivent l’aumône impériale, une livre }>ar jour. La désolation est sur cette vieille reine de l’Adriatique ; — taudis que sa livale d’autrefois, fière, nette et complète en tout, se regarde, s’admire, se complaît en elle-même, et se demande pourquoi son antique vie ])ropre, sa souveraineté séculaire ont cessé.

C’est que, à part la domination allemande que Gênes n’a heureusement connue qu’en passant, l’existence intérieure des deux républiques ne fut pas la même. Simultanément enrichis par le commerce du monde connu, pendant que les fastueux patriciens de Venise puisaient ù même sans calculer, on gentilhommos et en grands artistes qu’ils étaient tous;

pondant co temps, les seigneurs et les bourgeois de GOnes entassaient prudemment, se donnaient, par de rigoureuses lois somptuaires, d’honnêtes prétextes d’économie, et savaient au besoin, — que les Français, que les Anglais vinssent chez eux, — si bien cacher leur argent, ou si bien montrer les dents à ceux qui pouvaient vouloir en tâter, que leur cajiital, au moins, restait toujours le même. — Et voyez ce qu’a fait une vertu domestique élevée au rang de génie national! — Venise, la Venise de Saint-Marc, n’est plus ({u’un souvenir lointain ; et, sauf son doge et sa bannière do Saint-Georges, Gênes n’est pas changée d’un homme ni d’une pierre.

Dans les palais de marbre qui forment les rues Balbi, Nova, Novissima, dans ces villas splendides qui s’étagent des collines âla mer, vivent les Doria-Pamphili, descendants du grand André Dorid, les Spinola, les Grimaldi, les Brignole, les Durazzo, les Balbi, les Pallavicini, les Serra, les Imperiali, les Negroni, les Pareto, les Ricci, les di Negro, tout le collège des grands nobles (jui gouvernaient la républupie. Ces gens-lâ, vus marchant dans les rues ou accoudés â leurs balcons, ressemblent à de graves portraits do famille rhabillés à la moderne et sortis de leurs cadres. Ils ont des têtes, des regards, des attitudes de l’an liOO; un noble génois est aussi facile à reconnaître qu’un Pharaon (|ui s’amuserait à ressusciter do sa caisse vernie du Musée et à se promener en paletot parmi les Parisiens de 18o8.

Cette aristocratie boude la cour de Turin, et vit entre elle au fond de ses demeures quasi-souveraines. — Quelle magniticpie chose ce devait être â voir que ces immenses

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palais pleins de bruit et de mouvement, de serviteurs, d’écuyers allant et venant; avec de belles dames aux fenêtres et des gentilbomines empanachés s’empressant autour du grave patricien à large fraise, maître du logis! Tout un monde vivait dans chacune de ces résidences ; bon noridjre ont, à l’intérieur, église et théâtre. Avec la promenade dans scs jardins en terrasses, le seigneur pouvait ainsi trouver tout chez lui. Aujourd’hui, ces mémos édifices, (pioiipic tenus avec un soin extrême, sont silencieux et formés. La noblesse porte le deuil éternel de sa souveraineté défunte.

Si le pouvoir n’est plus, les fortunes sont rcjlécs. L’Amsterdam du Midi renferme d’énormes richesses. Tel patricien possède à lui seul deux et trois millions de revenus, coinKC le marquis Pallavicini, qui ignore le nombre de scs châteaux et de ses terres; tel autre, comme le marquis Cattanco, a trente millions (jui dorment dans ses coffres. Un de ces fils de doges a dépensé six millions pour une villa près do Gênes, et elle n’est pas encore complète. C’est une brèche insensible dans ses capitaux. — Ces gens ont de tout temps été si riches qu’un Durazzo, l’aïeul de celui d’aujourd’hui, envoyé de la République à la cour de Vienne, offusqua de son luxe François le, l’époux de Marie-Thérèse. L’empereur écrivit au sénat que Durazzo dépensait plus que lui, le souverain, ne pouvait le faircj et que c’était inconvenant. — Ceci constituait du reste l’exception; car peu d’individus de ce même ordre étaient et sont actuellement, |>ar inclination, capables de manger leurs revenusi

Il est vrai que, jaloux les uns des autres à rintérieur, les nobles avaient établi une foule de ]>rohibitions somp-

tuairesqui les réduisaient souvent, dans Gènes, à ne savoir où jeter leur argent, quand meme ils eussent été tentés de faire des folies. — Un patricien demandait alors au sénat la permission de bâtir à ses frais une église, un monument d’utilité publique, et s’efiForçait de paraître plus magnifique que ne l’avait été une famille rivale. Huit, dix millions y passaient fort bien. C’est ce qui explique la beauté et le caractère de grandeur des édifices de Gènes.

La noblesse génoise, qui s’était tenue à l’écart pendant l’empire, n’a pas beaucoup changé d’attitude avec la maison de Savoie. Elle a opposé à l’action de Turin la force d’inertie, se contentant de thésauriser et de rêver à scs splendeurs passées. — La liourgeoisie, quoique livrée tout entière au commerce, se modèle en général sur les patriciens ; quant au peuple, .il est un des plus turbulents, un des jilus difficiles à gouverner qui se puissent voir. — Gènes est une des dernières villes où l’esprit municipal, jadis mobile de si grandes choses en Italie, déraisonnable aujourd’hui et sans portée, se soit le plus obstinément continué. Mais c’en est à peu près fini maintenant, et les suprêmes velléités de cette aspiration malencontreuse se sont vues étouffées sous les événements de 1849.

Une courte digression historique à ce sujet ne pourra sans doute qu’intéresser le lecteur, en lui donnant en même temps la clef d’un autre fait demeuré assez confus justju’ici pour les esprits français ; — le désastre de Charles-Albert

à Novarc.

Le 14 mars 1849, deux jours après la dénonciation de la

IrtH’C conclue en août 1848 avec le maréclial Radctzki, le roi Charles-Albert quittait Turin pour se mettre la tête de ses trou])CS, que commandait en chef le général polonais Chrzanowski. L’armée sarde d’action comptait quatre-vingt mille hommes, bons soldats pour la plupart; elle marchait sur la Lombardie pour la soulever et bloquer dans Milan l’armée autrichienne, coupée de ses forteresses par l’insurrection. Le plan était bon; avec un général tant soit peu habile, il eût réussi. L’exécution fut déplorable dès le début.

Au lieu de s’avancer dans une masse formidable, qui n’eût ainsi craint aucune rencontre, on divisa l’armée en trois corps : le centre, où se trouvait le quartier général, le roi et Chrzanowski, et (jui, par la grande route de Novare, marchait sur Milan; l’aile droite, commandée par le le général de La Marmora, et agissant du côté de Parme et de Plaisance; l’aile gauche, comptant vingt mille hommes de troupes lombardes, avec l’ancien conspirateur Ramorino pour général, et devant entrer en Lombardie par Pavie. Ces trois corps, provoquant la prise d’armes sur leur passage, convergeaient ensuite vers Milan, sous les murs duquel était fixé leur point de réunion. — Les mouvements commencèrent aussitôt dans ce sens, et l’armée touchait des trois côtés indiqués les frontières, quand la soudaine apparition de Radctzki sur le territoire piémontais vint changer la face des choses.

En apprenant le dessein de son adversaire, le général autrichien n’était point resté à attendre l’armée sarde dans Milan pour s’y laisser emprisonner par de nouvelles barricades, comme l’avait naïvement cru Chrzanowski. Il avait rappelé à

lui tousses corps, di^ganii les villes lombardes, et, à la tf'tc de 90,000 soldats, force irrésistible, agissant comme un seul homme dans sa main, il était sorti de la ville pour tüclier de surprendre le principal corps sarde, où il savait qu’étaient le roi et le général en chef. Ouelques lieues i\ peine séparent Milan du Tessin, rivière frontière des deux Etats. Radetzki passa ce cours d’eau le 20 mars, à In Cnva, forte position, devant laquelle se trouvait alors Ramorino, qui, loin de s’y défendre, s’empressa de se rej)lier et de livrer le jiassage libre à l’ennemi. Le quartier général sarde, de son côté, avait déjà franchi le pont de Buffalora, quand Chrzanowski, averti de l’approche des Autrichiens dans un ordre aussi menaçant, ramena vivement ses 34,000 hommes sur le Piémont, recula d’une demi-marche, et, adossé à Novarc pour soutenir le premier choc, dépêcha sans perdre une minute des estafettes aux généraux des deux ailes, les ap])clant en lui en toute hâte. Il s’agissait désormais de tenir jusqu’à leur arrivée, et les Autrichiens attaquaient deux et demi contre un. Les braves Piémontais, électrisés j)ar l’exemple de leur roi et de scs fils, firent une résistance furieuse. On se battit tout le 24, l’oreille aux aguets, les yeux sur l’horizon, attendant d’heure on heure la venue de ces forces qui allaient changer la face des choses, et rendre la partie égale. Voici ce qui se passait aux doux ailes.

Le corps de Ramorino, après avoir laissé complaisamment défiler devant lui l’armée autrichienne, était resté campé devant Pavie. — Là, immobile et impassible, l’ancien carbonaro, admis en grâce par le trop confiant Charles- Albert, reçut, trois jours durant, ordres sur ordres, officiers sur officiers, le

sommant d’accourir au secours du quartier gdndral, dont on pouvait entendre, en dernier lieu, la cannonade acharnée. Il ne bougea pas. — Quanta La Marmora, rencontré à Mor* tara avec deux seules divisions par toutes lesforces ennemies, il avait été lui-même gravement compromis. Il n’arriva devant Novare que pour recueillir et protéger les débris des malheureuses divisions royales, écrasées après une héroïque défense. Mais ce secours ^ne pouvait que fermer aux Autrichiens quelques heures de plus la route de Turin. Pour éviter une ruine complète, il fallait capituler. C’est alors que Charles-Albert, épargné malgré lui, pendant cette lutte, par les boulets qui moissonnaient ses officiers, abdiqua en faveur de son fils, pour lequel il espérait des conditions meilleures, et prit la route du pays lointain où il devait bientôt mourir.

Quelle prescience mystérieuse de ce grand désastre existait-il donc chez certains hommes? Ramorino était Génois: n’oubliez jias ceci. — A Gênes, une faction veillait, toute prête pour un’ événement attendu. — A la première nouvelle de la défaite et de la capitulation de Novare, des hommes, dont je ne veux point rappeler les noms, ameutèrent le peuple et lui annoncèrent une nouvelle infâme : le nouveau roi cédait Gênes à l’Autriche pour prix de la paix ; les Autrichiens étaient déjà à Pontedecimo, tout près d’arriver. — La ville se soulève alors ; ces nrêmes hommes s’emparent du mouvement, chassent les autorités royales et proclament la république ; tout cela pondant que le Piémont luttait pour l’Italie, pendant que les maux de la patrie étaient à leur comble !

Hamorino fut arrôt(5, comme scs troupes s’insurgeaient. — La conduite deceGdnois, commandant à des régiments lombards, pleins de ferments insurreclioimels ; cette coïncidence de la révolte de Gènes, où quelques marches pouvaient conduire; tout cela ne jiaraît-il pas se relier ensemble? L’ancien complice de Ramorino, Mazziui, était dictateur de Rome; — qui sait si le malheureux ne réva pas ce titre dans Gènes, avant le conseil de guerre, sous la juste sentence duquel il mourut?

Livrés à leurs propres forces, désapprouvés du reste par la grande majorité des citoyens, les révoltés de Gènes ne pouvaient tenir bien longtemps. Le 4 avril, la division sarde de La Marmora arrivait sous les murs de la ville, et quelques jours après, le pouvoir régulier était rétabli et les esprits pacifiés.

Onze individus seulement, trop notoirement compromis, furent exceptés de l’amnistie que prononça le nouveau roi, et durent passer à l’étranger. Victor-Emmanuel II leur a pardonné l’année dernière, et le Piémont n’a plus aujourd’hui d’exilés politiques.

Dos aristocrates séparatistes, unis à des socialistes mazziniens, avaient fait ce mouvement. C’est qu’alors 3Iazz.ini, né ù Gènes et moins connu qu’aujourd’hui sous sa véritable face, possédait un parti assez nombreux. — La peur, non moins que l’amitié, lui donnait action sur une certaine portion de Génois, et l’on cite des patriciens de vieille roche qui, lors do son fameux emprunt delà république italienne, en 1831, prirent un nombre îissez considérable d’obligations, comme brevet de républicanisme de la veille, en cas

(l’év(5ncment. Prudence assez plaisante cl tout à fait génoise.

L’esprit de la ville des doges s’est l'icn modifié depuis ces dernières années. Des faits pareils à ceux de 1849 ne sont plus à redouter, mais une inquiétude sans cause, un fond d’opposition irraisonnée au ministère de Turin, couvent encore parmi cette population. La députation génoise, où figurent pourtant deux anciens ministres de Cliarles-Albert, les marquis Pareto et Ricci, vote invariablement et en masse contre le pouvoir. Ces messieurs se montrent mécontents de tout. — On a fait un su])orbe cbeniindefer par où l’on va de Gênes à Turin en cinq heures; il a coûté trop cher; — on perce le mont Cenis, ce qui va mettre Gênes en communication directe avec la France; cela mange trop d’argent, il faut en rogner; — le gouvernement veut placer la marine militaire à la Spezzia et laisser au seul commerce le port de Gênes, déjà trop petit ; les Génois ne veulent pas payer ; on les ruine sans raison.

Ce n’est cependant pas fitute au Piémont de s’occuper de Gênes, de fa-voriscr ses intérêts, de venir au-devant de ce qui peut lui être agréable. Dans la séance de la chambre des députés du 26 juin, le ministère demande un crédit pour faire fondre en bronze le modèle de la statue do Pictro Micca, héroïque soldat qui, par son dévouement, sauva jadis Turin d’une prise d’assaut. Aussitôt, le déj>uté Yalerio demande qu’on fonde également, pour être envoyée à Gênes, la statue de Balila, l’enfant génois qui, en 1746, jeta la première ])iorre aux Impériaux, lors de l’insurrection où ils furent chassés. Voilà une gracieuseté, ou je ne in’y connais plus.

« Gênes, me disait un des premiers hommes politiques du Piémont, Gênes est une grande dame qui a le sentiment ' de sa beauté et de sa puissance, et qui exige, pour se livrer, des égards et des soins infinis. Peut-être les mots piquants lancés par un de nos ministres contre ce mauvais vouloir sans cause entretiendront-ils long-emps encore sa bouderie et son opposition. »

Et cependant, quel régime plus libéral, plus sagement ordonné, lafière ville peut-elle rêver? Le trop grand bienêtre rend souvent fantasque. — Si les capricieux fils de Doria étaient mis pour quelque temps au régime de Venise, avec l’occupation autrichienne, peut-être comprendraient-ils alors le bonheur réel qui leur est actuellement départi.

Avec un peu de réflexion, tes Génois porteraient dans leur cœur le gouvernement de Victor-Emmanuel, et applaudiraient, les premiers de tous, au mouvement qui doit donner à la maison de Savoie toute la haute Italie. Quel plus magnifique débouché que la Lombardie, la Toscane, les duchés, les légations, aujourd’hui fermés au profil de Trieste, le marché allemand! Quel avenir pour la grande cité maritime !

Je vous disais, monsieur, dans une précédente lettre, que, malgré la meilleure administration et la plus sévère économie, le budget des Etats sardes se soldait encore en déficit pour 1859. J’ajoutais que cet état de choses provenait uniquement de la situation faite au Piémont par sa politique extérieure, italienne, pour employer le vrai mot. — Si ce royaume consent à supporter de lourdes charges, A accroître sa dette publique en maintenant sur pied une armée relativement considérable, en fortifiant ses villes, en multipliant scs voies de communication pour la eléfense ou pour l’attaque, c’est parce que chacun sait que le duel avec l’Autriche, occupante de la Lombardie et de la Vénétie, duel ajourné en 1849, peut recommencer au premier instant, et que cette fois, il s’agira pour la monarchie sarde de vaincre ou de périr. La mission historique de la maison do Savoie

touche certainement à une phase décisive. L’Italie le comprend, et elle attend, palpitante, la solution de cet antagonisme terrible (pii, depuis cinq siècles, tient en présence les (leux races de Hapsbourg et de Savoie armées. Tune pour l’asservissemenl de l’Italie, l’autre pour sa libération et sa constitution nationale. Ceci n’a que faire avec les idées du siècle, avec la révolution.

En conservant, à travers tant de crises, tant do fortunes diverses, 1 a descendance du roi Bérenger et de Humbert aux blanches mains, en lui maintenant une forte épée et des instincts proverbiaux de vaillance, la Providence montrait bien qu’elle n’avait point condamné l’Italie à un éternel esclavage, et qu’elle gardait à ces braves princes l’honneur et l’avantagC! de délivrer la patrie. — Et suivez à travers les âges la marche de cette maison, reprenant j)ied peu à peu dans la Péninsule, comme les Pélages en Ibérie ; arrachant, à chaque étape;, un morceau à l’étranger; possédant par deux fois Milan au dernier siècle, prête à poser de nouveau sur sa tête la couronne des rois lombards ! Son étape, en ce siècle-ci, c’est le reste de la haute Italie, déjit réunie légalement on 1848 par le vote libre de ses habitants; elle l’aura; l’Allemagne ne le comprend (lue trop, et se cantonne avec fureur sur cette riche proie qui lui échappe. Tous les beaux génies italiens de cette époque n’ont-ils pas annoncé que le moment était venu : les Balbo, les Gioberti, les d’Azeglio et tant d’autres? — Grande vérité, salut unique, que les démocrates séparatistes de 1848 avaient fatalement perdu de vue dans leur exil à l’étranger, et que Manin répétait en mourant : — Serrez-vous au Piémont ! — Et voyez lè, de

la pari de ortie dynastie, fille de la Lomhardie, autre chose encore qu’nn naturel sentiment d’ambition et de reprise d'héritage ; voyez-y surtout ce qui est, l’amoiir de la grande patrie italienne, la haine héréditaire de l’étranger oppresseur et insblent; deux choses qui ont tué Charles-Albert ; ne l’oubliez point.

Aujourd’hui, la condition des provinces esclaves est devenue tellement extrême, l’opinion juibliipie tellement résolue, l’animosité entre les deux gouvernements eux-mêmes si violente, que la [iremiêre circonstance imprévue jieut précipiter le choc. Il sera indicible d’énergie de la jiart du Piémont. — Ici, on ne se fait point d’illusions; on connaît tout le péril de la lutte; maison sait aussi (pi’elle doit forcément avoir lieu. L’Autriche, par son occupation militaire des duchés, par scs concentrations de troiqies, par son hostilité ouverte, menace si clairement l’indépendance des Etats sardes, fpie ceux-ci sonl]contrainls à s’épuiser en dévelo])|)emcnts de forces, et une crise dans un sens ou dans l’autre est inévitable. — FAre mangé, ou manger l’Autriche ; voilà le dilemme, voilà le langage do la nation tout entière. — Et ceci n’est jioint une forfanterie, mais l’expression très-sérieuse d’une situation, à laquelle la volonté de toutes les chancelleries du monde no saurait rien changer. Dans une dernière rencontre sans merci, le Piémont délivrera l’Italie, ou bien il périra.

Il est admirable d’éliulier l’esprit public actuel de ce peuple, surtout pour quiconque a connu le jiays il y a dix ans. L’héro’ique exemple do Charles-Albert, si bien continué par son fils, a italianisé tout le monde, sans distinction de

rang ni d’opinions antiîricurcs. La cause de Milan et de Venise est devenue colle do Turin. A l’exception d’un petit groupe que les UbertC-s du statut ou les réformes cléricales ont rendu hostile, la fraternité nationale domine exclusivement toutes les i\mes. La fusion morale est faite, et les Lombards et Vénitiens, les émigrés surtout, aiment le roi au moins aytant que ses anciens sujets. Il s’est fait, pendant ces quelques dernières années, un travail si considérable en ce sens, que moins d’une semaine suffirait, après le départ des Allemands, ])our constituer, de l’accord do tous et acclamativoment, le royaume de la Haute-Italie. C’est un sentiment aussi net aujourd’hui que chez nous celui do notre unité française ; et c’est tout dire, ce me semble.

Or voilà ce qui doit mettre du côté <le la maison de Savoie et du Piémont l’Europe monarchique, les hommes d’ordre; c’est que cet immense danger de l’Italie esclave, se jetant aux bras de la démagogie pour échapper à ses tyrans, n’existe plus maintenant. Le mouvement national est régularisé, son aspiration définie. La Haute-Italie a là une dynastie, un gouvernement, des cadres d’armée tout j)rêts; des frères qui l’ont soutenue dans le malheur, qui la libéreront; et je ne crains pas d’avancer que celui-là risquerait fort qui voudrait recommencer dans l’avenir la triste propagande révolutionnaire qui a tant fait de mal en 18i8, et si fort compromis aux yeux des nations voisines l’indépendance italienne.

H me fallait vous dire tout ceci pour arriver au tableau de l’intérieur , à la brève mais nécessaire exposition du parlement, des hommes qui y personnifient les divers côtés de

l'opinion, à la machine gouvenieinentale en un mot. Comme tout roule là, de môme qu’au dehors, sur la question italienne, devenue runique préoccupation, runique battement de cœur de ces cinq millions de libres Italiens, je devais ce préambule à l’intelligence du reste du récit.

J’aborde donc la revue du parlement national, et, suivant l’ordre du rang, je commence par la chambre haute, le sénat.

Le statut octroyé par le feu roi, le 4 mars 1848, établit, comme élément pondératif de la législature, un sénat composé de membres nommés à vio par le souverain, et de nombre illimité. Les sénateurs doivent avoir quaiante ans accomplis et aj)parteuir à certaines catégories sociales désignées au statut; leur mandat est gratuit, comme celui des députés. On en compte quatre-vingt-dix-sept aujourd’hui.

Il est incontestable que les débats les plus importants ont lieu au sein de la chambre basse, et que là se jouent les grandes parties politiques, se font et se défont récllemenl les ministères. Le sénat, par sa composition, sa mission particulière et le viager de ses fonctions, ne peut ni ne doit se mêler aux intrigues ni aux luttes des partis. Il est naturellement gouvernemenlid, et rarement il réforme les décisions des députés. — Cependant, il n’en faudrait point inférer cpi’il est un rouage inutile, ne servant à autre chose qu’un vain apparat. Cette grave assemblée contrôle avec beaucoup de soin les lois votées en premier ressort, et sait fort bien rejeter celles qui lui paraissent mériter ce sorti Ceci a eu déjà lieu dans plusieurs questions d’une extrême importance; et le principal service ([ue rend le sénat est de retenir ainsi

les c'siii ils trop iM'ossés tic lu chambre basse, dans la crainlc» d’un rejet ou d’un renvoi à modilications. — Quoi(iue trèsdévoud, le sénat est fort indépendant, et il sait tlisputer an ministère lui-même toute mesure compromettante ou défectueuse. — Son importance est donc incontestable, et son action du meilleur effet.

La couronne a, dn reste, appelé à le former les principales illustrations du pays. Do grands noms s’y nudent à de grands services. Le sénat est présidé par un homme respecté de tous sans distinction, le marquis Allieri de Sostegno, de la famille do l’illuslre poète, fameux lui-mCme par l’intimité do Charles- Albert et la jiart qu’il prit aux réformes de ce roi.

Placé, comme il le disait douloureusement, par les manœuvres de l’Autricho, « entre le poignard des carhonari et le chocolat des jésuites, » Charles- Albert dut, pendant bien des années, réprimer les instincts libéraux et intelligents qu’il nourrissait au fond de son âme. L’état de l’instruction publique, i)resfiuc entièrement livrée dans scs Etats aux corporations religieuses, dévouées par Rome à l’étranger, le l'.réoccupait sur toutes choses. 11 entretenait do ses tristesses (pielques rares familiers, parmi Icsiiuels le marquis Alfieri, dont les courageux conseils ne contribuèrent pas peu à lui faire secouer enfin le joug abhorré. Chargé par le roi, en 1845, de travailler à la reconstitution de l’université, le marquis Alfieri entra au conseil sans portefeuille, sous le titre significalif de ministre de la Réforme. Il cnqiloya deux ans entiers h la reconstitution du système d’enseignement, bravant l’animosité et les complots des privilégiés

(ju’il renversai l; cl tes Etats sardes doivent ses eflorls la nouvelle et très-italienne génération i]ui entre aujourd'luii dans le monde. — Ai>rès la triste issue île la caniiKijçne de 1818 et la démission du ministère du royaume de la HautelUdie, le marquis Allieri fut ajtpelé par la contianec du roi à former un cabinet. Il le présida pendant deux mois, et se relira devant les impatiences qui devaient trouver bientôt à Novarc une si triste issue.

Nommé il y a deux ans, par le souverain actuel, président du sénat, M. Alfieri ,a apporté à cette baule fonction plus de lustre que lui-mênic n’en reçoit d’elle. — Populaire comme pas un autre ])Our sa rare alTabilité, sa lûenfaisancc, sçm dévouement au roi et ü l’ilalie, grand soigneur en tous lioints, le manpiis Alfieri est un de ces hommes qu’un pays est lier d’offrir à l’observation des étrangers.

L’aristocratie domine dans le séna^ sarde, et cela est naturel dans un pays exclusivement monarchiste, où les souvenirs du passé glorieux exercent encore un grand prestige. Du reste, la noblesse piémontaiso, froide et scnsi'e, peu susceptible d’entraînement, s’entend fort bien aux affaires, et elle était surtout propre aux graves fonctions de corps politique modérateur. La plupart des sénateurs ont, du reste, marqué déjà dans d’éminentes fonctions, comme ministres, généraux, ambassadeurs, administrateurs. L’archevêque de Verceil y figure, Mgr d’Angennes, ainsi que l’archevêque de Chambéry, ^Mgr Billet. — PuisAicnnent les La Marmora, les Saluées, les Sclopis , les Colobiano, les Pamparato, les Saint-Marsan, les Caccia, les Tornielli, les de Brême, les Brignoles-Sale, les Villaoiarina, lesSonnaz, les La Planargia,

les Cardenas, les Montezemolo, les Cibrario. — Grands noms ou grandes iiorsonnalités.

Les deux frères d’Azcglio, l’ancien ministre, chevalier Maxime, et le manjuis Robert, son aîné, font partie du sénat. — M. Maxime d’Azeglio est, sans contredit, une des individualités les plus marqu^jites, non-seulement du Piémont, mais de ritalie contemporaine, et, bien que depuis sa sortie des affaires publi(pics, il ait vécu un peu effacé, il n’est pas possible de passer devant cette belle et chevaleresque figure sans faire une halte de quelques instants. — Des trois Italiens auxquels la Péninsule doit, entre tous, le réveil de son esprit national, Maxime d’Azcglio est le seul qui survive. — Balbo et Gioberti sont morts. Plus heureux que scs deux illustres amis, M. d’Azeglio pourra voir le triomphe de cotte grande idée, ù laquelle sa vie entière a été dévouée. «

Ambassadeur à Rome après la restauration de la maison de Savoie, le marquis d’Azeglio y conduisit son fils Maxime, à peine hors d’enfance. Dans ce centre des chefs-d’œuvre des divers âges, où toute âme artiste se sent si profondément remuée, le jeûna homme puisa une vocation décidée pour la peinture et les arts plastiques en général. Destiné dans sa patrie à la carrière des armes, la monotone existence de l’officier l’eut bientôt dégoûté. Il donna sa démission, et, content d’une modeste pension de cadet de famille, il retourna à Rome et à ses pinceaux. — Dix ans après, Maxime d’Azeglio était un des meilleurs paysagistes d’Italie; sa renommée égalait son talent, et ses toiles, dont les plus belles ornent aujourd’hui le palais du roi à Turin, se ven-

daienl ce qu’il lui |»Iaisail. Un autre instinct poursuivait cependant le gentilhomme artiste. Sa gloire, comme peintre, ne lui suffisait pas. Il s’essaya au roman, et publia, pour son début dans ce genre , Hector Fierarnosca , un cbefd’a’uvre.

Du premier coup il avait atteint Manzoni. L’Italie tressaillit à ces accents patrioti(|ues. La pléiade des Lombards illustres appela à elle le jeune maître, et, initié aux douleurs comme aux espérances de ces hommes généreux, le chevalier d’Azeglio se lit dès lors un des plus actifs missionnaires de la jtropagande anti-autrichienne, ;'i laquelle César Balbo et Giobcrti allaient bientôt fournir de si rudes champions. Le lufintre-écrivain, populaire auprès de toutes les classes, voyageant sous le manteau de l’art dans la Péninsule, pouvait aisément étudier le pays, nouer des relations, et se former à la connaissance de cet esprit j)ublic qu’il s’agissait de réveiller partout à la fois. Un second et non moins remarqualtle ouvrage, Nicvlo de’ Lapi, paru vers ]«ifl, précéda de peu le fameux écrit : Icasi di Romiupin (les Evénements de lu Homafjtic), précis des atrocités commises i\ Rimini, après le mouvement révolutionnaire de cette ville.

L’effet en fut énorme. Maxime d’A/.eglio compta do ce moment parmi les grands patriotes italiens. Très-avant dans les bonnes grâces de Charles-Albert, convaincu d’ailleurs que c’était du seul Piémont, que l’Italie pouvait attendre sa liberté, il fut pour beaucoup dans le mouvement qui rallia la noblesse lombarde au roi de Sardaigne et décida de l’union en 1848. Le parti 7ioir lui voua dès lors une profonde haine. Les États soumis â l’intluencc autrichienne interdirent

leur territoire à sa personne ainsi qu’4 ses écrits. Sa femme, fille du pieux et doux Manzoni, fut lâchement chassée de Milan, sa ville natale, où elle était venue séjourner. La colère des fauteurs d'abus prouvait la profondeur do l’attaque.

Le chevalier d’Azeglio voulut payer de sa personne aussitôt qu’eut éclaté la guerre nationale. Colonel d’un régiment de volontaires romains dans l’armée du général Durando, il fut grièvement blessé â la défense de Vicence, en juin 1848. De son lit de douleur, songeant à l’état de l’Italie déplorablement travaillée par les factions, il écrivit une remarquable brochure : Timori e speranze ( Craintes et espérances), qui fit pousser les hauts cris aux démagogues accourus de l’étranger, j>ar la façon hardie dont il arrachait leur masque de i)atriotisme, pour no plus laisser voir que leurs cui)ides desseins. — « Ce sont les Croates qu’il y a au bout de tout cela, » disait le soldat-poëte. Et il prophétisait à bien courte distance. — Rentré on Piémont après une longue convalescence, les électeurs de Strambino l’envoyèrent comme leur représentant à la chambre des députés pendant l’hiver de la même année.

Lors des désastres de Novare et de la chute du ministère démocratique, le roi actuel appela à former son premier conseil de ministres le général de Launay, homme honorable, mais i)Ou populaire. Le jiays était alors dans le plus déplorable état. Il fallait, à l’intésieur, réorganiser le système gouvernemental ; à l’extérieur, traiter de la j)aix avec l’Au- Irichc aux moins dures conditions possibles, se refaire des amis et des alliés parmi les j)uissances, presque toutes hostiles. Le Piémont était exactement dans la condition d’un

vaisseau jot^ fi la côte, et que l’habileté de ses officiers )icut seule tirer d’affaire. — Le cri public désignait au roi, comme -le véritable homme de la circonstance, Maxime d'Azeglio. Victor-Emmanuel II l’appela à lui dans les jiremiers jours de mai 1849, et le chargea de la présidence du cabinet.

« La simple annonce d’une telle nomination, dit un écrivain, suffit pour que le Piémont se crût comme débarrassé d’un lien et qu’il se sentit plus d’air dans la poitrine. Ge fut l’arc-en-ciel après une épouv.intable tempête. La confiance succéda à la défiance. Pour M. d’Azeglio, ce fut un acte de dévouement au pays , une entière abnégation de sa personne pour le salut commun. Le soldat de Vicencc fut appelé par son roi à signer le traité de ]iaix avec l’Autriche. Un homme comme lui ne pouvait pas admettre les conditions de ce traité, mais il jiouvait avoir le courage de les subir, et il l’eut. Nous ne connaissons pas dans l’histoire moderne un autre exemple de plus grand sacrifice, si ce n’est celui que donna en 1816 le duc de Richelieu dans des circonstances jiresque analogues. »

M. d’Azeglio fut au pouvoir la personnification de la dignité, de la loyauté et de l’honneur national. Il replaça l’État sur ses bases ébranlées et pacifia les esprits, tout en cultivant avec soin le sentiment italien. Bien que s’occupant des intérêts du Piémont, il n’oublia point les provinces captives, et il commença le premier des négociations diplomatiques pour améliorer leur sort. Appelé au ministère par la force des choses et presque contre son goût, le chevalier d’Azeglio ne se fit cependant jamais d’illusion ; malgré tout

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son zèle, il savait n’ôtre point un administrateur de premier ordre. Dès que l’éclatante iiersonnalité de M. de Cavour eut pris place dans le ministère, le noble combattant de 1848 s’effaça tout doucement et de son plein gré derrière le nouvel et brillant orateur du cabinet. Ce fut sans aucune amertume, sans nulle arrière-pensée, qu’en novembre 1852 il vit lui succéder, dans le jtoste de président du conseil, son ancien ministre des finances, devenu peu à peu l’homme politique le plùs puissant du pays, l’Ame, l’action, le mouvement du gouvernemonf. '

Le poète-artiste avait bien servi son roi et sa patrie ; il retrouva avec bonheur ses chers pinceaux, scs livres bienaimés, — Né presque avec le siècle, Maxime d’Azeglio est encore dans toute la jdénitude de sa haute intelligence. Dénué d'ambition, plein de franchise, dans le peu de part qu’il prend actuellement aux affaires, il n’hésite pas à soutenir le pouvoir qui a succédé au sien, et il applaudit aux services italiens du ministère actuel.

Si nous passons à d’aulros bancs, nous pouvons voir l’antique aristocratie génoise assez largement représentée dans le sénat dos États sardes. — On retrouve là un Iniperiali, un Balbi, un Doria, un Serra, un Sauli, un Pallavicini; le marquis de Brignole-Sales, l’ancien ambassadeur à Paris ; |)uis le marquis Ricci, frère aîné de l’excentri'que député de Gènes.

Le marquis Ricci, sénateur, un des liommos les plus remarquables comme puissance de vues, comme expérience des choses, un des plus charmants causeurs que je connaisse, était ambassadeur de Sardaigne à Vienne, au moment de la révolution de 1848. Dévoué à Charles-Albert, dont il avait depuis longtemps le secret, c’est à lui qu’incombèrent les premières négociations qu’à la nouvelle de l’entrée de l’armée sarde en Lombardie l’Autriche chercha à renouer avec le

cabinet de Turin, par l’entreniisc de l’ambassadeur d’Angleterre, lord Ponsonby.

Le marquis Ricci me racontait dernièrement, à ce propos, ime curieuse anecdote, qui ne laisse pas, par le temps actuel, d’avoir son intérêt.

Lord Ponsonby, fort bienveillant dans le discours pour le Piémont, assurait l’envoyé sarde que l’Angleterre verrait avec ))laisir la formation du royaume de la Haute-Italie, que l’opposition’ intéressée do l’Autriche avait seule empêchée en 1815, au profit de la maison de Savoio,et que les événements actuels semblaient amener naturellement. — Ce lord cliercliait seule ment il prémunir la cour de Sardaigne, à l’endroit du nouveau système d’alliances qu’un changement de position devait lui opérer.

— Écoutez, disait-il au marquis, je ferai bien volontiers le royaume d’Italie; car c’est moi-même qui ait fait la Belgique en 1832. — J’étais envoyé d’Angleterre à Bruxelles, et je me promenais un jour, réfléchissant à la situation, et fort perplexe, quand j’entendis deux gamins se disputant, dont l’un criait ilTautre: Pouilleux de Français l — Eh I eh ! pensai-je do suite, il y a quelque chose à faire avec ces gens-l;\.

— J’allai chez M. Nothomb, avec qui le gouvernement provisoire m’avait abouché, et je lui dis : — Vous sentez-vous vraiment la force de constituer une nationalité? Répondezvous de ce pays-ci ? Serez-vous bien sages, si l’on vous aide ? — Oui. — Eh bien, comptez sur moi ; le royaume de Belgique existe de ce moment.

Et voih\, cependant, à quoi la Belgique doit son indépen-

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(lance, le roi dc's Belges sa couronne. — O fortune! à quoi tiennent parfois les (lcstin(-es des peuples.

C’est du nit'ine ancien ambassadeur à Vienne, aujourd’hui 5('‘naleur Ricci, que je tiens encore, monsieur, le fait suivant, jusqu’ici peu connu, et de nature à iut('>resser ceux de vos lecteurs qui se trouvent au courant de l’iiistoire contemporaine de l’Italie, ainsi que de la polt'-mique des divers partis qui s’y sont disputé la diplomatie, jusqu’à ce que celle du Piémont se fût, en dernier ressort, providentiellement rétablie.

S’il a existé un prince différemment jugé pendant sa vio, et môme encore après sa mort, c’est, à coup sûr, Cbarles- Albert.Avcc les plus noldes intentions du monde, les circonstances lui furent si souvent hostiles que les gens qu’il contrariait dans leurs vues, le vulgaire, ([ui ne juge que sur les apparences, ne se sont pas fait faute de lui prodiguer les accusations les plus invraisemblables, les épithètes les plus offensantes. — Sa fin touchante, la belle conduite de son successeur, ont victorieusement répondu aux imputations dirigées jadis contre ce roi, « qui doit être cher à l’Italie, a dit un écrivain démocrate français, j)arce que la passion dominante de sa vie fut la haine de l’Autriche, et son'plus ardent désir raffranchissement du sol national. »

Ce même Charles-Albert ([ui, bien avant 1848, répétait à riiistorien César Cantù ces mots : a Dites aux Italiens que je pense toujours à l’Italie ; » qui écrivait ces paroles ;

« Si l’on voulait chasser do ce pays l’esprit anti-autrichien ; il faudrait commencer par le chasser de moi-mème; » ce

soldat do la Lombardie, le plus ardent do son armée, a été accusé de trahison, d’entente avec l’étranger, par la môme faction qui désorganisait l’Ilalie juste à cette époque et la rendait incapable de toute résistance heureuse. Ses derniers actes sont venus fermer la bouche aux plus implacables ; et, comme écrit le môme auteur déjà cité, « la haine persistante de l’Autriche contre la personne et la mémoire de Charles-Albert laverait, au besoin, la mémoire de ce prince contre une aussi injuste accusation. »

« Si le 15 janvier, faisait écrire, en 1849, le brave roi par ses ministres, aux cabinets de Paris et de Londres, qui offraient leurs bons offices pour une entente j)acifique, « si le J) 13 janvier, l’envoyé autrichien n’est à Bruxelles et n’a pas » pas accepté les bases de la médiation (le principe de la na- » tionalité italienne), les hostilités recommenceront. Nous » préférons être engloutis dans une catastroidic finale, si «telle est la \olonté deDieu, que de laisser torturer plus ») longtemps par le vandalisme autrichien la partie de l’Italie » qui s’est volontairement unie à nous. » — Puis, après le désastre de Novare,'oi'i il avait en vain cherché la mort sur le champ de bataille, il disait à l’intendant de Nice, Santa- Rosa, qui lui remettait scs passe-ports pour l’exil ; « Je pars, afin tpi’on ne prétexte j>as tpie je me mêle j)lus longtemps aux affaires publiipies; mais si jamais un gouvernement régulier prend en Europe les armes contre rAutriche, elle peut être assurée de me retrouver comme simple soldat dans les rangs de ses ennemis.

Voilà, certes ! do singulières dispositions j)our un complice. — Eih bien I il se trouve des gens, non pas en Piémont,

Dieu merci! mais priucipaicmenl parmi les Italiens \ivant à l’étranger depuis la dernière révolution, qui vous soutienrtent encore qu’en 1848, Charles- Albert, tout en assiégeant Vérone et Manloue, négociait avec l’ennemi, aux dépens du mouvement national ^ qu’il voulait la Lombardie, en sacrifiant Venise ; qu’il laissa tomber les provinces vénitiennes d’accord avec Radeuki, lequel se moqua ensuite de son avide crédulité, et le chassa do tout le pays, dès que Varméc sarde eut livré scs positions. — Combien ce thème-là n’a-t-il pas eu de commentateurs !

Qu’on lise maintenant ce qui suit, et l’on verra de quelle façon le noble et malheureux prince se conduisit alors.

Comme je le disais }>lus haut, aussitôt que le cabinet de Vienne eut appris, à la fin de mars 1848, l’insurrection de jU Lombardie et de Venise, la dispersion de ses troupes et l’entrée des Piémontais dans les provinces révoltées, les ministres de Ferdinand, no croyant pas possible, pour le pouvoir impérial, de sortir sauf et entier d’un si grand désastre, essayèrent au moins de sauver quelque chose. Ils s'adressèrent à l’entremise de l’Angleterre, et lord Ponsonby, ambassadeur de cette puissance en Autriche, vint communiquer au marquis Ricci, envoyé de Charles-Albert, les propositions qu’on lui avait sonmiscs. — Les ministres offraient de traiter immédiatement sur les bases que voici : — L’empereur abandonnait complètement la Lombardie au roi de Sardaigne,avec Mantoue et Pcschiera pour forteresses. La Vi'v nétie restait à l’Autriche, mais pourvue d’un vice-roi réel et d’institutions représentatives. — Des duchés de Parme et de Modène, il n’était point parlé ; mais ils restaient évidemment

au Piémont, enclavés qu’ils Sc trouvaient dans ses possessions, tant anciennes que nouvelles. — L’Angleterre et la France étaient instituées garantes d'e la lidèle et prompte exé.» cution de ce traité.

Le marquis Ricci dut, en conséquence, se rendre aujirès de son maître, afin de lui soumettre ces oftVes, que les envoyés français et anglais accompagnaient des plus vives instances pour leur prise en considération. — L’occasion était splendide , la fortune inespérable, car on ne devait pas douter que l’Autriche, quoique surprise, ne fil les derniers efforts avant d’abandonner ritalic; et l’issue do la lutte était au moins douteuse. — Le marquis rencontra Charles-Albert en marche sur Vérone. Admis aussitôt près du roi, il lui rendit compte de sa mission, et exposa dans le plus grand détail toutes les raisons militant en faveur d’un accord qui libérerait, sans coup férir, la moitié de l’Italie autrichienne, et qui permettrait de saisir, en organisant formiilablement les forces du nouveau royaume, l’occasion prochaine de délivrer l’autre partie. — Charles- Albert l’écoula sans l’interrompre une seule fois.

— « J’ai compris, lui dit-il , toutes vos observations. Voici » ma réponse ; — Je ne traiterai jamais avec l’Autriche que «sur la base de l’évacuation complète du sol italien. Je dé- » fendrai les Vénitiens comme les Lombards. — Nous vain- » crons, ou nous périrons tous ensemble. Je ne veux point » qu’on puisse dire que j’ai sacrifié un seul Italien h mon » intérêt particulier. »

Le marquis ne put obtenir rien de plus. — La même offre de transaction, proposée au cabinet de Londres par l’envoyé

aulrichieii, M. do Hunimclaucr, fui ])lus tard, ol à plusieurs reprises, ofliciellemenl transmise et recommandée au roi sarde. — Il ne changea pas de langage.

Voilil une rectification historique qui avait bien son imporlance, et dont l’autorité d’où elle émane garantit suffisamment l’authenticité. — Je reviens à iirésenl au sénat piémontais et à ses individualités les plus saillantes.

De même que Gênes, leLombard-\ énilicn est représenté à la chambre haute par quelques-uns de scs noms les jdus connus. Il en est ainsi à la chambre des députés. — L’union de la haute Italie, librement volée en 1S48, et que l’occupation étrangère empêche seule, est appliquée d’une manière louclrante par le gouvernement cl par le peuple piémontais. Les proscrits de Venise et de Milan retrouvent la patrie de l'autre coté du Tossin; ils i)ayent celle fraternelle hospitalité par une gratitude, par un dévouement sans bornes; et cette noble conduite, toute spontanée, des Etals sardes, no serait pas désavouée par la plus habile politique. — Elle a tué pour jamais les rivalités municipales, les haines de province à province, et opéré la fusion morale des peuples du futur royaume, mitux que ne l’eût j)u faire en un siècle une dynastie unitaire, puissante et obéie.

Le comte Arc'sc, le marquis de Brême, le comte Vilalicn Borr ornée, le chevalier Cantù, le comte Casali, Lombards; l’ingénieur Palcocapa, Vénitien, font partie du sénat. — Chacun de ces personnages est illustre par lui-même, indépendamment de sa descendance ; et, par celte |)i opre raison,

— Ik —

cliacun d'eux a été plus ou moins victime du gouvernement autrichien.

Le comte François Arese, ancien proscrit de 1821, est ce môme Milanais qui, dans la nuit du 19 au 20 mars 1818, pendant la lutte héroïque de scs compatriotes contre les troupes de Radetzki, accouru à Turin auprès de Gharlcs- Alhcrt, obtenait de ce prince un premier envoi de troupes au secours de Milan. Energique et résolu, il figura dans les comités lombards de gouvernement et fut porté l’un des premiers sur les listes de proscription et de confiscation dressées par les Autrichiens après leur rentrée à Milan en août 1848. — Lié jadis intimement avec le prince Louis Bonaparte, il est resté l’ami de l’empereur, auprès duquel il jouit, dit-on, d’une considération méritée. Des faveurs mises à sa disposition, le comte Arese n’a jamais accepté que le collier de commandeur de la Légion d’honneur. — La société de Turin est fièrc d’avoir acquis un homme de celte valeur et de celle distinction.

Mais la plus considérable des maisons italiennes émigrées sur les Etals sardes est, sans contredit, celle des Borromée^ Ce nom est européen, et il a la singulière fortune, depuis saint Charles et depuis le cardin’al Frédéric, qui l’ont tous deux élevé si haut, d’étre porté par des hommes distingués et souvent môme éminents. Ajoutons-y de plus, pour complément fort apprécié dans ce siècle, une immense fortune territoriale héréditaire comme on n’en a point d’idée aujourd’hui en France.

La famille Borromée est originaire de Sau-Miniato, en

Toscane. Vers 1370, Philippe Borromde, riche seigneur de ce pays, s’élant soulevé contre Florence, fut condamné à perdre la tête. Ses enfants se réfugièrent en Lombardie, et y refirent de grandes positions à la cour des ViocoiUi. — Yitalien Borrromée était, en l’an 1428, trésorier général du duc Philippe Marie; il en reçut des ticfs considérables, parmi lesquels celui d’Arona, sur le lac Majeur, où fut depuis érigée la colossale statue de saint Charles, son descendant. — En 1446, un an avant la mort de ce même Philippe- Marie Visconti, le dernier de sa race, Vitalicn Borromée fut fait comte d’Arona. — A travers les fortunes si diverses de ces pays, la famille de Vitalien a toujours conservé les possessions dont son maître l’avait gratifié. Les souverains successifs, italiens, français, espagnols et allemands recherchèrent l’amitié de ces puissants feudataircs, et leur prodiguèrent tous les honneurs dont ils pouvaient disj)oser.

Les Borromée ont été de tout temj)s en grande amitié avec la maison de Savoie ; et même la fortune voulut que, par suite des agrandissements successifs du Piémont, une très-considérable partie de leurs domaines, notamment le.s fiefs d’Arona et les fameuses îles Borromée, passassent sous l’obéissance de la Sardaigne. — De cette sorte, en 1848, après la révolution lombarde, où il avait figuré comme membre du gouvernement provisoire de Milan, le comte Borromée actuel, un Vitalien, comme le fondateur de la richesse de sa race, se vit à même de rompre avec l’Autriche, et de se donner au Piémont, sans trop en souffrir. — Les Allemands saccagèrent bien son splendide palais de Milan, brûlèrent ou pillèrent sa précieuse galerie;

Radetzki lui imposa bien une amende d’un million ; — sous les grandioses voûtes de VIsola-Bella, le comte nargua la colère de l’étranger, et se consola de ce qu’on lui prenait, par l’idée de- ce qu’on ne pouvait point lui prendre.

Il y a peu de temps, j’ai fait une excursion au lac Majeur et aux îles Borroméo. — J’ai visité Y Isola-Bella, admirable création de cette maison quasi-souveraine, Versailles en miniature de ces gontilsbommcs liéréditairemcnt artistes, grands seigneurs et millionnaires.

En parcourant le pays aux alentours du lac, on peut se croire en plein conte de Perrault, et le Marquis de Carabas n’est plus qu’une vivante réalité. — A qui ce château? demandez-vous; — Casa Bôrromeo {maison Borrornée). — A qui cet autre? — Casa Borrtmeo. — A qui ces fermes, ces immenses rizières? — Casa Borroméo. — Vous irez ainsi plusieurs jours durant, et la môme réponse se fera invariablement entendre. — H y a pour tout cela une intendance générale des biens, comme pour le domaine d’une couronne. — C'est fabuleux de grandeur et de puissance séculaire.

La devise des Borrornée : humilitas, ligure au fronton de tous ces palais, sur les édifices de tous ces domaines, et fait involontairement sourire par la comparaison. — Ainsi se trouve une véritable fois mise en praticiue celte promesse de l’Évangile : Les humbles seront élevés.

Le comte Vitalien Borrornée, possesseur actuel de cette fortune, fut jadis l’objet dos prévenances autrichiennes lorsqu’on espérait encore se rattacher la noblesse lombarde. L’empereur le nomma son chambellan, lui conféra la Toi-

son d’or, égide inviolable contre les arrestations arbitraires et les abus île pouvoir. — Le comte dut accepter ces faveurs étrangères; mais, jtas plus que ses pairs, les Casati, les Grei>pi, les Yisconti, les Trivulce, pas plus que l’unanimité des Milanais nourrissant au fond du cœur le sentiment italien, il ne se laissa gagner. — Courageusement intervenu auprèsdcRadetzki à l’occasion des massacres des rues en 1847, sur une population inoffensive et désarmée, il faisait partie de la municipalité de Milan, quand, aux célèbres journées de mars, elle prit l’initiative du mouvement insurrectionnel. — Aussitôt après la lutte, cette même municipalité s’organisa en gouvernement provisoire, dans lequel le comte Borrom'ée siégea jusqu’au jour où les commissaires du roi vinrent assumer le pouvoir.

Nommé par Cliarles-Albert membre de la consulte lombarde qui, pendant Tbiver de 1840 à 1849, représenta à Turin les provinces captives, il y lit preuve du même dévouement. — Lorsque tout espoir se trouva momentanément ajourné pour la délivrance du Lombard-Vénitien, le comte Vitalien Borromée se fit naturaliser sujet sarde avec tous les siens et il ne tarda pas ù être appelé au sénat. — Affectionnée depuis des siècles à la maison de Savoie, la famille Borromée est le type par excellence de cette belle et bravo noblesse milanaise qui, à travers toutes les fortunes, toutes les possessions de l’étranger, n’a jamais cessé do rêver une patrie italienne, et a constamment tourné ses regards vers les fils des vieux rois d’Italie, vers les souverains du Piémont, les seuls qui pussent réaliser ce noble désir.

Lecomte Casati, ;)Ocic</à, c’est-à-diro maire de Milan jusqu’à la fuite de Radetzki, ensuite président du gouvernement do Lombardie, est encore une des individualités marquantes, non-seulement du sénat sarde, mais de tout le royaume de la Haute-Italie, — Homme doux, ])acifique, d’un grand bon sens, éloigné dos partis extrêmes, la part énergique qu’il prit à l’insurrection de Milan, dont il était le premier magistrat, démontre assez l’intolérabilité du régime autrichien dans ces belles provinces. — Devenu chef du pouvoir, dépositaire d’une lourde mission, qui consistait à organiser toutes les forces et toutes les ressources du pays pour recruter l’armée royale, et à lutter en même temps contre les séparatistes mazziniens, accourus en masse de l’étranger, le comto Casali ne faiblit point à la tâche. — Il savait bien que Milan et Venise n’avaient de^salut à espérer qu’en Charles-Albert, en ses braves régiments piémontais, et que c’était travailler uniquement pour l’Autriche que de penser à d’absurdes républiques municipales, sans force et sans avenir possible.

Il songea donc, et ce fut là le grand acte de sa station aux affaires, — après deux mois de luttes intérieures, où le mauvais vouloir des soi-disant démocrates, suppléant au nombre par l’audace, paralysait presque les efforts des bons citoyens, il songea à faire s’expliquer nettement tout le pays. Il voulut que ce suffrage universel, invoqué par les ennemis de la royauté, décidât si, oui ou non, les Lombards entendaient être libres et Italiens avec la royauté sarde, ou bien retourner sous le joug de l’Autriche après huit jours d’une république milanaise. Des registres furent ouverts dans toutes les paroisses, où chacun put en pleine

liberté inscrire son vole. — Le 29 mni 1848, le peuple se vit convoquer à cette délibération solennelle. Il s’y porta en masse, aussi bien dans les campagnes que dans les villes. L’union avec le Piémont, sous la dynastie de Savoie, fut votée à une écrasante majorité. A peine se trouva-t-il un opposant contre mille partisans de la fusion. — Si jamais une décision populaire fut libre, spontanée, nationale, c’est assurément celle-là. Elle répondait victorieusement d’avance à toute objection de parti. — Pour les démocrates, s’il y en eut jamais seulement un seul en Italie dans le vrai sens de ce mot, le suffrage universel avait fonctionné dans toute sa plénitude; — pour la monarchie, ce vote d'une population, élisant la dynastie, à défaut do princes légitimes, répondait à toutes les règles du droit national, à tous nos principes et traditions. — Les provinces vénitiennes imitèrent bientôt cet exemple; Venise elle-même, malgré la proclamation prématurée de la République de Saint-Marc, vota acclamativement l’union *. — Des délégués allèrent au camp de

‘ En France , où l’on ne sait généralement rien de l’étranger que ce que veulent Lien communiquer quelques correspondants de journaux, mal informés pour la plupart, ou bien ineptes, on en est encore aux vieilles rivalités des municipes italiens, à l’impossibilité de maintenir librement ensemble Milan et Venise, par exemple, délivrées des Autrichiens. — J’ai entendu soutenir cette thèse par plus d’un homme remarquable d’ailleurs à d’autres litres. — Eh bien ! qu’on lise le vote suivant de l’assemblée nationale de Venise, réunie dans le palais des doges, au nom de la République, — tant de souvenirs si puissants I — et décrétant, le 4 juillet 18/»0, par 127 voix sur 133, la fusion immédiate avec le Piémont. A moins de mauvaise volonté, on sera édifié suffisamment, ce me semble.

« OMissant h la nécessité suprême que l’Italie tout entière soit

Gharles-AIberl lui portor cotte expression si franche et si nette de la volonté nationale ; et, de ce jour, le descendant du Lombard Béranger put se dire, la face de Dieu et des l)euplcs, le roi légitime de la Haute-Italie, antique domaine de scs ancêtres.

Le 20 juillet, le général Olivieri, commissaire du roi, arrivait il Milan, et le gouvernement provisoire lui résignait l’autorité. M. Casati était mandé miprés de Charles- Albert. « Son dernier acte, dit un écrivain français, en cédant la place au général Olivieri, avait été d’inviter les citoyens à apporter le superflu de leur argenterie il la Monnaie. Tels étaient encore le dévouement ef le patriotisme dans la cajiitale de la Lombardie, que, sur cet appel d’un pouvoir in extremis, on réalisa quatre millions.

Le royaume de la Haute-Italie se trouvait donc constitué do droit et de fait. Des Alpes à l’Adriatique, le pouvoir de Charles-Albert était régulièrement établi. — Hélas! cet état de choses si naturel, si conforme aux besoins et aux désirs des

» délivrée de l’étrançer, et voulant pousser la guerre de l’indépen- » dance avec toute l’efficacité possible; comme Vénitiens, au nom et » dans l’intérét de cette province, et, comme Italiens, dans l’intérêt » de toute la nation, nous votons la fusion immédia^p de la ville et » province de Venise avec les États sardes, conjointement à la Lom- » hardie et aux mêmes conditions que la Lombardie, avec laquelle » nous entendons, en tous cas, rester perpétuellement unis, pour » suivre les mêmes destinées politiques, nous et toutes les pro- » rinces vénitiennes. »

Allez ! l’esclavage en commun pendant quarante ans a rivé pour jamais l’alTection mutuelle des Lombards et des Vénitiens. On ne souffre pas impunément si longtemps ensemble. — Tont malheur a son bon côté.

pouples, devait durer bien peu; mais en laissant une invincible et permanente .aspiration au cœur de tous les sujets de la maison de Savoie, anciens et nouveaux, Lombards-Vénitiens et Piémontais! — Le comte Casati reçut alors du roi la haute mission de constituer Turin le ministère du royaume-uni. Il s’y associa un autre Lombard, M. Durini ; un Vénitien, M. Paleocapa; deux Génois, MM. Ricci et Pareto; M. Gioia, du duché de Parme; MM. Plezza, de Lisio,’ de Collegno, Gioberti et Ratazzi, Piémonbais. — Ce cabinet, où les diverses provinces avaient ainsi leurs représentants, était malheureusement destiné ù une trop courte existence. — Les désastres de la fin de la c.anipagne, la rentrée des Autrichiens à Milan, l’armistice Salasco, dont les stipulations, bien que nécessaires, soulevèrent de rage les esprits, tout cet ensemble d’infortunes et de clameurs publiques découragea le récent ministère. M. C.asati offrit au roi la démission de ses collègues, ainsi que la sienne propre, et le c.abinet Revcl i>rit naissance, qui céda lui-même la place en décembre au ministère dit démocratique, sous lequel cul lieu le second et définitif échec du Piémont.

La place de M. Casati, sorti de la politique active, était marquée au sénat. Il ne larda pas à y entrer. — Depuis 1848, il a été cruellement éprouvé par la perle de deux fils, morts tous deux au service du roi : le premier, en Crimée, comme officier du génie; le second, dans un poste diplomatique, tué par une épidémie. — C’était ce jeune Antonio Casati, attaché do légation, dont la nomination à Florence faillit jadis compromettre la paix de l’Italie. Caractère studieux, intelligence élevée, ])assionné pour sa patrie, il a

laissé im romarquablc ouvrage : Milan, et les princes de la maison de Savoie. — Les généreux Lombards jiayent grandement, do toutes façons, l'hospilalité de leurs frères jiiémontais!

M. Gioia, ancien ministre du cabinet Gasati, et natif de Plaisance, personnifie les duchés dans le sénat sarde, où figure de plus, parmi les Lombards, l’avocat milanais Macs tri, que j’avais oublié.

Toute bonne action contient en soi sa récompense. — Le noble accueil du Piémont aux émigrés des divers Etals a déjà porté ses fruits, non-seulement dans le domaine moral, mais encore sous le rapjiort matériel. De môme que le Piémont est devenu la tôte politique de l’Italie, ainsi Turin s’en est fait la ville pensante, le centre intellectuel, où vivent aujourd’hui rassemblés les hommes les plus éminents de l’indépendance. — La ville a presque doublé; de nouveaux et magnifiques quartiers sont sortis de terre comme par enchantement; et, quand même un jour Turin devrait céder le gouveniement à la métropole naturelle de l’Italie du nord, à la grande Milan, l’ancienne capitale des États sardes n’en restera pas moins une des des plus belles cités de la nation reine.

Voici, celle fois, monsieur, en conlinuant la liste des {grandes individualités du sénat, un nom bien connu en France, de mc-me qu’ héréditairement illustre en Piémont. C’est celui du marquis de Villamarina, ministre plénipotentiaire auprès du gouvernement français, et qui représenta la Sardaigne au congrès de Paris, conjointement avec le comte de Cavour.

Il y a, dans l’histoire de cette famille, l’une des plus anciennes du Piémont, une magnifique page écrite |mr le père du sénateur actuel, le marquis Emmanuel, dont la mémoire est identifiée de telle sorte à celle de Charles-Albert, que parler de l’un c’est évoquer l’idée de l’autre. — Rien ne saurait intéresser davantage les admirateurs du martyr de ^indépendance italienne que quelques brefs détails sur sou

plus fidèle ministre, seul confident do sa pensée pendant des années bien longues et bien critiques.

Le 13 mars 1821, le roi Victor-Emmanuel I®'', placé par la révolution d’Alexandrie et par colle postérieure de Turin, entle la nécessité de donner une constitution à scs sujets pour éviter l’anarchie, et le déshonneur de manquer à la parole récemment exigée de lui j)ar les souverains alliés de ne faire aucune concession de ce genre, le roi Victor-Emmanuel se décidait à abdiquer, et mandant au palais le jeune Charles-Albert de Carignan, seul prince du sang qui fût dans la cai>italc, il lui annonçait son intention de lui conférer la régence, jusqu’au retour du nouveau souverain, Charles-Félix, alors à Modène. — Le prince de Carignan, élevé en France, très-Itali('u et très-libéral, tout en symj'athisant d’idées, avec certains chefs du mouvement , le désapprouvait cependant comme inopportun, et n’y avait pris aucune part. Effrayé de la responsabilité du pouvoir, en de telles circonstances, il refusa d’abord, et il ne fallut pas moins que la volonté formelle du roi, i)arlant au nom de l’intérêt de la dynastie, pour qu’il se laissât revêtir du titre de régent. — Victor-Emmanuel partit le soir même ; et le jeune prince, en attendant les ordres de Charles-Félix, aussitôt prévenu, s’efforça de rétablir l’ordre par de patriotiques proclamations où il exhortait le peuple à avoir confiance en ses nouveaux chefs, et où il montrait l’Autriche prête à profiter de tout prétexte pour intervenir, au grand dommage du royaume.

Mais les meneurs n’étaient guère capables de comprendre

ces sages conseils. Excités et grossis par les émissaires de l’envoyé aulricliien, depuis longtemps à l’affût d’une occasion de compromettre le prince de Carignan, dont les sentiments n’étaient que trop souj)çonnés à Vienne, ils envahissent, le lendemain même, le palais du régent, et le menacent de mort, ainsi que des plus graves désordres dans la ville; si la constitution espagnole n’est pas immédiatement proclamée. La garnison de la citadelle envoie dire qu’elle va incendier la capitale, en cas d’hésitation. Les plus notables citoyens, réunis en conseil, déclarent qu’il faut céder, cl sur leur avis seulement, le prince signe la promulgation de la charte espagnole, sauf les modifications ultérieures qu’il conviendrait au roi : seule réserve possible dans le moment. — Puis, s’occupant à calmer les esprits, à prévenir les vengeances d’une réaction trop facile û prévoir, Charles- Albert offre aux rebelles une amnistie refusée par eux, et, aidé de quelques hommes qui se dévouent au rôle périlleux de ministres, il essaye de parer aux malheurs qui suivent toujours l’inicrruption de l’autorité diins un État.

La nouvelle de ces événements trouva Charles-Félix au milieu d’un entourage tout autrichien, hostile au prince de Carignan, et tout prêt à présenter sa conduite comme une trahison ; l’irritation de ce roi fut extrême. Il écrivit aussitôt au jeune régent une lettre foudroyante, dans laquelle il lui ordonnait de rassembler sous Novare les troupes restées fidèles, d’en remettre le commandement au général la Tour, et de venir rendre compte de scs actes. Elle se terminait ainsi ;

a — Je verrai, par la promptitude de votre obéissance,

si .vous êtes ciicoro prince de la maison de Savoie, ou si vous avez cessé de l’ôlrc. »

Le prince de Carignan n’avait accepté la charge de régent que forcé par son roi et parent. L’émeute lui avait fait violence; mais quoi qu’aient pu dire depuis, pour excuser leur absurde conduite et leurs plus absurdes illusions, Ics promoteurs de cette révolution, il n’était en rien leur complice, et n’avait pas cessé un instant d’être le plus fidèle, comme le premier sujet de la couronne. — Quoique affligé du ton sur lequel on lui parlait, il ne pouvait que se soumettre et obéir sans délai. Le moindre retard eût été taxé de rébellion, et le régent savait à quoi s’en tenir sur les trames qu’on essayait d’ourdir à Modène autour de Charles. Félix. — Il ne s’agissait pas seulement pour lui d’être privé do ses droits do succession, mais de voir le trône de la maison de Savoie passer l’Aulriche. — Que devenait alors cette malheureuse Italie, dont il rêvait la délivrance, au jour où l’armée, les forces du Piémont, seraient siennes? — Charles-Albert exécuta à la lettre les ordres de son souverain. Il quitta Turin, où l’émeute l’eût retenu pour se couvrir de sa présence, et remettant ses pouvoirs au comte de la Tour, il prit la roule de Modène. — C’étaient ses premiers pas sur la voie douloureuse où la haine autrichienne allait le faire marcher pendant de tristes années, d’États en Étals, d’insultes en insultes, d’humiliations en humiliations I

Bien (ju’imméritée de tous points, l’accusation d’abandon de scs prétendus complices, propagée à plaisir par les deux

parlis extrêmes pour le déconsidérer, celle solle el lâche calomnie jeta de ramerliime sur tout le reste de la vie du héros piémontais. « Dans les momenls les plus vifs de s<a douleur, dit Gualterio, il en appelait à riiistoire; et, sur la froide pierre, baignée des larmes de tout un j)ouple, qui renferme sa dépouille mortelle dans la basili(jue deSuperga, riiistoire demande aujourd’hui s’il y a encore en Italie une voix qui ose maudire ce nom, un homme qui ose encore l’appeler traître ! * »

Pendant les courts instants de sa régence, le prince do Carignan, ayant besoin d’un ministre de la guerre, avait fait

< Devenu roi, et faisant un retour sur cette partie de son existence, Charles-Albert écrivait, dans sa retraite de Racconis, des pages intimes, oii il déposait tontes les tristesses de son cœur. Voici un passage de ces jiapiers confidentiels, dont quelques-uns ont été livrés à la publicilé après la mort du roi. Ces fragments portent la date de

— « .... J’ai été accusé de carbonarisme! J’avoue que j’aurais été » plus prudent si j’avais gardé le silence sur les événements qui so » passaient sous mes yeux, si je n’avais point blimé les lettres-pa- » tentes qui nous étaient accordées, les formes judiciaires et admi- « nistratives qui nous régissaient; mais ces sentiments de ma jeunesse » n’ont fait que s’affermir et s’enraciner dans mon cœur... J’ai été » accusé de conspiration ! J’aurais été du moins conduit h cela par i> un sentiment plus noble et plus élevé que celui des caibonari. Je w confesse que j’aurais été plus prudent si, malgré ma grande jeu- » nesse, je me fusse lu quand j’entendais parler de guerre, du désir » d’étendre les États du roi, de contril)uer h l’indépendance de l’Italie, » d'obtenir au prix de mon sang une force et une extension de ter- II riloire de nature îi consolider le bonlieur do la patrie ; mais ces >1 élans de l’âme d’un jeune soldat ne peuvent même encore être reniés » de mes cheveux gris.... Je le sens, jusqu’à mon dernier soupir, B mon cai'ur l)attra au nom de patrie et d’indépendance de l’étranger... «

appel aux palrioliqiicssenlinients du gdné'ral de Villamarina. C’dtail un des militaires les plus distinguas de l’année, on même temps qu’un genlilliommc connu j)our un entier dé- ’ vouement à la maison de Savoie.

Emmanuel Pès de Villamarina, né à Turin en 1777, et entré sous les drapeaux dès le plus jeune :\ge, s’était brillamment fait connaître dans la longue lutte soutenue par le roi de Sardaigne contre l’invasion française. Après la chute de la monarchie, passé tour à tour au service français et autrichien, suivant que l’ordonnait, de Cagliari, à ses régiments, le roi exilé, puis rentré dans la vio privée, il était devenu l’agent le plus actif, en Piémont, de l’ancienne maison régnante. — Il se trouva naturellement parmi les premiers qui firent escorte ;\ la dynastie venant reprendre possession de scs États. Nommé premier aide de camp du roi Victor-Emmanuel, et en possession de toute la faveur de ce prince, 31. de Villamarina rendit d’éminents services })Our la reconstitution de l’année. Chef d’état-major du contingent sarde, pendant la campagne de 181.5, il déploya dans cette charge les talents d’un officier consommé. Utilisé plus tard en de hauts emplois ainsi qu’eu diverses missions diplomatiques, il reçut finalement le grade de générai, avec la fonction d’ins])ccteur de l’infanterie.

Ce fut dans cette place (pie vint le trouver l’invitation du régent. M. de Villamarina, attaché corps et âme à la personne de ses souverains, n’avait rien de commun avec ce triste parti, iiuissanl à la cour de Turin, et qui rêvait la protection autrichienne comme sauvegarde contre tous nouveaux événements. Il aimait la patrie italienne, était jaloux

on particulier de riii(l('pendance et do la dignit(* du Pii'mont, cl faisait partie de ceux qui se n^jouissaieut de roHCOutrer ces mômes iddes chez le jeune prince de Carignan, héritier présomptif de la couronne. — Le général n’iiésita donc pas fl prêter son concours au régent, et, réglant sa conduite sur la sienne, il quitta le ministère quand le prince dut partir (le Turin, n’ayant cherché qu’fi se rendre utile ù la dynastie et .au pays.

Tout ce qui avait ajiproché le régent avait été rendu tel- . lement suspect an nouveau roi que, malgré son [lassé, le général Yillam.arina, desservi d’ailleurs par d’.aclifs ennemis, no trouva pas grâce aux yeux prévenus de Charles- Félix. De^itué de son emploi d’inspecteur et mis à la retraite, il resta en suspicion jiendant tout ce règne.

Les complots de tous genres, tramés jiar rAulriche et jiar le duc de Modène pour déshériter le prince de Carignan, étaient venus échouer devant la loyauté de Charles- Félix. Le vieux roi, irrité par d’odieux rapports, s’était bien prêté fl punir par l’éloignement et la siH’érité de son altitude les m.auvais desseins qu’on lui signalait dans son successeur présomptif, mais le sang de la maison de Savoie parlait chez lui plus haut que toutes les rancunes ; et aux propositions d’abolir la loi salique en faveur delà duchesse de Modène, il .avait répondu p.ar un refus péremptoire. On chercha bien fi se passer de son consentement, en portant l’affaire au tribunal de la sainte-alliance ; l’attitude seule du gouvernement français déjoua cette manœuvre. La maison de Bourbon ne pouvait ni laisser dépouiller une famille

laquelle runissaiem tant de liens, ni, permcltre à l’Autriche do s’avancer si près de scs frontières.

Quand donc mourut Glmrlos-Félix, au printemps de 1831, le cabinet de Vienne, assez occiq)é à réprimer les soulèvements que l’exemple de la Franco occasionnait dans ses Etats, dut faire bon visage il fortune contraire, et laisser Charles-Albert prendre sans obstacle possession du trône sarde. Mais incapable d’illusion sur les sentiments que devait nourrira son égard le nouveau souverain, le gouvernement impérial mit aussitôt tout en œuvre pour, au moins, lui lier les mains et l’empêcher do nuire. Il fallait absolument, pour sa sûreté en Italie, que le parti absolutiste autrichien, maître réel du Piémont sous Charles-Félix, restût aux affaires, et continuât à dominer le roi actuel comme l’ancien. Il importait non moins autant de maintenir dans leur disgrâce tous ceux qui avaient été frappés û cause des événements de 1821, beaucoup desquels uniquement pour s’etre montrés sympathiques au régent, porté naturellement aujourd’hui û les dédommager. — Et quel esprit do vengeance ne devait pas couver dans le cauir de ces hommes !

Sollicitées par l’Autriche, qui montrait là le fantôme de la révolution prêt à se dresser devant l’Europe, les cours du Nord, auxquelles la lâche politique du régime de juillet laissait le chami) libre à l’égard des faibles, les cours du Nord, simultanément à leur reconnaissance du nouveau roi, lui firent remettre une note collective où, dans les termes les moins douteux, les vouloirs du cabinet de Vienne lui étaient signifiés.

Quelque indignation qu’éprouvât Charles-Albert, il fallait

céder ou craindre une occupation autrichienne, que la France n’eût point empêchée alors, et dont les conséquences étaient incalculables. Souverain absolu en apparence, la fameuse maxime constitutionnelle des bourgeois accapareurs de 1830 : le roi règne et ne gouverne point, allait avec beaucoup de justesse à sa position. Il était bien le monarque en nom, mais c’était û Vienne que les ministres conservés de Charles- Félix prenaient leurs ordres et rendaient leurs comptes. On verra dans une autre de ces lettres do quels procédés ils no craignaient pas d’user envers leur souverain lui-même.

L’histoire de ce règne extraordinaire n’est point encore connue. Elle sera faite un jour. Pou à peu les documents surgissent à la lumière. On saura alors ce que le noble ]»rinçe dut refouler au fond de son cœur de colères et d’envies d’éclater ; par quelle longue dissimulation, par quelles épreuves do tous genres il eut à passer pour se rendre le maître chez lui, pour amener son royaume à la condition où il était parvenu en 1847 ; pour créer enfin, ù la barbe do l’Autriche, cette armée nationale qui, dans les cbami>s lombards, toucha à l’instant do délivrer la patrie tout entière.

Ce fut seulement une année ajirès son avènement, par la mort du titulaire sous Charles-Félix, et par l’impéritie trop éclatante d’un successeur imposé jiar la faction , que Charles-Albert se sentit assez fort pour appeler au ministère de la guerre le général de Yillamarina, de tout temps destiné par lui à cet emploi, le plus important dans sa pensée, avec les desseins qu’il nourrissait. Il savait que l’Italio

ne pouvait espt'rer sa délivrance, et le Piémont lui-méme, en attendant, son indépendance particulière, que d’une force puissante, organisée on deçà du Tessin, et prête à profiter du premier embarras qui naîtrait à l’Autriclie.

Il fallut au Roi, après l’entrée au conseil de M. de Villamarina, deux nouvelles années encore pour pouvoir nommer aux finances, déplorablemcnt administrées jusquelà, M. Gallina, un autre fidèle. L’armée et les finances étaient les deux grandes préoccupations de Charles-Albert, les deux pivots de la régénération ; il tolérait, à ce prix, un ministre de l’intérieur qu’il savait le faire espionner, un ministre des affaires étrangères marchant do concert avec celui de Vienne, un garde des sceaux qui arrêtait l’exécution de son propre code Albertin, et qui laissait à l’état de lettre morte toutes les réformes ordonnées par le prince.

Le général do Villamarina, indépendamment de son affection j)ropre ))Our la personne du roi , et des longues liaisons entretenues avec le prince de Carignan, était le meilleur instrument qu’on pût choisir pour 1a tâche qui lui venait confiée. Plein de connaissance des gens et des choses, prudent, modéré, mafs incapable de se laisser tromper ou manquer, il possédait toutes les qualités de l’homme pratique et do l’homme d’État. — En peu de temps, nonseulement le nombre des troupes sardes était doublé par un excellent système de contingents, mais leur tenue ainsi que leur instruction les relevaient totalement dans l’opinion, en France de même qu’en Italie. L’esprit militaire, traditionnel chez les Piémontais, renaissait en même temps, et l’armée, idolâtre d’un monarque qui faisait tant pour elle, reprenait

en elle-mCme cotte confiance avec laquelle seulement on peut tenter et accomplir de grandes clioses.

Charles-Albert, si bien secondd par son ami, accumulait les faveurs et le pouvoir sur sa true, pour affaiblir d’autant la partie autrichienne du cabinet. 11 y avait une administration spéciale pour l’ilede Sardaigne, le roi en fit une annexe du ministère do la guerre, et M. de Villamarina devint ainsi le promoteur des immenses réformes qui changèrent la face de cette contrée. Ayant chassé le ministre de l’intérieur et de la jiolice La Scurena, qui se vantait tout haut d’ètre d’accord avec Radetzki pour le faire prochainement abdiquer, le roi donna la j)olice au même Villamarina. Il n’est pas besoin de dire la colère du jtarti noir, l’humeur de l’Autriche en cette occasion. Charles-Albert s’émancipait peu i\ jieu, et l’on commençait à com])rendre tout ce que couvrait son silence ordinaire et l’attitude impassible (pi’il avait adoptée.

L’anecdote suivante, empruntée aux récits de l’éminent historien Gualterio, montrera suffisamment les façons ([ue l’Autriche avait habitude d’user avec le Piémont, et la nouvelle attitude prise par ce dernier État , an grand scandale des dignitaires impériaux, qui n’y comprenaient plus rien.

C’était en 1840. La question d’Orient avait brouillé les cartes en Europe. La guerre était dans l’air, et l’attitude do la France, par tro|) poussée fl bout, donnait fort <ï ))enser au cabinet autrichien. Redoutant une descente en Italie, travers le Piémont, dans loquet il s’imaginait toujours Irou-

ver une avant-garde contre nous, ce pouvoir enjoignit à son représentant à Turin de s’en entendre avec le gouvernement sarde. L’envojé autrichien était le prince Félix de Schwartzemberg, homme de manières presque brutales, ennemi déclaré des Italiens, et do Charles-Albert en particulier, et qui aggravait encore l’insolence de ses communications par le ton qu’il prenait pour les transmettre. Il se présenta au conseil des ministres.

« — L’horizon, dit-il, s’obscurcit; il est nécessaire d’occuper sans retard les positions sur le Pô.

» — Aussitôt que le roi l’ordonnera, répondit le ministre de la guerre, les dispositions opportunes seront prises pour a|»peler les contingents sous les armes.

» — Non, non , reprit l’envoyé, c’est nous-mêmes qui devons occuper les positions.

» — Chez vous? fit M. de Villamarina.

» — Et avec quoi donc, s’écria rAutrichion tout offusqué, avec quoi donc garnirez-vous le Pô? Avec voire armée de jiaysans, peut-être? — En tout cas, d’abord, votre roi n’appellera pas les contingents sans notre /jcmmiüu/ »

Le ministre piémontais le regarda dans les yeux.

« — Ce n’est cependant point it vous, monsieur, répliquat-il, qu’on demandera ordre, mais bien au roi. Il n’a qu’à commander, et dans quinze jours, s’il le veut, il aura sous les armes cent mille hommes, qui, l’un dans l’autre, valent bien chacun de vos soldats, sachez-le. »

L’Allemand sortit furieux. Quand le roi fut informé de cette scène, il lui échappa, pour la première fois, un cri (pii peignait l’état secret de son Ame.

— Eh bien! dit-il, l’ocil brillant de joie, eh bien! je ferai donc la guerre à l’Autriche !

Considérant l’état de la France, isolée en Europe, réduite à l’avilissement par le honteux système de paix à tout prix, dont les conséquences allaient peut-être la forcer, si elle ne voulait pas tomber au dernier degré de la honte, à entrer seule en campagne contre toutes les puissances, Charles- Albert avait rêvé son appui dans une entreprise de libération de l’Italie. Il espérait qu’instruit par rexj)érience, le gouvernement français se ))rêterait peut-être à la constitution d’une Haute-Italie qui, en affaiblissant l’Autriche, nous donnait là une forte alliée à l’aide de laquelle nous devenions désormais invincibles, n’ayant jjlus à faire face qu’au Rhin. Il envoya donc à Paris, aussitôt après la communication de M. de Schwarl/.emberg, un personnage de haut rang, chargé de s’expliquer avec Louis-Philippe sur une coopération directe ou indirecte à l’attaque qu’il était tout ])rêt à commencer. — Louis-Philippe "répondit que « la politique française ne pouvait se comjtrüincUre en des aventures 1 »

Charles-Albert dut donc s’en tenir à une neutralité armée que force fut bien à l’Autriche d’accepter» De cette époque data son aversion mal dissimulée pour le roi des Français cl pour ses conseillers, a Avait-il donc tort, dit Gualterio, de déplorer l’invasion en France de ce matérialisme devenu la seule règle de gouvernement, cet avilissement de tous principes, celte disparition de toute idée généreuse cl honorable, qui, tandis qu’ils préparaient à l’intérieur la dissolution de la société, eu excitant les passions les plus basses,

en lâchant la bride à la cupidité la plus effrénée, ne faisaient qu’abaisser de pins en ])lus cette grande et généreuse nation, et la préparaient h l’impuissance la i)lus complète et la plus humiliante? — Le règne de Louis-Philippe était véritablement l’antithèse de celui du chevaleresque Charles-Albert. »

Pendant seize longues années, le marquis de Villamarina ne s’arrêta pas un instant d.ins la tâche multiple qu’il avait assumée. Le Piémont lui doit l’intelligent accomplissement de la pensée royale. Toutes les dignités de l’Etat vinrent successivement s’accumuler sur sa tète. Général d’armée (maréchal), ministre d’Etat, grand cordon de Saint-Maurice, grand collier de l’Annonciade, il avait épuisé tous les honneurs. — Faveur plus précieuse, c’était en lui que le souverain avait placé son atîe.ction <îl sa confiance intime. C’était dans le sein do ce fidèle ami que Charles-Albert épanchait ses douleurs, et trouvait un écho pour ses espérances ainsi que pour ses projets. Quand le roi devait rester plus d’un jour sans voir son ministre, il lui écrivait longuement ; et l’on prétend que les lettres livrées à la publicité depuis la mort de Charles-Albert, et qui peignent toutes si bien le monarque piémontais, avaient été adressées au général de Villamarina.

Ce grand ministre, chargé d’années et de travaux, voulut rentrer dans la vie privée pour se consacrer tout aux siens. 11 pria le roi de le décharger de ses fonctions, et sortit de place le 8 octobre 1847, à la veille des événements. Ses conseils continuèrent toujours à soutenir les résolutions de

son maître. En sc retirant, le marquis rciulil encore im dernier service à Charles-Albert. Il lui permit de profiter de cette modification dans le cabinet pour se défaire tlu ministre des affaires étrangères, M. Solaro de la Marglieritc, maintenu jusque là aux affaires par le parti rétrograde, comme contre-poids nécessaire de M. de Villamarina.

Les sympathies, ainsi que la reconnaissance du jiays, accompagnèrent l’ami du roi dans sa retraite, et ce fut un joimde deuil pour tout le royaume que celui où la nouvelle de sa mort sc répandit, au mois de février 1852.

C’est le fils aîné de cet illustre citoyen qui représente,

dejiuis six ans, la Sardaigne à Paris. Non moins bon Italien

que son lièrc, non moins dévoué à la dynastie nationale, il continue dignement la glorieuse tradition de sa race.

Le marquis Salvatorc de Villamarina, destiné par sa naissance au service de l’État, reçut une éducation qui lui permettait (le briller dans toutes les carrières. Élève de l’université de Turin, il obtint, tout jeune encore, le diplôme de docteur en droit. Mais scs penchants, non moins que les cxemj»les paternels, le portaient vers le métier des armes, et il entra bientôt dans l’armée, où scs (jualités brillantes, jointes au nom qu’il portait, lui valurent rapidement un grade supérieur. Le marquis était colonel de cavalerie, en 1844, lorsque le roi Charles-^Vlbert, qui l’estimait tout particulièrement, l’appela aux fonctions de secrétaire du conseil (les ministres. Mis ainsi en lumière, la distinction qu’il déploya dans cette charge, la confiance royale, firent de lui un homme d’État de premier ordre, comme il était déjà un

excellent militaire. Le gouvernement sarde ayant besoin, à r^jK)que si difii^lc de 1848, d’un plénipotcntiaiTC habile pour envoyer en Toscane, fixa son choix sur M. de Villamarina, qui répondit de tous points à son attente, et laissa à Florence le meilleur souvenir.

Au mois d’octobre 1852, la bienveillance exceptionnelle du roi, d’accord avec la pensée du ministère, désigna M. de Villamarina pour la légation de Paris, première mission de la diplomatie sarde. On sait suffisamment combien le noble envoyé a réussi dans le monde politique français, et quelle sympathie générale il possède aujourd’hui. Son attitude, remarquée au congrès do Paris et dans la dernière conférence, a appris au Piémont, ainsi qu’à l’Italie, que leurs intérêts ne pouvaient être placés en de meilleures ni déplus loyales mains.

M. de Villamarina, bon juge des projets de M. de Cavour, et lié d’ailleurs d’affection avec ce ministre, sert sa ]>olitique avec enthousiasme. Jeune encore, distingué jtar sou souverain, estimé de tous, c’est un de ces hommes hors ligne i>our qui sont faites les plus hautes positions. Sa place est marquée dans les conseils de la Haute-Italie, dont il aura si j)uissamment aidé la régénération par ses services diplomatujues.

Un dernier portrait va fermer cette longue lettre, celui d’un homme célèbre, lu^ aussi, eu raison de la part qu’il eut à la politique ainsi qu’à la privauté de Charles-All>erti — Je veux parler de l’historien de la maisou de Savoie, l’éminent écrivain Cibrario.

M. Cibrario, une dos romarquablos individualités dont s’honore l'Ilalie contemporaine, est né avec le siècle, à Usseglio, province de Turin, d’une famille patricienne. 11 entra de bonne heure dans l’administration, et il était déjà, à vingt-neuf ans, substitut du procureur général près la cour des comptes. Poussé par le genre de son esprit vers les travaux littéraires, le jeune magistrat publia divers ouvrages qui lui valurent, dès le début, grand honneur et grand renom. C’étaient notamment \’ Histoire de la république de Chiéri, et VEconomie politique du moyen ûye. — Romar([ué et complimenté par le roi, M. Cibrario écrivit ensuite, sur l’invitation de Charles-Albert lui-même, diton, sa belle Histoire des princes de la maison de Savoie, qui fit une sensation considérable en Italie, où elle révélait presque l’origine et les tendances perpétuellement italiennes de la dynastie piémonlaise. Les faveurs royales, en tout cas, récompensèrent l’auteur de cette publication.

M. Cibrario , très-albertiste, c’est-à-dire libéral et antiautrichien, contribua pour beaucoup, par ses écrits ainsi que par ses démarches, aux réformes qui commencèrent, dès 1847, la ruine du parti noir, ainsi qu’à l’octroi du statut. Pou de mois après ce dernier événement, le roi le créa sénateur, et il fut nommé intendant général des gabelles.

Depuis l’établissement du régime constitutionnel, M. Cibrario a figuré dans plusieurs ministères. — 11 était ministre des affaires étrangères à l’époque 'du traité de Paris, et fut remjdacé par M. do Cavour, Il est actuellement premier secrétaire (grand chancelier) de l’ordre royal et militaire (les saints Maurice et Lazare, un des ])lus anciens et dos

plus illustres de l’Europe, et qui peut tMrc regardé comme équivalent à l’ordre de Saint-Louis, autrefois, en France.

Honoré de la bienveillance de Charles- Albert, M. Cibrario a écrit le récit des derniers jours de ce prince, douloureusement achevés dans l’exil. Rien n’est saisissant à lire comme ces Souvenirs d’une mission en Portugal auprès du roi Char les- Albert.

Après sa dernière partie perdue de Novarc, le grand soldatde l’indépendance, fuyant celte terre italienne qu’il n’était plus en état de défendre, et où sa présence pouvait servir do prétexte à toutes les énormités de la part du vainqueur, le roi découronné avait choisi, pour y ensevelir sa vie et y dérober les bouillonnements do son âme, un coin à lui connu, sur les côtes du Portugal, à l’extrémité de l’Europe. Il avait pris la route d’Oporto, avec la modeste suite d’un voyageur ordinaire, célant ce nom qui pouvait provoquer d’importunes curiosités. El cependant, mystérieux effet de l’héroïsme, dès scs premiers pas, il avait été deviné ; et, la renommée le précédant, son voyage, ce triste acheminement vers l’exil, était devenu une magnifique ovation. Dans le midi de la France, en Espagne surtout, en Portugal, parmi CCS énergiques populations que le mot de nationalité soulève comme un seul homme, le magnanime champion des droits de l’Ilalie, le prince aimant la liberté de sa j)atrio jusqu’à lui sacrifier sa couronne, avait provoqué d’en- Ihousiàstes manifestations. Oi\ dételait ses chevaux au passage des villes, on le traînait en triomphe. — Dieu versait ce baume sur ses plaies vives, et lui apportait celle suprême

consolation do voir quo si la fortune l’avait trahi, le cœur des peuples savait lui tenir comj)te do ses efforts et de scs sacrifices ! '

Pendant ce môme temps, le parlement sarde, interprète du désir général, votait une députation chargée de porter l’auguste exilé les sentiments d’admiration et de dévouement dont les cœurs de tous scs sujets débord, aient pour lui. — Les commissaires de la chambre des députés étaient M.M. Ratt.azzi, Massimo Mautino, Cormero et Rosellini; ceux du sénat, le général Collegno et M. Cibrario. — Voici dans quelle position ils trouvèrent leur roi.

Charles-Albert habitait, dehors la ville d’Oporlo, une jietitc maison sur le bord de la mer, louée 800 francs par <an. Il vivait lè entièrement seul, avec deux domestiques, jiresque dans le dénùment. Il apprenait, entre autres nouvelles, à un de ses amis, qu’il ,av.ait pu « s’acheter deux couverts d’argent ; » et dans une lettre Jiu comte de Castagnetto, il écrivait les lignes suivantes :

« En ce moment où l’État est acc,ablé des plus cruelles » et des plus affreuses charges, je préférerais manger du » pain noir le reste de mes jours plutôt que l’on pût dire » tjue, dans une époque aussi terrible, je suis venu aggra- » ver ou embarrasser encore, dîins un intérêt personnel, » les finances de l’État. »

L’arrivée de cette députation causa au noble prince un dernier moment de bonheur. — N’était-ce pas la solennelle sanction par son peuple de la conduite de toute sa vie? — Il répondit aux envoyés du sénat ces ])arcles, qui

méritent d'ôtre inscrites en lettres tl’or, et que tout Italien devrait porter gravées au fond de son cœur ;

« La’ nation a pu avoir des ju-inces meilleurs que moi, » elle n’en a point eu qui l’aient tant aimée. Pour la rendre » libre, indépendante et grande, j’ai accompli .avec joie tous » les sacrifices; mais ces sacrifices ont une limite qui ne » se peut franchir, c’est quand ils . ne s’accordent plus avec » l'honneur. J’ai vu arriver le moment où j’aurais dû accé- » der à des choses auxipielles mon cs])rit réjmgnait pro- » fondément ‘ ; j’enviai le sort de mes généraux tués, je » cherchai la mort et ne la trouvai point. Alors, je connus » qu’il n’y avait plus d’autre parti pour moi que de renoncer » à la couronne. La Providence n’a jias iiernfis que la ré- » génération de l’Italie s’accomplisse aujourd’hui ; j’espère » qu’elle ne sera que différée, et qu’une adversité passagère » avertira seulement les peujiles italiens d’être, une autre » fois, plus unis, afin d’être invincibles. »

Mais l’inaction et le chagrin devaient avoir bientôt raison du pauvre exilé. Charles-Albert ne languit jias jilus de quatre mois loin du sol italien. Le 28 juillet 18I'J, après un lent affaiblissement, il rendait sa grande Ame à Dieu, en bénissant encore ce jieuplc qu’il avait tant aimé.

' Demaiuler la paix à t’Aulricho.

vin

r/cst maintenant, monsieur, à la chambre des députt^s de paraître dans cette revue du ])arlcmcnt. Ici le sujet double d’actualité et d’importance; car si le sénat est, en dernier ressort, le régulateur du gouvernement, à la chambre basse n’en appartient i)as moins l’initiative des résolutions, la déclaration de la politique qui convient au pays.

Les députés des Etats sardes sont au nombre de 204 pour une jmpulation d’environ cinq millions d’ames; la durée de leur mandat est de cinq ans ; ils ne reçoivent aucune indemnité. Ils sont élus par le suffrage universel. Leurs attributions ont été copiées prescpie littéralement sur les chartes françaises de 1814 et de 1830. — Les fonctionnaires civils et les officiers de l’armée y figurent on assez grand nombre, et, chose assez rare, se montrent généralement très-indé-

pendants envers le pouvoir. Plusieurs siègent niôine àl’ox- Irénie droite ou à l’extrêine gauche.

Le Piémont n’avait, pour ainsi dire, jamais eu de vie publique, quand fut promulgué le statut constitutionnel du 4 mars 1848. Du gouvernement de ses anciens rois, il était passé sous la domination française ; et la chute de l’empire l’avait rendu au régime absolu. Il se trouvait donc tout neuf i\ l’existence parlementaire, au système de libre discussion. L’art des luttes j)olitiques, des coalitions et des transactions de principes était inconnu à ces hommes admis tout d’un coup il exprimer leur sentiment sur les tendances et la marche du pouvoir, à décider de sa composition et de sa durée. — De h\, la multitude de partis, ou, pour parler plus nettement, de fractions de partis qui se dessinèrent tout aussitôt au soin de la chambre élective.

Si l’on s’informe aujirès d’un Piémontais compétent do la distribution des députés sur leurs bancs, par groupes d’opinion, voici ce qu’il répond :

— Six partis se divisent nos élus : la droite extrême, cléricale, absolutiste, autrichienne, ennemie jurée de l’indé- ))endance, ayant pour chef le comte Solar de la Margherite; — la droite modérée, que commande l’ancien ministre comte do Revel, et des rangs de laquelle sort M. de Ciivour ; ses membres s’accommodent du statut, mais sont exclusivement Piémontais, dans l’antique sens de ce mot ; dans certaines occasions ils votent avec le ministère contre la gaucho ; — le contre droit, créé par le premier ministre, et tout dévoué à sa personne autant qu’à sa politique italienne;

— lo centre gauclio (jue personnifie M. Cardona, le président actuel, ministériel au fond, mais trés-ennemi des deux droites; c’est lui qui a produit M. Ratcazzi; — la gauche, dont M. Depretis, vice-président, représente les aspirations; c’est la bourgeoisie riche, éclairée, défiante du haut clergé et de la noblesse, très-italienne, très-nationale; soutenant M. de Cavour, parce qu’il a j)ris en main le drapeau de l’Italie, mais le jalousant un peu au fond, et prête à bien accueillir M. Ratazzi comme président d’un nouveaii cabinet

— l’extrême gauche, enfin, où figurent MM. Valerioet Brofferio, toujours au lendemain de la guerre de Lombardie et de Novare, am))lifianl les idées de la gauche à l’intérieur comme au dehors.

Un étranger cour t risque de se perdre dans cette longue nomenclature.

Je viens d’étudier le terrain, et je crois que, tout en restant exact, on peut resserrer la question et la ramener aux mêmes termes que dans nos anciennes assemblées, savoir : une droite, un centre ministériel et une gauche. — De compte fait, les 204 députés sardes se répartissent ainsi lors du vote ; 44 à la droite, 36 à la gauche et 124 au centre avec le ministère Cavour. — Vous voyez que le [)Ouvoir actuel a raison, lorsqu’il prétend représenter l’o|)inion de l’immense majorité du pays, ])uisque, dans la (picslion dominante de l’indépendance italienne, la gauche et une partie de la droite sont encore avec lui.

Ce serait du reste à tort que l’on apidiquerait notre sens français à ces dénominations de droite, de centre et de gauche. Le but de ces divers partis est bien différent de celui

que les nôtres sc projwsaicnt. 11 n’y a pas ici de divisions

dynastiques, de ces rivialitôs inconciliables comme nous n’cn avons que trop cliez nous. — Tous les Piômontais, anciens ou nouveaux, sc retrouvent unis dans un môme amour pour la maison de Savoie. I.es hommes qu’en France on prend, sur l’étiquette de leur banc, pour de farouches républicains, sont, au fond, dos royalistes très-dévoués. Le débat roule uniquement sur la forme, sur les noms des ministres de la monarchie. J’ai entendu M. Ratazzi, l’ancien chef de la gauche, M. Valerio, un des chefs de la gauche actuelle, faire les plus entières protestations d’amour et do fidélité pour la personne de Victor-Emmanuel II. L’Italie délivrée par la dynastie sarde, le royaume de Lombardie aux héritiers de Charles-Albert, voilà toute la politique de la droite et de la gauche, tout comme des ministériels. — Je ne parle point d’une im])erceplible fraction d’égoïstes, à l’extrême droite, qui, cramponnnés au jiassé, ne tenant aucun compte des événements accomplis depuis dix ans, du réveil de l’esp:it national, jiréfèrent à une extension magnifique, mais périlleuse, l’ancien état de choses, — la petite individualité du Piémont, et l’esclavage do leurs compatriotes lombardvénitiens, aux risques d’une nouvelle guerre.

3Iais, pour en revenir à ce que je vous disais, il n’y a point de révolutionnaires dans le jiarlenient sarde, pas plus que dans la nation. — Les correspondances soudoyées do la Gazette d’Augsboitrg et de VUniven peuvent prétendre à cet égard ce que hou leur semble. L’ex])rcssion de la vérité est tout entière dans ces jihrases de M. d’A/.eglio, écrivant au ministre du roi à Paris ; — « Peut-on contester la différence

énomio qui existe entre la condition intérieure des autres États de l’Italie et celle du Piémont? Là dn conspire, on intrigue pour un changement politique, tandis qu’au contraire, ici où l’on a ces libertés qui sont vainement réclamées ailleurs, l’ordre, la tranquillité et la prospérité régnent, et l’on })eut espérer sans hésitation que Mazzini et ses adhérents ne trouvent aucune sympathie. »

La rageuse haine du sectaire contre la monarchie sarde, ses vaines tentatives de toutes les époques, prouvent assez l’exactitude de ces paroles. — Mazzini n'a dans la Péninsule qu’une amie naturelle, l’Autriche, qui l’inventerait s’il n’existait pas, tant il sert admirablement, depuis vingt-cinq ans, à ses desseins oppressifs, à scs décrets de confiscation et de terreur.

De même que la Couronne a placé dans le sénat un nombre d’émigrés représentant les provinces qui se sont données en 1848 à Charles-Albert, déjà leur légitime possesseur par droit d’héritage, ainsi les électeurs sardes envoient à la chambre bassCj comme protestation vivante contre l’étranger, les plus énergiques entre les proscrits qui ont cherché un asile parmi eux. M. Tccchio, Vénitien célèbre, l’illustre comte Mamiani, le comte Bencntendi, le comte Annoni, le marquis Visconti Arconati, le marquis Ïrivulce-Pallavicini, ancien compagnon de Silvio Pellico au Spielberg, MM. Farini et Torelli, d’autres encore, dont les noms ne me reviennent point en ce moment, sont députés du peuple piémontais. — La nationalité, la fraternité de race ne se prennent pas ici l>our de vains mots, mais bien pour des obligations réelles»

— Du reste, comme je vous l’écrivais, rien n’est plus habile que cette générosité sans calcul. Un Tallcyrand ne la désavouerait point. L’Autriche, la Toscane, Modène, crient au voleur. El, de fait, les esi>rits de leurs peuples sont tout au Piémont. — L’année dernière (18o7), traversant ces pays, je ne pouvais en croire mes oreilles : on est Piémontais et rien autre ; — Victor-Emmanuel est le dieu, l’espérance de tous.

— Rien n’est plus sérieux, sachez-le bien, que ce passage d’une correspondance adressée de Florence à un journal français, et que je lisais récemment ici :

« Le désir de compter pour quehpie chose dans les destinées de rilalie fait| pencher présentement la balance en faveur des idées de l’illustre et regrettable Manin, au détriment de celles de notre cher compatriote Montanelli. Ce n’est pas inutilement que le Piémont donne à la péninsule l’exemple d’un pays qui grandit, se fortifie et prospère au soleil do la liberté. Le Piémont a le drapeau tricolore, une armée, une tribune où l’on parle haut et ferme ; il a conquis' scs litres de noblesse moderne sur les champs de bataille de la Crimée et dans les conférences du congrès de Paris.

» Ce qui fait la force du Piémont, ce qui nous attire vers lui chaque jour davantage, c’est précisément qu’il aflirme cette nationalité tant île fois niée; c'est qu’il est, comme un centre, tout prêt à rallier les forces disséminées de l’flalie; c’est qu’avec lui nous pouvons espérer d’obtenir ce qui nous manque, à savoir la tolérance religieuse, la liberté de la parole et de la presse , et surtout un rôle actif dans les destinées de notre pays régénéré. Florence y perdrait sans doute de u’être jdus ca|)itale ; en dépit de nos souvenirs,

de nos vanités nuinicipalcs, elle semble s’y résigner d’avance et de bonne grâce ; elle aime mieux être chef-lieu d’une province dans un État heureux, indépendant , libre, exclusivement italien, que capitale d’un duché insignifiant qui n’a ni présent ni avenir; elle sait, d’ailleurs, que ni Turin, ni Milan, ni aucune autre ville ne la feront descendre du rang qu’elle occupe comme capitale artistique de l’Italie, et elle a assez de clairvoyance et de patriotisme pour se contenter de cette gloire. »

Le Piémont témoigne, à chaque occasion, de sentiments non moins généreux pour ses frères italiens. — Ainsi, le 1.5 juillet dernier, M. le chevalier Castelli, directeur général des archives, ayant été nommé député Boves, à la place du professeur Vallauri, l’un des treize dont la chambre a annulé l’élection après enquête, les électeurs lui votèrent une adresse qui termine ainsi :

a Tenez, s’il est possible, la guerre éloignée assez longtemps encore pour que le pays ait le temps de rassembler toutes ses forces à la faveur de la ]>aix. Mais si l’indépendance de la patrie était jamais menacée, ou si l’heure de la rédcmplion de l’Italie venait à sonner tout à coup, poussez alors le cri de : Aux armes ! qui retentira des Alpes au Vésuve, et DISPOSEZ DU SANG ET DU DERNIER ECU DE VOS ÉLECTEURS. »

Qu’on no prenne jmint ceci pour une emphase de circonstance. 11 n’y a pas un être en Piémont, homme, femme, enfant, (|ui ne pense ou qui ne sente de même. — Je vous l’ai dit, ce peuple est admirable et j)eu connu. — On ignore en France qu’après Novare, les communes du rovcTume en-

voyaient tous les jours au nouveau roi des députations lui demandant à deux genoux de recommencer la guerre, sitôt close par une trahison ; lui offrant cent millions, cent mille gardes nationaux, bons soldats, pour refaire l’armée. Et lui, le fils de l’iiéroique vaincu, le brillant général de 1848, lui, serrait avec rage la poignée de son sabre, et réjwndait de douloureuses jwroles de refus et d’apaisement, avec des larmes dans les yeux et dans la voix. — Qu’eût-il pu contre toute l’Enroi)e hostile et commandant la paix ?

Ce pays-ci est la Vendée de l’Italie, comme le pouvoir autrichien en est la Convention. — Plus disciplinés, mieux commandés que les nobles paysans du Bocage, instruits par de dures exi)ériences, les Piémonlais, ces vaillants fils des Alpes, délivreront la Péninsule et replaceront leurs maîtres sur le trône lombard où le droit et le vœu national les appellent.

A bientôt la physionomie des partis dans la chambre, ainsi que les études que je vous ai annoncées sur les principaux chefs parlementaires. — H y a là ample matière à récit, et c’est pourquoi je vous demanderai souvent pour mon compte un tour de faveur sur les autres et intéressantes correspondances étrangères que publie le Messager.

Ma dernière lettre vous annonçait, monsieur, une revue des principaux membres de la cliambre élective piémontaise, dans le genre de ce que je vous ai déjà écrit sur le sénat. — Voici, pour aujourd’hui, le commencement de ce travail.

Je devrais, à cette place, vous éntretonir tout d’abord du président de la chambre, M. Cadorna, ainsi que des membres du bureau, mais je préfère retrouver ces messieurs à leur rang d’opinion. Il me semble logique ici de procéder par ordre de parti, et débutant, ainsi qu’à une inspection militaire, par la droite, je vais vous présenter tout d’abord 1a fraction extrême de cette nuance , personnifiée dans le comte Solar de la Margherite, ancien ministre des affaires étrangères pendant presque tout le règne de Charles- Albert.

Avant d’on vonir à ce personnage, et comme explication préalable, il est nécessaire i)OurlaiU d’ouvrir une parenthèse jiour fcire connaître à vos lecteurs le passé politique de M. de la Margherite et de ses amis, les causes de leur singulière attitude devant le grand mouvement national qui emporte l’Italie, à la suite des Était; sardes, vers un avenir d’indépendance et d’unité régénératrices.

Après la panique de 1821, (jui coûta tant de milliers de victimes à la Péninsule, et qui ouvrit les cachots du Spielberg à l’élite de la société milanaise, l’Aulricho, flairant un

irréconciliable ennemi dans la personne du jeune Charles- Albert, alors prince de Carignan, traité par ses agents avec la dernière violence, après le mouvement libéral de Turin, l’Autriche imagina de le priver de ses droits au royaume de Sardaigne, en faisant passer cette couronne sur la tète d’un archiduc, ce qui eût doublement arrangé scs affaires, et rivé jusque dans le plus extrême avenir le dernier chaînon de la malheureuse Italie.

Deux frères sans héritiers mâles étaient venus, en 1814, reprendre )>ossession de la royauté sarde : Victor-Emmanuel et Charles-Félix. Princes excellents, mais faibles, dominés par des traditions surannées ; .tout on n’aimant ])oint l’Autriche, ils se laissaient intimer ses volontés par leurs femmes à l’iin et û l’autre, issues de la maison de Lorraine. Marie-Thérèse surtout, épouse du roi Victor, agissait ouvertement dans le sens du cabinet de Vienne. Elle avait rempli les ministères et l’administration de sujets pen-

sant à son exemple; et quand Victor-Emmanuel abdiqua, à la suite des événements de Turin, l’irritation de cette reine ne connut plus de bornes. — L’une de ses filles était mariée au ducdcModéne, ce triste François IV, fameux par sa soif d’un véritable trône. De cette union existait un fils, le duc actuel, François V. — Une intrigue se noua entre le gouvernement autrichien et la reine déchue, pour transférer la succession de Sardaigne, sous la tutelle de son père, au jeune archiduc, petit-fils de Victor-Emmanuel et de Marie- Thérèse, petit-neveu de Charles-Félix. — Ce dernier prince, régnant depuis l’abdication de son frère, aurait, comme le fit plus tard Ferdinand VII en Espagne, aboli par une déclaration souveraine la loi salique, constitutive de la monarchie, et appelé au trône, après lui, l’archiduc François- Ferdinand. — L’Autriche eût appuyé ce coup d'État par une armée d’occupation et engagé toutes ses forces au besoin pour en assurer les résultats. Prévoyant même le cas où, par amour de sa maison, Charles-Félix ne voudrait point se prêter à cette intrigue, le cabinet impérial, sans même consulter ce souverain, alla jusqu’à proposer d’office^ au congrès de Laybach, l’abolition de la loi salique en Piémont. — L’Italie ne courut jamais de plus sérieux danger.

« Nous lui enlèverons son droit héréditaire à la couronne », disait sans détour M. do Ficquelmont au marquis de la Maisonfort, ministre français à Florence, en parlant du prince de Carignîin.

Ce fut le gouvernement de la Restauration qui déjoua cette trame. Fidèle à la tradition française, il fit encourager

to.

Charles-Félix dans la résistance qu’opposait ce prince à ce suicide de la maison de Savoie, et il adressa à rAutrichc les plus formelles protestations. — Une perspective si séduisante attirait cependant bien fort celle-ci, et ses menées continuèrent longtemps encore, car, en 1828, le ministre des affaires étrangères du roi Charles X, M. de La Ferronays, s’expliquant avec l’ambassadeur autrichien à Londres, M. do Lebzeltern, qui passait par Paris, se rendant à Vienne, lui tint ces jiropros paroles : « Le gouvernement du roi ne peut croire aux bruits qu’on fait courir en Italie sur l’exclusion du prince de Carignan, d’autant moins que s’ils venaient à se réaliser, le prince de Mettemich amènerait en Italie ce qu’il a raison de vouloir éviter, c’est-à-dire le bouleversement de re pays à la vue de l’armée française f qui devrait, dans ce cas, paraître sur le sommet des Alpes. » — Une telle déclaration refroidit sans doute les vues ambitieuses du cabinet do Vienne; et à la mort de Charles-Félix, en 1831, Charles- Albert put lui succéder sans obstacle.

Mais, si longtemps placé sous la menace de l’exhérédation, avili aux yeux de l’Europe entière, injurié dans le j)ropre palais du roi par l’envoyé autrichien * , troublé dans ses affections françaises par la révolution de juillet, qui le

‘ L’indigne altitude envers la personne du prince de Carignipi, dont les agents diplomatiques de l’Autriche recevaient le mot, se rontiuua avec une inexplicable audace après l’avénement au trône de (Jharles-Albert. — Le prince Félix de Schwartzemberg, qui mourut premier ministre de François-Joseph, envoyé à Turin avant 1848, poussa un jour le roi tellement h bout, à force d’insolences, que

laissailsans appui de riinique côté où il en espérât, le nouveau souverain tombait en outre aux mains d’un entourage formidablement coalisé, en possession do l’autorité, des grandes cliargos, vendu on grande partie à l’influence allemande, et avec lequel cependant on no pouvait rompre sans d’imroenses dangers. — Après de vains et sourds efforts pour devenir le maître, Charles-Albert jilia. Le prince intelligent, libéral, élevé en France et pénétré de nos idées, dut laisser vivre sous son nom un absurde et odieux régime, dont les oppressions policière et cléricale étaient tout le fond. Les réformes décrétées par lui-méme, dans les premiers jours, étaient abolies ou laissées de côté. Les vieux généraux de police, les évêques tout romains, les anciens conseillers de Charles-Félix, gouvernaient à leur bon plaisir et faisaient de la morale au roi. Ce souverain avait à peine voix consultative devant ses ministres. — De liberté |>olitique, on n’avait seulement point l’idée; de liberté individuelle, pas davantage. — « Pas de liberté religieuse, dit un écrivain ultra-conservateur, pour les sectes dissidentes, pas même pour l’Eglise ! Les entraves que nous avons vues naître au dernier siècle s’étaient conservées entières. Les plus louables efforts avaient été tentés pour les desserrer un peu : tout avait échoué ; Charles-Albert, vainement convaincu de l’excellence des modifications demandées, n’avait pas osé,

Charles-Albert dut lui Intimer de sortir de sa présence.*— La haine de ce ministre contre le souverain du Piémont contribua beaucoup, pendant Phlver de 1848 h 1849, ft rendre nulles les offres de médiation de la France et de rAnpleterre, et h faire recommencer la guerre prématurément pour la Sardaigne.

dans sa touto-puissance do souverain absolu, se décider ; il avait reculé devant l'opposition dos bureaux ! »

Ainsi, après avoir vu mutiler l’institution de son conseil d’État, il fut impossible à Charles-Albert d’obtenir de l’administration qu’elle voulût bien consentir à rétablissement des ronseils provinciaux, auxquels il tenait extrêmement. 11 entendait, par leur pratique bien réglée, habituer peu û peu son peuple au système représentatif, et, en attendant, comme il le disait lui-mème, pouvoir connaître ses désirs et entendre sa voix * . Trois années de suite le roi donna les ordres les plus positifs pour rassembler les conseils piovinciaux, et autant de fois des circulaires ministérielles ‘secrètes les empêchèrent, si bien qu’en dernier lieu, en 1846, un ministre bien intentionné, arrivant à découvrir les détails de l’affaire, s’écria que le roi était encore une fois trahi.

Ceci n’était rien encore auprès des façons d’agir que se permettaient envers la propre personne du souverain, sur-

* Le parti révolutionnaire, non moins odieux aux honnêtes gens que la faction vendue à l’étranger dont je parle ici, s’est plu constamment à représenter Charles-Albert comme le type du souverain rétrograde aü fond, revêtant au besoin, pour ses desseins ambitieux, le masque du libéral, et du défenseur de la nationalité. Les lignes que voici, écrites par ce prince, vers 1840, témoignent assez de ses généreux et véritables sentiments :

« Quant à moi, je considère tes choses (le progrès) sous un point .) de vue religieux absolument opposé à celui de ces messieurs (les I) noirs-absolutistes). Je crois, tout au contraire, que pour plaire à I) Dieu il convient de tirer parti de tous les progrès et de toutes les » découvertes qu’il permet être faites dans les sciences ainsi que » dans les arts, et de s’en servir pour le bien des peuples et l’avan-

loin dans les premières années du règne, certains membres du conseil, trop ouvertement maintenus là par l'Autriclie. Ainsi, au mois de novembre 1834, le ministre de l’intérieur et de la police La Scarcna, croyant avoir découvert que le roi cherchait à placer le dévoué M. Gallina aux finances, tenait le langage suivant à un personnage qui n’était pas même de sa faction ;

« Le roi, disait-il l’écume à la bouche, le roi est un coquin » qui pense mal ; qui dit une chose à l’iin, et le contraire à » l’autre. Mais qu’il ne se figure pas nous tromper! Qu’il * sache bien que l’Autriche ne se fie à lui ni peu ni point ; » qu’elle le connaît mieux qu’il ne le croit ; et qu’dle n’i- » gnore rien de tout ce qu’il dit ou fait. Qu’il sache qu’il » est bien surveillé ; et que ce n’est pas seulement Bom- » belles qui a ce soin ; que nous savons ce qu’il fait dans » sa chambre, à qui il écrit, où il envoie des lettres, » quelles sont les personnes qu’il reçoit, l’heure où elles

» loge delà société. De la même manière, je crois qu’un gouver- » nemenl doit conserver entre ses mains une grande force afin de » pouvoir protéger la religion, défendre et faire respecter sa na- M tionalité; afin de pouvoir faire observer les lois et défendre les bons Il rontre les attaques des pervers ; mais, d’un autre coté, je crois I) également qu’il doit procurer aux populations tous les avantages qui » sont en son pouvoir, et se mettre lui-méme à la tète du progrès. Il en faisant participer, autant que possible, les propriétaires à l’ad- » ministration de leur province. En peu de mots, mon opinion est i> qu’un gouvernement monarchique qui procède avec sagesse , doit Il toujours se montrer progressif dans le bien, et donner aux peuples Il une liberté entière, hormis celle de faire le mal. »

Voilà le tyran des uns ; — le démagogue des autres !

» viennent, et ce qu’il leur dit.'Oui, nous savwis tout. » Quant à moi, si je vois les choses prendre une certaine » tournure, je donne ma démission, mais d’une façon » hruyantc, en lui renvoyant son grand cordon ; car si je » me retire, je ne veux rien conserver d’un brigand pareil. » — Du reste, qu’il sache bien qu’à la première sottise, Ra- » detzki arrivera avec son armée, et le forcera bien d’ab- » (liqucr. »

Le ministre de la justice maintenait, malgré le roi, les juridictions exceptionnelles, les privilèges eCclésiasluiues, et mille coutumes incompatibles avec notre époque. — L’instructiçn publique était monopolisée au profit des jésuites, malgré l’aversion pour eux du souverain.

Le ministre des affaires étrangères, ce même comte de la Marglierito, aujourd’hui chef de l’opposition dans la chambre, affichait hautement une politique contraire à celle du roi. C’était devenu un véritable scandale pour les diverses légations accréditées auprès de la cour de Turin. Les représentants de la Sardaigne à l’étranger étaient choisis par le ministre dans les gens dévoués à l’Autriche, et ne faisaient qu’un, là où ils se trouvaient, avec les chargés d’affaires impériaux, suivant aveuglément leur impulsion. — M. de la Margherite ne craignait pas d’appeler le roi « un carbonaro, » et sa diplomatie le répétait impudemment au dehors. Le comte Broglia, ministre à Rome, sc vantait hautement « qu’il ne reconnaissait que les ordres do son chef, et que si le roi lui ordonnait (pielquc chose de contradictoire, par lettre ou autrement, il n’en ferait rien du tout. » L’intimité du marquis Carrega, envoyé sarde à Flo-

rcncc, avec le représentant aiitricliien Revitscki, «Hait un scandale publie. Le marquis Crotli, en Suisse, agissait onvertcnient en sens contraire des volontés du roi. Il en était de mémo dans les cours autrement imi>ortantes de Prusse et d’Angleterre. ■ — (fest à ne pas en croire anjourdlmi la preuve matérielle et palpable.

Et malgré tont cela, s’il voulait être vengé dans l’avenir, Charles-Albert devait dissimuler, et snpjrortor ces énormités, en SC contentant d’amener avec adresse l’im ou l’autre de ces insolents ministres à se compromettre au point de jtouvoir le chasser. Abandonnant, pour ainsi dire, l’exercice du pouvoir civil, le successeur de Charles-Félix se donnait tout entier aux soins de son armée, qu’il avait tirée de l’état honteux de troupes de police, pour en faire do braves et nobles régiments, capables de soutenir le choc des Impériaux et de les battre au jour solennel de la vengeance. L’héroïque soldat de Novarc créait silencieusement ce Piémont militaire, qui tient aujourd’hui sa place en EurojTC au rang des grandes puissances, et qui délivrera la patrie. Aidé dans cette forte tâche du seul et fidèle Villamarina, il laissait agir, en fait do propagande nationale, les Balbo, les Gioberti, les d’Azeglio, attendant (pic Ken onvTÎt sa main et indiquât l’heure.

1847 sonna enfin. Les temps étaient mUrs. — Au premier prétexte, une dispute pour des tarifs de douane, Cliarlcs-Albcrt compta scs soldats et défia f Autriche. Sorti de cette longue oppression, il apparaissait radieux et transfiguré; et son peuple, (pii comprenait maintetnant tout ce

qu’il avait dû souffrir pour en arriver là, lui vouait cet amour profond, enthousiaste, que les malheurs d’ensuite n’ont fait qu’accroîtrcj et qui s’est reporté sur sa mémoire. — Puis, se dévoilant tout entier, le roi donna le statut; d’un royaume d’esclaves, il* lit une nation de sujets dévoués, et, l’épée à la main, criant guerre à l'étranger, il SC jeta en Lombardie!

Si grandes que purent être la surprise et la colère de l’Autriche, le désappointement et la haine des gouvernants dépossédés à Turin ne leur cédèrent en rien. La nombreuse clientèle qu’ils s’étaient formée pendant un si long règne, le monde de gens qui vivaient d’abus, tous ces intérêts frappés du même coup, s’unirent dans une même haine dn régime nouveau, dans une réprobation de ce sentiment fraternel qui poussait le Piémont au secours des autres Italiens, tout en vengeant les longues injures faites au roi par l’Allemand oppresseur de la patrie commune. — Les ministres tombés, les anciens administrateurs policiers, et forcenés partisans du atatu quo, se coalisèrent avec quelques prêtres égoïstes, que venait d’exaspérer l’abolition de privilèges d’un autre âge, le droit d’asile, la juridiction exceptionnelle, l’exemption d’impôts, taudis que le clergé en masse poussait ces populations à la guerre sainte. — Usant eux-mêmes des institutions qu’ils voulaient combattre, les chefs de cette coalition se firent nommer ù la chambre basse, dans des collèges de province où leur rang personnel, l’ascendant des anciennes positions leur assuraient la victoire, et ils constituèrent aussitôt parmi les députés cette extrême droite, dont

j’essaye aujourd’liui de vous dépeindre lu composition et les tendances.

La monarchie pure, ou plus véridiquement une aristocratie ayant le monopole héréditaire du gouvernement, des privilèges et des honneurs ; l’Église formant un État dans l’État; une alliance intime avec rAulriche contre la France et contre les idées françaises; le royaume renfermé dans ses limites actuelles, sans pensée aucune d’agrandissement que peut-être Plaisance et quelque peu du Modénois, par l'extinction des maisons régnantes; enfin, proscription de l’idée italienne, déclarée un rêve absurde, une périlleuse chimère ; — voilà le programme de l’exlrême droite, tel qu’il est carrément j)0sé, et tel que le développe chaque jour son organe officiel, l’Amionia. — Jugez de la sympathie que doivent rencontrer de semblables doctrines j>armi le Piémont tel que je vous l’ai montré jusqu’ici ?

Ces gens, qui ne forment, du reste, que la très-petite minorité de la noblesse, aspirent au renom de politiques austères, dédaigneux des applaudissements et d’une vaine popularité, et servant seuls les véritables intérêts du pays. Ils prétendent continuer les grands hommes d’État absolutistes qu’a possédés jadis la Sardaigne, et ils invoquent Joseph de Maistre en prêchant l’alliance autrichienne. — Ne savent-ils donc pas que dans la correspondance de Joseph de Maistre SC trouvent des passages comme celui-ci ;

a Si je n’ai point de fiel contre la France, n’en soyez » point surpris : je le garde tout pour l’Autriche. C’est par » elle que nous sommes humiliés, perdus, écrasés ; c’est par

it

» elle que nous sortirons d'ici, non-seulement sans argent, » mais sans considération, j’ai presque dit sans honneur. » Vous parlez d’orgueil, de prétentions ; trouvez-moi une » suprématie, une domination plus insultante que celle

» que l’Autriche exerce à notre égard Cette maison

i> d’Autriche est une grande ennemie du genre humain et » surtout de ses alliés. Je vous avoue que je la déteste cor- » dialcment. »

Ces vrais patriotes ignorent-ils donc que l’Autriche convoite ardemment Alexandrie, la grande forteresse du nord de l’Italie; et Casai, qu’elle dit usurpé sur ses droits; et Gènes, plus proche de Milan que de Turin, qui ferait à ses provinces italiennes un si licau port sur la Méditerranée, où elle n’a rien ?

Et ce qu’il y a de curieux, c’est que l’homme en qui s’identifie aujourd’hui cette mémo extrême droite, le comte Solar de la Margherite, alors ministre des affaires étrangères de Sardaigne, en un moment d’humeur, sans doute, contre ses patrons de Vienne, écrivait en 1835, dans une dépêche aux rq)résentants du roi à l’étranger ; — « La politique de l’Au- » triche n’a pas changé depuis le dernier siècle, elle a tou- » jours les mêmes fins ; son ambition est encore plus grande I) Dans le même temps qu’elle convoite les légations pontifi » cales, elle jette un regard de cupidité sur la rive droite du » Tessin (territoire sarde), qvCelle voudrait repasaer pour » étendre ses confins au delà des limites fixéespar les traités » de Worms et d’Aix-la-Chapelle. Si Gênes est devenue » partie des États sardes, ce n’est certainement jias à l’Au-

» Iriche que nous le devons. Ce n’est certainement pas elle » qui a soutenu notre cause au congrès de Vienne. Gardez. t vous bien de croire que nous ayons la moindre obligation » de reconnaissance envers une cour qui ne nous fait que le » bien dont elle ne pouvait pas nous priver. On doit com* » prendre par là combien il faut être défiant à accueillir » toutes les protestations d’amitié et toutes les offres qui pa- » raitraient faites dans notre intérêt... Aucune foi aux pa- » rôles des ministres autrichiens, aucune confiance en leurs » promesses. »

Ainsi parlait l’homme qui, par lui-mème ou par ses amis, traite aujourd’hui de révolutionnaire tout cabinet ennemi de l’Autriche, et fidèle à la politique séculaire de la maison de Savoie de marcher sur Milan et la Lombardie, en délivrant la Péninsule de l’odieuse domination étrangère.

Le comte de la Margherite doit être septuagénaire, quoique encore vert et actif. Issu d’une famille de moyenne noblesse, parvenue par les charges de cour, il entra dans la diplomatie lors de la Restauration. — Rempli de distinction et de talents, agréable à ses princes, ardemment poussé par la coterie absolutiste et cléricale, maîtresse des affaires jusqu’à l’établissement du statut, il resta ministre des affaires étrangères jwndant presque tout le règne de Charles-Albert.

Il l’a dit lui-mème depuis sa sortie du pouvoir, avec une naïveté au moins singulière chez un aussi vieil homme d’Ètat : « — Je n’étnis point V homme du cœur et de la pensée du

— nix —

» roi Il ne m’avait pas fallu une grande péiuHration pour

O voir que, outre un juste désir d'être indépendant de toute » domination étrangère, il nourrissait dans l’àme une pro- » fonde aversion pour l’Autriche, et il était plein d’illusions » sur la possibilité de soustraire l’Italie à sa domination. Pas » une fois il ne prononça le mot de chasser les Barbares, » mais chacune de ses paroles trahissait son secret »

Dans une monarchie soi-disant absolue, comment donc un sujet pouvait-il rester, quinze ans de suite, le ministre d’un prince dont il n’avait ni le cœur ni la pensée ? — N’y avait-il donc pas lit la main de cette Autriche que M. de la Margherite considérait si bien comme une illusion de vouloir chasser de l’Italie?

Tombé en 1847, tout ce qui s’ est passé depuis est honoré de la virulente colère et des sarcasmes amers de l’ancien ministre. — M. de la Margherite est le premier orateur de la « Petite Église » qui s’inspire à Rome et à Vienne, et il déploie parfois beaucoup d’esprit et de science de la j)arole au service de cette mauvaise cause. — Insensible aux cris des tribunes, aux murmures d’une grande partie de la chambre, il lance intrépidement ses foudres contre les hommes et les choses du statut. Son originalité |)rincipale consiste à s’être posé en Cassandre du grand mouvement soutenu par le Piémont. M. de la Margherite et ses amis, retranchés dans une superbe indifférence de l’opinion, semblent désirer la venue de l’Autriche à Turin, j)Our mettre enfin à la raison un peuple insurgé qui ose prétendre à venger son roi, ù secourir ses frères lombards et vénitiens tendant

leurs mains vers lui. — Qui sait si cos tristes citoyens, les tout premiers, no j>aycraient pas cher cet (Hi^nement souhaité? Qu’ils regardent du côté de Milan et de Venise; qu’ils se demandent si la noblesse est davantage; éjeargnée ])ar l’occupation autrichienne, et quelle est la diflérence du traitement subi par les Borromée, les üreppi, les Casali, les Visconti, les Trivulce, tous les grands noms du royaume, avec celui qui s’emploie contre les révoltés de la rue ou les mécontents vulgaires ?

Dans ces dernières années, le comte de la Margherile a publié, sous le titre de Mémorandum histurico-politique, un long récit apologétique de son passage aux affaires, dont la lecture ne manque pas de charme. L’ancien ministre, dé|>osilaire de la tradition vraie du cixbinet de Turin, prétend que le rôle de la maison de Savoie est de rester gardienne poq)étuelle des Aljres, et que sa grandeur doit se fonder, non point du côté de l’Italie, mais bien vers la Suisse, en reconstituant sans doute l’ancien royaume de Bourgogne. — M. de la Margherile n’ose pas trop parler d’entamer sur la France, mais on voit qu’il le pense, et qu’il se souvient de cette agréable coalition du Nord et de l’Angleterre, qui, en 1815, voulait tout simplement donner au roi de Sardaigne la Provence, comme la Lorraine et les évècbés au roi do Prusse, et l’Alsace au grand-duc de Bade. — Mais nous n’en sommes plus là, monsieur de la Margherile; et peutêtre bien un jour trouverons-nous à rembourser ce bon vouloir à notre endroit, avec intérêts, bien entendu.

L’extrême droite, non comprise la députation de Savoie, à laquelle je consacrerai un paragraphe spécial, se compose d’une vingtaine de députés, dont voici les principaux, après M. de la Margherite : — Comte Crolti, ancien chargé d’affaires ; comte d’Agliè, ancien ministre plénipotentiaire; comte Costa délia Torre ; général marquis 'Negretto; professeur Vallauri; comte de Bosses; comte Cays ; général marquis Centurione ; comte de Camburzano ; marquis Dominique Pareto ; avocat Genina ; marquis Car^ rega ; professeur Parodi ; avocat Bixio ; ces deux derniers, Génois. — Il est, du reste, très-difficile de donner un tableau exact de ces fractions de nuances, l’extrême droite et la droite votant assez souvent réunies, comme l’extrême gauche et la gauche, et se disputant, sur leurs limites, un nombre flottant de membres indécis.

Sur les vin{fl-deux députés que nonimela Savoie, dix-neuf apjiartiennent à la droite, extrême ou modérée. Deux votent avec la gauche, le docteur Jacquemoud, député de Moutiers, et M. Chenal, député de Sallanches. L’avocat Canpiet, député du bourg Saint-Maurice, est le seul ([ui siège au centre ministériel. — Cette attitude de la presque totalité des mamiataires savoisiens mérite d’être expliquée, car elle touche à de graves questions.

La Savoie, p<ays monarchique et religieux, où les traditions se conservent intactes à l’ombre des grandes montagnes, la Savoie se trouve, depuis 1848, dans une situation des ])lus perplexes. — l’rofon<lément attachée ù la dynastie qu’elle a donnée au Piémont, et tirant vanité de sa brillante fortune, celte province ne saurait cependant sentir comme le reste des États sardes à l’endroit de la cause italienne. Elle est elle-même, et rien autre* plutôt française qu’italienne, bien que ne désirant nullement une réunion à la France. — Les sacrifices que le Piémont, la Ligurie, l’îlc de Sardaigne s’imposent avec un si noble enthousiasme, la magnanime et formelle résolution d’écraser l’Autriche en un jour de sanglantes représailles, ou de périr jusqu’au dernier : toutes ces grandes choses que Dieu inspire à un peuple quand les temps sont venus, la Savoie ne les comprend point, et c’est naturel. Elle a sa vie propre, sa langue, son histoire, ses idées, qui n’ont rien à voir avec celles de Milan et de Venise; l’étranger allemand ne lui a rien fait ; elle n’intervient dans les querelles de l’Italie que pour obéir à son duc. — Mais quand le gouvernement de Turin l’assimile, lui, l’Helvélien désintéres.sé dans la question, au

véritable fils de ritalic, i\ l’habitant des rives du Tcssin ou des montagnes de Gènes, quand les mêmes et lourdes charges lui sont demandées sans relâche, le Savoyard fronce le sourcil, anathémalise les. ministres qui le traitent ainsi, et va siéger au parlement dans l’opposition où la politique de la lutte nationale est combattue.

Qu’on me permette une citation d’un livre original et vrai, de M. Félix Platel, Causeries franco-italiennes :

a Quand il a dit â la chambre ; « Pourquoi me taxez-vous » si fort? » on lui a répondu : « C’est jiour la rause. » Il a vu dos enfants qu’il réservait j)Our ses charrues jiartir là-bas, au delà des Alpes. « Nous sommes en tenqis de [)aix, pour- » quoi me prenez-vous mes tils? » s’est-il écrié. On lui a toujours répondu : « C’est pour la cause! » — De là à prendre en grippe l’Italie il n’y a pas loin, et cependant le Savoisien est un des plus fermes soutiens de l’indépendance italienne, — et ce, pour deux raisons.

» Il a l’orgueil national : il se rappelle que le roi Charles- Albert, le vaincu de Gustoza, l’empereur d’Italie pendant toute une bataille, était do la maison de Savoie; il considère comme un Savoisien l’homme vers lequel regardent tous les Italiens, qui attend les événement? et que les événements attendent, — le roi Victor-Emmanuel !

» La seconde raison est que le Savoisien est rageur. Il est devenu Italien, sinon par amour, du moins par haine; il se souvient de la guerre do Lombardie ; — il n’a pas pardonné et ne pardonnera jamais Novare.

» Montrez-lui son drapeau sans faire de grands discours ;

menez-lc aox kabiti blancs, il se battra mieux peut-être que pas un ; car les rancunes aiguisent mieux les épées que ne le font les enthousiasmes, et si les vengeances se mesurent à la profondeur des blessures, la vengeance savoisienne ne sera point petite. »

Je l’ai dit au début de cette lettre ; la Savoie restera militairement fidèle au roi; les douze mille soldats de toutes armes qui représentent son contingent dans l’armée sarde mourront encore volontiers pour la gloire de leur maître, pour la délivrance de l’Italie ; et néanmoins ses députés, expression du sentiment civil, sont hostiles au statut, à la cause italienne, qui leur impose des sacrifices sans compensation, pour une querelle étrangère, et votent le plus souvent avec l’extrôme droite, avec les rancuniers et jaloux cléricaux, contre M. de Cavour.

En réalité, les méprises de la question religieuse entrent pour beaucoup dans cette attitude; car la plupart de ces hommes, qui protestent, au nom de la Savoie, contre la politique du ministère, doivent au Piémont, c’est-à-dire à la partie italienne des États sardes, de grandes positions, tout riches ou nobles qu’ils soient déjà par naissance. — Le général de Sonnaz, le général Juillet de Siûnt-Cergues, le colonel Mcnabréa, le marquis Costa de Bcauregard, ancien aide de camp de Charles- Albert, le capitaine Borson, appartenant à l’armée, — le conseiller de Viry, de la cour de Gènes, le président Guillet, le président Charles-Laurent, le conseiller Mollard , — l’ancien secrétaire général de l’intérieur Lachcnal, le comniandeur Despines, célèbre ingé-

nieur, — tous ces Savoisiens, en un mot, n’ont pas trouvé mauvaise mère la patrie italienne; et dans ce royaume de la Haute-Italie, que leurs votes semblent dénier, mais qui sera, parce que Dieu et les peuples le veulent ainsi, plus d’un parmi eux fournira encore une brillante carrière.

La politique de M. de Gavour est toute de conciliation ; loin d’affecter, comme certains de ses prédécesseurs (quel est le régime qui n'a point d’im|)erfeclions et de torts, surtout dans un apprentissage constitutionnel?) une hostilité sjstématique au clergé, le premier ministre de Victor-Emmanuel U se plaît à répéter que son plus vif désir est de faire vivre le gouvernement en aussi bon accord que pos»ble avec l’Église ; de rendre à la masse du clergé, si italien en 1949, les égards et la justice qui lui sont dus, et d'en finir avec des dissensions que l’étranger a seul intérêt à nourrir. — Ces intentions, parfaitement connues à Turin, devraient déjà désarmer bien des résistances et faciliter ainsi au grand homme d’Êtat une tâche toute nationale et toute de dévouement à la royauté sarde.

Chacun des députés savoisiens, pris individoeffement, se croirait certes insulté si on doutait de son attachement à la maison de Savoie, au fils de Charles-ÀlberU — Pourquoi donc oette opposition de tons au ministre qui rejirésente la pensée royale, qui travaille à faire grande et puissante, comme elle ne l’a jamais été, cette antique dynastie, objet de l'amour commun, tout en rendant à l’Europe entière Timmense service de repousser la Germanie barbare loin de nos pays? — M. de Gavour est gentilhomme, de famille

aussi illustre que |»as un ; scs collaborateurs au grand œuvre, les La Mamiora, les Salmour, les Villan)arina, presque tous les chefs du Piémont ofliciel sont de grands seigneurs. 11 y a solidarité entre noblesses; et dégager des chaiiies étrangères, de la brutalité des hideux Croates, ce patricial lombard et vénitien, qui a élu pour son roi le descendant de leurs comtes et de leurs ducs, devrait sourire à ces chevaliers de Savoie, dont les aïeux aidèrent jadis le petit-lils du roi Bérenger à re|)asser les Alpes, à reprendre Turin.

Ainsi, voici M. Costa de Beauregard, de Chainbérj-, le serviteur affectionné de Charles-Albert, qui, encore troublé de la catastrophe de son maître, maudit l’idée italienne, regrette le régime du privilège, dont le beau côté existait seul pour lui, et, avec le caractère le plus loyal, le plus honorable, pense aujourd’hui autrement que le roi, excite la patrie au découragement, et lui conseille de s’avilir en posant les armes.

Le colonel Menabrea, avant peu général, député de Saint- Jean de Maurienne, homme d’une science européenne, d’un admirable caractère, ne craint pas la guerre, lui. Il a reçu le feu des Autrichiens, et il ne sera pas fâché, de le rendre. Il sait comme l’armée est excellente et fortement organisée; il connaît l’esprit public piémontais, son ressort de haine et de vengeance, et il aime l’Italie, où on l’apprécie à sa valeur. — Jadis premier officier du ministère de la guerre, en 1848, puis secrétaire général des affaires étrangères sous les ministres de Launay et d’Azeglio, position dans laquelle

il rendit des services considérables, M. Menabrea a quitté l’admiifistration à propos de la loi Siccardi sur le for ecclésiastique, où l’on eut raison dans le fond, mais tort dans la forme. Le ministère donnait au concordat souscrit sur ces matières avec Rome une signification différente de celle (jue M. Menabrea croyait la vraie. — Ces malheureuses affaires ecclésiastiques, qu’avec un peu de prudence le j)Ouvoir d’alors eût pu mener à bien sans effrayer beaucoup de consciences, sont venues rompre bien déplorablement l’unanimité que le mouvement national avait rencontrée à son début.

Les principes politiques de M. Menabrea feraient honneur à tout j)arti. Il les exprimait ainsi aux électeurs de Verrès, en 1849: « Mon programme, messieurs, disait-il, est » bien simple; le voici : Ordre et liberté. Je veux l’ordre, » parce que, sans lui, il n’y aj)as de société possible, et que » l’anarchie m’est aussi odieuse que le despotisme auquel » elle conduit. Je veux la liberté, parce que la liberté est le » premier bien de l’homme ; parce que je la crois néces- » sairc au développement de l’humanité ; parce qu’elle a été » le vœu de ma jeunesse et qu’elle sera le but de toute ma 1 ) vie. Ainsi je m’opposerai avec énergie à toute réaction » qui tendrait à nous reconduire en arrière sous un système » désormais impossible, de même que je combattrai le dés- » ordre, qui est le tombeau de la liberté. »

La députation de Savoie, et, à son exemple, celles d’Aoste et de Nice, jouissent du privilège de prononcer leurs discours en langue française, ainsi que de répondre dans ce

même idiome aux orateurs italiens. — L’article 62 du statut

dispose en effet de la sorte : « La langue italienne est la langue officielle des cliambres. — Il est cependant (kcultatif pour les membres qui appartiennent aux pays où la langue française est en usage de se servir de celle-ci, de même qu’aux autres députés pour leur répondre. »

Rien ne semble plus bizarre, au premier abord, que cette pratique. On cesse de s’en étonner quand on se rappelle que toute ]>ersonne bien élevée, en Piémont et dans la Haute-Italie, parle ou comprend parfaitement le français, et que les députés sardes se rendent fort bien compte jusqu’au dernier mot des harangues ou des rapports prononcés par leurs confrères d’au delà des monts. — La Gazette piemontaise, jounial officiel, reproduit également les débats des deux » chambres dans l’un ainsi que dans l’autre idiome, et des

sténographes italiens et français prennent la plume à tour de rôle, suivant la nationalité de l’orateur. — Je ne sais si les choses se passeront de même au parlement du futur royaume agrandi, mais tant que la Savoie reste unie à la monarchie sarde, cela n’a rien que de très-rationnel.

La droite, qui se confond souvent avec l’extrôme droite dans les questions religieuses ou d'ordre intérieur, en diffère totalement sur la question fondamentale de Tltalie. Elle veut l’indépendance et la croit possible. Elle j)rofesse hautement le grand principe de la réunion du Lombard-Vénitien au Piémont sous la dynastie actuelle, comme royaume de la Haute-Italie. En ce sens, ses membres appuient le gouvernement. — Mais une question sépare encore sur ce point les députés de la droite de ceux du contre et des deux gauches : celle du moment opportun et des moyens d’exécution. — La droite veut la délivrance de l’Italie, mais elle espère surtout pour cela des négociations diplomatiques. Elle soutient que le Piémont, en recommençant la guerre, n’arrivera qu’à se faire écraser une nouvelle et plus ter-

riblo fois. — Ce parti regrette toujours qu’on n’ait point a(üi('*ri\ en 18i8, aux propositions autrichiennes de céder la Lombardie Cliarles-Albert, et de constituer Venise et ses provinces en Etat vassal de Vienne, sous l’hospodorat d’uii archiduc. — A l’heure actuelle, disent-ils, Venise serait déjü réunie, ou bien près de l’être, par la force des choses, par la contagion du voisinage d’un grand Etat italien, qui l’aurait rendue ingouvernable aux Allemands. — Il y a du vrai à cela ; mais ces politiques ne tiennent pas compte de l’état des esprits à l’époque, du noble et généreux mouvement qui portait Lombards et Vénitiens à être libres ou à retomber sous le joug ensemble, de la magnanime conduite du roi Charles-Albert, qui vaudra à son fils ce beau royaume qu’il refusa d’acquérir en détail, au détriment de la moindre de ses parties.

Vunité italienne paraît un mythe dangereux à la droite, une déplorable idée qu’il faut combattre énergiquement. Le rêve de ses adhérents pour la constitution intérieure de la Pé*ninsule,ime fois les Autrichiens partis, et le Lombard-Vénitien donné à la maison de Savoie, est une fédération des Etats existants, dont la présidence appartiendrait au pape, comme chef spirituel et régulateur suprême. — Ce sont là les doctrines de Gioberli et de César Balbo. — Seulement leurs adeptes actuels ne tiennent pas compte d’un fait inévitable, qui dérange singulièrement ces calculs, à savoir que le jour où l’Autriche abandonnera Milan et Venise, les archidnesqui régnent à Modène et en Toscane suivront au plus vite ses derniers régiments. Les Etats de Parme eux-mêmes, quoîque

afFoclionnés à leurs princes, ne mettront pas un instant en balance leur mince existence individuelle, avec le désir, depuis longtemps nourri, de se rattacher à une grande et forte monarchie. — Que deviendront donc toutes ces provinces, privées de leurs anciens gouvernants, et auxquelles, pour rester dans le vrai absolu, il faut encore joindre les Légations, qui, infailliblement, suivront le sort de la Toscane et dos duchés, affamées qu’elles sont de se délivrer de TautO' rite ecclésiastique à la première occasion? — Les abandonner eux-mêmes, c’est livrer ces pays à une nouvelle anarebie, à la domination des émigrés de la pire espèce, de ceux qui conspirent toujours à Londres, et qui, pleins d’audace et de subterfuges, viendront imposer encore à ces populations crédules et pacifiques le joug d’une minorité détestable, imbue des idées et des plans de nos révolutionnaires. — Il sera donc indispensable pour le salut de l’Italie, pour le repos de l’Europe, d’attribuer ces Etats au nouveau royaume sarde, d’autant plus que le vœu de l’immense majorité sera net et décisif à ce sujet, — je ne crains point de l’affirmer, l’ayant vérifié par moi-même auprès de gens de toutes les sortes; — et adieu le rêve de la droite! — Il lui faudra, bon gré mal gré, sabir cette magnifique augmentation de territoire, et se résigner à voir Victor- Emmanuel devenir souverain de toute l’Italie du nord; le roi de Naples gardant son midi ; avec le pape à Rome, entre les deux princes, comme arbitre et maintien de leur ligue nationale.

Voilà pour ce siècle, du moins; ce sera aux suivants à parfaire le travail et à prononcer en dernier ressort sur la

grande réunion. Los Italiens d’aujourd’hui auront déjà bien mérité des Italiens à venir.

M. le comte Thaon de Revel est le chef de la droite. Originaire de Nice, où sa famille figure parmi les plus anciennes, il a été deux fois ministre du roi Charles-Albert, après la promulgation du statut, et il représenta, dans le conseil de ce jirince, l’élément modéré qui sacrifia tout pour pousser la guerre régulière, en 1848, tant qu’elle parut possible avec les forces piémontaises, secondées des ressources de Milan, mais qui, après les désastres do Lombardie, soutint que reprendre les hostilités sans aucun secours étranger était une folie, et qu’il fallait uniquement recourir aux médiations française et anglaise, sauf à se réorganiser pendant- cet intervalle, où l’on pourrait gagner à la cause italienne l’un ou l’autre de ces puissants gouvernements. — Ce parti avait-il tort ? — Avait-il raison ? — L’événement a prouvé, du moins, qu’il prévoyait la catastrophe qui envoya Charles-Albert à Ojtorto et faillit tuer la monarchie sarde.

Comme administrateur, M. de Revel a la spécialité des finances. C’est ce portefeuille qu’il a occupé à deux reprises : en premier lieu, dans le cabinet formé le 16 mars 1848 par César Balbo, inauguration du système constitutionnel; la seconde fois, sous le ministère Alfieri di Sostegno, lequel dura du lü août 1848 au 16 décembre de la même année. Les pouvoirs se succédaient vite alors. — Le célèbre M. Ratazzi, l’un dos principaux inspirateurs de la politique

opposdc, qui triompha et succomba altemativemont à celle de M. de Revel, fut sinon le chef, du moins le ministre influent des deux cabinets qui succédèrent à ceux dont faisait partie, avec voix prépondérante, le député actuel de Fossano. De là, un duel sourd qui s'est continué à chaque occasion entre les deux honorables, et qui, sous prétexte de débats parlementaires, a perpétué jusqu’ici leur inimitié. — La véritable cause de la colère de M. do Revel et do ses amis politiques contre M. de Cavour, le motif réel do la guerre qui fut faite par eux au comte, et (jui se réveille souvent encore, c’est l’alliance que le président du conseil jugea à propos, en 1852, de former avec M. Ratazïi et son parti, désigné alors sous le nom de centre-gauche-, c’est la place que M. Ratazzi occupa jusqu’à ces derniers temps dans le cabinet, aux côtés du chef actuel du pouvoir. — Tel fut ce fameux connubio (mariage), que les orateurs, ainsi que les journaux de la droite, ont si longtemps poursuivi de leurs votes, de leurs articles hostiles et de leurs sarcasmes.

M. de Revel est un homme d’à peu près soixante ans, de grandes manières, d’un esprit fin et incisif. Il a le discours net et précis, la repartie prompte ; la chambre l’écoute volontiers. Bien vu du roi, pour la confiance dont l’honora jadis Charles-Albert, bon Italien à sa manière, si M. de Cavour venait jamais à tomber devant une coalition des deux fractions de la droite et du centre, à M. de Revel reviendrait sans nul doute la mission de constituer le nouveau cabinet.

J’ai beaucoup de sympathie pour M. de Revel et ses amis

uo —

les conservateurs; ce sont d’iionnôtes gens, très-nobles do caractère et de façons, et très-dévoués ; mais ce qui me jdalt surtout en eux, c’est leur penchant pour la France et leur haine de l’Angleterre, de ce gouvernement qui n’a jamais mis la main dans les affaires de l’Italie, au nom de la liberté et de l’indépendance, que i)Our la vendre à l’Autriche. J’avoue que cette manière de voir me prend par mon côté faible et me dispose à une immédiate et grande bienveillance.

Un certain nombre de députés, assis sur ces mêmes bancs, flottent entre l’opposition de droite et le parti ministériel, votant tantôt avec l’une, tantôt avec l’autre. Leurs antécédents politiques les feraient cependant plutôt incliner vers M. de Revel que du côté du cabinet actuel. Ils ne se sont pas montrés moins opposés que 1a droite au fameux conmihio. Le plus important d’entre eux est sans contredit M. Galvagno, successivement ministre de l’intérieur et garde des sceaux dans l’administration d’Azeglio, et aujourd’hui représentant du troisième collège électoral de Turin.

M. Galvagno, avocat avant 1848, doit au statut constitutionnel l’importance qu’il a possédée depuis dans l’État. — Nommé député aux premières élections qui suivirent le statut, il prit place à côté de MM. Pinelli, de Cavour et Sclopis, et ne tarda pas it faire preuve d’entente des questions ainsi que d’initiative. Ce fut lui qui, d’accord avec MM. Boncompagni et Ferraris, au mois de juillet 1848, à la nouvelle de l’offensive reprise par les Autrichiens, proposa à la chambre et fit voter la loi qui conférait au roi Charles-Albert la dictature

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