‹ Victor-Emmanuel II et le Piémont en 1858Chapitre 3 sur 3 · IM · texte numérisé non relu

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provisoire, afin qu’il pût pounoir, on toute liberté d’action, au salut de la patrie. — A|)rûs l’armistice et la rentrée dc.^ troupes, i)endant l’iiiver qui précéda la seconde campagne, M. Galvagno soutint clialeurcusemcnt le cabinet Alfieri de Sostegno, qui voulait la médiation anglo- française, et s’opposa de toutes ses forces i\ la nouvelle déclaration de guerre.

.M. Galvagno fut appelé, comme ministre de l’intérieur, à faire partie de l’administration qui inaugura le régne de Victor-Emmanuel II. Conservé par Maxime d’Azeglio, lorsque ce dernier prit la direction des affaires, il rendit dans CCS circonstances de signalés services. Il quitta le ministère lors de la crise provoquée, en mai 1852, par le rapprochement de M. de Cavour du centre jgauche.

J’emprunte à un livre récemment publié sur l’iiistoire du régime parlementaire daiiÉ les Etats sardes, et qui a consacré de longues pages à M. Galvagno, quelques passages concernant cet homme d’Etat.

« En 1850 et 1851, M. Galvagno présenta au parlement plusieurs projets de loi sur la réorganisation do l’administration de l’intérieur, et trouva constamment un appui sincère, tant au sénat qu’à la chambre. Nommé garde des sceaux en février 1852, il fut obligé de reconstituer la magistrature, en vertu du décret royal de 1850. Siy quatre cents membres et plus de cet ordre, il n’en mit qu’une dizaine à la retraite, et parmi eux, huit au moins dont l’àge et les longs services appelaient cette mesure. Le vrai courage d’un ministre, en matière semblable, consistait surtout à s’opposer aux prétentions exagérées des novateurs, et sur-

tout à ne pas porter trop de trouble dans les familles, en s’efforçant de ne faire peser la rigueur de la loi que sur le plus petit nombre possible d’individus. Les libéraux fougueux trouvèrent qu’on n’avait fait que peu ou rien de ce qui était à faire ; les réactionnaires soutinrent qu’on avait fait trop. L’historien impartial dira que M. Galvagno fit son devoir, sans oublier, toutefois, les ménagements qu’exigeait sa difficile position »

» Le cachet particulier de l’administration de M. Galvagno est une exrpiise intelligence politique. Le comte de Cavour, qui n’a jamais, certes, été des mieux disposés envers son ancien collègue au ministère, fut maintes fois amené à dire que celui-ci, « quoique avocat, quand il s’agissait d’affaires, était beaucoup moins avocat que beaucoup d’autres. » Une autre qualité de M. Galvagno est qu’il n’a jamais considéré le gouvernement que comml l’organe de la nation, et jamais comme celui d’un parti. Aussi disait-il avec raison, dans la séance du 10 juin 1851, à la chambre des députés : « Le gouvernement n'est que d’un parti, celui de tout le pays! »

» La sortie do M. Galvagno du pouvoir a rendu presque muette cette voix, qui était toujours écoutée avec attention, et qui connaissait si parfaitement l’art do raisonner avec éloquence. Si, d’un côté, ce silence est agréable au minislère, de l’autre, c’est une cause de regret pour la chambre et pour le pays. »

La droite, outre une partie des députés savoisiens (car M. Menabrea est beaucoup plus près de M. dcRevel que de

M. (le la Margherite, cl plusieurs de ses confrères aussi;, la droite compte de beaux noms et de beaux talents. Le marquis Gustave de Cavour, frère aîné du comte Camille; le chevalier de Revcl, frère cadet du comte ; le comte Moffa de Lisio, ministre de Charles-Albert en 1848; le marquis dcl Carretto, questeur de la chambre; le marquis Spiuola, conseiller d’Étal; le comte Callori, etc. — Les deux droites réunies donnent 63, voix environ ; dont certain nombre, à la vérité, soit sympathie personnelle, soit peur d’un ministère de la gauche, votent fidèlement pour M. de Cavour, tout en déplorant parfois scs hardiesses ainsi que scs tendances sur divers points.

En quittant cette môme droite, je ne puis i)asser sous silence un homme qui y figura jadis avec le plus grand éclat, et qui, potammenl dans les discussions relatives au clergé, sut s’élever à une hauteur de vues et de considérations qui révélaient une science d’Étal de premier ordre. — Plus tard, en m’occupant des intérêts religieux, son nom reviendra naturellement sous ma plume. — Je veux parler de l’honorable comte de Salmour, qui, cependant, pour avoir quitté la chambre, n’en particijie pas moins activement au gouvernement du pays. Secrétaire général du ministère des affaires étrangères, intime ami et bras droit de M. de Cavour dans cellle habile conduite qui a assis la diplomatie sarde en Europe, M. de Salmour est une de ces individualités remarquables qui honorent le pouvoir en s’y associant, et qui montreraient une non moindre supériorité dans les conseils d’un grand empire que dans ceux d’un État de second ordres

Mc voici arrivé, monsieur, à la plus importante fraction (le la chambre sarde, au centre, ou parti ministériel, divisé lui-méme, comme la droite et la gauche, en deux camps ; le centre droit, exclusivement cavourien; le centre gauche, de fameux renom, commandé par M.Ratazzi, au(iuel il doit i)riiicipalcment son existence.

Dans la jiratiquc, le centre dro'.t et le centre gauche sont réunis sous la discipline du{)Ouvoir; mais ils diffèrent considérablement d’origine et de tendance. — Sui)])oscz le trait d’union, M. de Cavour, disparu, le centre droit reviendra à M. de Revel, j>ar crainte de lu gauche; le centre gauche combattra de nouveau avec MM. Valerio et Depretis, en haine de la droite. Peut-être même verra-t-on prochainement une scission entre les deux nuances, si, comme plusieurs

l’assurent, bien que je n’cn croie rien, ü la rentrée des chambres, M. Ratazzi prend j)ied dans l’opposition. — On peut prédire, en ce cas, un curieux déplacement de votes, qui changera les noms de la majorité ministérielle, mais qui, selon toute apparence, ne la diminuera point.

En attendant , les deux centres pensent et agissent de parfait accord, de manière à ne former qu’un tout compacte aux yeux de l’étranger. — A l’intérieur, exécution honnête du statut constitutionnel, avec toute l’étendue [)ossihle donnée è la prérogative royale, fl l’autorité des ministres ; soumission de l’Église l’État, en échange d’une protection exclusive, de grands égards, de part au budget en cas d’insuffisance de revenus; — au dehors, indépendance italienne; lutte contre l’Autriche, diplomatiquement, et en se préparant au besoin à recevoir vigoureusement son choc à main armée, ou à lui porter un coup décisif ; aspiration active au royaume de la Iltuto-Italio ; appui demandé fila France, avec alliance offensive et défensivCé — Tel est le jirogramme politique du parti ministériel, telles sont les idées générales de l’illustre homme d’État qui gouverne le Piémont, et que vous entendez appeler par certaines gens révolutionnaire : — ce qui fait assurément sourire dujiitié. — On les compte, les révolutionnaires, en Piémont, et surtout à la chambre; on regarde curieusement ceux qui ont la faiblesse ou la bonhomie de se donner ce titre dans les États do Victor- Emmanuel, et je vous assure qu’il se trouve bien peu de gens soucieux de se singulariser ainsi. — Pour moi, bien que je ne sois pas précisément un frère et ami, permettezmoi, monsieur, de me dire révolutionnaire à la suite de

— ni —

M. (le Cavoiir, et de la même façon (luc la majorité du i)ar- Icmonl piêmontais. — L’ordre au dedans; à rcxlêrieiir, la nationalité* italienne relevée, un juste agrandissement j)Oursuivi ; c’est lù une i)olitique que le grand Richelieu, s’il revenait, ne refuserait i)oint de signer.

Toute })crsonnalilé s’efl'aee, dans le centre droit, devant celle de M. de Cavour, déjmté du ])remier collège de Turin. — Je vous ai montré, au début de ces lettres, le chef du pouvoir, le ministre (pie tout le monde en Europe, connaît et déteste ou admire, car il no saurait exciter de demi-sentiment; il me faut maintenant, pour (juc l’étude soit complète, vous dépeindre l’iiommc parlementaire, l’orateur, le chef de parti dans la chambre élective ; cijté qui n’est pas le moins pittoresque de cette grande ligure.

M. de Cavour, sorti des rangs de la droite, dont il fut longtemps l’orgueil et l’espoir, et avec laquelle il s’entend toujours au fond, sauf quelques difficultés do détail, M. de Cavour a été l’uu des initiateurs du Piémont à la vie publique. Il avait vécu dix ans eu France et en Angleterre, étudiant et api»rofondissant le mécanisme des institutions de ces deux grands pays ; lui seul, peut-être, était conqdétcment préparé quand Charles-Albert donna le statut. Dans son journal le Risorgiinento, dans de fréquentes conférences départi, ainsi qu’à la tribune, le comte s’efforça et réussit à donner au jdus grand nombre une idée exacte des trois pou-

voirs, do leur jeu, de leur )iort(^c. Ses notions sans égales sur les diverses branches de l’adniinistration, sur le crédit public en particulier, lui servirent encore do sujet pour se faire connaître et placer bientôt à un très-haut degré de l’opinion. Sûr de son avenir, il regardait s’user tour à tour les hommes du pouvoir, et il se créait un formidable parti dans le parlement, à tel point que le cabinet dut venir û lui et lui ouvrir scs rangs. Du jour où cet immense financier, cet économiste de premier ordre, ce puissant j)oli tique, si italien et si universel à la fois, du jour où ce premier entre tous tint un portefeuille, il fut forcément le maître de fait, et, comme on le sait, il ne larda pas à le devenir de nom. — C’est j)ar la chambre qu’il s’est mis il sa place naturelle, et c’est lil qu’il soutient quotidiennement sa fortune. — Suivons-l’y donc.

M. de Cavour, qui a quarante-huit ans environ, est un homme de taille ordinaire, plutôt grand que petit. Il ressemble assez, mais en beau et en j)Ius en grand, ùM. ïhiers, et aussi un peu à Manin, l’ancien jjrésident de Venise. Comme ces deux derniers, il porte des lunettes, derrière lesquelles il voile l’éclat et la pétulance de sa pensée. 11 a la finesse d’expression, la bouche sarcastique de M. Thiers, mais avec une hardiesse et une franchise que l’ex-ministre de Juillet ne posséda jamais. — Le comte offre d’ailleurs l’assurance, le laisser-aller sans morgue de l’homme né dans un haut rang, qui a .derrière lui une fortune, une considération héréditaires, et pour lequel le pouvoir n’est nullement un porte-respect, mais un moyen de développer ses idées,

IZlO —

son colossal acquit, cl de los nioUrc en ])ralique au jdus grand avantage de son pays.

A la chambre, à l’exception dos grandes circonstances, le premier ministre ressemble à un intendant de riche maison, ([ui rend tout bourgeoisement, tout bonnement ses comptes. U cause tout haut avec tel ou tel membre, avec tel ou tel parti, et donne le plus simplement possible des explications toujours écoutées avec intérêt. On dirait souvenlfaussi, dans ce cas-lil, un i)rofesseur qui enseigne sur une matière quelconque; et, de fait, il a appris et il apjjrend chaque jour ft ces hommes bien des choses qu’ils ignoraient. Aussi provoque-t-il volontiers la discussion, afin de s’expliquer tout it l’aise et catégoriquement.

Les députés parlent en général de leurs jdaces ; le comte répond de même. Le banc des ministres, de forme circulaire, est placé en face de la tribune, tournant le dos ù l’assemblée. M. de Cavour, nonchalamment assis, une jambe croisée sur l’autre, sa jmsturc favorite, et voyant tout, entendant tout, en n’ayant l’air de ne regarder et de n’écouter rien, M. de Cavour est-il mis en cause? il se dresse, met une main dans sa poche, et fixant, jusqu’à le magnétiser, quelque malheureux député qui se trouve devant lui, il sendtle lui adresser, à lui seul, la réplique, et l’écraser de ses arguments. D’autres fois, il s’agite, se tourne tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, crie, gesticule et menace presejue. Le méridional reparaît avec sa verve et ses intonations changeantes. Puis, quand un orateur de l’opposition a parlé, pendant l’instant qui précède le vote, on voit le j)résident du conseil marcher vivement dans l’hémicycle, aller à celui-ci, à ce-

liii-li'i, soulonir tello conscience défaillanle, ('•clairer pour une autre tel i)oint douteux, et rallier scs partisans du geste et de l’attitude, comme un général ses escadrons.

Mais quand le sujet devient grave, quand il doit monter à la tribune, le comte n’est plus le même. — La phrase devient étudiée et sonore ; les grandes considérations se présentent et s’enchaînent avec ordre ; les effets oratoires se mêlent à une émotion bien sentie; l’homme d’Etat se dévoile dans toute la largeur de ses vues et de ses horizons; la transfiguration est complète et admirable.

Un publiciste de talent, M. Louis Chiala, a publié dernièrement un livre sur le Piémont constitutionnel. J’y ai lu cette page, qui rentre tout à fait dans mon sujet, et qui rend la vérité avec beaucoup de bonheur d’expression. Je vous demande la iiermission de la transcrire ici.

« Nous ne finirons pas ce portmit de M. de Cavour sans faire quelque mention de ses qualités comme orateur parlementaire. Si par orateur on entend celui qui réunit d’une manière admirable les idées et les paroles, qui développe avec un ordre sévère scs pensées en style séduisant, qui trouve pour scs idées une expression toujours nette, libre et attrayante, certainement sous ce point de vue M. de Cavour no peut être appelé orateur. Il ne lui mantiuc rien sons le rapport de la pensée, des vues et surtout de l’artifice. Mais, d’antre jiart, il ne iiossède pas les qualités dont nous venons do faire mention et qui sont nécessaires à celui qui a la prétention de bien iiarler. Toutefois, M. de Cavour s’était rendu si habile à glisser à travers les difficultés du noble art de

parler, il s’y était si bien formé dans la lutte parlementaire de chaque jour, que déjà, à l’époque do son avènement au pouvoir, il s’était rendu incontestablement l’im des orateurs les mieux écoutés de la chambre. Alors, comme aujourd’hui, sa voix savait toujours imposer le silence et une attention particulière : non pas que sa voix frappe doucement l’oreille do ceux qui l’écoutent; elle est au contraire plutôt saccadée et accom))agnéc d’une accentuation aiguë ; mais un tel accent promet des mots piquants, et il tient parole. Cette voix sans retentissement, pou vigoureuse, développe des idées claires, précises, disposées dans un ordre parfait. Ces idées sont tantôt vulgaires comme le bon sons, tantôt trempées de profondes méditations, mais si bien coordonnées que les unes portent les autres, et qu’il en résulte un tout vraiment persuasif. Cette clarté, que nous oserions appeler merveilleuse, était et est encore le nerf principal de l’influence et de l’autorité de M. de Cavour sur l’esprit des députés. Un autre et plus considérable avantage de M. de Cavour consiste dans une pénétration peu commune, avec laquelle il devine presque intuitivement quelles sont les deux ou trois raisons principales qui surnagent dans l’océan orageux de la discussion, et qu’il faut attaquer ou défendre; en sorte que, sûr de sa position, il triomphe facilement par la voie de la stratégie plutôt que par celle de la bravoure. C’est dans ces deux facultés,. où M. de Cavour excelle, que réside le secret de l’empire presque autocratirpie qu’il est arrivé par la suite du temps à exercer sur le parlement sarde. »

Ce qui fait surtout la force du premier ministre, c’est qu’il se sent, et que tous le savent nécessaire, non-seulement pour maintenir la politique nationale au dehors, mais encore pour faire l’équilibre entre les partis. — Où iraient le Piémont, la cause italienne, sans M. de Cavour? — Voilà ce que chacun, moi tout le premier, se demande sans trouver de réponse. Dieu a mis ce peuple dans les mains de cet homme pour qu’il le guidât d’une main ferme, avec une pensée fixe, à travers les écueils du présent et les orages de l’avenir. Le comte a lui-môme cette puissante idée de sa mission, cet orgueil du génie qui rendent les grands novateurs irritables. Il aime la discussion, la clartée portée dans les choses sérieuses; mais la contradiction inutile l’exaspère. — « Messieurs, dit-il, presque avec ces mômes paroles, je trouve bonne cette loi que vous me chicanez, et que j’ai étudiée, moi, avec attention. — Si elle ne vous convient pas, c’est que vous y mettez de la mauvaise volonté; cherchez donc quelqu’un qui fasse mieux vos affaires; pour moi, je m’en vais. » — Et d’un geste plein d’humeur il boutonne son paletot et quitte la salle.

Les députés se regardent alors; les brouillons font un vif med culpâ intérieur. — Voilà M. do Revcl ministre ! pense la gauche. — Voici un cabinet Ratazzi ! soupire douloureusement la droite. — Qui mènera désormais les affaires de l’Italie auprès de l’Europe comme celui-là? se disent les émigrés et les gens indépendants. — Et alors, quelqu’un se décide à attacher le grelot, à trouver la loi bonne, les contradicteurs détestables. La chambre se lève dans une vive approbation, vote la loi; et le lendemain il n’est plus qiics-

lion de celle querelle de ménage, qui a ravivé cependant le sentiment de la situation, et refait au comte quelque partisan douteux.

Quelques lignes encore. On ne se sépare pas facilement d’un tel sujet. — Le Richelieu cl à la fois le Mazarin do ritalie est une source intarissable de discours. — Je crains de ne pas en avoir dit assez, ou du moins de ne pas avoiisuftisammeiit appuyé sur le côté vraiment beau cl aventureux do cet illustre conleini)orain. Et, doutant de m’exprimer aussi bien que lui, j’empruule à mou confrère, M. Platel, les dernières touches de ce j)ortrait. — C’est .la politique du (Ointe jugée jiar scs adversaires de la droite.

« Il a ramassé tous les rêves que les Sardes ont laissés tomber sur les champs de Lombardie. Ministre en 1849, il ('iit peut-être sauvé l’Italie. Les temps ont marché ; le comte eu est toujours au soir de Novarc, songeant à la revanche.

» Il sacrifie tout h cette déesse qui a dévoré tant de milliers d’hommes et d’écus : Vidée italienne.

» Il préférerait une loi mauvaise il une loi bonne, si la loi mauvaise est une arme pour l’indépendance.

» Ce ministre de l’intérieur aime mieux acheter cent livres de fer que cent livres de pain I

a Ce ministre des affaires étrangèixîs joue le jirésent contre l’avenir. Rien ou tout! voilit sa devise.

» Il est moins le ministre du royaume de Sardaigne que le ministre in purtilnis de l’empire de l’Italie du Nord!

» Arrivé au pouvoir, il s’(>st rencontré face à face avec la

révolution; il lui a dit : « Vifiiis avec moi. « Et ils sont partis bras dessus, bras dessous, — n'volution et premier ministre, — vers les desfindes nouvelles du Pidmont, cliacun d’eux se promettant bien d’iHranglcr l’autre, une foisarriva? quel(iue part!

» Domain seul pourra dire le dernier mol de celte politique qui demande A celui qui la soutient une audace et une valeur immenses, — politique qui fait peur, mais séduit étrangement.

» Domain verra l’accomplissement d’un rêve sublime ou la réalisation d’un cauchemar épouvantable.

» Le comte de Cavour est un joueur enivré par une veine inouïe.

» S’il perd, il laisse à son pays 93 ou la banque-

route. »

Go que vous venez do lire est le langage des ennemis, des antagonistes; no l’oubliez pas. — M. Platel y répond ;

« Tout cola est très-bien, mais .s’il GAGNE?

0 S’il gagne? — Trouvez-moi dans le monde contemporain un homme plus grand que celui-là! »

Je reviens à mes moutons, desquels celle discussion m’avait un ])eu écarté, c’est-à-dire à la chambre des députés et à son centre droit.

Le premier des ministériels purs dont le nom arrive sous ma plume est un homme illustre, dont les révolutions ont singulièrement accident!- la vie. C’est le poihe et philosophe

Mamiani, descendant des vieux consuls de Rome, — le comte Terenzio Mamiani, ancien premier ministre de Pie IX, qui lutta seul à Rome contre Mazziiii, après la fuite du saintpère ; qui vota seul dans la constituante romaine contre la réjmblique, — beau trait de courage après l’assassinat de Rossi et le règne de la i)opuIacc ! — et que les cardinaux ont proscrit parce qu’il avait conseillé au pape l’amour de la’ pauvre Italie. Mais le Piémont a tendu les bras ù ce noble fds des Mammius ; il lui a donné droit de cité, entrée dans son parlement; et les nombreux amis que ce beau talent, que ce grand cœur, clément et doux, a laissés dans sa contrée natale, bénissent Dieu qui a conservé aux proscrits, après le grand naufrage, un coin de terre italienne pour y vivre, et pleurent au nom de Victor-Emmanuel, l’espoir de la patrie captive I

Et puisque me voici parlant de réfugiés, laissez-moi vous en signaler plusieurs autres encore, envoyés à la cliainbrc par les j)opulations piémontaises comme la plus solennelle protestation contre l’Aulricbe, et qui suivent la bannière du libérateur que la Providence a suscité pour mettre fin à de si longues et do si monstrueuses injustices.

C’est d’abord le comte François Annoni ; puis le comte Benintendi ; puis M. Louis Torelli, tous trois gentilshommes lombards, tous trois appartenant à cette brave noblesse mi= lanaise que les Autrichiens ont pu, depuis quarante-sept ans; ruiner, torturer, exiler, mais qu’ils n’ont point réduite. — Immortel exemple d’une volonté nationale, dont aucun peuple au monde n’a jamais approché, que l’on ne sait pas

suftisammciU en France, qui fait la raj^c cl la lionte des - Allemands! — Cinq millions d’iionunes de race latine, vendus j)ar les odieux traités de Vienne, indignement livrés par l’Angleterre et par le Nord la barbare occupation germaine, ont souffert, jicndant tantôt un demi-siècle, tout cè que la froide férocité, le cupide calcul, la colère bestiale, peuvent inventer de maux; — et ils sont restés eux-mêmes, et ils n’ont pas cessé un seul instant d’affirmer leur nationalité, leur descendance, leur droit ù disposer d’eux-mêmes !

— Et, après ce demi-siècle d’efforts, les Allemands se voient 1;\ ouvertement plus haïs, plus méprisés, plus étrangers que le premier jour ! — Et rien n’y fait, et rien n’y fera. — Le plaisant moyen que le cabinet de Vienne a découvert ces jours-ci pour allemaniser le Lombard-Vénitien ; des réformes d’académies, cl rexemplion du service militaire i)Our quelques écoliers, lorsqu’ils auront bien appris l’allemand!

— Les Autrichiens n’ont qu’un procédé pour être enfin véritablement les maîtres de ce pays : c’est d’y tuer tout le monde, et d’appeler h le repeupler ces innombrables colons allemands qui vont en Amérique, et qui aimeront autant s’établir dans les grasses plaines de la Lombardie, que d’aller défricher dos forêts vierges. — Je livre ce plan aux méditations des élèves de Radetzki, Ils pourront y trouver à la fois honneur et profit.

Deux meml)res du cahincl, en outre du j>remier ministre, figurent à la chambre ; le général de La Marmora et M. Lanza. Comme je l’ai dit antérieurement, les autres ministres sont sénateurs du rovaume.

Je signalerai eiisiiilo dans le centre droit, le colonel Pclitti, clief d’état-major en Crimée ; puis le comte Cliarles Alfieri, de Maliaiio, fils de l’illustre et vénéré président du sénat. — Mi Charles Alfieri, une des belles intelligences et un ÿes hommes politicpies de grand avenir de ce» État, est railleur d’articles remarquables publiés dans la lUvista conlcm- * poranea et dans le journal V Indipcmlente, dont il a été longtemps l’inspirateur.

Un seul protestant siège dans le iiarlemcnt sarde, le banquier Malan, député de Briclierasio. — On est encore trèscatbolique en Piémont; c’est le tempérament de la race italienne, et elle n’en changera pas encore de sitôt. L’élection de M. Malan a été un fait très-remarqué. — On conçoit qu’il n’est pas même question des juifs ; les fjhetti sont ouverts, depu's trop peu de temps, et d’ailleurs je crois fort qu’ils n’arriveront jamais fi grand’chose ici.

Il y a des noms connus et de grandes positions encore sur les lianes miftislériels. Le général baron Solaroli, aide de camp honoraire du roi ; le manpiis Orso Serra, patricien génois, déjnité de Gavi ; Je commandeur Deandreis, conseiller (l’Etat; le marquis de Villahermosa; le comte Catlaneo ; le nouveau député de la Siie/./.ia, comte Verasis de Costigliole, mari de cette sublime Génoise que tout Paris élégant a admirée l’iiiver dernier; le comte (diiavariua; le chevalier d’Alberli, député de Nicc-Montferrat, etc.

A mon prochain envoi, le centre gauche et M. Ratazzi.

Jo vous ai dt'jü dit, monsieur, dans le préambule do ma dernière lettre, quelles étaient les tendances respectives des (leux centres de la chambre sarde, ainsi que leur position l’un h l’égard de l’autre. — Je vais donc cette fois, sans nouvelles explications, vous parler des membres du centre gauche, en commençant par la biographie de leur chef, M. Ratazzi, qui, jusqu ù CO jour, n’est que vaguement connu, en France, par les attaques passionnées do ses ennemis, ou par des correspondances de journaux, toujours faites à un point de vue systématique et loin de la vérité, même dans l’éloge.

Voici donc, d’après des notes très-exactes, ce personnage si discuté, et, le plus souvent, inexactement apprécié.

Le commandeur Urbain Ratazzi, trois fois ministre, une fois président de la chambre des députés, et, ce qui le dis-

tinguo plus que tout cola, l’avocat cl le jurisconsullc le plus ('mincul peut-être de l’Ilalie, est lié à Alexandrie, le 30 juin 1808. — Grand, milice, blond, la figure inile et fine, l’ail gracieux (|uoique pervanl; bien qu’il dépasse, comme en voit, la cinquantaine, i a néanmoins conservé une aiijiareiice quasi juvénile (pii étonne au iiremicr abord. — Comme cliez tous les gens supérieurs, scs manières sont simples, son abord facile, et son entretien des plus courtois.

La famille Ratazzi tire son origine de Masio, comté d’Alexaiidric; elle ligure parmi lapins honorable bourgeoisie de la jirovince. Un do ses membres, le médecin Urbain Ralaz/i, fut un des chefs du mouvement italien en 182t. Forcé de s’expatrier, il mourut dans l’exil, en Espagne.

M. Ratazzi, l’objet de cette notice, a fait sc's études à Turin, au collège des Provinces. Reçu docteur en droit en 1820, il parvint à une chaire de iirofesseur à runiversilé royale en 1836, malgré l’opjiosition des jésuites, alors maîtres presque alisolus de renseignement, et qui suspectaient ses opinions.

En 1838, une cour d’appel fut instituée i\ Casai, l’ancienne capitale du Montferrat. — Il y avait de belles et fructueuses positions fi prendre dans ce nouveau barreau. M. Ratazzi alla s’y inscrire, et en peu d’années, par un talent hors ligne, par un travail assidu, il concpiit un renom et une autorité tels qu’une consultation signée de lui faisait loi, non-seulement à Casai et à Turin, mais encore hors du Piémont.

Le mouvement de 1848 vint arracher l’habile légiste à ses

occupations et à son oxislencc recueillie. Les électeurs du l)remier colléf'e d’Alexandrie renvoyèrent à la cliambre des députés ; il est resté leur mandataire depuis lors.

M. Ratazzi, libéral de tradition et de principes, prit place parmi les députés de la gauche. Précédé par sa renommée de grand orateur, recommandé par les idées qui lui avaient valu jadis une sorte de disgrâce, le parti auquel il s’associait en fit aussitôt un de scs chefs, un de ses honmies de lutte. L’occasion tarda peu irour lui de se mettre en lumière.

La Lombardie avait volé, à une formidahlc majorité, la fu- » sion avec le Piémont. Divers points avaient cependant été réscrv'és par le gouvernement de Milan cl le soin de les débattre confié à des délégués lombards. — La royauté do la maison de Savoie étant reconnue, il s'agissait de savoir quel système politique serait appliqué au nouvel État que le Lombard-Vénitien venait agrandir de près de moitié; — si le statut concédé jiar Charles-Albert serait de piano la règle commune, ou si, comme le demandait le pouvoir milanais, poussé par la minorité séparatiste, furieuse du vole, une assemblée constituante, formée de déimlés de toutes les provinces, anciennes cl nonvi'llcs, discuterait un pacte laissé k sa seule discrétion. — Triste et misérable (luestion devant rennemi, et cpie devait trancher bientôt le canon autrichien.

La majorité du gouvernement (le roi combattait devant Vérone et ne s’occupait que de la guerre) répondait avec justesse et raison qu’une constituante était un fait révolutionnaire cpi’il était impossible à l’autorité royale d’admettre î

iiu’on YOtani la fusion les nouvelles provinces ne [pouvaient que se soumettre au statut, qui n’était j)as discutable, n’ayant l)0int été imposé au roi, mais donné par lui ; et qu’il semblait au moins curieux de voir que, sous prétexte de récompenser Charles-Albert qui les défendait contre l’ennemi, les hommes politiques de Milan voulussent, au fond, bouleverser sa monarchie. — La question fut déférée à la chambre, et M. Ratazzi nommé membre de la commission d’examen et par cellc-ci son rapporteur.

Le député d’Alexandrie était assurément aussi dévoué qu’aujourd’liui à la dynastie sarde. Ses intentions ne sauraient être mises en doute. Mais, en ce moment-l;\, la liberté, la vie politique étaient encore si récentes, qu’il était permis aux gens de la meilleure foi do sc tromper, même gravement. Les progressistes i)iémontais étaient assurément bien loin de s’attaquer au roi, qui se battait pour la patrie; il leur semblait seulement qu’on ne pouvait assurer par assez do moyens les franchises constitutionnelles ou trop les développer. A cela sc joignait une grande défiance contre la droite, confondue à tort tout entière avec le parti noir autiicbien, et à laquelle on voulait ènlever la part qu’elle avait dans le gouvernement.

La majorité de la commission, prise dans la gauche, apj)rouva donc les demandes lombardes. Le ministre desaffaires étrangères, M. Pareto, sc rangea de son côté. La chambre, imi)aticnte de décréter l’union, approuva tout ce qu’on lui présenta pour en finir, et, après une longue défense, le ministère, présidé par César Balbo, dut sc retirer devant un

vote favorable au rapport. — Le roi, obligé, du tbéAtro môme de la guerre, de reconstituer un gouvernement, chargea de cette mission M. Casati, qui venait le saluer en quittant la présidence du gouvernement de Lombardie. M. Casati partit aussitôt pour Turin, et forma le ministère dit de la Haute-Italie. M. Ralazzi, devenu un des plus inlluents personnages politiques, y fut appelé avec le portefeuille de l’instruction publique.

Au moment (août 1848) où l’on discutait dans le nouveau conseil ces projets de constituante du royaume fusionné, et où les progressistes se croyaient presque partie gagnée, les événements militaires se chargèrent déplorablemcnt de trancher la question. L’armée piémontaiso repassa le Tessin, et Charles-Albert confia aussitôt le pouvoir à un ministère de la droite; celui de M. Casati avait à peine duré quinze jours.

Ainsi qu’on a pu lo lire dans une précédente lettre, le cabinet qui prit alors les affaires, et où le marquis Alfieri avait à scs côtés M. do Rovol, M. Pinelli, M. Alberto, 1e général Perrone, gens distingués et fidèles, ce cabinet, contraire à la reprise des hostilités dans l’état où se trouvaient l’armée sarde et le reste de fltalie, tomba devant les impatiences réelles ou feintes du parti libéral, de la gauche de la chambre. — M. Ratazzi avait repris sa place sur les bancs de l’opposition, et il faisait une rude guerre au gouvernement. Ligué avec le célèbre Gioberti, alors président de la chambre, cette coalition porta ses fruits. — M. Alfieri et ses collègues se retirèrent, et le roi, croyant trouver dans

los hommes de l’opmion avancée de vigoureux instnimenls ])our la réorganisation de ses troupes et de ses finances, d’énergiques appuis dans la guerre qu’il bridait de reprendre, le roi appela Gioberti, qui, après avoir sollicité en vain divers conservateurs, eft’rayé qu’il était lui-même des conséquences, se décida enfin à franchir le Rubicon, et conqrosa ce qui fut nommé le ministère démocratique . — MM. Ratazzi, Buffa, Sinco, Tecchio et Cadorna, tous députés de la gauche, occupaient les divers iiortefeuilles. Après avoir géré d’abord les sceaux, M. Ratazzi passa ensuite à l’intérieur.

Gioberti s’était fait un assez singulier programme quant à la politique à suivre jiar le Piémont dans les difficiles circonstances du moment. Le célèbre abbé, très-royaliste et très-ami de la papauté, avait vu avec un violent déplaisir la république qu’il abhorrait et qu'il prétendait, non sans raison, la première alliée de l’Autriche, s’établir à Florence et à Rome, où elle affectait de séparer hautemem sa cause de celle du Piémont monarchiste. Outre ses fâcheux résultats à l’intérieur, cet état de choses désaffectionnait encore do l’Italie l’Angleterre, la France, et les autres gouvernements. Gioberti prétendait qu’il fallait laisser là, pour le moment, la guerre lombarde, prévenir l’Autriche qui ne pouvait manquer d’intervenir jirochainement en Toscane et dans les Ktats-Romains, et restaurer le pajie et le grandduc par les armes piémontaises. « Il aurait ensuite, dit un écrivain, ]»résenté le Piémont à l’Europe comme le vengeur de l’autorité catholique, le restaurateur du pape et des

monarchies constitutionnelles, et la <>loiro qui en eût rejailli sur Charles-Albert lui auVait ilonné le droit de revendi(|uor hautement rind('i>endancc italienne. »

Ce plan ne souriait nullement à ses collègues, ni ])as davantage au roi. Mais Gioherti y tenait et mettait en mouvement i)Our cola toute la diplomatie sarde. Un conseil officieux lui persuada que la chambre, à laquelle il devait son élévation et qui lui était dévouée, résisterait à le suivre dans cette voie assez étrange, et beaucoup moins sympathique que la guerre contre l'Autriche ; il en prononça aussitôt la dissolution. Le malheureux n’avait ))as senti le piège. — Les élections, travaillées avec soin par le j)arti avancé, envoyèrent à Turin des députés hostiles, pour la plupart, à sa personne et à ses idées. — Quand on revient de l’exil après y- être resté ([uinze ans, il est permis de se tronqicr sur les hommes et les choses d’un ]>ays ; mais, ici, la faute était vraiment lourde.

La première fois (jue le grand écrivain voulut entretenir la nouvelle ehandire de ses ])rojets, une tempête violente et l)réméditéc éclata contre lui. M. Brofferio vint lui dire en face tpae le grand-duc de Toscane était un Autrichien, le pape une monstruosité comme souverain temporel, et que leurs peuples avaient parfaitement eu le droit de disposer d’eux-mêmes, après le départ, volontaire du reste, de ces princes. Le cabinet, se séparant comme un seul homme de son })résident, déclara (pi’il n’entendait point employer les forces sardes une œuvre semhlable. — Gioherti comprit ([u’il n’était plus possible au ]>ouvoir, et il donna sa démis-

sion, fiirioiix contre sos collègues, qui ne jugèrent point à propos (riniiler cet exemple, appuyés qu’ils étaient j)ar iino forte majorité, et j)ar l’impatience du roi à reprendre la campagne, — M. Ratazzi occupa dès lorsil peu près la première place dans le ministère.

Le nouveau gouvernement avait décliné les offres de médiation des puissances amies. Malgré les conseils de la Franco surtout, il n’attendait que la fin de l’iiiver pour dénoncer h Radotzki l'armistice conclu au mois d’aoùt précédent, Après une semblable résolution, l’intérêt des ministres euxmêmes voulait qu’ils tissent les derniers efforts pour rendre la guerre beureuse. Toute la j)olitiquc consistait uniquement dès lors à grossir l’armée, à perfectionner son organisation, à assurer les divers services militaires dont le mauvais fonctionnement avait été en grande partie la cause des désastres de 1848. '

L’idée d’une trahison de la part de ces hommes qui jouaient leur propre tète aussi bien que l’avenir du pays est ridicule autant qu’improbable, bien qu’on ait prétendu que, complices du misérable Ramorino, ils attendaient un grand désastre de l’armée royale i)our proclamer la république, et, de Turin, tendre la main aux dictateurs de Florence et de Rome. Il faut ne pas connaître l’esprit piémontais, celui de la capitale surtout, pour risquer de pareilles inventions. — (]e qui est hors de doute, c’est que tout en caressant l’ardeur de Charles-Albert è prendre une prompte revanche do Custoza et do Milan, le ministère dit démocratitjne, pas plus que tout autre, du reste, n’avait les moyens de répon-

dre à kl confiance du roi, ii raltentc de la nation. I.e précédent pouvoir avait placé au coniniandenient de l’armée un officier polonais, obscur et incapable, Cb/.ranowski. Ou ebereba mieux, mais sans succès. Les coffres étaient vides ; tout manquait aux hommes, au jour d’entrer en campagne. Les ordres avaient certainement été donnés, mais mal suivis dans l’exécution.

Ramorino, dontle ministère Alficri-Perrone, ce qui parait assez étrange, avait répondu au roi, malgré sa répugnance à l’employer, Ramorino allait, dès le début, paralyser la valeur des troupes, et, en abandonnant Charles-Albert devant le feu de l’ennemi, tuer les dernières espérances de l’Italie. — Il serait injuste d’imputer ft M. Rataz/.i et à ses collègues la responsabilité de ces malheurs. Sans doute ils eurent tort de refuser la médiation étrangère, d’écouter de généreuses mais imprudentes impatiences, et de compromettre la couronne de leur maître un peu à la légère. Il faut tenir compte néanmoins des circonstances, du peu d’aide que rencontrèrent ces administrateurs, et de l’illusion générale sur l’état réel de l’armée autrichienne, ainsi que sur les dispositions des provinces lombardcsi

Novarc mit fin au ministère démocrati(pio. Victor-Emmanuel II, i)an cnu au trône, i)i it aussitôt ses conseillers dans le parti modéré, ancienne droite de la première chambre. — • Ce qui prouve que Charles-Albert nccroyait avoir qu’A se louer de son dernier ministre de l’intérieur, c’est que, transmettant d’Oporto des recommandations confidentic ]es à son fils sur le gouvernement et les hommes politiques .ô employer, il lui

rocominandait M. Uala/7.i comme « le ministre qui l’avait servi avec le plus do zt-lo et d'affection. » — Ce sont les propres jvarolcs do l’auguste exilé. — M. Ratazzi se trouvant faire i»artie de la députation de la chambre envoyée en Portugal auprès du roi, ce prince voulut môme le garder trois semaines avec lui, pour jouir de son entretien, (pi’il avait pour très-sympathique.

Rentré dans la vie ordinaire, l’ox-ministre de l’intérieur, que son dernier passage aux affaires n’avait pas laissé que d’éclairer sur les conditions du pouvoir, en modifiant scs vues politiques, se sépara, il la session suivante (1850), de ses amis plus avancés, et constitua, avec ceux qui ajiprouvèrent ces tendances nouvelles, ce contre gauche encore aujourd’hui existant. — Le programme de ce parti très-national et à la fois très-dynastique lui rallia chaque année davantage de membres. — M. Ratazzi, volontaire appui du ministère en do nombreux cas, fut, lors do la session de 1851 à 1852, nommé par la majorité ministérielle vice-président de la chambre. — Bientôt après, M. de Gavour, lassé de la timidité de la droite, de son manque d’initiative, et trouvant chez les hommes du centre gauche l’entente de la situation, la sympathie qu’il cherchait pour celte politique active dont il sentait le temps venu, M. de Cavour accepta une fusion avec le parti Ratazzi. Les deux chefs de file firent chacun un pas au-devant de l’autre, et la majorité actuelle se trouva formée Son premier acte fut de porter M. Ratazzi au fauteuil de la présidence, devenu vacant par la mort du regrettable M. Pinclli. (31ai 1852.)

Ppiulaiil ce tcmi)s, ol par le fait de celte alliance avec le centre gauche. M. de Cavour, quittant pour peu de mois le pouvoir, était sorti du cabinet exclusivement conservateur d’A/.eglio. Revenu au gouvernement comme premier ministre en novembre do la même année, il se raïqjrocba plus intimement encore du président de la chambre. M. Ralaz/i avait su reconquérir une grande populariUS surtout ]>ar son éloignement des idées extrêmes, antipathiques il la presque universalité du pays, et par ses témoignages répétés de dévouement à la couronne. — Au mois d’octobre 1853, M. de Cavour lui confia le portefeuille de la justice. — Je dois le dire, M. Ratazzi rendait alors un très-grand service à l’administration Cavour, aux prises avec une situation difficile, à propos de l’augmentation des impôts ainsi que du prix des vivres. Il contribua efficacement à l’apaisement des troubles et ô la conciliation dos esprits. En 1853, M. Ratazzi changea les sceaux contre le ministère de l’intérMur. Il y est resté jusqu’au 14 janvier de l’année actuelle.

Sa sortie du cabinet, fort inattendue et qui émut alors vivement le public, est due uniquement à un sentiment d’excessive délicatesse. Malgré la réserve sur laquelle il se tenait, malgré sa parfaite homogénéité de conduite avec scs collègues, cet homme d’État n’en était pas moins demeuré la bête noire du parti absolutiste autrichien, le point de mire de scs attaques incessantes. Elles en arrivèrent i\ une telle violence qu’il résolut de se retirer, — Ce fut avec un profond étonnement que la chambre apprit cette nouvelle par l’organe du président du conseil. MM. Mazza et Brofferio se

firent, en celle circonstance, les inlerprèles de la majorité, et exprimèrent leurs vifs regrets d’une semblable détermination. — Depuis cette époque, l’ex-minislre a repris son siège do député au centre gauche, et il y soutient le gouvernement contre les partis extrêmes.

Voilà une existence publique suffisamment remplie pour dix seules années. — M. Ralazzi ne saurait en rester là. C’est l’opinion générale, et je la partage en tous points.

Je n’ai jamais entendu à la chambre le député d’Alexandrie, et je le regrette, car cela en vaut la peine. — Force m’est donc de laisser la jwirole sur ce sujet à M. Chiala, tout en constatant, d’après le témoignage public, que le portrait tracé par cet écrivain est plutôt amoindri que flatté :

« La conduite politique de M. Batazzi, après les événements de 18i9, est connue de'nos lecteurs. Nous ajouterons, pour le peindre complètement, que, soit comme ministre, soit comme député, il se signala surtout par les qualités oratoires. Non pas qu‘il soit l’homme aux hautes pensées, aux brillantes imagos, aux rapprochements • historiques ; il n'est pas, en un mot, orateuf antique, robuste et érudit; mais, par contre, il est un très-habile avocat parlementaire, qui louvoie toujours dans le positif on pilote expérimenté, qui connaît bien les parages où il se trouve, et qui, s’il s’égare quelquefois, s'égare plutôt par artifice que par erreur. Sa jiarole est aussi rapide que spontanée, fluide, incisive, hardie cl pénétrante; Contrairement à l’habitude d’autres orateurs, il ne prend jamais de notes. Sa mémoire le sert merveilleusement lorsqu’il expose la série des arguments qu’il a à comi

battre. Surpris par la politique lorsqu’il feuilletait encore règlements et procès, il sut tirer parti de son es|>ril lin et subtil pour plaider des causes parlementaires et traiter la politique comme on traite le barreau...

« ... Personne, du reste, n’a plus que lui la facilité du développement des matières en discussion. Sous ce rapport, il ne tarda pas à se poser comme la première capacité du parlement piémontais. Ses remarquables qualités d’orateur le rendent encore aujourd’hui le membre du cabinet le mieux écouté après M. de Gavour. Sa parole, vive et coulante, vibrante et aiguë, émeut et intéresse toujours ; c’est pourquoi on le regarde généralement comme l’orateur ministériel. »

Abordons maintenant un chapitre assez délicat de celte étude.

Les débuts politiques do M. Ratazzi, réellement peu servi par les événements, eurent lieu dans des circonstances et dans un milieu singulièrement malheureux.

A tort ou à raison, comme sa grande intelligence on faisait aux yeux du public le chef réel de ses collègues, on fil remonter jusqu’à lui la responsabilité do mesures auxquelles il pouvait même être opposé. Pour quelques actes peut-être irréflédiis, quelques paroles un peu dures, il devint la bête noire du parti conservateur; on en fit un épouvantail pour les gens d’ordre, l’incarnation vivante et active de la révolution ; et, dans l’esprit de beaucoup, cette impression est demeurée la même, malgré le temps écoulé. — Tout ceci est une injustice, et, qui pis est, une faute. Quand il s’agit do juger un semblable personnage, il faut considérablement de

prudence et de réflexion. Sans être mal intentionné le moins du monde, M. Rataz/.i a pu subir les entraînements inévitables d’un parti et d’une époque dont on ne veut pas assez se souvenir, et que jetne rappelle, moi, fort bien. Qui donc n’a pas commis alors au moins quelque erreur ? — Maintenant, n’admet-on point que les idées puissent se modifier à des points de vue différents, avec l’expérience plus grande des hommes et des affaires? — Ce serait vouloir nier un fait que nous subissons tous, sans exception.

. Mon premier devoir, dans cette exposition des gens et des

, choses d’un pays si intéressant pour la France, est l’impartialité. Je ne prétends pas toujours dire sans une seule erreur, mais je prétends dire toujours selon ma conscience. — J’ai apiirocbé M. Ratazzi, et je ne l’ai entendu exprimer que les sentiments les plus modérés, joints à un dévouement absolu i\ la personne et aux intérêts de Victor-Emmanuel II, il un amour profond et éclairé pour l’Italie, dont il a étudié et dont il connaît maintenant à fond les besoins, ainsi que les tendances rationnelles. Son dernier séjour au pouvoir pendant près de cinq années a été des plus honorables, et a donné la mesure de son intégrité j)lus <[uc puritaine. J’en ai déjù rapporté un fait bien rare au début de cette correspondance. — Cet homme d’Etat connaît bien l’Europe et le système des alliances naturelles du Piémont; il a un parti nombreux et affectionné ; le roi l’aime et l’apprécie, prétend-on; évidemment, son dernier mot n’est pas dit.

Il est plus que présumable que, si, comme je le pense, M. Cadorna est prochainement appelé au ministère, M. Ra-

lazzi reviendra il la présidence de la cliainbrc, i)orlé à la fois, comme jadis, par le vœu du gouvernement el pai- la sympathie de la majorité. — Un homme de celle taille n’est pas de ceux qu’on délaisse, ni qui puisse rester inactif. Il se doit au pays; et ce n’est point la position qu’il peut occuper qui soit capable de l’élever ou de l’amoindrir : c’est lui-même (jui fait la position.

in.

Ma dernière lettre, monsieur, vous parlait du rentre gauche ù la seconde chambre du parlement sarde ; M. Ratazz.i l’a remplie tout entière. Aujourtl’hui, je vais vous signaler divers hommes d’élite de ce groui)c, tpic des liens do divers genres rattachent au député d’Alexandrie et sa fortune.

M. Cadorna, président de la chambre, s’offre le premier il l’attention. M. Charles Cadorna, avocat distingué, fit, en 1849, partie du dernier ministère du roi Charles-Albert. Il accompagna ce prince, comme conseiller responsable, pendant la brève campagne de Novare, et fut l’un des témoins de son abdication. Redevenu simple député, il se rapprocha pou à peu du centre ministériel ; et, à l’exemple de ses anciens collègues, Ratazzi, Buffa et Tccchio, il en vint à faire

iilliance avec M. de Cavour. C’csl un homme très-droit, très- sensé, et d’une parfaite intégrité de caractère. Estimé dans tous les camps, bien vu dans les régions du pouvoir, M. Cadorna sera ministre à la première nomination dans le conseil *.

Voici maintenant le marquis Monticelli, député génois, personnage de la plus haute distinction, et jouissant à Turin comme à Gènes de l’estime universelle. Jadis secrétaire do la chambre, et intime ami do M. Ratazzi, il fut le secrétaire général do ce ministre à l’intérieur, dans les derniers temj)s de son administration. Il y a laissé les meilleurs souvenirs comme capacité et rectitude d’esprit.

M. Tccchio, (lue j’ai uommé plus haut, et qui figura également au ministère démocratique, siège, lui aussi, au l)arlement, sur les bancs du ceutre gauche, comme mandataire de Carmagiiola, ville qui a donné son nom ces vestes rondes, que les paysans y portent encore, et dont étaient vêtus les Marseillais attirés à Paris en 1789, pour y massacrer au compte du parti d’Orléans.

M. Sébastien Tecchio est Vénitien, des provinces. Avocat au barreau de Vicence, où il jouissait d’un fort grand renom,

‘ I.a prévision que contenait cette lettre s’est depuis réalisée. — M. Cadorna, nommé sénateur au mois d’août, a été appelé par le comte de Cavour au département de l'instruction publique, dont le titulaire, M. Lanza, est resté définitivement aux finances, qu’il gérait par intérim.

sa vio publique, son intervention dans les affaires italiennes, commencèrent au mois d’avril 1848, époque à laquelle il fut élu délégué du comité départemental de Vicencc, dans le but d’assurer l’union politique du Lombard-Vénitien, ainsi que sa fUsion avec la monarchie sarde.

Les rares adversaires français de la cause italienne, les gens qui tiennent à [)arler, i\ donner leur avis sans avoir un seul instant étudié la question, répètent ü l’envi, quand il vient à s’agir du royaume de la Haute-Italie, que penser à faire vivre ensemble et librement ces divers États, est une rêverie absurde, une chimère ; — que les rivalités de provinces, les haines municiiiales s’y opposeront toujovirs. — Vieux mois, déidorables redites, dont se payent des hommes souvent distingués, et qui, en égarant l'opinion publiipie, risquent de la détourner de nos véritables intérêts !

Ouvrons l’histoire d’Italie à une époque décisive, au comniencement de 1848, quand, après la déroute générale des Autrichiens, ces mêmes pays se trouvaient libres de disposer de leur sort.

Des soulèvements non concertés éclatent à Venise, à Milan ; le pouvoir étranger disparaît ; il faut immédiatement constituer des autorités locales. — Un gouvernement provisoire s’établit en Lombardie. La république de Saint-Marc, cette antique et chère tradition, est jrroclamée i\ Venise : c’était la seule forme nationale connue. — Mais aussitôt, tous ces chefs municipaux, d’origine et de coutumes si diverses» s’empressent de déclarer qu’ils n’ont pris le pouvoir que pour éviter l’anarchie dans la cité, se hâtent do protester contre

loulo i(kV <lo st^paralion, ot pronnonlon commun les mesures pour une prompte organisation gtkiéralc. — Il y a Itien, à Venise, comme ù Milan, ciuel(|ues séparatistes clair-semés, qui essayent d’intervenir ; ils sont entraînés par le mouvement. — Manin gouverne /«rr/Ze de Venise, avec peut-être une arrière-pensée, bientôt abandonnée, d’indépendance, de vie propre; mais les provinces vénitiennes, Vicence, Padoue, Trévise, Bcllune, la Polésine, régies par des comités locaux, se prononcent, dès le lendemain de la liberté, réclament en masse l’union à Milan cl au Piémont, le royaume de la Haute-Italie. — Cinq déjuilés sont nommés à cet unique effet par les cinq comités départementaux : Tcccbio pour Viccnce , Lconi pour Padoue , Perazzolo pour Trévise , Sçbiavo pour Bellune, et Cervesato pour la Polésine. — Leur premier acte est de se rendre à Venise, de protester contre toute idée de suprématie de l’ancienne souveraine (l’nnticn dominante), ot d’envoyer au gouvernement de Milan une longue adresse (29 avril), pour l’inviter à prendre au plus tôt les mesures de réunion politique, à proclamer sans retard Y indivisibilité lombardo-vénitienne, ainsi que l’unité dans la défense. — Je regrette de ne pouvoir citer toute cette pièce, dont voici un passage assez explicatif ;

« Bien que, par nécessité, ô la chute du pouvoir précédent, il ait été établi par les populations des gouvernements provisoires séparés, jusqu’il l’établissement d’une forme de gouvernement stable, cl bien que ces gouvernements aient été i)roclaniés sous diverses dénominations, il n’a pas été

fait cl il ne peut être fait jiréjudicc au principe de Vindivisibilité lomhnrdo-véniticnnc , la(picllc est le vœu unanime, reconnu par les autorités provisoires dans tous leurs actes respectifs cl déclarations.

» Et, quoique la république ait été proclamée à Venise, son gouvernement actuel n’a nullement entendu, par ce fait, préjudicier à l’union ; les provinces vénitiennes, en adhérant à ce gouvernement, l’ont fait sans nul égard il cette dénomination de république, aussi provisoire que le gouvernement qui la représente, et dans la seule vue de cette même union, contre laquelle ne signifie rien raclucllc séparation des deux centres provisoires d’autorité, mesure duc uniquement à la précédente répartition des territoires, et aux besoins de la guerre. »

C’êst ensuite de cette déclaration, officiellement communiquée au roi de Sardaigne, à son quartier général, qu’eurent lieu, en Lombardie, dans la Vénétie, et à Venise même,

les votes qui, à une presque unanimité, déclarèrent accomplie la fusion avec les États sardes, sous la maison de Savoie.

Une flotte et des troupes piémontaises vinrent occuper Venise, où un commissaire du roi prit en main le pouvoir. — Ce ne fut qu’ajirès la retraite de l’armée sarde et les désastres de Milan, au mois d’août, que Manin, en présence des Autriebiens partout triomphants, se fit décerner la dictature, et organisa cette admirable défense, qui réveilla la gloire du nom vénitien , cl fil la rage, longtemps imi)uissanle, du vieux Radel/ki.

Après l’annexion décidée, M. Tccchio était parti pour

jr

Turin. — 11 y aj)|)rit successivement les deux attaques et la prise do sa ville natale par l’armée autrichienne.

Ici, je suis bien aise de relever encore’ un de ces offensants propos que l’on ne craint ]>as généralement de répéter, — je n’ai jamais pu découvrir sur quel fondement, — une de ces calomnies en l’air, qui viennent on ne sait d’où, et qui finissent par rester comme un préjugé dans les mémoires. — « Les Italiens, vous dira-t-on, ne se battent point. Passe encore pour l’armée piémontaisc, où l’on retrouve les qualités du soldat français; mais le reste de l’Italie ne tiendrait ))as devant un bataillon de troupes réglées. » — Il n’est pas un lecteur qui n’ait entendu tenir ce langage par quelque personnage bien infurmcAn sa connaissance.

Eh bien, sans parler de Rome, défendue parles Romains, et bien défendue, si l’on s’en rapporte aux assiégeants français; — de Venise, défendue par les Vénitiens et par d’admirables soldats napolitains, tels que le général Ulloa ; — sans rappeler les mémorables combats de Montanara et de Curtatone, où les Toscans se battirent comme des lions* un contre dix, — ort peut dire que les deux attaques de Vicence, soutenues par quelques milliers d’hommes des armées lombarde et pontificale, sont au rang des plus belles actions de guerre connues. — En France, l’amour-proprc national, la vanité militaire, en eussent fait tout aussitôt une légende. Quant aux pauvres Italiens, quelques rares témoins, comme moi, leur rendent seuls hommage et protestent contre les ridicules idées qu’on se fait de gens dont les pères ont conquis cl i>ossédé le monde, et qui n’ont dégénéré sous aucun rapport, assurément I

Le 29 mai 1848, le lieutenant maréchal Nagent se présenta {levant Vicencc avec 20,000 hommes et une formi- (lahle artillerie. Le général sartle Durando tenait la ville avec trois mille soldats romains environ et des volontaires viceijtins. Vicencc est une ville ouverte ; quelques barricades élevées à la hâte et très-peu de canons formaient son unique défense. — Dans la nuit, le général Antonini, mon parent, sous les ordres diuiuel je servais alors, arriva de Venise par le chemin de fer, avec deux bataillons lombards. — L’attaque commença au lever du soleil.

On SC battit deux jours et deux nuits. Pendant que les colonnes autrichiennes se prenaient corps à corps avec les soldats de Durando, leur artillerie bombardait la ville sans relâche et inondait les barricades de projectiles de tous genres. — Rien n’y fit. Les troupes impériales, repoussées avec une furie sans égale, battues dans toutes les sorties, durent se retirer en hâte, le troisième jour, laissant des milliers de morts sur le terrain. — Les Italiens avaient perdu la moitié de leur effectif, mais ils étaient un contre quatre, et la victoire leur demeurait.

Furieux de cet insuccès, car Vicencc était une position im])ortante, Radetzki vint, le 10 juin suivant, renouveler l’attaque en personne avec 40,000 hommes et un immense attirail de siège. A peine les Italiens avaient-ils comblé leurs vides ; ils n’en luttèrent pas moins héroïquement. Après avoir défendu pied à pied les approches de la ville, après avoir exterminé à la baïonnette des bataillons entiers sur le Mont-Béric, ils se renfermèrent dans Viccnce et y soutinrent le plus affreux bombardement.

iG

« Pendant longtemps, dit un demain, les défenseurs de Vicence détournèrent Durando de c.apituler. Lorstiu’enlin il fallut céder à la nécessité, les vaincus obtinrent de sortir de la ville avec les honneurs de la guerre. Une amnistie, l’oubli du passé étaient promis aux habitants. En revanclip, les soldats do Durando ne devaient pas combattre de trois mois. Ils auraient pu, cependant, reprendre leur parole, car Radetzki ne tint pas la sienne et sévit cruellement contre ceux qui s’y étaient fiés. »

Los Autrichiens assassinaient le long des routes les soldats blessés et fatigués, qui, vaincus par la marche, se fiant à la capitulation, abandonnaient un instant le corps d’armée. — Du reste, pendant tout le cours de cette campagne, les Impériaux : Croates, Hongrois et Bohèmes, s’étaient conduits en véritables sauvages; massacrant les prisonniers, achevant les blessés, pillant et incendiant partout. — Le vieux maréchal fit payer cher à la pauvre Vicence sa résistance glorieuse ; et l’on s’y rappellera longtemps les supplices et les exactions inouïes qui suivirent sa rentrée dans cette ville qu’il avait juré devant Dieu de bien traiter

L’Italie applaudit unanimement à la belle conduite des régiments de Durando, et le gouvernement pontifical, dont les troupes s’étaient particulièrement signalées, institua une médaille militaire décernée à tous les défenseurs survivants de Vicence, en témoignage d’admiration.

Ceci dit, je reviens à M. Tccchio.

Chaleureusement accueilli en Piémont, ap rès la perte de

sa patrie, l’avocat vicenlin se vil ouvrir de nouveaux foyers. 11 fut nommé député au parlement, appelé à faire partie du ministère Gioberli en 18i0; et, depuis lors, il a toujours été réélu à chaipie organisation nouvelle do la cliambre.

31. Teccliio, cpii a re[»ris Turin ses travaux professionnels, est un des avocats consultants le plus occupés. — Comme homme politique, il jouit d’une grande considénalion j)armi ses collègues et dans l’opinion. — C’est, dit-on de lui, un esprit sensé, un honnête et loyal caractère, un véritable patriote dans la belle acco|)lion du mot.

Sur le mémo banc que l’ex-déléguc! de Vieence, se place un autre réfugié, figure sympathique et attachante, dont le nom réveille un monde d'idées indéfinissahles. C’est le marquis Georges Trivulce Palavicini , ])rcmier accusé du procès où figurèrent, en 1821, Confalonnieri et Andryane; leur compagnon de captivité au Spielberg, avec Silvio l’ellico , Maroncelli, l’élite, en un mot, de l’Italie intelligente et noble. — Tous sont morts aujourd’hui ; lui seul a résisté. Il est Tunique témoin vivant de ces incroyables iniquités, de cet infâme régime qui consistait à tuer, par la faim et le mancpie d’air, des gens innocents qu’on n’avait osé tuer au grand jour; régime dont un cinpercur d’Autriche gouvernait lui-même les moindres détails, mesurant, de son cabinet de souverain, les onces do pain noir, les minutes do sortie de leur cachot, à de ])auvres reclus agonisants. —

ifi.

Qui n’n lu los n^cils do Pellico ot d’Andryane, ces livres qui donnent froid il la moelle des os, et qui inspirent une rage sombre, une de ces colères intérieures où l’on doute presque do Dieu et de l’humanité!

Le marquis Palavicini, qui appartient à la ])lus haute noblesse lombarde, n’était, en 1820, qu’un jeune homme plein, do haine et de mépris, comme tous ses compatriotes, contre l’occupation aulrichiennc , mais nullement consj)iraleur. Quand éclata le mouvement libéral de Turin, mouvement dont les Lombards espérèrent tout d^abord leur délivrance, le marquis excita un de scs amis qui se rendait en Piémont, Gaëtan Castillia, ù voir le prince de Cangnan, pour l’engager ù marcher de suite sur Milan avec l’armée sarde. — Longtemps après son retour, Castillia est arrêté par la jmlice autrichienne, et le bruit se répand qu’on va lui faire un procès. — Palavicini croit que la démarche qu’il a conseillée, et de laquelle, en réalité, personne ne se doutait, est la cause de cette mesure. Emporté par une générosité irrétléchie, il va déclarer ù la police, ignorante du fait, que ce n’est point Castillia qu’il faut punir, mais lui-même. — Notez que dans tout ceci il n’y avait que l’intention, puisque le mouvement piémontais avait avorté avant de franchir la frontière. — Néanmoins, les inquisiteurs d’État, trop houreux d’une pareille aubaine, organisèrent, sur cette simple donnée, un immense procès de conspiration, où ils trouvèrent moyen d’impliquer bon nombre de gens de la plus haute distinction. Palavicini et Castillia, interrogés avec un art perfide sur les jiersonncs de leur société habituelle,

sur des entretiens sans but d^termint', dont les ('vévemonls du jour faisaient le fond , se laissèrent aller à des détails qu’ils crurent sans conséquence, et qui n’auraient assurément point suffi, dans un état de choses régulier, à motiver môme de simples poursuites de tendances. — Les arrestations commencèrent aussitôt par centaines, et une procédure monstre s’organisa.

« En jiaix avec sa conscience, dit Andryane dans ses Mémoires, Palavicini était loin de penser à la responsabilité qui pesait sur sa tète, quand un jeune étudiant, son compagnon de captivité, vint jeter le trouble dans son ôme on lui faisant connaître les résultats de sa conduite. Ses yeux s’ouvrirent. Il fallait, il voulait réparer ses torts ou mourir... Miuis quel moyen inventer pour invalider ses pàroles premières ? Ils cherchèrent, et dès qu’ils crurent l’avoir trouvé ils se mirent fi l’œuvre.

» Bientôt les guichetiers entendent des sons aigus et des ' sifflets perçants ; ils accourent, ouvrent la porto et voient le marquis qui sautillait ô pieds joints dans sa prison, poussant par intervalles des piaulements et des cris d’oiseau. Les geôliers en rirent d’abord ; mais le jeune étudiant leur ayant fait signe que la tète était partie, ils s’en allèrent au plus vite prévenir de cette riiésaventuro le gardien en chef, (]ui n’en tint compte dans les premiers moments. Il vint le jour suivant; mais quel fut son étonnement quand on lui dit (pic le marquis n’avait rien mangé do la veille, et qu’il refusait toute nourriture. Un peu ébranlé dans son incrédulité, il entre, et que voit-il? Palavicini sautant, sifflant.

criant, les deux mains sur les hanches et agitant avec rapidité, sans discontinuer un instant, les coudes et les bras : — Signor marchese, signor marrhese (monsieur le marquis), que faites-vous? — lo sono un mcrlo (je suis un merle), s’écria d’une voix glapissante l’infatigable sauteur. — Un merlol signor marrhese ?... — Sicuro (certainement)! Ne voyez-vous pas mon bec? reprit Palîivicini en avançant son formidable nez... et mes ailes, donc?... ajouta-t-il en redoublant de vitesse dans le mouvement do scs bras. — 'Voyez, voyez mes plumes... — Ma, signor marchese, répétait le geôlier en le suivant dans ses sautillements, que voulezvous?... — Je ne veux rien que des bâtons dans ma cage pour me percher... des bâtons... — Et les sifflements, les gambades recommençaient de plus belle.

» Le geôlier insistait encore pour lui faire entendre raison, quand Palavicini se planta droit devant lui, les yeux fixes et hagards... — Ah! tu ne veux pas m’arranger ma cage, vieux assassin d’oiseaux!... attends un peu!... — Et, ce disant, il tourne autour de lui, jusqu’au moment où, d’un bond, il lui saute sur les épaules, le frappe, le mord et ne * lâche prise qu’alors que les gardiens l’eurent arraché à ce qu’il appelait son perchoir... — Suis-je un merle?... criait-il au geôlier, dont la vieille expérience commençait â ôlre mise en défaut. As-tu senti mon bec et mes griffes? Va-t’en vite me faire préparer mes bâtons et changer ma nourriture, si tu ne veux pas que je me brise la tète contre les barreaux de ma cage.

» Tout interdit d’un accès de folie dont les suites j)ouvaienl être si fâclicuscs, le geôlier lui promit tout |tour l’a-

paispr, Pt courut fairp son rapport àSalvotli. — Ali ! monsipur riiupiisitcur, lui dit-il trôs-af'itc, le inarcpiis ralavicini... —

Eli liipii ? — Il est fou ! — VraiiTiPiU ! — J’ai cru d'aliord ([if il voulait plaisanter ; mais, à présent je crains que la chose ne soit trop vraie... Si vous pouviez le voir! il pousse (les cris perçants, il saute coinine un jiossédé en silllaut : lo sono un merlo. — Vraiment ? répéta Salvotti... Et que dit-il encore? — Qi' il fracassera la tête si on ne lui pose pas des b:\tons dans sa cage, et si l’on ne change pas sa nourriture. — Eh liien I répondit l’impassible Salvotti , jiortategli del niifjlio... (portez-lui du millet).

» Pendant longtemps encore, et jusqu’au moment où nous devions paraître ensemble devant la commission, le pauvre Palavicini se crut obligé de soutenir le rôle fatigant qu’il s’était imposé. Enlin, 1e jour de la confrontation arriva. Assis dans la salle de la commission, où je l’avais précédé, je le vis entrer lièrement, son bonnet sur l’oreille, la tête liante, ses deux bras en ailes d’oiseau, et siftlant comme les merles. — Me voilà, dit-il à Salvotti, en se planlant droit et roide au milieu de la salle. — Persistez-vous, lui demanda celui-ci, dans les imériles rétractations (pie , vous avez faites de vos premiers interrogatoires? — Si s’ignor ! si signor ! cria ciiuj ou six fois Palavicini, en battant des ailes sans interriqUion. — Mais c’est une absurdité! — Absurdité!... Il n’y a d’absurde ici que vous et vos aco lytes. On a surpris ma bonne foi, on m’a fait jiarler, on m’a torturé, martyrisé de toutes façons... c’est une infamie!...

— Puis, un déluge de récriminations que Salvotti accompagnaitd’un sourire ironique apiirobateur, se bornant à dire:

Soiilagoz-Yous, soulagpz-vous bien t — Maintenant, repritil, xifiJior mnrrhesp, (pie vous avez (l(^cliarg(î votre eœnr, voudriez-vous nous r(''piHer ce que... — Je n’ai rien il ajouter, rien ;1 n'futer, rien il confirmer, je suis un merle ! s’(?cria l’alavicini, en remuant les bras lise les d(?monter. — Vous refusez donc de répondra il la commission ? dit Salvolti, apiTS avoir vainement essayé d’en obtenir quelques réjionses suivies et raisonnables : cette comédie irrévérencieuse pourra vous coûter cher, sùjnor marchese ! Prenez-y garde, il patiholo (le gibet) !... — Le gibet? ch! que m’importe û moi le gibet .. Eh bien! j’y monterai, et vous, monsieur le conseiller, vous me servirez de bourreau.

» En prononçant ces mots d’uiiQ voix tonnante, Palavicini redressa la tête, fit un tour sur ses talons et reprit superbement le chemin de la porte, en agitant violemment ce qu’iT appelait scs ailes et en jetant sur ses juges des regards triom])hants. »

Malgré cette ingénieuse façon d’intirmer ses malheureuses confidences, Palavicini n’en eut pas moins la douleur de voir scs coaccusés frappés comme lui. Confalonnieri fut condamné à mort, puis au Spielberg .1 vie; Palavicini et Castillia, également condamnés il la peine caiiitale, curent leur sentence commuée en vingt annt'cs àocarcere dura; les autres ainsi de suite.

A'oici la description iprc donne le code autrichien de la jieine du carcere dura :

« Le condamné sera renfermé dans un cachot séparé de

l‘Jl —

» toute communication, n’ayant de lumière et d’espace (pie » ce ipi’il en faut pour vivre. Il sera constamment chargé » de fers pesants aux pieds et aux mains, et toujours tenu, » excepté le temps du travail, par une chaîne attachée à un » cercle de fer i[ui entoure son' corps. Il aura jiour tout » aliment du pain et de l’eau, une soupe chaude tous les » deux jours, et jamais de viande. Son lit sera formé de » planches nues, et il lui sera défendu de voir c[ui que ce » soit, ainsi que de parler avec personne, sans excep- » tion. »

Ce sont là les commutations de peine du régime paternel. Je trouve, moi, le gibet infiniment plus doux, et je suis persuadé <pie bon nombre de lecteurs seront de mon avis. Tel fut cependant le régime auquel se virent soumis, pendant des dix, douze et quinze années, comme Confalonnieri, par exemple, des hommes habitués à une vie heureuse, et qui n’avaient, au résumé, conspiré que d’intention, puisque pas un doigt ne s’était levé contre l’Autriche, dans tout le Lombard-Vénitien, à l’époque de ces mêmes (h énemenls.

A ces malheureux, enfermés comme des bêtes fauves dans d'immondes cachots, vêtus des grpssiers habits du galérien, et chargés de fers, deux atroces supj)lices étaient encore infligés ; la faim, par rinsuflisance des aliments et leur dégoûtant apprêt; le travail, en les forçant de faire une quantité donnée de charpie avec de vieux linges provenant des hôpitaux, et, le plus souvent, pas même passés à l’eau. — Ce dernier détail, i)ar ordre spécial de l’empereur !

il ii’y a pas ici à se révolter, à crier à l’imonlion, à la malveillance. — Quelciues-ims de ces malheureux ont échai)i'éù leurs tombes anticipées. Ils ont fait coniiaitrc, en lies récits dont l’Europe civilisée a frémi, les traitements qu'ils avaient subis, par le commandement d’un prince soi-disant chrétien. — On sait les noms des morts, de ces j^entilshonnnes lombards et vénitiens, cpii périrent d’inanition; des colosses comme Antonio Villa, auxquels on donnait six onces de imin comme nourriture quotidienne, et à qui, la veille de leur fin, François d’Autriche, instruit jour ]iar jour de leui' allaiblissenient progressif, ordonnait de ‘donner tout ce qu’ils pouvaient désirer ! — pour leur faire regretter la vie, sans doute; — une dernière et raffinée torture!

Lisez Pellico, et voyez Maroncelli qui attend, huit jours durant, sur son lit de douleur, la gangrène dans une jambe, un décret impérial qui permette de l’amputer. — Lisez Andryane, un Français mêlé par une étourderie de jeune homme aux procès jiolitiques de Milan ; il va devenir aveugle, si on ne le monte pas à un étage supérieur, dans une charnltre jilus saine. L’empereur envoie ses médecins, qui décident que le prisonnier en a encore au moins pour un an avant de jierdre tout à fait la vue, et qu’il peut très-bien attendre! On le laisse dans son cachot glacial et sans jour. C’est par miracle qu’il distingue encore un peu, quand il est rendu au monde.

Par ma foi! j’aime bien mieux la mode anglaise. — Ces braves bourreaux exterminent un peuple en masse : ils pendent, fusillent, égorgent, mettent des milliers de gens à la

bouciic (lu canon ; ils se conduisent là en vrais sauvaj;(îs de race saxonne; mais au moins ils ont un las de circonstances alt(''nuantes à invocjuer ; — la chaleur du inonienl, — la rcjsistance t'prouv(*e, — la nécessité de trouver de rar^enl pour payer leur dette juddiciue, etc., etc. — Je les crois incapables de faire mourir de faim et de misère de i)auvrcs [U'isonniers, en comptant leurs souffrances, heure ])ar heure, et en les savourant. — (l’est du génie allemand pur, cela; cl les Anglais sont quelque peu de sang mêlé.

ün croit faire un mauvais rêve lorstju’on parcourt les mémoires si précis, si détaillés d’Andryane. On se demande si ces choses ont jni se passer à notre époque, dans un siècle aussi généralement policé, chez un peuple soi-disant à notre niveau moral. ..

L’ignoble venait souvent faire diversion à l’atroco. — (juand, par exemple, François d’Autriche avait mal dormi, lorsq'i’il imaginait que ses captifs, — son innocente récréation, à ce bon jjrince, — ;)Ouvaient bien comi)loter une évasion , ou seulement encore se distraire, — les drôles, — à écrire leurs pensées sur quelque chiffon de papier échappé à la surveillance, il enjoignait, par dépêche autographe, comme pour un événement d’Ètat, la fouille générale des cachots. — Écoutez notre pauvre compatriote, — jadis un élégant de Paris, — rendre conqUe d’une de ces expéditions. — L’étroite casemate dans laquelle il est renfermé avec l’illustre comte C.onfalonnieri, est tout d’un coup envahie par [dusieurs individus, à la tète desquels se trouve le directeur général de la itolice de Brünn. Celui-ci annonce qu’il vient, par ordre de Sa ülajesté, faire une perquisition.

« Alors s’avança près de moi un monsieur fort bien vêtu, (jui fouilla dans mes poches, tâta les doublures, palpa toutes les parties de mon corps, tandis que plusieurs gardiens enlevaient ma i)ail lasse et démontaient les planches de mon lit, (ju’ils apportaient une à une au directeur de la police. Celui-ci, après les avoir soigneusement examinées, s’approcha des traverses et des pieds qui les supportaient, les regarda de près, les toucha de ses mains, ne laissant aucune fonte, aucune inégalité, aucun rebord sans les avoir soumis à la plus scrupuleuse recherche. Gela fait, il se fit apporter ma grossière couverture, qu’il mania lui-même dans tous les sens, par tous les bouts, comme s’il eût dû y trouver quelque imperceptible papier; puis vint le tour de la pail- >• lasse *, dans laquelle il fourra ses blanches mains, aidé du monsieur, dont la tournure n’était guère en harmonie avec un semblable métier.

» Quand ils curent fini cotte sbiricnne opération, que je les regardais faire avec un sentiment de surprise, de dégoût et de pitié, le directeur se tourna vers moi et me dit :

» ^ Maintenant, il faut vous déshabiller.

» — Mc déshabiller, monsieur! mais il fait froid...

» — C'est l’ordre, me répondit-il sèchement.

» — Je m’y soumets^ monsieur.

« Je me dépouillai donc de mes habits de galérien, que l’on étiquetait à mesure.

» — Et les souliers, demandai-je, faut-il aussi les ôter?

» — Sans doute, ainsi que les bas.

* Accordée par grâce toute spéciale.

» — El la cliomisc ?

» — La clicmiso ('galcnionl,

» Je rougis, cl sentant la patience pri^s de inV-cliapper, je demandai au directeur s’il ne pouvait m’éviter le désagrément de rester ainsi nu aux yeux de tous.

» — C’est l’ordre.

» — Mais il me semble, repris-je avec douceur, qu’on pourrait nous laisser ce dernier et indispensable vêtement sans manquer en rien aux instructions reçues? Regardez, monsieur, examinez... voyez mes mains, mes pieds, meurtris par les fors : puis-je, dans cet état, soustraire quoique chose il votre perquisition?

» Le directeur no répondit que par un do ces mouvements d’épaules et un de ces rebaussement de sourcils qui voulaient dire ; « Que voulez-vous? je n’y suis pour rien. »

» Je remis alors ma dernière dépouille h l’acolyte du di- •recteur, et je restai lil , les yeux baissés, l’indignation au cœur, pendant qu’on passait en revue et toute ma jiersonno et la rude chemise qu’un mendiant n’aurait pas voulu porter.

» — Est-ce fini, monsieur, demandai-je au chef de la police en voyant qu’on ne m’inspectait plus, et jmis-je maintenant reprendre mes habits?

» — Pas encore, pas encore... dans quelque temps. Reprenez seulement votre chemise.

» — Gomment! il me faudra demeurer longtemps dans cet état de nudité?

n — C’est l’ordre, je n’y puis rien.

» Et cela disant, il fit un geste pour qu’on transportât dc-

liors paillasse, couverliiro et vêtement, me laissant ainsi exposé aux rerçanls do tous et à l’air liumido et froid du cacliol.

» Cette noble expédition terminée, le directeur général se lourna vers Confalonnieri, qui fut soumis aux mêmes avanies (pie moi. Lui aussi, quoique souffrant, dut quitter sa misérable couche, où les douleurs rhumatismales le retenaient, pour livrer aux recherches son lit, scs habits de galérien cl jusqu’à son pauvre corps!

» Il dut, malgré sa faiblesse cl ses douleurs, rester

debout pendant que les gens de police continuaient leur visite dans tous les coins, depuis le moindre trou de muraille jusqu’aux toiles d’araignée dont étaient tapissées la voûte et la lucarne du cachot.

» La perquisition semblait terminée, et déjà plusieurs des gardiens avaient quitté la prison, lorsque le strict directeur de police se lit apporter pour h.'s visiter, non-seulement la cruche d’eau et le baquet où nous faisions nos ablutions, mais encore l’infect et mal couvert récipicni d’où s’échap})aicnt des miasmes d’autant plus fétides qu’on ne le vidait qn’une fois toutes les vingt-apiatre heures ; no s’en rap])ortan^ qu’à lui-même de ce dégoûtant examen, ce haut fonctionnaire baissa la tète, contempla, tit agiter ce qu’un garde-chiourme n’aurait pas eu le courage d’inspecter, dans la crainte do j)asser, aux yeux deses compagnons, ]>our le dernier des hommes, »

C’est à ce régime <|ue vivait également Ceorgos Palavirini.

L’infortiuK? joune homino passa do la sorte donzoanncVs, les plus belles de sa vie', dans les souterrains du Spielberg. Petit et nerveux, il put résister oes traitements qui tuèrent avec d’atroces souffrances les captifs vigoureux et robustenient taillés, — 11 revit enfin le ci(d de la patrie et sa Milan bien-aimée, mais dans (piel état !

Comme on le |)eul présumer, le marquis Palavicini prit une part énergique au mouvement de 1818. — Aussi Radetzki ne i’oublia-t-il point sur ses listes de proscri|)tion et de pillage. Il dut se réfugier en Piémont ; ses biens furent taxés à une amende de îi00,000 francs et mis sous séquestre.

Le marquis est député du second collège de Turin. — C’est un hommage rendu en sa ]iersonne la noblesse de Milan, si dévouée au roi et ù l’Italie, c’est un honneur bien dû au long martyre (pi’il a enduré.

J’aurais voulu maintenant, monsieur, vous dire ici quelque chose de divers autres députés marquants du centre gauche, de MM. Bolmida, Brunet, Chio, du regrettable Buffa. Mais l’espace me maïupie, — Je ne ])uis que vous annoncer, jtour mon prochain envoi, l’esciuissc des deux gauchos, qui clora ainsi cette revue du parlement.

Co qu’on appello ici, monsieur, la ffaiichn do I;} chambre, ne possède guère, si toutefois je vois juste, qu’un lointain raj/port avec l’ancien parti de ce nom dans nos assemblées parlementaires, les dernières surtout. — Los députés a\ix- ([uels s’apjdique cette désignation sont presque tous des propriétaires de province ou des hommes à professions libérales, appartenant la bourgeoisie, et qui, soumis jadis un régime fort dur, avant le statut, apprécient, un peu passionnément peut-être, la liberté que Charles-Albert leur a rendue. — Attachés, du reste, à la maison de Savoie, dévoués au roi actuel, ils suivent volontiers M. de Cavour dans sa politûjue italienne, et no craignent pas de rendre hommage à son patriotisme, à la grandeur de ses vues, ii l’habileté de sa diplomatie. — Quelques mesquines individualités, rè- ' vaut aux triomphes passés de Mazzini, auraient, dit-on, en

r'spi’vo un tout autre programme, plagié dos souvenirs de 1849. Os«ens-lft Sont sans éclios dans le ])arlement comme dans le peuple, et je ne veux même jtoint leur faire le plaisir do m’occuper d’eux.

Il n’y a pas, il ne peut pis y avoir de parti révolutionnaire en Piémont, danslc sens quel’on attache che/.nousù ce mot. L’activité des esprits est absorliée tout entière par le mouvement de l’indéiiendance nationale, qui crée trois partis : ceux qui ne veulent point marcher et ipii se trouvent bien de l’ancien statu fpio, l’extrême droite; ceux qui veulent bien marcher, mais prudemment, la droite et le centre ; ceux qui veulent aller vite, la gauche. — Les questions de politique intérieure sont bien peu de chose auprès de ce grand débat, d’où dépend l’existence ou la mort du pays. — En supposant, — ce que Dieu fera sans nul doute, — que le royaume delà Haute-Italie s’organise prochainement, par le départ de l’Autriche et de ses archiducs, la Péninsule, tout occupée de son organisation nationale, de son système fédératif, de sa vie nouvelle, en un mot, verra s’écouler bien des années, avant f|ue la terrible question du prolétariat et du socialisme vienne surgir dans son sein. Les dernières révolutions de ritalic ont été uniquement iiolitiques, et causées par la domination étrangère, ou jiar de détestables gouvernements indigènes. — Donnez satisfaction à ce peuple quant ;'i sa nationalité; gouvernez-le sagement; et vous le verrez désormais le plus tranquille du monde. La jilupart des causes de désordre jiropres à In France et à l’Angleterre lui manquent essentiellement.

On ne trouve point en Italie celte liaine entre les diverses classes, cette rivaliu' qui a produit la jjlupart de nos luttes civiles. Peut-être les mêmes maux, si lonjftemj)s souft'erls eu commun, ont-ils coutriliuê à celle bonne entente, remarquable surtout dans les provinces aulricbiennes. I.’ltaiie est surtout uu pays agricole, licbe (*n vins, en soies, en riz, qui ]K)urra devenir manufacturier pour ses jiropres besoins, mais qui n’exportera jamais. Donc, point de ces agglomérations d’ouvriers, victimes de la concurrence, où les agitateurs trouvent leurs armées toutes prêtes. — Il faut de vastes propriétés réunies en une seule main pour les grandes cultures, l*our l’élève du bétail : de là, nulle idée de morcellement ; point de cette üèvre de la terre qui pousse notre paysan à tout. La t(Ttilité du pays, la beauté du climat permettent à tous de vivre sans grande fatigue comme sans grandes souffrances. — Ces ditférences avec les nations du Nord sont incalculables dans leurs effets. Puis, vous avez affaire à un peuidc très-pénétré, quoi qu’on en puisse dire, du sentiment religieux, et, en outre, tellement intelligent et spirituel qu’il serait l:>ien difficile de l’amener à prendre au sérieux de ridicules sopbismes.

En France, on juge frétpiennnent !(?s lionnnes de l’indépendance italienne sur ([uelques réfugiés que l’on aura connus, sur des gens qui, liés à Paris et à Londres avec des démagogues, en ont retenu les idées et les expressions. Mais ces exaltés ne sont ni connus ni compris en Italie. Si jadis, en 1848, eux ou leurs pareils ont soulevé les populations, c’était au seul nom de la patrie, de la guerre à l’élran-

ffor. S’ils tussent venus parler à' orqnnination du travail, de sorinlisme, de croisade contre la sociélc^ on leur eiit ri au nez, ni plus ni moins; — cl il en sera pendant des siècles encore ainsi.

Hélas! ils firent déjà bien assez de mal sans cela. L’Italie est payée pour se souvenir d’eux. M. Mignet l’a dit éloquemment dans son éloge du malheureux Rossi : « Un parti extrême dans ses désirs comme dans ses doctrines, croyant n’avoir rien lorsqu’il n’a pas tout, et quand il a tout, ne sachant môme en rien faire, rôva l’établissement de la république dans un pays à peine capable de parvenir à la monarchie représentative, et où il ne fallait songer qu’à l’indépendance territoriale. Il divisa les pensées, affaiblit les efforts, mit en défiance les uns des autres les gouvernements et les peuples qui, réconciliés dans la liberté constitulionnelle, s’entendaient contre l’ennemi commun, et, par là, compromit la délivrance du sol. En effet, le roi do Naples, menacé par une insurrection dans sa capitule, retint ses troupes prêtes à partir pour le théâtre de la guerre ; le pape s’arrêta dans scs encouragements; le roi de Sardaigne chancela dans sa marche, et l’Italie, agitée sans être libre, redevenue impuissante parce qu’elle était désunie, vit les Autrichiens reparaître en vainqueurs et s’établir de nouveau en maîtres dans les plaines recouvrées de la Lombardie. »

Nul n’ignore en Piémont ces tristes vérités, les députés de la gauche pas davantage que d’autres. Et c’est pour cela que je vous disais qu’instruits par l’expérience, les hommes de celte opinion me semblaient avoir conqiris que le salut

de la pallie n’était possible que jiar la maison de Savoie, et se pressaient autour d’elle, eu braves et loyaux Piéinontais. J’ai entendu à cet égard les formelles déclarations 'de nombre d’entre eux, et j’y crois.

On pourrait maintenant, cette grande ([ucslion une fois établie, reprocher aux gens de la gauebe une certaine mesquinité de vues en matière de gouvernement, une manie d’opposition plutôt nuisible qu’utile avec un premier ministre tel que M. de Cavour; enfin, de dangereuses et impolitiques idées à l’égard du clergé, qui fut jadis, et qui sera encore pour beaucoup dans la rédemption de l’Italie. — Mais il faut tenir compte de l’origine de ces hommes, qui jiroduit chez eux une tendance involontaire à imiter nos libéraux jiarlementaires; car la gauche de la chambre sarde est composée d’avocats, de professeurs et de médecins. — Si ce parti est la méfiance, c’est aussi le dévouement à l’idée italienne, l’horreur profonde de l’étranger en Italie. — Et, pour cela, je sympathise avec ses rei>résentants. J’aime les instincts gouvernementaux de la droite, son désir d'un pouvoir fort et concentré; mais l'enthousiasme national du parti opjiosé, son ardeur de délivrance ne me touchent pas moins. — Il n’y a, du reste, rien d’inconciliable entre eux : ils ont le même drapeau, la même affection dynastique; ils combattent pour la même cause, et les dissidences qui les séparent peuvent facilement s’oublier au giand jour du triomphe. — Heureux peuple au fond, qhe celui-là!

Parlons un ]>eu des personnes. — Sur ces bancs qui nous occupent siègent, entre autres, deux hommes dont les noms.

— mk —

bien cüiimis de »|uicon([uo suit le niouvcinenl de la presse, releiilissent sans faute à chaque débat important ; on a déjà compris MM. Valerio et Brofferio.

La gauclie, proprement dite, a pour chef M. Deprelis, l’un des deux vice-présidents de la chambre; l’extrême gauche rcconnait pour inspirateur M. Valerio ; c’est parmi elle que s’asseoit M. Brofferio, célèbre écrivain, célèbre orateur, mais politique incompris, n’ayant pas même, comme M. l’roiidhon à l’assemblée constituante, un seul Greppo pour disciple, et n’en poursuivant pas moins imperturbablement son chemin.

M. Augustin Depretis, avocat et riche propriétaire de la Lomelline, et (juc je vous signale comme un des hommes de grand avenir de ce i)ays, n’a guère jdus de quarante ans. Il s’est rendu extrêmement populaire dans sa province par l'établissement de lignes ferrées intermédiaires, peu lucratives comme rendement, mais qui ont apporté un grand secours au commerce et aux industries locales, but principal de leur i)romoteur. — M. Deiiretisest honoré, m’a-t-on dit, de l’estime particulière de son souverain. Je vous ai déjà expliqué qu’ici tout le monde est royaliste, sans que les noms inventés pour distinguer les partis au parlement y fassent rien. — Le roi, de son côté, lorsqu’il veut du bien à un de scs sujets, ne s’inquiète nullement delà manière dont il vole. — C’est l’affaire des ministres, semble-t-il dire, de conduire les chambres, et de prouver aux dissidents qu’ils ont tort. — Voyageant en province, comme il l’a fait cette année, Victor-Emmanuel invite fort bien à sa table les divers

déjiutés du pays, qu’ils apparliciiuciit à la gauche, à la droite, ou au centre. 11 se inontre également bienveillant pour le mérite, sur quelque banc (ju’il s’asseoic. — Aussi, tous aiment-ils le roi, y compris ceux-là mêmes qui votent parlois contre le ministère.

Après M. Dc|)retis, je citerai, dans la gauche modérée, IMM. Mellana, député de Casai, l'arina, Gallini, Cotta. — Avançant encore, me voici à l’cxtrème gauche, asile des plus impatients, de ceux que l’Autriche, à Milan, empêche de dormir, et aussi de quelques pauvres ambitieux qui se trompent d’époque et de nation; — je m’avance là devant une bonne et franche nature, devant M. Valerio.

31. Yalerio personnifie le jeune Piémont, inaccessible à la peur, debout en face de l’étranger, l’épée d’une main, le drapeau italien de l’autre, et résolu à une dernière tentative pour délivrer ses frères ou mourir. Il est au parlement le vigilant gardien des droits et des espérances des ])rüvinces captives. Publiciste de i)remicr ordre, orateur distingué, il lK)rte en lui une bonne foi, une netteté d’idées, une loyauté d’expressions qui le rendent synq)athique dès le premier abord.

M. Laurent Valerio est né dans la province de Turin. Très-jeune encore en 1848, à peine s’il avait trente-quatre ans, une irrésistible vocation le jeta dans la politi<iue active. Il ([uitta tout, une filature et une maison de banque dont il était le chef, pour se faire journaliste. De fortes études, une grande facilité d’observation jointe à une aptitude toute sj)é-

ciale, ne tardèrent pas à le placer au premier rang. Rédacteur en chef de la Concordia, journal dévoué à la cause italienne, M. Valerio s’y signala brillamment; les électeurs de Castcggio l’envoyèrent à la chambre, et, bientôt aj)rès, au commencement de 1849, il reçut du ministère une importante mission.

Il s’agissait d’obtenir des gouvernements de Florence et de Rome un secours, ou tout au moins une diversion, pour la campagne (|ui allait s’ouvrir contre l’Autriche. — Qui sait ce qu’une réelle entente des trois Etats aurait alors apj)orté de changements aux destinées de l’Italie ! — M. Valerio le comprenait, aussi ne s’éi)argna-t-il point. Mais à Florence, cl surtout à Rome, il rencontra ces mauvais vouloirs au Piémont, ces lâches inimitiés d’exilés contre Charles-Albert, qui déjà avaient si fort contribué à la perle de la Lombardie. « Plutôt l’Autriche que 1e roi de Sardaigne! » disait Mazzini. — Par contre, Gioberti écrivait : « Sans cet homme, l’Autriche aurait été vaincue; grâce à lui, elle est sûre de vaincre. » Rêve curieux, (pie celui de ces gens qui s’imaginaient régner tranquillement à Rome, après que Charles- Albert serait écrasé ! — Singuliers jiatriotes que ces dictateurs jioinilaires, paralysant, clans un moment aussi suprême, les forces de ciiui millions d’Italiens, brûlant la poudre en salves, à de ridicules cérémonies, tandis que le pauvre Piémont allait affronter seul toute la puissance autrichienne, pour essayer de délivrer Milan et Venise!

Mi Valerio ne réussit clone point. A peine Florence lui accorda-t-elle tardivement quelques troupes, dont le désastre de Novare vint rendre le départ inutile. L’envoyé sarde

revint dans sa j)atrie, le cœur navré, pour être témoin des malheurs qui l’accablaient. Il put faire la différence entre les soi-disant amis du peuple qu’il venait de quitter, cl ces nobles princes de Sardaigne couvrant de leur corps le dernier coin de terre italienne' libre, et répondant à d’injurieuses propositions : « Notre race connaît le chemin de l’exil, et non point celui du déshonneur ! »

A partir de cette époque, M. Valerio s’adonna uniquement aux travaux parlementaires ; il acquit avec justice lo renom d’orateur éminent. Grand, doué d’une belle et imposante physionomie, son altitude commande l’attention, et sa parole sait bientôt captiver l’intérét. — Son discours est net, ferme et coloré, plein d’allusions et de citations heureuses, qui décôlent une profonde science historique. Il a la répartie prompte et piquante, et une grande puissance d’argumentation. — Je voudrais pouvoir citer, et j’indique au lecteur le très-remarquable rajjport qu’il présenta, dans la séance du 22 avril I8ü8, au nom de la commission chargée de ]>résenter un projet de loi relatif aux conspirations contre les souverains étrangers et la modification du jury en matière de presse. — C’est un modèle du genre.

Le député de Casteggio n’a point rompu tout rapport avec le journalisme, il est encore aujourd’hui rédacteur en chef, où plutôt directeur politique du Diritto (le Droit), chargé de soutenir les idées et les intérêts de la gauche.

Et maintenant je vais clore les types parlementaires par le champion unique du radicalisme dans la chambre, })nr le Irès-cxccntriquc M. Brofferio.

Nul no saurait dire ce que représente M. Brofiferio en politique; je crois l)icn qu’il ne le sait pas trop lui-mémë. Il n’aime point Maz/.ini et semble parfois cependant incliner vers son révolutionmirisme creux et mystique. Il parlera de la souveraineté du peujde à des gens qui n’eu ont que faire, et vantera la démocratie devant une chambre toute monarcliique. — Pur besoin de paradoxe dont il doit rire intérieurement le premier. — M. Brofferio n’est autre chose que ro])position incarnée; — comme le dit un écrivain, si la révolution vient un jour au pouvoir, il se fera rétrograde ; sa grande affaire est d’attaquer. Il s’en tire du reste avec un rare talent, avec un esprit et une verve qui lui ont valu de curieux moments de faveur populaire, bientôt passée. Depuis 18i8, il n’est pas de ministère tombé qu’il n’ait contribué à démolir pour sa bonne part. — Cette humeur frondeuse ne date pas seulement, il est vrai, des jours de l’indépendance, l’illustre écrivain et tribun l’a possédée toute sa vie.

Voici cin([uante-sept ans ejuc M. Ange Brofferio est venu au monde, dans une bourgade voisine de Turin. Reçu do bonne heure avocat au barreau de la capitale, il ne voulut point se contenter du renom que lui valurent bientôt un talent de jurisconsulte hors ligne, non moins qu’une parole hrillante. Il ambitionna le genre de gloire des Paul-Louis Courier, des Béranger, et se mit à cultiver la poésie populaire satirique. Ses chansons, véritables pamphlets qui couraient manuscrits de main en main, et où bien des abus ])urent se reconnaître aisément, lui valurent une grande popularité, et aussi de nombreux mois de prison administra-

livc. Ecrites on dialecte piémontais, intraduisible pour un étranger, ces ])iquantes satires sont lues encore aujourd’hui avec ])laisir, quoique le temps et les choses soient bien changés, — M. Broffcrio aborda ensuite le roman et le théâtre, où il se distingua également ; puis, devenu journaliste, il fut, pendant les dernières années du régime absolu, directeur du M/‘Ssugiere Torinese. — Sa faconde railleuse ne cessait point de s’exercer de toutes les manières possibles; et il était, â lui seul, toute une opposition, notamment contre romnipotence cléricale, quand Charles-Albert donna le statut â son peuple.

L’avocat-joumaliste, le poète et vaudevilliste favori des Turinais, avait sa place marquée dans ce régime qu’il appelait depuis si longtemps. Les premières élections le portèrent au parlement, et la guerre de Lombardie vint tout aussitôt lui servir de prétexte pour de vives harangues patriotiques, auxquelles se mêlèrent malheureusement des déclarations de principes qui n’étaient rien moins qu’une ingratitude envers le roi, premier soldat de l’indépendance italienne. Les lauriers des agitateurs français, les succès de nos radicaux, alors au pouvoir, troublaient sans doute la belle intelligence de M. Brofferio. Il se déclara l’homme des idées démocratûjues et, dans la fièvre du moment, confondant ces deux mots do démocratie et de liberté nationale, il ])ut jeter le trouble dans bon nond)re de consciences. — Que vmilait-il, cependant, que prétendait-il faire? — Renverser la maison de Savoie ? — Cela n’est |ias croyable. Alors, â quoi bon cotte agitation, ces attaques au pouvoir ((ui n’aboutissaient qu’â paralyser les etîbrts tentés pour la guerre contre l’Antriche?

— • Toujours là celte ckHcstable influence de Mazzini et do son dcolc, dont M. Brofferio s’efTorçait alors de répandre on Piémont les principes, Dieu sait au profit de qui!

Après la capitulation de Milan et l’armistice Salasco, M. Brofferio trouva l’occasion de déployer largement ses instincts. Il attaqua violemment la convention avec Radetzki et demanda la reprise immédiate des hostilités, comme si le roi et l’armée eussent cédé à autre chose qu’à la jilus dure des nécessités en abandonnant la Lombardie Miné par ces discours, le cabinet Alfieri tomba, et fit place au fameux ministère démocratique, dont le premier chef, M. Gioberti, conservait seul les idées de raison et de prudence, si nécessaires au milieu de tels événements. Comme je l’ai raconté déjà, Gioberti fit la faute de dissoudre la chambre qui l’avait élevé. Dans la nouvelle chambre, composée par les soins de scs collègues et adversaires secrets, lorsqu’il voulut expliquer son plan de restauration du grand-duc de Toscane et du pape par les armes piémontaises, en remettant à une heure plus propice la guerre contre l’Autriche, M. Brofferio, se levant en furie, écrasa le célèbre abbé au nom do la souveraineté intérieure des peuples et d’und prompte revanche de

* Le roi Charles-Albert se plaisait souvent à faire venir, pour causer avec eux, les hommes remarquables d’opinions populaires. De retour à Turin, en octobre 1848, il envoya un jour chercher M. Brofferio. Celui-ci se répandit en amères aceusations contre divers chefs de l’armée, contre les généraux de la suite du roi, et proféra môme, dit-on, le mot de trahison. — Charles-Albert l’écouta en silence, et, quand M. Brofferio eut fini : — « Et pourtant ils se battaient bien ! « lit-il pour toute réponse, et avec un accent mélancolique qui semblait protester contre l’injustice des partis.

CuMoza. Giohorti, vaincu cl abandonnt^ donna sa démission. Mais, celle fois, le peuple do Turin pril parli pour lui ronlrc ragitateur, et M. Brofferio, rendu responsable de co f]ui ('lait en effet son œuvre, courut do graves dangers. — Il est certain que c’est à lui que le Piémont doit on jiartie la guerre intempestive de 1849. Que pense des suites de sa conduite le célébré radical lui-mémo, aujourd’liui?

M. Brofferio est resté seul do celle plialango d’hommes politiques qui crurent, un instant, trouver la liberté et la délivrance de la patrie autrement (pie par la tradition monarchique. Son isolement ne l’effraye point. 11 se suffit it luiméme, et continue régulièrement son opposition avec une constante imperturbabilité. On l’écoute, jiarce qu’il parle toujours fort bien, parce qu’il émet souvent des idées au tour neuf et ingénieux; mais sa voix reste stérile; elle no répond au sentiment intime de pas un des assistants.

(( Il faut, écrit un voyageur humoristique, il faut, dans un pays (pii s’apprend aux libertés conslilulionnellos, une voix qui éclate par moments comme une bombe pour réveiller le pouvoir; il faut des paradoxes mauvais pour réveiller les bons axiomes; il faut qu’un homme jiense tout haut ce que d’autres pensent tout bas, pour que le bourgeois s’effraye; — le bourgeois, cet animal endormi ! — Or, Brofferio est cette bombe qui éclate, cet homme qui r(‘veille le bourgeois... Brofferio est le grand ennemi du sommeil sarde... Voib\ pourquoi il me jilaîl. »

.l’ai gardé pour la fin deux mots sur les idées de la gauche

à l’('-gartl de la polilitiue extérieure du Piémont. A rencontre du sentiment public, partagé par la grande majorité du parlement, par le pouvoir lui-même, la gauche préconise l’alliance anglaise exclusive de toute autre, et affecte de se défier de la France. — M. Valerio, passant dernièrement en revue les puissances étrangères sur lesquelles pouvait s’apl)uyer la Sardaigne, après un éloge pompeux de l’Angleterre, dont l’intérêt, suivant lui, est de voir un grand Etat national en Italie, ])Our y contrebalancer l’Autriche et la France à la fois, M. Valerio disait ;

« Supposons qu’en cas de guerre européenne, nous soyons » les alliés de la France. Qu’arrivera-t-il, en cas de succès? ») — L’Empereur actuel, imbu des traditions de son oncle, » refera inévitablement le royaume d’Italie {Milan, Venixe, » les durhés), avec un prince napoléonien, cl replacera Murat » à Nafiles. — Que deviendrons-nous, ainsi que l’indépcn- » dance italienne? — Celle-là sera perdue pour de longues » années, et nous, enfermés entre deux Etats français, nous » tomberons de nouveau au rang d’une préfecture de l’Em- » pire. Oli ! que l’histoire du ])assé nous rende prudents ! »

L’histoire du passé, monsieur Valerio, ne profite pas qu’à vous seul. — La France aussi connaît le prix de ses leçons. Elle n’ignore point que la domination française, au delà des monts, a toujours été une chose mauvaise, qui ne nous a jamais valu que des désastres, y compris le ]dus colossal de tous, celui de 1814. Elle sait qu’une Italie indépendante cl alliée est. notre imupic point d’appui en Euroi)C, tandis qu’une Italie esclave ne pourrait que diminuer nos forces cl

nous exposer il de nouvelles coalitions. Enfin, elle a encore ici l’intérêt moral de la délivrance d’un peuple de notre race, barbarenient traité par l’occupation germaine: — intérêt décisif dans les résolutions d’une grande nation. — Regardez il présent la conduite de l'Angleterre depuis 1814, son entente cordiale avec l’Antriclic ; — étudiez le principe de ialigue qui unit si étroitement ces deux puissances, toutes deux fondées sur les dépouilles d’autrui, — et demandez-vous avec franchise si c’est de ce côté que pourra jamais venir l’indépendance de l’Italie!

Après vous avoir loiigucmcnl entretenu, dans mes précédentes lettres, de la tribune piémonlaise, il me reste à vous parler, monsieur, de cet autre et important élément d’action chez un peuple libre : la presse, avec les divers cami)s de son armée.

Avant le statut, il n’y avaif point de journaux en Piémont, On ne saurait donner ce nom à d’insignitiantes feuilles, osant tout au plus entretenir leurs lecteurs de nouvelles de théâtre et de beaux-arts, et tremblant néanmoins devant la censure, comme cela se pratique encore dans les provinces soumises au « paternel » régime autrichien. Il est donc vrai de dire que le journalisme date, à Turin, des derniers jours de 1847i

Les débuts de cette presse furent brillants ; bon nonibre de personuagçst en y faisant leurs premières armes, révélé-

rcnl les aptitudes qui leur ont valu la célébrité ou simplement le renom. M. de Cavour, M. Boncompagni, ministre à Florence, l’un des hommes politiques les plus remarquables du pays, se sont fait connaître par le Risoryiuécnto ; M. Valerio, ainsi que plusieurs membres de la gauche et du centre, ont percé par la Concurdia ; M. Brofferio excitait les masses au moyen de la Voce dd Deserto. Ces trois journaux n’existent plus ; mais leurs rédacteurs, désormais acquis à la vie publique, témoignent assez de l’effet produit par eux sur le peuple, qu’ils initiaient à des idées, à des coutumes toutes nouvelles.

Comme rien n’est complètement parfait dans ce monde, l’ivraie vint se mêler au bon grain dans ce champ fertile. Quelques feuilles d’une extrême violence surgirent en 1848, et leurs déclamations ne furent point étrangères à l’intempestive reprise d’armes de Novare. Mais ces imitations françaises ne répondaient ni au bon sens, ni au caractère quelque peu froid de ce pays, et elles eurent bientôt fait leur temps,

A l’heure actuelle, la presse turinoisc, fort réduite en nom-

* bre, bien que jouissant du régime le plus libéral, patronne généralement les opinions modérées. Le talent n’y est pas rare, et le patriotisme s’y montre brûlant et entier ; mais son grand mérite, à mes yeux, est de se maintenir devant l’Autriche en sentinelle vigilante de la patrie italienne, portant aux

• nations étrangères les hauts faits des oppresseurs, et entretenant toujours vivace à l’intérieur le sentiment de l’indépendance. C’est là le beau côté du tableau. — Pourquoi faut-il, après ces justes louanges, ajouter qu’un abus des personna-

une acrimonie excessive entre confrères, un mauvais ton même qucliiuefois, déparent des qualités réelles cl un dévouement (in’on ne saurait méconnaître?

Bien que la Gazette piémontaise n’appartienne au journalisme militant que par de rares, mais vigoureuses notes, soi'tes de déclarations diplomatiques ou do communiqués du cabinet, j’ouvrirai pourtant la marclic par celte feuille, afin d’avoir l’occasion de parler de son directeur et rédacteur presque unifiue, M. Massari, publiciste qui ne saurait être passé sous silence dans ce tal)lean de la Presse sarde.

M. Massari, écrivain et bomme politique bien connu de (piiconque s’est occupé dos affaires d’Italie, est un ancien député napolitain, qui a pris la naturalisation eu Sardaigne. D’une excellente famille de Naples, il eut de bonne heure avec l’administration les démélés qu’elle suscitait inévila- . blement à tout homme d’apparence intolligonte et libérale.

Il émigra, et, établi à Paris, il y vécut dans le commerce des génies italiens les plus éminents, têts que Rossi et Giobcrli. Rappelé dans ses foyers parles changemens politiques de 1848, M. Massari fut élu membre de ce parlement, dont la dispute avec la royauté faillit amener la destmetion de la capitale dos Denx-Siciles. — Déplorable catastrophe, provoquée la fois par les émissaires de Mazzini et par le parti rétrograde, et qui, en effrayant le roi Ferdinand, le fit rompre avec la cause italienne, et rappeler pour sa défense une excellente armée, dont la présence en Lombardie eût assurément changé l’issue de la guerre! —

C’esl un immense malheur (juc la révoluUon ail relire Naples (lu mouvement nalional. Les lroui)os des deux Étals rcîunis, Najdcs cl Sardaigne, suffiraient amphnnenl chasser l’Aulriche de l'Italie cl à l’empc^cher d’y rentrer jamais. Il n’y aurait nul besoin de secours étranger, et tout se passerait en famille. — Combien il est à regretter (]iic celle entente n’ait pu s’établir, alors que l’indéiændauce complète voulait si i)cu d’efforts i)our être Uéfinilivemont assurée.

Avant, et même encore après les événements de mai, M. Mass.ari, pénétré de ces vérités, ne cessa de réclamer du gouvernement de Naples l’intervention armée en Lombardie. Son rôle, pendant les deux dernières sessions (pie vécut l’Assembh-e, fut des plus nobles et des jdus jiatiio- Ihpies. Pris en aversion par les ministres, après la dissolution violente du parlement, il dut se réfugier à bord d’un navire anglais. Il passa en jiays étranger, et publia bientôt ensuite une relation des événements de Naples pendant les deux années 1848 et 1849, qui est restée un des documents les mieux informés, de même qu’un des plus remarquables (■‘crits de celte épocpie.

En Piémont, où il vint se fixer, à l’exemple de ([uantité de ses compatriotes,, l’ex-députi* ne tarda pas ù être apprécié suivant son mérite. Il avait di-jà là de nombreuses et illustres liaisons, qui lui firent accueil i M deCavour se l’attacha, et lui confia le poste tout de confiance de directeur du journal officiel. Les lumières de M. Slassari, sa parfaite modération, son (h-vouement à l'Italie ainsi (pi’à sa i)atric

nouvollf', on font un auxiliairo procicux pour le pouvoir aiKpicl il pnHo son concours. *

(l’est actuellemcnl, avec le journal de l’extrômc droite, que j’aborderai le vif de la question. — Laissez-moi vous présenter la fameuse Armonia. Pas un de vos lecteurs, assurément, qui ne connaisse le nom et les tendances de cet autre Univers piemontais, dont toute correspondance manque rarement de rapporter (piclque haut fait,

L’A/'wo/iî« délia religioue colla civiltà (l’Harmonie de la reli^on avec le i)rogi'és), fut fondée en octobre 1847. — Comme ])réludes du statut, qu’il ne promulgua qu’au mois (le mars suivant, Cliarlcs-Albert, comprenant, à l’agitation de la Péninsule, que le moment était venu de faire connaître scs véritables sentiments, jusquc-l<à paralysés par l’intluencc aulricbienno, avait accordé si)ontanémont, le 30 septembre 1847, un certain nombre de libertés, parmi lesquelles celle de la presse. — Quantité de feuilles surgirent aussitôt, et ce fut alors (pic M. de Cavour fonda le célèbre Risorgimento (la R('surrection), destiné à soutenir les idées dos liliéraux monarchistes, de Balbo cl do Maxime d’Azeglio. — Le parti clérical-absolutisle, celui qui perdait alors le pouvoir, dont il avait fait un si triste usage, voulut, lui aussi, dans ce déliordement d’expansion, avoir un organe pour défendre son passé, et, au besoin, jiour reprendre pied dans les affaires. — h’ Armonia^ confiée è la jilumo rancu* nière et savamment acérée do quelques prêtres, prit naissance sous CO titre un peu vague que l’on a lu plus haut,

ot qui cherchait il cadrer avec le mouvement général des esprits. '

Mais, quoi que pussent faire ses créateurs, l’inspiralion autrichienne, 1a colère mal déguisée contre les progrès de l’indépendance, ne tardèrent pas à les trahir malgré eux. Ils jetèrent bientôt le masque, et la pieuse feuille, combattant dès lors ouvertement la cause italienne, voua l’anathème à la maison de Savoie ainsi qu’à tous les défenseurs de l’indépendance, et ne craignit pas de prêcher la vassalité papalo-allemande comme l’unique moyen de salut du Piémont.

La triste issue de la campagne de Lombardie, le désastre de Novare et ses suites, vinrent fournir de beaux textes aux déclamations anti-nationales de VArmonia. Ses excellents conseils tirent peu d’impression cependant, et ne convertirent personne. — L’Anaonia dut continuer in deserto son flux de bile et ses sinistres prédictions.

Malheureusement pour les espérances de l’Autriche et de ses dignes amis, prit alors place dans le conseil M. de Cavour. Il releva le drapeau italien, régularisa le mouvement national, et rendant au Piémont une contiance en lui-même et en la bonté de sa cause, une énergie et une résolution toutes nouvelles, il montra, j)lus certaines que jamais, la délivrance, la royauté sarde à Milan et à Venise. — Les colères de la feuille cléricale attestèrent suffisamment tout le succès de sa conduite.

M. de Cavour est depuis cim] ans la bête noire de rA?v«onia. Guerre à mort a été déclarée par ce journal au premier

ministre, et l’attaque se renouvelle clia<iue jour, aussi virulente, aussi acharnée qu’au début. Tout est i>rétoxte it accusations, à injures : les finances, la politique extérieure, Tadministration. Pour un lecteur exclusif et convaincu de V Armunia, M. de Cavour doit être le plus terrible concussionnaire, le plus grand fourbe, le plus odieux despote, et, à la fois, le plus abominable révolutionnaire <jui se soit jamais vu. — Ces sottises, (jui ne ménagent du reste personne, au centre et la gauche, sont parfois plaisantes, à force de verve et de méchanceté. M. Veuillot, dans scs plus beaux jours, ne parvient pas à mieux faire. — Mais il arrive plus souvent encore que ces haines de j)rêtrcs dépassent toutes bornes permises. Elles ont eu l’honneur d’irriter un jour justpi’au roi lui-inéme. — « Voilà la première fois, s’est écrié Victor- Emmanuel, que je regrette de n’étre point monarque absolu, j)Our traiter ces gens-là comme ils le mériteraient ! »

Le directeur nominal de VArmonia est un vieux gentilhomme, d’une ancienne famille militaire, le marquis Birago del Vische. Longtemps di|)lomate, et connu pour ses succès de divers genres dans le monde élégant, M. Birago a jugé bon de faire s(în salut en consacrant scs derniers jours à des œuvres ]»ies. Il a recueilli VArmonia dans un rez-de-chaussée de son magnifi(|ue palais de la rue VanrhUjUn, et, sur l’énonne revenu que son genre de Aie peu dispendieux n’entame guère, il fournit à la feuille ultramontaine de quoi parer au déficit de son budget. Peut-être le sentiment encore tout mondain de jouer un rôle, de compter en ])olili(|ne, entre-t-il aussi, le malin esiirit aidant, <lans les pieux saeri-

ficos (lu niiu'((uis, — L'Arnundn avait nhissi, aux dornièros (Mcclioiis g('m'Talos, à en faire un iléinilé ; inallioureuscincnl, colle noinination fut aunuh^e par la chambre, ou compagnie (le douze autres, pour exeCs de zèle de certains curés, un pou troj) harmoHhtfi ; et lors d’une nouvelle épreuve, au mois de juillet passé, le collège de Slrainbino donna définitivement tort au pauvre maï quis, dont ses saints amis auront, je le crains fort, bien do la peine faire quelque chose.

Même lamentable insuccès, dans le même' cas, a frappé don Margotli, rédacteur en chef et véritable directeur du journal. — Jugez des terribles bordées, du feu de toutes [liècos ([u’essuie dejuiis lors le ministère! — C’est une rage d’un coté, un dédain de l’autre, splendides tous deux.

L’abbé Margolti, originaire de San-Uemo, dans la province de (jênes, pays des exalU'sel des turbulents par excellence, sortait du séminaire, quand, on I8i6, le choix de ses siqiérieurs ecclésiaslicjues lui ouvrit les portes de l’institut sacré de Suporga, école de hautes études tliéologiciues, fondée |»ar Charles-Albert, et installée dans les bâtiments de celle église, dernière demeure dos rois de Sardaigne, où le vaillant soldat de l’indépendance repose aujourd’hui. Le jeune prêtre y témoigna d’une certaine sui)ériorité intellocluelle, d’un goût manpié pour la controverse ; si bien que, moins de deux ans après, désigné à raltentiou du parti rétrograde, il faisait ses premières armes dans l’ArmuHm, ù laquelle il n’a point cessé d’appartenir depuis lors,

Don MargoUi est en ce moment le champion aux « reins

ccinls pour la lult(3, » le Saiiison dos ck^rioaux. Il iradiiil leurs passions, leurs ddsirs et leurs colères, avec une liabilotè extrême et nne jçrande facilité de style. Il faut lui reconnaître un véritalde talent d’ironie. Toujours sur la brèche, il se bat à la fois avec tous les journaux de toutes les nuances, et no reste jamais à court d’arguments ni d’invectives. — Malheur il qui lui prête le flanc, ne fût-ce que pendant une seconde ! Il est aussitôt découvert, et impitoyablemonl exécuté.

Un certain nombre de [trètres dont les noms ne sont point connus, grâce à l’absence de loi sur la signature, composent, sous les ordres do don Margolti, le personnel des rédacteurs ordinaires. — La plupart doivent avoir assez longuement vécu sons le régime despotique et goûté ses fructueux abus, car, à leur acrimonie envers les hommes et les choses du jour, à leur douleur en parlant d’un passé trop heureux, on reconnaît facilement des ambitieux désappointés , ou dos égoïstes débusqués de quelque grasse sinécure.

A son ancienne devise ultramontaine : Uhi Petrus, ibi Eeelesin, — VArmnnia, ne trouvant pas encore son allure assez agressive, à ajouté tout récemment comme éiiigraphc, en tète do ses numéros, cette phrase do saint François de Sales ; « Il ne faut pas, sous prétexte d’éviter le vice de la médisance, favoriser ni cacher les vices d’autrui ; on doit dire FRANCHE- MENT et RONDEMENT mal du mal et blâmer ce qui mérite le blâme... Les ennemis de Dieu et de son Église doivent être voués à l’infamie par tous les moyens... C’est la véritable charité de crier AU LOUP quand il est dans le troupeau. »

Cort(‘s, le doux et bon t'vi'(|ue, ('•crivanl, dans son Infrodwtiun ù lu Vie dévote, des pratiques ascétiques propres aux couvents, ne se doutait guère du singulier usage que l’on ferait un jour de sa parole. — Le loup ici, on le comprend sans peine, c’est le comte de Cavour; les euttetnis de Dieu et de wn Eglise, ce sont tous ces impies italiens <pii ne veulent clie/. eux ni l’oppression cléricale ni l’oppression étrangère. — L’est désormais au nom do saint François do Sales (jue VArmonia les voue à l’infamie, et Dieu sait avec ipiel bojilieur elle s’acquitte de cette évangélicpie mission.

Comment trouvez-vous toutes ces choses saintes, — Dieu, la religion, les évêques, — mises eu avant pour couvrir de misérables rancunes, des inimitiés politiques, des avidités déçues? — Vous reconnaissez bien ce parti, n’est-ce pas, qui, là comme ailleurs, sous le masque du, détachement des choses de ce monde, aspire à commander sans rival, à faire tout plier sous une suprématie mystique qui ne tient compte ni de l’intelligence, ni même du rang, et qui courbe durement devant un être souvent ignare et grossier les premiers de l’Étal !

Et voyez un peu ce qu’on doit partout attendre de ces gens,

— leur audace, leur manière de conqu'ondre le patriotisme !

— L’Autriche est l’ennemie avérée, non-seulement du Piémont, mais encore do sa race royale. Unehaine mortelle divise les deux peuples, de même que les deux maisons régnantes. Les gens do VArmonia ne le savent que trop Eh bien, à t"! face de leur pays, devant leur légitime souverain, ils ne craignent point de déclarer hautement et sans relâche leur amour de l’Autriche, leurs vœux pour son triomphe, leur

soif do rovonir il col odieux régime que Vienue mainlionl par l’écliafaud et le canon braqué dans les rues, de l'autre côté du Tessin, et que Metternicli imposait jadis autant qu’il lui était possible au Piémont !

J’eus, au mois de juillet dernier, une affaire avec le journal de M. Margotti. A la suite d’une lettre insérée d’assez mauvais gré, et dans laquelle je témoignais mon indignation (le scs sympathies dénaturées, la rédaction ajouta une longue réponse qui se terminait j)ar cette phrase ; « La dimtiwilion (lutrirliienne, suivant toutes les ajtjxirenees actuelles, est j/our les Italiens (le Piémont compris, bien entendu'!, UNE INÉVI- TABLE NÉCESSITÉ. L’idée de la secouer est la plus fantastique et la plus absurde qu’un fou même puisse conrevoir ! ! ! »

Je ne confonds nullement, notez bien, la cause du clergé en général, qui s’est montré toujours très-italien, avec celle de ces gens-là, (pii essayent, mais sans succès, de compromettre l’Eglise, dont ils ne représentent cpie la mauvaise et très-minime partie.

Pauvre Anmniu! qui s’évertue à présenter les Autrichiens comme l’uniiiuc espoir du parti conservateur en Italie, et qui ne sait pas sans doute ipioBalbo a^lit d’eux : — « Le nom même de consenaleurs (pi’ils prennent est factice et mensonger. Ils ne sont, ils ne peuvent être tels, ou, s’ils le sont, c’est à leur détriment. S’ils conservent les lois, les usages, les fêtes publicpies, les noms, la langue, quoi que ce soit de la patrie, ils font erreur contre eux-mêmes et contre leur domination ; ils ne peuvent conserver à la fois eux et la nationalité, choses antipathiques; ils ne peuvent être d(‘ bonne foi conservatenrs ! »

Après VAfimniu, ol dans le même ordre d’idées, vient un obscur salellile de la feuille autrichienne ; Il Campanile (le Clocher;, cjui n’a pas jnèine, comme son modèle, l’aisance (In style, imnr faire passer ses tristes id(*es.

Dans un cam]»tout divers, \oici VOjiinkme, journal semiofliciel, au dire de heair:oup de gens, et (|ui i»asse pour l’un des plus importants organes et des jdus répandus de la presse turinoise. C’est à peu près notre Constitutionnel. Cette

feuille tire à 7,000 exemplaires, chiiyre considérable, si

l’ou songe que j)rcsque tout reste en Piémont, les fiontières des autres Klats italiens lui étant fermées, ainsi, du reste, (in’it presijue toutes Icsaulrcs publications périodiques sardes, VAi moniu, exceptée, naturellement. — Fondée en 1847, l’Ojnuiune aiqiarlinl, dès son début, au parti de l’indépendance. — En 1848, elle avait pour directeur un célèbre patriote liiémontais, le maniais do Montezemolo, aujourd’hui sénateur. — Et ])uis(ine l’occasion se présente, je vais réparer ici l’involontaire oubli que j’ai fait de ce personnage dans ma revue du sénat.

Maxime Corderoale Montezomolo est né en 1807, à Mondovi. Ses opinions politiques lui valurent en 1831 d’être compris dans les persécutions qui frappaient tout individu dénoncé pour iilées libéiales, et qui s’arrêtaient, à grand'peine, au roi, suspect lui-même. — Le jeune patricien dut quitter le royaume, et, curieux do la carrière militaire, il s’enrôla comme soldat dans la légion étrangère hu service de Helgique. A])rès la prise d’Anvers, il passa en Porta-' gai ])Our courir de nouvelles aventures. — Rentré dans sa

[mlric avec le conscntcnictU de Charles- Albert, le marquis de Monlezcmolo fonda à Turin un journal scienlifi(iue et lit» léraire, le Subalpin, qui, après deux ans de lutte, succomba sous le mauvais vouloir de l’administration rétrograde — autrichienne. Son directeur passa en Toscane, cl prit part aux divers congrès où, sous le manteau de la science, l’idée italienne se faisait jour peu à peu.

En 1848, les électeurs de Garessio l’envoyèrent au parlement sarde. Ce fut alors (jue, pendant plusieurs mois, il dirigea YOpviione, qu’il avait placée au premier rang des journaux de l’indépendance. Pendant le môme temps, le cabinet sarde l’envoya il Milan en qualité de commissaire royal, cl il y resta avec ce litre jusqu’au triste jour de la capitulation. — Gioberti, qui l’estimait singulièrement, envoya M. d.' Montezcmolo ù Gaëie, aujirès du piqic Pic IX, lui offrir l’hospitalité de la Sardaigne, ainsi que les armes du roi pour le rétablir il Rome, afin d’éviter ainsi la funeste inlcrvcnlion autricliiennc. Mais le pape était déjà troi> circonvenu ; et d’ailleurs, la diplomatie étrangère, redoutant les effets d’un accord entre les divers princes italiens , lui déconseillait vivement ce parti. Les efforts du marquis n’aboutirent donc à aucun résultat. — M; de Monlc/.emolo a été fait sénateur en 1851. C’est un homme de grands talents, et Italien des j)icds à la tète;

Je reviens à VOpinione. — En 184‘J, ce journal, patroné par une société do nobles lonü)ards, eut, si je ne me trompe, pour rédacteur en chef M. Bianchi Giovini, également réfugié, publiciste fameux, et qui fil dans scs colonnes une

tjucrrc acliaméc l’Aulriche, ainsi qu’à ses partisans picinonlais. — ^Depuis lors, rO/u'/(/o»4C jiassa en diverses mains. — Aujourd’hui, celte feuille représente les idées des deux centres fusionnés, en inclinant peut-être un peu plus à droite (}u’à gauche, et elle soutient avec énergie et talent le pouvoir du comte de Cavour.

Les rédacteurs principaux do VOpinione sont : M. Dina, jeune économiste de grand mérite, polémiste brillant et vorveux ; .M. le marquis Peverelli, Lombard réfugié, qui taille là de vigoureuses croupières aux hommes d’État de Vienne, et enfin M. Tibaldi.

La Staffella, organe d’une ])ortée et d’un intérêt moindres, rédigé dans le même esprit, sert diaide de camp à YOpinione. — La propriété des deux journaux appartient, je crois, à une société unique. — C’est tout comme à Paris, pour deux feuilles bien connues.

Je reprends cette revue de la presse par Vlndipvndenle, un (les bons journaux de Turin. — L’ Indipendenlc date de deux années seulement. Il a dû sa création eu partie au comte Charles Alfieri, et, comme son ancien patron, il est moitié conservateur, moitié ministériel, sans se trouver précisément engagé avec aucun des deux partis. — M. Alfieri, devenu député, aurait, dit-on, renoncé depuis lors à toute intervention dans la marche de cette feuille. 11 est certain qu’il n’y continue plus sa collaboration ostensible d’autrefois.

U Indipendente a pour rédacteur en chef le docteur Pierre Castiglione, émigré lombard, aimable et sympathique jeune homme. — C’est un journal bien fait et intéressant, bien renseigné comme correspondances.

so

Si liijes inloniulious Jie me Irompciil |)oinl, MM. llatazzi ol l)o|irelis seraient les conimaudilaires d’il Palriota (le l’alriole), organe «les ministériels progressistes, et (jui poursuit la i'usion en un seul groui)e des diverses fractions du parti libéral, au profit de la politique gouvernementale actuelle. Le Patriote est considéré comme Moniteur du centre gauche, et les inspirations dont on le gratifie, à tort ou à raison, lui donnent une certaine importance. — M. Gazzo- Ictti, littérateur distingué, de Trieste ; M. Colombo, Lombard, comj)osent la rédaction politique du Patriote.

Si je vous cite deux ou trois noms au plus par journal, c’est qu’en réalité il ne s’y rencontre pas davantage de rédacteurs sérieux. La presse n’est pas riche à Turin, et la partie littéi'airc se trouve le i)lus souvent faite par des écrivains amateurs (pi’on ne connaît guère. Le format, étant juste de la moitié de nos feuilles parisiennes, arrive bien vite à SC remplir avec les correspondances, les nouvelles é*trangères habitucllemenl coupées et traduites du français ; il ne reste donc que l’article de fond, écrit par chacun à son tour. — Vous voyez que nos confrères piémontais, quoique peu nombreux, ne succombent pas encore à la besogne.

Ainsi, voici M. Bianchi-Giovini, qui fait VUnione (l’IInion) A lui tout seul, ou Inen ])cu s’en faut, sans paraître trop fatigué de cette tAcbe. Il est vrai que ce v('téran do la presse possède une singulière aisance de plume, et que la passion lui prête des forces, quand l’étajic peut jiaraître longue.

M. Bianebi-tiiovini, bomme de grand talent, s’est créé une .spécialité originale parmi scs confrères. Il en veut aux prêtres, autant cpie \' Annunia à M. de Cavour, — jugez du

peu! — Au seul nom <lo fhrijé, M. Bianchi-Ciiovini seul la bile lui mouler à la gorge. Il eourl à son érriloire, el lance un foiulroyant arlicle, .proposanl (|uek|ue nouvelle mesure contre l’Église. — Il se délecte ù relever les abus de tous genres du gouvernement pontifical, comme il est aujourd’hui constitué. — Enlin, il ne dédaigne même point de se livrer à d’arides controverses religieuses, pour les besoins des([uellos il a étudié el compulsé je ne sais combien de philosophes allemands, dans ruuiipie but de guerrover contre les prêtres. — Les condamnations judiciaires, la prison qu’il subit juste en ce nionionl, n’arrêtent point cet infatigable démolisseur. — On est accoutumé ii ces sorties du rédacteur de VUnioue. — C’est sa fanUaisio ; et les lecteui'S de ce journal y recherchent de bons articles politiques, ainsi qu’une vigoureuse polémique anti-autrichienne ; M. Dianchi-Giovini est un Lombard, autour do Iraviiux fort estimés sur la domination étrangère dans son pays. — Ses œuvres sont nombreuses, et toutes fort recherchées. Il jouit d’une grande popularité en Piémont, pour ses sentiments ))atriotiques et son dévouement it la cause italienne.

Les émigrés milanais abondent dans la presse, comme vous aurez pu le remanpier. C’est encore un d’eux, M. Nicoli, qui dirige VEs/^ero, journal de transition, assez cavourien. Ces braves Lombards trouvent lù le moyen de faire encore la guerre fi l’oppresseur de leur patrie, el ils no s’y épargnent point !

Me voici arrivé à l’organe de l’extrême gauche et de l’opposition, il Diritlo (le Droit). — En mettant A part le

point (le vu(> politi(iue. dutpiel j’ai tlt'jà dit,, à |)ropos de la chambre, ce que je pensais, je dois convenir que c’est une excellente feuille, honnf‘teiuent.dirig('‘o, et d’une inanic'^re très-intellij'ente ainsi que très-di"ne. — J’y ai souvent lu des articles de fond de premier mérite. — Si l’on se rapjælle ([u’en parlant de M. Valerio, j’ai noté qu’il était l’inspirateur politique du Droit, cela ne surprendra personne. — Le Droit marche dans sa cinipiième année d’exisKmee ; son succès, désormais assuré, garantit l’avenir. Il a une rédaction forte et sérieuse. Après M. Valerio, se présente l’homme principal, M. Marazio, qui fait le journal. M. Costa, député, est chargé des questions d’i-conomie politique ; le colonel napolitain Mezza-Caj)o traite avec beaucoup de talent de l’art militaire et de l’iiistoire. — Puis, viennent les collaborateurs innommés apportant chacun leur |)ierre à l’œuvre contmune.

Un dernier nom figure sur ma liste de journaux politiques : la Gazzetta del Popolo (la Gazette du peuple), petite feuille à un sou, très-répandue à cause de la modicité de son prix, et de date d(*jà assez ancienne. Ses rédacteurs actuels sont deux jeunes députés, MM. Boltero et Borella. — On m’a prétendu que les sympathies de la Guzzetta del popolo étaient acquises au parti mazzinien. Pour mon compte, je n’ai rien constaté de semblable dans les numéros de ce journal (jui me sont tombés sous la main. Et, franchement, je ne vois pas quelles chances auraient, dans les États de Victor- Emmanuel II, des aspirations de ce genre. — Ce serait à la fois ingratiUule et peine perdue.

Je n’ai qu’un recueil périodique k citer : la Rivista rontemporaimi, qui se jiublie mensuellement. — (l’est une œuvre trés-estiméc, et à laquelle collaborent d’éminents écrivains, tels que Mamiani. — Zini, — Tommaseo, — Camerini, — Guerrazzi, etc. — J’y ai lu de remarquables articles de M. Charles Allicri, le jeune député qu’on a vu cité plus, haut. — Le directeur de cette revue, ^1. Cosari, n’épargne aucun effort pour la jilacer au rang des meilleures jniblications de ce genre.

Turin possède aussi un C'//armirt qui, souvent, ne le cède en rien au nôtre, sous le rapport artistique. 11 a nom le Fisrhiettu (le Sifflet.) — 11 s’y trouve, k certains jours, dos charges dignes de Daumier. — Ses caricatures politiques, étalées aux boutiques des marchands de journaux, font ma joie et celle des braves badauds d’ici, à la promenade d’après déjeuner, sous les portiques de la rue (’u Pô. — Elles n’épargnent i)ersonne, pas même les ministres, le comte do Cavour en tète, auquel on a trouvé une physionomie impayable; mais c’est surtout envers les gens de VAnnoniit et les Autrichiens que le Fisrinetto se distingue. 11 y a parlois de quoi se tordre' de rire. Tout cela est d’une parfaite vérité drôlatique, et ne serait pas mieux saisi par un Parisien. — .MM. Redendi, Virgiuio et Tega, dessinateurs de cette feuille satirique, sont, dans leur genre, de très-excellents artistes qui feraient fortune à Paris, même à côté de Chain, de Daumier et de Gavarni.

Le directeur du Fischietto est un nommé M. Picchetti, ancien ofticier do l’armée, qui sait donner au texte de son recueil le même intérêt amusant qu’offre la troisième page.

Il y il hu'ii peu (lo villes do proviiico qui no so passent le luxe d'un journal. — Nice on a trois, dont doux on langue française, l’Arouir otla Terre promise, et le troisième on italien, il Nizzordo. — Alexandrie on a deux, l’Arr/so^ore, — il Hisratlo. — (^asal possf*do une fouille, il Tempo, \ori bien rédigée. — Pignorol a le Alpi Co^ieotla Trihiinu, tous doux bien faits. — Cunoo a la Sentinelln delle Alpi, roeberebée pour s(*s eorrospondanoes de Turin. — Enfin, pour abréger une trop longue liste, la toute jietitc ville de Tortona voit so )mblier TROIS journaux; V Ossenuitore Tortonosc, qui no sait 00 qu’il veut; — il Vatienm, dans le goût do VArmonia; — et ontin rü.vsijue, qui est bien le plus inervoilloux soporiliquo i|uo l’on puisse s’adniinistroi-.

A (jènes, à part d’insignifiantes feuilles looalcs, le Corriete ino/'Cff/iI/Ze (Courrier inareband), occupe maintenant tout seul le pavé, par le tardif trépas do VItalia del popolo. — L’importance du Courrier consiste dans les nouvelles et corr(‘S|)ondauces qu’il reçoit le premier, des divers États italiens, par la facilité des communications. — Quant à ses opinions, elles so règlent sur ce que pense la Bourse. — Les négooiants do Gènes sont-ils contents? lé Courrier cbante les louanges du ministère. — Les figures s’assombrissentelles? le Courrier lance i|uelque virulente sortie d’opposition. — Et le Génois, qui trouve dans scs colonnes le reflet exact de ses propres idées, pense naturellement (|ue son journal est le plus intelligent du monde.

11 y a i\ jieine deux mois que se publiait encore à Gênes VItalin del popolo, moniteur de Mazzini dans sa ville natale. — Elle est morte û la peine , cette pauvre Itnlia del

popolo ; morte après avoir absorbé jiliis d’or anglais (m’ou no pourrait jamais In noire.

Je me suis bien souvent demandé i)Ourtiuoi, dans tous les mouvements, dans toutes les intrigues révolutionnaires do la Péninsule, il y a toujours, au tond, l’or et l’aide anglais? — On s’e.x|)lique encore que la perfide Albion, qui veut, d(*puis si longtemps, voler la Sicile au roi de Nai)les' l'avoriso toute conspiration contre ce ])rince. — Mais le roi de SaP' daigne , (pie diable a-t-il pu faire aux Anglais, pour ipio des miss quelcoiKpies vieniu'nt clierclier il insurger Gênes, comme cela a lieu à peu près une fois par an?

Tant est-il ipie, cette fois, les bampiiers ordinaires de Ma/./ini se sont lassés de payer toujours, sans que le Piémont eût le moins du monde l’air de se soulever et de faire des barricades. Ils ont serré les cordons du sac, et l’organe du comité de Imndres a aussitôt tréi>assé. — Que riiuliffi'-rence publique lui soit légère !

Deux mots maintenant, pour finir, sur la presse de Savoie. — Il se public trois journaux à (Ibambéry, en français, bien entendu. — La isavoie, je l’ai déjà raconté, est surtout conservatrice. I.e Courrier des Alpes, feuille monarebique et religieuse, n-digée jiar un écrivain de talent , M. Charles Bertier, a donc incontestablement le jias sur ses deux confrères. — Un journal ministériel, la Gazelle de Simne, d(b fend la poliliipie de M.de Cavour, et trouve son public dans les villes presque exclusivement ; les clu'itoaux, les jiresbytères et les mairies appartenant au Courrier. — La troisif-ino feuille, le Progrès, essaye d’introduire b's idées dé-

inocrat’u[ii<'s tlans ce pays par excellence de la liberté individuelle, mais aussi de la tradition, du respect des droit» et des rangs. — 11 perd à peu |»rès son temps. — Les gens de Savoie se trouvent suffisiimment indépendants comme cela ; ils aiment leur maison royale, respectent leurs pré'tres, aussi naïfs et aussi pauvres qu’eux; et le résultat, chez nous, deS doctrines révolutionnaires, ne leur donne en aucune layon l’envie d’en passer chez eux iï la prati(|ue de ces mêmes idées.

Mais à propos du Prui/rèa, voici un fragment emprunté au feuilleton du lundi de la Presse, où il se trouve justement en cause. — Mon honorable et spirituel confrère, M. Frédéric Thomas, a visité la Savoie cet automne, et, dans une visite au tribunal de Lliambéry, il a noté l’incident.

« Cette fois, il s’agit d’un délit de presse. Le journal le Progrès est traduit en justice par M«« de Solms, se portant partie civile, et (jui demande compte au journal d’un refus d’insertion.

» J. J. Rey, un des directeurs politiques du Progrès, plaide pour sa fouille. L’huissier appelle le gérant, qui ne paraît pas. L’avocat, impatienté, cberclie des yeux son client dans la salle, et dit tout haut :

» Mais où est-il donc, cet animal ?

» Ne confondez pas ; cet animal, c’est le gérant du Progrès, c’est le signataire responsable du journal deM. J. J. Rey,

c’ost le client de notre avocat sprctuble, et c’est son défenscui' qui l’appelle nnimnl. '

» Cela suffit pour vous donner une idée exacte de la i)Osilion sociale des gérants savoisiens. Jamais, sous les lois françaises, cette fiction du gérant n’a lialiité un palui'i phoi (liaphuno. Le gérant est ici un hoininé de peine et de paille, qui gagne trente sous par jour quand il est dehors et trois francs quand il est dedans. Cette double i)aye lui fait désirer la prison plus ardemment que d’autres ne souhaitent leur liberté; mais les temps sont durs et les tribunaux indulgents; aussi le gérant se plaint-il (pie les rédacteurs et les juges s’entendent, les uns pour ne pas assez le compromettre, et les autres pour no jamais le punir.

» Le gérant du Pnxjrès n’était pas fait jiour déroger à cette loi commûne. Vaninut} iiaraît enfin. C’est un jietit homme maigre, trapu, un pou boiteux, hérissé de moustataches qui ne laissent voir îi travers leurs broussailles que des yeux assez vifs abrités sous la visi(>re d’une casfiuelte.

» Le président l’interroge. Il lui demande s’il est le gérant du Prof/rcs. Le magistrat se garde bien de lui demander aussi s’il est l’auteur de l’article, tant la mine et le maintien du prévenu excluent cette supposition.

» Le gérant s’assied sur le banc que vous savez, et le combat commence entre MM. les avocats ^pectnhles Berlhier et J. J. Rey.

» L(“ pauvre gérant a l’air de trouver ([u’on le débuid trop bien ; il entrevoit avec chagrin (ju’il va être' acquitté. Aussi se réjouit-il quand son adversaire, Mc Berthier, l’attacpie de nouveau dans une vive réplique.

» Mais, Iw'las! rion n’y fait. L’inforliinc' "érant n’oblipncira 4jas sa |)rison oncoro de celle fois; il restera avec ses trente sons (|iiolidiens ; aussi il faut voir avec quel peste de désespoir il se couvre de sa cas<iHelte en qnitlant le palais.»

Il y a ici une classe fort int^'rcssantcHc gens, de laquelle il me tallait, une fois ou l’autre, vous entretenir, car elle exerce une grande influence , tant par le nombre que par rimporlance personnelle de la plupart de scs membres. — C’est rémorme agglomération d’émigrés des divers pays italiens auxquels le Piémont prête une généreuse et fraternelle hospitalité. — Ils comi)tent au moins pour un sixième dans la population de la capitale et font ainsi presque un autre Etat dans l’Etat.

On ne se rend peut-être ]>as suffisamment compte de l’inqiortance de ce fait an point de vue de l’avenir de ritalie, et pourtant son influence sera décisive un jour. Tous ces réfugiés, liés aujourd’hui au Piémont par la reconnaissance, et, qui [)lus est, ayant vécu de sa vie, modifié peu à peu leurs idées au contact des siennes, adopté scs

haines coiiinie st*s amitiés, tous ces hommes sont, pour la plupart, l’élément vivace et énergique des contrées qu’ils ont al)andonnées et où le ))remicr événement heureux les renverra. •

Je l’ai déjà dit, il me semble, je ne crois pas à l’unité italienne dans ce siècle. Cette majestueuse et réparatrice idée m’a longtemps séduit ; elle me transporte encore parfois, (piand nos , beaux rêves d’il y a dix ans passent devant mes yeux et font battre mon cœur ; mais la froide réalité rej)araît bientôt, et, en considérant les impossibilités actuelles, force m’est bien de revenir à l’unique solution qu’il nous sera donné, à nous autres, de voir, quand Dieu fera enfin justice.

Cette solution, on la connait, je l’ai expliquée précédemment. — L’IUdic forme une espèce de botte, dont le l’iémont, le Lombard-Vénitien, les duchés et la Toscane sont la tige; — Rome, la cheville, — le rojaume de Naples, le pied. — Quand cessera la monstrueuse domination autrichienne, sa chute entraînera nécessairement aussitôt celle des gouvernements vassaux des duchés et de la Toscane. — Ceci ne saurait faire imur personne le moindre doute. Les légations elles-mêmes, Fcrrare, Bologne surtout, (pii confinent aux duchés, n’attendent que l’heure de se débarrasser de ces autorités pontificales, ([ui les laissent si bien dévorer aux Allemands et aux voleurs. — Ce jour-là, la Ilaute-Italie, toute la tige de la botte, libre do son sort, se trouvera maîtresse de constituer un seul et redoutable Etat, auquel la papauté, gardienne de Rome, servira de

Irait d'union avec lo royaume de Najiles, formanl lui-inènie une masse eomiiacto tic douze millions tle sujets.

La même situation, ou à jteu près, se présentait en avril et mai 1848, alors que les soldats de Radetzki, battus à plate couture par les Milanais, étaient allés cacher leur honte au fond des forteresses, dont ils ne semblaient plus devoir sortir que par capitulation. — La possibilité d’un retour inoffensif du vieux maréchal semblait alors la moindre chose à craindre. — On se livrait, sans mélange d’autre sentiment, à l’ivresse du triomphe. — Il fallut cependant songer à l’avenir politicpic du pays. Dans le Lombard-Vénitien, le vœu de l’immense majorité, comme on le vit bientôt, était pour l’immédiate union au Piémont. Les duchés, eux, se donnèrent de suite, sans débats, tant ils avaient hâte de cesser d’être de microscopiques et ridicules États, affreusement mal gouvernés. La Toscane, sans tenir aucunement à sa dynastie autriehienne, croyait encore j)Ossible une existence sé- ])arée, et l’esprit municipal, excité par les factions, sans tenir compte des nécessités de la grande cause italienne, refusait d’abaisser Florence devant Turin ou Milan, et de devenir simple province, après avoir été royaume.

Dans le plus important territoire, le Lombard-Vénitien, mille maladresses particulières, mille déplorables faits isolés vinrent paralyser la volonté générale. — Transportés par l’enthousiasme de la tradition, les gouvernants provisoires vénitiens proclament la réj)ubli([ue dans la ville des doges, •

ce (pii fait les provinces croire à un mouvement séparatiste de Milan et du Piémont, et est cause qu’elles se donnent, comme protestation contraire, des administrations locales

iiKi<'-|*cii(laiilcs, (jui (liviscul bientôt les ressources et les forces lie la défense, devant les nouvelles armées débouchant de rAllemagne. A Milan, les radicaux, excités par Mazzini, luUent contre l’annexion immédiate à la Sardaigne, et réfiandent , contre les braves soldats royaux , contre Charles-Albert, d’odieuses calomnies, d’autant mieux calculées iK)ur faire effet sur la bourgeoisie et sur le jKîupic, que la politique autrichienne, j>ar les entraves posées aux communications, a emp«‘‘ché jusque-là ces deuxvoisins de se fréquenter cl de se connaître. Sous la pressionde ces hommes, le gouvcniemenl provisoire de Lombardie, obligé, par le cri unanime, d’aider le roi en campagne, s’en acquitte si iniutelligemmcnt que ce manque de concours amène la déroute de l’armée j)iéniontaise. — Le détail des hésitations, des méfiances, des tâtonnements de chacun, à cette époque, malgré le Iwn vouloir général, remplirait des volumes. On en sait la triste issue.

Aujourd’hui, voyez, l'instant venu, ce que produira le séjour dans les États sardes do toute cette émigration i[ue je vous signale, le mouvement d’allants et de venants, de réfugiés moins compromis retournant chez eux, l’arrivée journalière de nouveaux proscrits? — Il n’y a pas une bunillc de la noblesse et de la bourgeoisie lombar<lo-vénilionne qui ne compte un de ses membres en Piémont, et d’ordinaire le plus décidé, le plus remuant. — La Toscane, les duchés, Najiles enfin, ont à Turin cl à Gênes la pins grande iKirlic de leurs hommes politiques de 1848, tous gens d’action cl en nombre cmisidérahlo.

11 est Imrs de conlcsU; que ces milliei's de proscrits ont du

voir s’optTor do singulières modilications dans leurs idt'^os, depuis dix années, ou même moins, suivant la date de leur exil. — Toutes tes opinions fausses ou malveillantes (pi’ils pouvaient subir jadis, par ignorance, par l’effet d’une proim- * gande scélérate, ou par suite d’aniour-iiropre municipal, leur paraissent assurément aujourd’hui autant de mauvais songes dissipés. — Us touchent la vérité de la main, ils voient à l’œuvre tous les jours ce peuple et cette dynastie (pii les sauveront, ([ui, en atleiulant, leur assurent un asile paisible et honoré sur une terre italiènne; ils sont ü même de juger des sublimes efforts du passé, ainsi que de ceux auxquels on s’apprête pour la patrie commune ; — comment tromper ces gens-là désormais, à moins qu’ils n’y consentent volontairement?

Ne vous semblc-t-il donc iioint ipie le jour où tous ces hommes de cœur et d’intelligence rentreront dans leurs foyers libres, tant de choses qui semblent si difficiles aujourd’hui, se trouveront faites naturellement ; l’union politiipie immédiate de la Ilautoltalie, la pacilication de Rome, l’aHiancc nationale cl intime des maisons do Naples et de Savoie? — Allez! l’expérience a porté ses fruits. — Vous ne savez pas (jue tous ces émigrés, dont bon nombre jieut-étre criaient jadis anathi'-me au père, aiment le fils, Victor-Emmanuel, ]dus passionnément encore que ne le font ses anciens sujets. Vous ne savez pas que, dans le Lombard- Vi'niliiMi siirloiit, en Toscane, dans les duchés, dans les légations, on dit /c roi, on parle de ce qui se passe à Turin, absolument de la même façon que nous autres Français nous [lou-

vons parler ilo Paris et de notre gomernemont. — Ce qui était autrefois une tendance se trouve aujourd’liui un fait normal et régulier. — Si, d’une part, tous les pays que je * viens do vous citer n’aspirent unifiucmcnt qu’A se trouver enfin ensemble, à vivre de la même vie sous leur souverain d’élection ; d’un autre côté, l’émigration napolitaine, revenant cliez elle, ctiangera forcément et d’une bien rapide façon les rapports entre la liante et la basse Italie. — Ces liersonnages politiques, associés tôt ou tard aux affaires, seront le meilleur gage de cette bonne entente qui doit relever cl maintenir la Péninsule au premier rang des nations, en réunissant ses forces en un seul faisceau contre l’étranger. — Avec les cent cinquante mille soldats de Naples, les deux cent mille qu’aura la Haute-Italie, avec la superbe marine que peut établir un peuple ayant des ports comme Gênes, Venise, Livourne, Naples, Palermc et Messine, qui oserait tenter chez lui de nouvelles invasions? — Ce ne sera toujours pas rAutricl'ic, alors tombée bien bas, et ù laquelle l’Italie pourra rendre avec usure ce dédain moqueur dont les Allemands l’accablent depuis si longtemps.

Pour moi, je découvre clairement le doigt de Dieu dans ces proscriptions eu masse dont le cabinet de Vienne donna l’exemple et le conseil aux autres gouvernements italiens. — Ce ne sont point de vaines phrases, des mots plus ou moins sonores que je viens étaler ici. — C’est le témoignage d’un ’ homme qui, soldat de l’indépendance aux époques confuses de 1848 et 1849, n’a pas cessé un seul jour, depuis lors, de suivre attentivement l’état des choses en Italie, do se

t *nir pas à pas au courant do la inarclie de ces saisissantes questions. — Depuis dix ans, j’ai revu, ù divers(;s fois, ces mêmes provinces et ces mêmes liommes, dont j’avais jadis déploré le défaut d’entente, l'inintelligence politique, les ^ hésitations stupides entre le sentiment et l’action. — Quand on connaît l’asphyxiant régime qu’ils venaient de subir trente ans, on ne peut guère, il est vrai, leur en vouloir !

— Eh bien ! je ne saurais dire ce que j’ai ressenti, dans mes derniers voyages, à l’aspect des transformations opérées. — « Ah ! nos Piémontais, me disait-on à .Alilan et à V'enise, quels braves gens! quand viendront-ils donc? Comme nous avons tous lutte de leur jirouver notre reconnaissance, de leur montrei' que la lumière s’est faite è nos yeux !» — Et les réfugiés de Turin, quel enthousiasme !

([uel dévouement au roi ! quelle unité dans les vues et dans le plan de conduite pour l’avenir! — Je suis encore tout ému par souvenir en vous en écrivant.

Pendant les deux seules années 1848 et 1849, plus do quarante mille i)ropriétaires du Lombard-Vénitien, fuyant les horribles excès de la soldates(|ue allemande', trouvè-

1 Voir mon livre les Autrichiens et l’Italie, écrit en entier sur (les pièces et (lociimcnts officiels.

Voici un fait parvenu à ma connaissauce depuis la publication de ce travail. Il donne la mesure des sentiments du « régime paternel » envers ses suj(>ts italiens.

Le comte Jean Gritti, chef d’une des familles historiques de Venise, prit part, comme tous scs compatriotes, à l’héroïque défense de la cité des doges, pendant les anm'-cs I 8 Ï 18 et 18'i9. — Mis en relief par son grand nom. h la rentrée des Autrichiens, il fut nominalement compris sur les listes de proscription, et obligé de fuir à l’étranger.

Il vint il Paris, qu’il habite encore uctnellemenl.

rcnt un asile dans les États sardes. — Non-seulement ces malheureux se voyaient h appés d’impôts forcés, au point do n’avoir plus de quoi vivre, mais encore ils étaient mis à

L’adrainistratioii autrirliienne s’empara naturellement toute la fortune de l’émigré. Comme il laissait derrière lui, ii Venise, une femme et do nombreux enfants, force fut cependant de donner à ceux-ci, sur les biens séquestrés, une iiension alimentaire, calculée do telle sorte, qu’en vivant même moins bien que dos artisans, il était impossible de faire la plus mince épargne pour le père proscrit.

Mais l’odieux, l’infâme, le voici :

La comtesse, voulant rejoindre son mari, adressait demandes sur demandes au gouvernement pour obtenir nn passe-port, sans leijucl il lui était impossible de sortir des Etals, et même de Venise. Pendant cinq années, elle sollicita inutilement, et dut s’abstenir, de gnerre lasse. — On répondait ii ses prières instantes ces propres paroles : « Sî vou-v allez en France, comme vous avez un certain revenu, votre mari en profitera, ne fùt-ce que pour quelque temps; et c’est ce que NOCS ne YOCLONS fOINT ! »

En 1830, il avait été promulgué un édit impérial pour le royaume lombard-vénitien, oit le chef de l’Etat s’exprimait ainsi ;

« Considérant la faculté laissée îi mes sujets compromis dans les I) événements révolutionnaires du Lombard-Vénitien, do rentrer dans » leurs foyers * ou de demander leur émigration légale, — et par Il effet de ma grâce souveraine : — Je veux que ceux qui n’ont )) pas profité de cette faculté soient considérés et traités comme ayant )> cessé d’étre des sujets autriebiens {sciolti dal vincolo di suddi- » tanza austriaca), et je leur permets d’étre placés au même rang » que ceux de mes sujets qui ont obtenu l’autorisation d’émigrer. »

Le comte Gritli voulut profiter du bénéfice de ce décret, et se pourvut auprès du gouvernement autrichien pour cesser d’étre son sujet. Ceci lui permettait de rentrer dans une certaine portion de ses biens, et d’acquérir une autre nationalité à sou choix. Jamais il ne put obtenir même de réponse. L’autorité impériale le considère et le traite comme n’existant plus pour elle.

i Pour y être pendus. Aussi cotte faculté n’Bttir«-t-elle personne.

mort sous le plus futile prtHexto : la possession d’une arme, d’un couteau, un peu de po'udre, des mpsulex, queh/iies grains de plomb oublit's au fond d’un tiroir et découverts pendant une fouille. Le chiffre de ces horribles assassinats fait frémir; il s’éleva, en six mois, ù st.r rcnts et pim pour la seule ville de Milan.

D’autre part, le grand-duc do Toscane, humbloment sollicité de regagner ses États (qu’il avait, du reste, volontairement quittés), parla commission municipale dcFlorence,aj>rès que la défaite de Novare eut prouvé aux Toscans leur impuissance ü vivre seuls et leur tort de s’étro isolés du Piémont, — le grand-duc répondait, en tligne prince autrichien, qu’il ne s’en liait, pour sa restauration, qu’aux baïonnettes étrangères; et le 5 mai i849, dix-huit mille soldats de Radelzki, aux ordres du général d’Aspre, entraient en Toscane et y assumaient tous les pouvoirs. Dieu sait s’ils restèrent là audessous de leur réputation ! L’élite du pays émigra et vint également demander au Piémont son hosi'italilé. — 11 en était de môme dans les légations, à Ferrare et à Bologne, que les Autrichiens saccagèrent ilc la façon la i)lus exorbitante, et où ils gouvernent toujours, au nom du pape, soidisant.

Journellement encore, de nouveaux réfugiés réclament l’abri du drapeau sarde. — Ce sont des familles du duché de Modène, — de Carrare, de Massa, que l’occupation autrichienne chasse de leurs foyers. — Ce sont des conscrits qui ne veulent j»as aller mourir de froid et de mauvais traitements en Hongrie ou en Bohème ; beaucoup ont déjà payé pour ne point servir, et reçoivent néanmoins une feuille de

roulfi ; esl-ce qu'oii y iTj^arde ilo si près avec des Italiens ! — Ce sont ensuite des gens de toute classe, compromis par un propos, un rapport d’espion voulant giigner sa solde, et qui savent que sous le « régime paternel », on connaît bien le jour de son entrée en prison, mais qu’on ne i)eul jamais prévoir celui de sa sortie. — Tout ce monde si bigarré n’a toujours qu’un seul endroit où accourir : rétcrnellcmcnt généreux l’iémont. Là, ces pauvres gens se voient en terre amie ; on leur parle leur langue, on les appelle frères. Us trouvent accueil, secours au besoin; travail s’ils n’ont point de ressources, liberté et tramjuülité s’ils ont sauvé quelque argent. — Et r on voudrait qu’ils fussent ingrats, (ju’ils eussent seulement l’indécision de 1848!

Quantité d’émigrés sont au service de l’État dans tous les grades. Je ne sache pas que les Piémontais en soient jaloux. Ils ont serré les rangs et accueilli les nouveaux venus, tout comme les familles de ceux-ci les recevront cux-mèines, à leur tour, dans la Haute-Italie délivrée. — Je vous ai dit, en j)arlant du sénat et de la chambre, combien de Lombards- Vénitiens y ligurent. — Parmi cent autres, laissez-moi vous citer dans l’armée les braves généraux de Crimée Fanti et Cialdini ; tous doux de Modène, et le dernier, aide do camp du roi. M. Bouelli, le savant si connu, directeur général des télégraphes sardes, est iWilanais, comme le comte OttofreJdi, directeur du chemin Victoi-Emmanuel. — Le journalisme, le barreau, le professorat, ont fourni d’honorables occupations à ceux (juc l’aihninistration n’accueillait point. — Est-ce (juc toute l’Italio ne sait pas cela? — (}u’on vienne, à la nouvelle prise d’armes, prêcher, comme

jadis, aux Milanais, aux Padouans, aux Vénitiens, aux Florentins, que les gens de Piémont sont des traîtres et leur roi un l;\che ambitieux ; je crois fortement qu’on n’aura pas la peine de recommencer deux fois.

La police autrichienne ne saurait empêcher ces chosos-là de passer scs front iC'res ; les Lombards ont bien assez d’esprit |)onr distingiuu' quel est le meilleur avocat auprès de rEuro[»e, de Mazzini ou du comte de Cavour. — Aucun peuple ne préfère sciemment l’anarchie it l’ordre national et synqKitlii(pu'. — Et l’on en verra bien la preuve.

Mais voici ma lettre pres(iue remplie. Je remets donc i\ la prochaine de vous parler de plusieurs émigrés remarquables, qui, jusqu’ici, n’ont pu trouver ])lace dans cette exposition, on tant d’iuitres figurent déji\.

De iionibroux Véiiilious ilo dislinclion vivent à Turin, aul)irs du j)Oëlc Toniinaseo, dont le nom est si élroiteinenl lié à celui de Maniii dans l’iiisloire de, Venise, en 1848. — Plus ([ue tous autres, ils sont une jireuve vivante de la nouvelle et SI renianiuable disposition des esj)rits, comparée il ce qui se j)assa lors du dernier mouvement italien. — Ces fils de l’ancienne reine de l’Adriatique qui, tout enfiévrés de liberté, relevèrent d’enthousiasme la bannière de saint Marc, en acclamant leur vieille et glorieuse ré[mbliqiie, ces soldats de Manin, (jui comiirirent trop tard la nécessité de se serrer au Piémont, quand Radetzki reprenait leurs villes, une à une avec scs nouvelles troupes que rien n’avait arrêtées aux frontières, ces mêmes bonimes <pii eurent peur de Charles- Albert et ne l’aidèrent point, conmlenl aujourd’hui parmi les plus dévoués partisans de sonlils, parconvictionpolitique,

et aussi jmr eulrainemont de cœur. — Ils suivent d'ailleurs les chaleureuses recommandations de leur illustre et regrettable chef, formulées, quelque temps avant sa mort, par M. Perrons, dans les lignes (jue voici :

« Le roi de Piémont, Victor-Emmanuel, a une armée qui porte glorieusement le drapeau italien, un gouvernement qui marche d’un pas ferme dans les voies de la liberté; (jue la Péninsule entière tourne les yeux vers lui et soit i)rête à le proclamer roi d'Italie, s’il l’affranchit du joug étranger; que, par une agitation légale de tous les jours, de toutes les heures, les peuples italiens ébranlent le tronc de leurs princes, pour n’avoir, quand le moment viendra, qu’à les renverser par un dernier effort et à y substituer celui du loyal héritier de Cfiarles- Albert ; voilà la politique de Manin, qu’il conseille chaque jour à ses compatriotes. »

Compare/, cette noble abnégation, ce sacrifice de ses convictions personnelles à la grande cause de la nationalité, (jui honorèrent si fort les derniers jours de Daniel ]\lanin, comparez, dis-je, cette conduite, glorifiée |iar l’Eiiroiie entière, aux manœuvres de Mazzini et de ses séides : — l'un, le bon, — l’autre, le mauvais génie de l’Italie; — et demandez-vous ensuite, s'il est jiossible à un peuple d’hésiter entre les deux voies que lui ouvrent ces deux hommes?

Je vous ai cité en commençant le nom du poète Tommasco, écrivain de jiremier ordre et grand citoyen. Ceux de vos lecteurs qui se rappellent encore les événements de I8i8 ne l'auront point oublié. Il représentait Venise à Paris, sous le gouvernement du général Cavaignac, et il fit retentir à

Cfllo éniMiuo la presse française d’éloquenls ajipels en faveur lie sa ville, alors (l(-jù bloquée de tous côtés par les Autricbiciis. — Une rapide esquisse de scs actes pendant la révolution va me fournir Toccasion de remettre ici en lumière quelques détails de cette admirable défense de Venise, qui fend ràme, quand on pense à tant d’béroisme, à tant de constance, dépensés en vain, et privés même, par les efforts de l’Autriche, de la meilleure jiartie d’un renom si bien gagné

Tommasco, dont mon ami, M. Anatole de la Forge, a donné la biographie dans son excellente Histoire de la République de Venise sous Mania, Tommasco est né en Dalmatic, vers la fin du siècle dernier, d’une de ces vieilles familles vénitiennes établies dans les provinces de Saint- Marc. — Il réunit par là l’avantage d’ètre aussi fameux poète en langue csclavonne qu’en italien. — Professeur de littérature à TUniversité de Padouc, l’indépendance de ses 0 ]tinions, qui perçaient malgré lui, le fit prendre en susjticion par le gouvernement autrichien. Il fut privé de sa cliaire, forcé de s’exiler, et il vint habiter Paris, ce grand refuge alors des émigrations, où il resta jusiju’cn 1840.

De retour en Italie, l’ex-professcur s’établit à Venise. — Un rapport d’espion, trouvé à la direction de jiolice après 1848, semblable à ceux qui sont régulièrement envoyés à Vienne sur toute famille, sur tout homme un peu marquant du Lombard-Vénitien, etdeparlesqucls on est tout d'un coup emprisonné, chassé de son pays, — un rapport d’espion, disje, résume ainsi les idées de la police sur son compte : — « C’est un caractèse plein d’orgueil et rempli de lui-même,

inacccssiltlc à toute suhonliiiiition, contemiileiir insolent de tous ceux (|ui ne i)artagent |)as scs opinions. II est regardé connne un flambeau de la littérature italienne, et scs relations* tant à l’étranger que dans la inonarcliic, sont trésétendues. II vit dans risolcnicnt^ et cherche à cacher ses tendances subversives sous le manteau de la religion et de la phiIanthroi)ie. »

Vers la fin de 1817, Tommaseo, revenant d’un nouvel exil, trouva son ami Daniel Manin dans un mouvement extraordinaire. — Manin était un des premiers avocats de Venise : il détestait les Autrichiens, et pressentant, aux événements qui SC succédaient depuis quelque temps dans la Péninsule, â Rome et à Turin surtout, que l’instant était venu de tenter quelque chose jioiir sa j^atrie, il avait réussi exciter une formidable agitation, sous un j)rétexte bien simple, mais qui montre assez quel était et quel est encore le régime subi par CCS infortunées provinces.

11 ne s’agissait de rien de plus que de réclamer de l’autorité étrangère la mise à exécution d’une foule de lois, sur rimi)ôl, sur la liberté individuelle, sur l’instruction', sur la presse, etc., etc., — lois que les Italiens possédaient sur le papier, mais qui, dans la pratique, étalent remplacées par un arbitraire sans nom comme sans frein.

Déjit Milan avait dUnné l’exemple de semblables réclamations. — Tommaseo s’unit Manin, lui prêta le secours de sa plume habile, de sa parole élocpiente ; cl, à eux seuls, bravant la i)olice et ses tortures, ils partirent h la complète de la liberté. ’

•Mémoires envoyés au gouveineur aiUrichien, au risque

(!c SC faire d('‘porlcr sans jugement au Spielberg ou ù Laybacli, comme il arrivait alors mCmic à plusieurs Milanais; discours à runiquc cercle littéraire et jusque dans les cafés, les deux amis mirent tout en œuvre pour réveiller l’esprit pul)lic. — Ils ne tardèrent point à payer la poi)ularité conquise. — Arrêtés par ordre administratif (18 janvier 1848), on connnença leur jirocès, qui, on temps ordinaire, eût abouti tout droit û l’échafaud.

Il y avait lùcn en effet de quoi trembler dans une arres» talion pour crimes d’Élat. — La condamnation, en pareil cas, est inévitable, cl la peine toujours atroce. — La justice, dans les États aulricliiens, n’a jamais été (lu’un vain mol pour les accusés politiques. On en pciu juger par ce qui se passe dans les procès ordinaires, où le gouvernement n’a aucun intérêt et n’apjtortc aucune passion.

a C’est une terrible chose, dit Anatole de la Forge, qu’un procès criminel autrichien ; demande/, plutôt aux familles des nombreuses victimes (pie cette procédure a faites ! — En France, cela nous touche peu, parce qu’en général la justice offre û tous les citoyens incriminés des garanties égales et suftisantes ; mais dans le Lombard-Vénitien, les faits se passent autrement. Sous le règne de grâce de Sa Majesté trèsclémente l’empereur d’Autriche, la police, en s’emparant d’un prévenu, commence par le jeter dans un cachot où il reste au secret jusqu’à ce qu’il plaise aux juges de l’inter^ roger. Ce prévenu (sans défenseur, on n’a pas d’avocat au criminel) ne voit pas l’arrêt qui le pipt on prison, n’assiste jamais â la déposition ni aux interrogatoires des témoins, qui du reste se font séparément et sans confrontation. On sc

contcnle de donner Iccliiro au prisonnier do quelques extraits dos témoignages à charge. Un employé, sorte de greffier, écrit d’un côté les demandes, de l’autre les ré])onses. Et comme cela est souvent long, et dit en patois, c’est le môme employé qui a écrit sous la dictée qui est ensuite chargé de traduire et d’abréger la déposition : on voit avec quelle conscience les choses doivent être faites. Le rclntore ou rapporteur analyse ’fl son tour et produit un extrait, appelé rc/’era<o, dans lequel il fait ressortir ou l’innocence ou la culpabilité, selon ses bonnes ou ses mauvaises inspirations. Ce travail achevé, il vote par écrit l’acquittement ou la condamnation ; on tient une séance, composée des conseillers choisis par la volonté du président. Le rclatore, qui est seul au courant de la question, lit l’affaire et la juge. Dans les cas les plus graves, on envoie le dossier aux tribunaux supérieurs, qui prononcent définitivement, sans (ju’on puisse jamais interjeter appel. — Voilà comment, au dix-neuvième siècle, se rend la justice criminelle de l’Autriche dans le Lombard-Vénitien. »

« Mais hâtons-nous, continue à un autre .endroit le même écrivain, hâtons-nous de nous reporter à la situation du Lombard-Vénitien au mois de février 1848. A Padoue, des scènes désolantes, imitées des scènes de Milan, eurent lieu à la suite d’une manifestation des étudiants de runiversité. On lit un abominable massacre de ces jeunes gens, et le lendemain, quand vint le jour, on put voir, en face du café Pedrocchi, un soldat autrichien, l’un des héros de la boucherie de la veille, montant sa faction avec des lambeaux de chair humaine au bout de la liaionnettc de son fusil. A la vue

(le cette horrible et infitme provocation, Menighini, un tles nicmlircs de l’Asseinblée provinciale, porta plainte au nom de la population indignée. Pour toute réponse, le préfet, qui l’avait autrefois menacé des rigueurs de la police, le fit enlever et conduire en prison <\ Venise. Un littérateur émérite de Padouc, Guillaume Stéfani, rédacteur d’un journal de la ville, subit aussi le même sort.

» Pendant ce temps, la captivité de Manin et de Tomma- SCO se prolongeait en vertu du paragraphe 57 du Code pénal, (|ui dit : (( Tout citoyen ayant contribué à la perturbation de » la tranquillité publique sera poursuivi selon la rigueur des » lois. » Cela était si bien un vain prétexte, qu’une note de M. Call, directeur général de la police, note en date du 19 janvier, porte ces mots adressés au président criminel, M. Abram : « En cas d’acquittement des prévenus, aver- » tissez-moi immédiatement et ne les meltez ]>as en li- » berté. »

Mais l’imprévu commençait alors à régner. — Un jour, on apprend la révolution de Paris ; un autre jour, celle de Vienne. Le iteuple de Venise, qui avait pris des hîibits de deuil à l’incarcération de ses deux chefs, se j)Orte à la jtrison (17 mars), l’enfonce, et idace à sa tête Manin et Tommaseo délivrés.

Raconter maintenant la mémorable lutte des cinq journées qui suivirent, les concessions arrachées une à une aux chefs auliichicns j'us<iu’i\ la dernière de toutes, l’évacuation do Venise et de ses forts, — ce serait sortir des bornes d’une simple lettre. — Je ne puis cependant passer sous silence

une noble .nclion. — Le ffi'ju'ral Zichy, gouvornenr militaire, pcrsuailé (le rimililiU; d(î la tl(5fensc, mais ayant encore les moyens de faire un mal (‘norme à la ville, pr(îf('ra capituler sans nouveaux efforts, a — Je pourrais laver vos rues dans le sang, dit-il aux dél(;gp(!‘§ yéniliens; je ne le forai pas. En abandonnant Venise, je signe peut-f'tre mon arrêt de mort. Rappelez-vous du moins (|ue j'ai payé à l’Italie ma dette de reconnaissance, et, (piand vous maudirez les soldats (le rAuiricbe, exceptez mon nom. » — Zichy avait habité vingt -cin(i ans Venise, où on l’aimait. C’était un Slave doux et humain. — Jamais un Alloinand n’eût montré cette "ran- (leur d’âme.

Un gouvernement provisoire fut formé sur-le-champ, et Manin ainsi (jue Tommaseo j)lacés â sa tête. Ignor.ant des événcmenls ([ui, par une co'incidcncc extraordinaire, rendaient le même jour la liberté aux Milanais, ne voyant que Venise et ses traditions séculaires, il décrète du i)remier élan la république de Saint-Marc , — subordonnée néanmoins (t l’intérêt général de la Péninsule. — Tels furent les termes dont se servit Manin *.

* II y a un fait, aujourd’lnti bien avéré, dans rhisloire des événements de oette ('poque, c’est la fatale influence que le pouvernement républicain de la France exerça sur le sort de la Péninsule, sur celui de la, Ilaule-Italie particulièrement. — les gens qui jugent de ces graves questions sans connaître le fond des choses, ont répété à renvi que Charles-Albert avait perdu de son plein gré la cause de l’indépendance, en refusant l’appui français, et que sa fameuse parole: Italia farhdn se, n’avait été qu’une déplorable forfanterie. — Or il faut bien se pénétrer de cette vérité, à savoir que le gouvernement français, du 24 février au 10 décembre 1848, — 1“ fut constamment malveillant pour Charles-Albert, parce que roi, et lui refusa non-seulemen'’

Cotte forme polilKHio surannée, chère i\ la seule Venise, ne causa en effet qu’une médiocre joie aux anciennes provinces de terre ferme, délivrées leur tour de l’étranger.

l’intervention armée, mais jusqu’au concours d’un de nos généraux ; — 2“ que les divers pouvoirs exercés pendant ces dix mois si décisifs, par des hommes d’Etat de rencontre, par des politiques de la force de M. Bastide, ancien associé de Mazzini dans la tentative insurrectionnelle de Savoie, se montrèrent comptétement opposés h l’union italienne, prétendant que l’intérêt de la France voulait que l’Italie restât morcelée et sans force. — Les trois cabinets républicains successifs agirent de toute leur influence, à Milan comme ii Venise, pour empêcher la fusion de ces provinces du royaume sarde, seule mesure qui, promptement et intelligemment prise, eQt pu les sauver du retour de l’ennemi, en concentrant dans une seule main des forces et des ressources en vain gaspillées sous vingt actions isolées et impuissantes.

Une très-curieuse dépêche du consul général français à Venise, en date du 12 avril 18/|8, en dira plus long, à cet égard, que toute autre chose. — Qu’on remarque bien qu’en écrivant ainsi, cet agent, tout récemment venu de Paris, avait, sur cette mqtière, la pensée de son gouvernement.

Il ne faut pas se le dissimuler, pour accomplir ses desti- » nées, le nouvel Etat a deux grands obstacles îi surmonter ; » l’obstacle extérieur et l’obstacle intérieur. La république vénitienne )) est de tous les Etats italiens celui qui se trouve le plus exposé » aux attaques de l’ennemi : elle a à se défendre h la fois de l’.Autriche » par trois frontières différentes, celle du Tyrol, celle du Frioul, et la )i frontière maritime. — Malheureusement, c’est de tous ces mômes )i Etats relui qui est le moins préparé h la guerre, parce que tout y I) est nouveau, tout y est improvisé, l’année, la marine, les finances, » l’administration. — La képuulique i>e Venise n’a, dans le

)» MOMENT, DE CHANCES DE SALCT QUE DANS LES SFCOmS QUf Il LUI SONT APPORTÉS PAR L’ARMÉE DU RDI CHARLES-ALRERT ; » mois ces secours amènent avec eux des dangers d’un autre n genre. Ce sont ceux que je désignais tout h l’heure comme prove- 11 nant de l’intérieur. On connaît le ^projet du roi Charles-Albert.

— Elles le témoignèrent bien, en s’organisant diacune isolément, ce (jni ne futj)as un des moindres malheurs de cette époque, et en se donnant, aussitôt qu’elles le jmrent, au roi Charles-Albert, en qui elles voyaient justement l’unique sauveur possible.

» La Lombardie, la Vénétie, les Etals de Parme et de Modène ’ arron- » diraient admirablement son petit royaume, qui, par ces diverses » agglomérations, devieiidrait presque une puissance de premier » ordre, en égard surtout îi la richesse de ces provinces. — Kst-il » DANS l’intérêt de LA RÉPCBLIQUE FRANÇAISE D’AL'GMENTER )) AINSI LA PUISSANCE D’L’N ROI VOISIN ET AMIIITIEL'X ? — Et » puisque, dans cette même partie de l’Italie si ardemment convoitée, » nous trouvons un Etat, la Vénétie, qui, par le gouvernement » qu’elle s’est donnée, s’est en quelque sorte associée à nos propres « destinées, la politique de la France, d’accord avec ses 'principes, ne Il conseille-t-elle pas d’aider et de soutenir cette jeune sœur de » l’Adriatique dans la voie oiielle vient d’entrer avec une si énergique I) résolution ? Si telles sont, comme je n’en doute pas, les vues de la » France, je pense, monsieur le ministre, que le temps est arrivé de les » faire prévaloir. Les émissaires du roi de Sardaigne sont nombreux » et s’agitent beaucoup. Si on laisse le champ libre à leurs intri- » gués, IL DEVIENDRA PLL’S TARD DIFFICILE D’EN PARALYSER

» l’effet. »

La conclusion de tout cela était que la F rance devait aider à la constitution des petits Etats démocratiques, malencontreuses contrefaçons de l’an VII, qui ne seraient jamais redoutables ; et que, par contre, il lui fallait opposer tous les obstacles au progrès du Piémont, monarchiste, et capable de devenir un puissant royaume. « Nous n’avons pas envie de nous brouiller pour vous avec l’Autriche, » répondait M. Cavaignac à l’ambassadeur de Charles-Albert. — Et l’Autriche, écrasant le Piémont, rétablissait partout son atroce domination, avant-garde en Italie de la coalition. — Belle et savante politique I Sage entente do nos intérêts les plus précieux I

I H. le consul générol aurait pu ajouter la Toscane et les Légations. — Ces ilernièrcs plus piémontaises peut-être que Turin.

La capitale aussi avait ses fusOmnistfiS. Après bien des débats, où cliaque parti commit des fautes égales, rAss('iubléc générale décida, ù la ])resquc unanimité des voix, la réunion imnn'diate de Venise au Piémont et à la Lombardie (4 juillet). — ün commissaire du roi vint aussitôt exercer le pouvoir.

Les choses étaient malheureusement bien changées, depuis le 22 mars. — Prétentions rivales entre les villes comme entre les provinces, division des individus, inexpérience, jirésonqttion ridicule, tout s’unissait contre les légitimes espérances des premiers jours. — L’armée jtiémontaise, occupée au siège des forteresses, (;t d’ailleurs |)eu nombreuse, ne pouvait être partout. — Les provinces vénitiennes, attacpiées i>ar les armées de renfort arrivant d’Allemagne, et privées d’une unité de défense indispensable, succombèrent après de magifiques traits de courage national. — Un jour vint où Venise, tmeore tout enfiévrée de sa lutte )»olitique intestine, apprit avec stiqicur la chute ilc Milan, la retraite forcée du roi, et vit un étroit blocus de lerre et de mer se resserrer autour d’elle et l’enfermer dans ses lagunes.

Jusf[ue-là, la jiopulation, comme ses chefs, n’avait été que vulgaire. Désormais, tous vont devenir sublimes. Manin reprend l’autorité, et se fait dictateur. Tommaseo jiart iiour Paris, afin de solliciter, — bien en vain, — le secours ou la médiation du gouvernement français. Lord Pahnerston conseillait la soumission immédiate. « L’indépendance de Venise, disait un de ses agents, serait d’un mauvais exemple pour nos sujets indiens, w — L(* général Cavaignac, lui, laissa

renvoyé vénitien se morfondre dans son antichambre, cl n’eut pas mémo pour ce représentant d’un peuple liéroïquo les égards qui sont toujours dus au courage mallieureux.

Alors, comme jadis les Hellènes à Missolonglii, les Vénitiens prennent joyeusement la résolution de périr tous eji combattant. I.c siège commence, acharné dans l’attacpie comme dans la défense. Toutes les forces disponibles de l’Antriclie viennent s’accumuler devant cette ville qui, sauf quelques l)atailIons, quelques officiers lombards ou napolitains, n’a d’autre garnison que son propre peuple. — Point de munitions, point de pain : on fabrique nuit et jour de la poudre et des boulets; de légers bâtiments, trompant la croisière, vont vendre en terre ferme les dépouilles de Venise, et reviennent chargés de vivres. Quand ce moyen manque, les assiégés font des sorties terribles, s’emparent des. parcs do bestiau-x, des voilures de grains de l’approvisionnement ennemi, et les ramènent en trionqihe. — Leldocus avait commencé au mois d’aoîil, et, pendant tout l’hiver, malgré l’énorme disproportion de leurs forces, les Vénitiens laissèrent rarement l’offensive aux troupes inqiériales ; débouchant avec impétuosité aux avant-postes, et tuant à l’arme blanche, comme le 27 octobre, à Mestre, des centaines d’Autrichiens.

Le vieux Pope, soldat d’insurrections plutôt que général, commandait nominalement. — En réalité, la défense était conduite par deux hommes : le colonel Cavedalis, Vénitien; le colonel Ulloa, Napolitain. — Ce dernier, ])romu plus tard général poiii’ ses éclatants services, est le même émigré cpii

vit aujourd’hui Paris, onlourc des rospoclueusos sympalhius de tous. — Deslioniiiics éiierfritjues les secondaient, parmi lesquels mon ami et frère d’armes, le commaiidanl Caimi, qui s’illustra è la défense de la forteresse de Malghcra.

Ce (pii soutenait alors les. courages, c’était la i)ersi)octivc d’une reprise d'armes du Piémont. — Mais Novare arriva ; toute espérance fut désormais morte pour l’Italie. — Aussitôt débarrassé de ce côté-l;\, Radet/.ki envoie Haynau, avec trente mille soldats frais, sommer Venise de se rendre, en lui annoii(,‘ant qii’elle n’a plus rien attendre d’aucune jtart. Les députés du peuple décident qu’on se défendra jusqu’il la dernière extrémité; et Manin se contente de renvoyer à Haynau, par le mémo parUnnentaire, copie du décret de l’assemltléo.

C’est alors que la lutte devient inouïe. Radetzki, furieux , arrive diriger 1e siège en personne. On se bat avec rage dos deux côtés. — La meilleure partie de l’armée autrichienne était là, excitée par la présence des doux archiducs. Une formidable artillerie tirait sans discontinuer. Il fallait d’abord prendre Malghera, premier boulevard de la ville sur la terre ferme. C’est à quoi les assiégeants s’acharnaient depuis longtemps sans y réussir.

« Le 2o mai, dit un écrivain, la lutte recommença. Cent cinquante pièces autrichiennes tonnèrent contre Malghera pondant trois jours. En vingt-cpiatre heures, plus do quinze mille boulets avaient été lancés. Cependant la forteresse, démanteh-c de toutes jiarts, tenait toujours. Le colonel Ulloa avait recours à l’eau et au feu pour détruire les assiégeants. Il en avait noyé plusieurs milliers en |u'ovo(iuant, au moyen

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tréchises, l’inondalion des canaux de Mestre cl de l’Osellius. Il voulait encore soutenir l’assaut; mais les munitions tirant

leur fin, le 27 mai, Manin, Pepe et le conseil de défense décidèrent qu’il fallait évacuer ces glorieuses ruines. Ce n’était j)as perdre Venise, qui restait protégée par ses lagunes, c’était sauver scs défenseurs. La retraite fut très-bien conduite jiar Ulloa. Pendant (ju’une partie de la garnison rentrait Venise, le reste continuait de riposter aux Autriebiens pour leur donner le change. Enfin, minuit, ([uand tous furent en sûreté, Ulloa se retira, précédé de scs Napolitains, qui avaient tiré les derniers coups. Le lendemain, le général ennemi, étonné de ne rien entendre, lança des chasseurs styriens en éclaireurs. Ils revinrent bientôt, annonçant que .Malglu'ra était évacuée. Le général Thurn fit aussitôt occui)cr cette [)lace. Un des forts, (lui avait été miné, sauta bientôt après et couvrit la mer de débi is et de cadavres. Pendant les trois derniers jours, les Autrichiens avaient lancé plus de quarante mille i)rojectilcs, mis cinq cents hommes hors de combat et démonté presque toutes les batteries de la défense. »

Une fois Malghera prise, un affreux bombardement commença contre la ville. Les Allemands lançaient dans les quartiers où ils pouvaient atteindre, non-seulement des projectiles incendiaires, mais jusqu’à des débris immondes, des cadavres d’animaux pour empoisonner l’air et les canaux. La peste ne larda pas à i)araîtrc ; une cruelle famine minait déjà Venise, sans abattre le courage de scs nobles fils. — Bientôt le choléra, ce choléra de 1849 dont l’Europe se sou-

vient encore, vint sc joinilre il la contagion déjà cxislaule. Des milliers de gens mouraient par semaine, et personne ne pensait à se idaindrc, encore moins à se rendre. Tous les hommes valides allaient aux batteries. Ou sc vengeaient dans de meurtrières sorties. — L’état de l’armée autrichienne, à part la disette (|u’ellen’épiouvait ])oint, n’était [ms beaucoup meilleur. — Campés dans des marais, les soldats périssaient en quantité ])ar l’épidémie, sans compter ceux qui succombaient au feu. Radetzki jmrdit là un monde fou. Et l’on j)cut, sans exagération, évaluer à plus de douze mille le chiffre de soldats étrangers restés devant Venise. Glorieuses hécatombes dont la cité des doges ornait les funérailles de scs défenseurs!

Venis(' résista de la sorte une année entière. Si elle n’avait manqué ni de poudre ni de pain, |)eut-être tiendrait-elle encore. — Enfin, les survivants, non j)oint pour sauver leurs jours dont le sîicritico était fait, mais pour épargner aux femmes et aux enfants, quand eux-mêmes ne seraient jilus, les horreurs d’une prise d’assaut, consentirent une capitulation honorable. Tous les hommes compromis i)urent gagner librement l’étranger. Radetzki fit son entrée, le 30 août 1849, dans la ville dépeuplée.

Manin, Pepe, le général Ulloa, le lieutenant-colonel Caïmi, ces deux derniers échappés par miracle à tant de dangers courus, vinrent sc fixer à Paris. — Je n’ai pas besoin de raj)peler la douloureuse émotion produite i>ar la mort de Manin, non plus que les hommages rendus en France à sa mémoire. — Son grand nom sert encore cette patrie italienne qu’il a

tant aimée ; il est le cri de ralliement de tous les citoyens

assez, généreux pour sacriiier au Irionipbc do la cause comniiinc leurs sympalliios personnelles, (piand elles se Irouveut contraires à runité nionarcliifpie, seul moyen de salut.

Tommasoo avait pris sa iiart de toutes les péripéties de la fin du siège. En (initiant Venise, il s’ombanjua ])our Corfou, et gagna ensuite Turin, où il attend, comme tous ceux qui sont auprès do lui, l’heure de la délivrance.

L’anti(iuc reine de l’Adriatique n’a point oublié scs fds proscrits. Aux noms de Tommasco et de Manin, elle pleure, et si l’on veut savoir l’attitude (pi’ellc a conserv('e d(3vant l’étranger, les honneurs qu’elle sait rendre encore, quoique captive, à la mémoire de ses héros, (ju’on lise les détails suivants, publiés dans une récente coiTcspondancc :

« Le 22 septembre dernier, ù l’occasion du j)rcmier anniversaire de la mort de Danud Manin, la police, qui n’avait pas oublié la démonstration tentée l’année dernière dans notre ville, avait pris ses mesures pour en éviter le renouvellement. I)('‘s le 19, elle avait adressé une circulaire à tous les curés pour les prévenir <( que quelques factieux s’é- » taient proposé de faire célébrer, le 22 du mois, un scr- » vice pour le repos de l’ùme de l’cx-présidcnt de la répu- » blique, » et ordre était donné de s’y refuser, et d’en avertir immédiatement le commissaire du sestierc (arron-‘ dissement) où se trouvait la paroisse.

» Malgré ces ordres et ratlitudc menaçante des autorités autrichiennes, dans la matinée du 22 on vit une foule immense, coni|)üsée de toutes les classes de la [(opulation, de- ))uis la plus haute aristocratie jusqu’au peuple^ se diriger

iranquillpinonton masse vers l'église Sainl-Luc. ^lais les ))rè. 1res et les sbires, (jui avaienl été iléjit avertis, en fermèrent les portes, et force lui fut, jiour le moment, do se retirer.

» Cependant la démonstration n’en eut pas moins lieu, et, à six heures du soir, on vit, le long des FondameiUa nuove, un nombre considérable de gondoles remjdies do monde, lesquelles, sillonnant la lagune, se rendaient, dans le ])lus gr.and ordre, au cimetière do Saint-Michel. Là, la foule, après avoir tranquillement débarqué, fit en silence le tour du cimetière, et ensuite, trouvant les portes de l’église des capucins ouverte, y pénétra, cl le sanctuaire fut bientôt env<ibi par le peuple qui accourait de tous côtés.

» Un des assistants entonna alors le De PrnfumU'^; toutes les voix y répondirent en chœur, et on ne saurait dire tout ce qu’il y avait de sublime dans celle scène de patriotisme et d’amour. »

Une grando partie dos liomnios politiques (pii Ciguri-renl dans les ('‘vi''nemenls do Najiles, en 18 i 8 , habitent aujourd’hui Turin. Ce sont, en gihu'ral, d’anciens ministres conslilutionnels, d’anciens ddpuU's au parlement. — L’avenir n'serv'e assurément encore un rôle la phqiart d’entre eux ; il y a donc profit, do plusieurs façons, faire leur connaissance.

Les affaires de Najiles, à l’époipieque rappellent les noms de ces proscrits, sont, en général, peu et mal connues. Sans prétendre me faire leur historien, je crois cependant nécessaire de donner ici à ce sujet cpielques explications, qui, tout en faisant comprendre le passé, serviront jieut-êlre aus>i à l’intelligence du présent.

Avec d’excellentes lois, avec un souverain intelligent et

n'solu, Ift royaumo dos Doiix-Sioilos ('lait poul-ôiro, on 1847, l’Klal lo plus mal "ouvcnm do l’Europe. Ccd osl de nolori(jl(5 telle (pi’on ne le discute plus. — Une di'plorablo administration. où la police tenait le premier rang, coalis(;e pour la dilapidation des deniers juiblics, pour l’arbitraire, la violence, la lésion de tous les droits, do tous les intérêts, faisait une lettre morte des codes, déniait ouvertement la justice, et circonvenait le roi do telle sorte qu’il ne voyait que par ses yeux, n’entendait que par ses oreilles.

Je suis d'une race qui aime et respecte les rois, surtout quand ils s’appellent Bourbon; mais j’avoue que j’approuve fort les sujets de la monarchie sicilienne réclamant, on 1847, un régime plus tolérable et des garanties pour l’a\ÿ;nir. — J’ai habité l’ile de Sicile, appauvrie, dépeuplée, désolée ; j’ai vu les traces palpables des énormités (îommiscs par les employés royaux, les victimes de la torture, appliquée en plein dix-neuvième sicclq, non plus par les Autrichiens, cos barbares attardés dans notre civilisation, mais par des Italiens sur d’autres Italiens. — Je comprends parfaitement l’accord unanime des insulaires pour repousser un tel régime.

Les réformes de Pie IX et de Charles- Albert avaient surexcité, mais sans succès, les esprits des Napolitains. Cramponnés aux fructueux abus, les chefs du gouvernement déconseillaient au roi toute concession. Il fallut la révolution de Palerme et rinsurreclion do l’île de Sjcilc tout entière pour ouvrir les yeux du monarque, et lui montrer la grandeur du péril.

Il romiU alors avoc cello faction qui compronictlail son nom (lc]mis trop longtemps, il ouvre son conseil aux lionmies (le la réforme, et accorde une constitution, plus large mémo qu’il n’était besoin, en certains articles. — Le pays, joyeux, croit marclicr vers des destins désormais libres et jirospér res, et la joie régne dans tous les cœijrs; quand tout à coup une catastrophe terrible a Heu. L’émeute, provoquée par des mains souterraines, élève des barricades dans les rues de Naples, et Ferdinand II, vainqueur par une sanglante lutte, mais effrayé, se rejette dans les bras de r.ancienne coalition, qui, enragée de l’éclipse qu’elle a subie, commence dès lors ses vengeances, pour ne plus s’arrêter.

Deux causes principales peuvent être assignées il cette déplorable conclusion du mouvement réformateur. — ^ Du côté des libéraux, une iucxpérieucc profonde, une troji v isible hâte d’annihiler l’autorité royale, seule et absolue qiaîtressc, la veille encore. — Du côté du roi, la crainte de voir son trône s’abîmer dans la tempête, la défiance des hommes et des choses nouvelles, et, surtout, une profonde irritation excitée peu à peu par le parti extrême qui, là comme dans le reste de la Péninsule, vint apporter l’anarchie au sein d’une légalité naissante.

Voici un bref sommaire des faits.

Le 27 janvier 1848, (juinze jours après la proclamation d’indépendance de la Sicile, Ferdinand II se décide à renvoyer son ancien ministère, et choisit scs nouveaux conseillers parmi les progressistes modérés. Ce cabinet, quo préside le prince de Serra-Capriola, promulgue un statut

coiislilulionnel, compilé sur la cliarle fran(.'aise par rancicn conspiraleurBoz/elli, devenu ministre, — cliasse les jésuites (lu royaume, et commence les réformes. Deux hommes populaires par excellence sont appelés dans son sein : Charles Poerio, le célèbre patriote actuellement encore détenu, et AurelioSaliceti. — La nouvelle des journées de'Milan (fin mars) et de rinsurrecliou de la Haute-Italie contre l’Autriche, amène la dissolution de ce j)remier nnnistère, dont la majorité , exclusivement napolitaine , refuse d’intervenir en Lombardie. — L’historien Charles Troia reçoit du roi la charge de reconstituer le j)Ouvoir; il le hiit dans un sens tout italien (3 avril). 16,000 hommes sont envoyés dans la Haute-Italie sous les ordres de Pepe; 24,000 autres doivent les suivre. La flotte part pour Venise. — Troia avait réussi ù vaincre les répugnances assez naturelles du roi, parent et allié de la maison de Lorraine.

Le 15 avril, les élections pour le parlement (deux chambres, pairs et députés) ont lieu dans le royaume entier avec beaucoup d’ordre. L’ouverture du parlement est fixée au 15 mai, et le cérémonial publié. La formule du serment à prêter devient tout d’un coup l’objet d’une vive discussion entre la cour et les députés réunis le 13, en séance préparatoire. Tout s’arrange cependant ; la cour, pour éviter un prétexte de troubles, consent à ajourner la ipiestion. Les. députés s’apprêtent pour la séance royale; quand, le 15 au matin, l’agitation qu’ils ont provoquée, et qu’ils ne sont jtlus maîtres de contenir, fournit aux exaltés, aux agents venus du dehors, le prétexte d’un formidable soulèvement de la rue. — Ferdinand, déjà irrité de tant de concessions faites, furieux'

contre les fU'putcs et contre ses jiropres ministres qu’il accuse (le trahison, lance ses troupes sur les barricades. Le bas peuple, tout royaliste, prend parti contre la bourgeoisie. — Une horrible lutte ensanglante la capitale. — L’armée triomphe, et, en frappant la révolution, elle tue du mémo coup le statut et les c.spérances de l’Italie. — A qui revient donc l’infamie d’une telle catastrophe?

Pour tout bonmie impartial qui ouvre l’iiistoire de Naples au !«'■ mai 1848, et (|ui réludic avec attention pendant ce mois, il devient évident, les écrivains de tous les camps en conviennent, que le 15 mai au malin, le roi et les dé])ulés se trouvaient parfaitement d’accord, et que tout se dis])osait pour la solennité de l’ouverture, quand, à l’insu même dos plus exaltés du parlement, des barricades s’élevant, on ne sait à quelle instigation, jusque devant le palais, vinrent né- « cessiter cette répression terrible, dont la réaction profita aussitôt pour reprendre les libertés intérieures, et pour retirer à la cause do l’indépendance ces secours militaires qui l’eussent certainement sauvée. — Ni le pouvoir royal, ni les libéraux , ne s’attendaient b celte provocation de guerre civile. On doit donc reconnaître, à leurs œuvres, les mêmes et coupables mains qui, i)eu après, tiraient sur Charles- Albert i\ Milan ; qui, avant la fin de l’aniiée, assassinaient Rossi, et, avec lui, la liberté romaine.

Dans le livre si remarquable que j’ai déjà signalé, en parlant de son auteur, I Caai <U Niijmli (les événements de Naples), M. Massari a écrit une i)age qui ne laiss<^ plus de doute sur l’intrigue d’où sortit le fatal coup du 15 mai.

« L’agilalion, dil-il, ('lait fomenl(?c par 0(^3 hommos rpii nfï mampionl jamais dans les crises poliruiues, par ces gens qui se dcMecIcnl systc^matiquenienl du désordre, et qui vivent dans les troubles connue le poisson dans l’eau. Mon illustre ami Maxime d’Azeglio, dans son admirable lettre aux électeurs de Strambino, les a spirituellement comparés une troupe comique, courant toute l'ilalie, et donnant des ro|)résentations de ville en ville au bénéticc de l’anarchie et de l’Autriche. Plusieurs de ces artistes s’étaient transportés Naples sur ces entrefaites, et trouvant le terrain magnifique, ment préi'aré par Bo/./elli*, ils se hàb'rcnt de saisir cette occasion si jtropice. — Dans la llaute-ltalie, on parlait de fusion, de guerre royale, de monarchie conslilutionnelle, d’ordre, de légalité ; le i)ai ti modéré était florissant, et le bon sens instinctif des j) 0 ]iulations, renforcé ])ar la loyauté dos gouvernements, le secondait à merveille. Il n'y avait guère moyen de débiter des invnitions, ni de susciter du grabuge : les agitateurs accoururent donc à Naples. Certains émigrés, amis de Mazxini, et rentrés tout nouvellement, tenaimil les fils de la trame. Les torts du jiouvoir étaient immenses ; sa colossale sottise le rendait pesant tout le monde; do lit la facilité avec lacpielle quiconque déclamait contre lui était applaudi et suivi. — 31. Ledru-Rollin, le fammix instigateur dos grotesques expéditions de Ilisquons-tout et de .Savoie, n’avait pas manipié d’envoyer aussi de ses agents :t Naples pour souffler le feu, et ils n’avaient jias grand mal it se douiK'r ; la poudre était foute prête. »

i Ministn*, qui, arrivé au pouvoir par sou ronom d’anrien liliéral, s’élait tout aussilùt uioiilré plus di'spolo quo les aiu'ions.

Il Y avilit (l(■tiallcc réci[)rü(iiio onlrc la royaulc et la partie iiik'lli»c*ntc lie la po|iulatioii de Naples ; mais tout pouvait et devait même finir jiar s’arranger. Kn faisant couler le fleuve de sang du 15 mai, les agents provocateurs rie la révolutionsavaient bien éloigner, sinon retulrc im[»ossil)le, cet accord d’où allait résulter la liberté dans l’ordre.

Ajirès le triom})lie et le rafTermissement de l’autorité royale, la consiifution n’est plus rpi’im vain mot qu’on invoque jioiir s’aliritcr derrière, ou qu’on repousse suivant les nouvelles du mouvement extérieur. Les Iroiqies et la flotte sont rappelées ; Do/.zclli, devenu réactionnaire, rentre dans un calrinet dévoué au roi ; des élections générales sont ordonnées (15 juin), et les chambres s’ouvrent enfin le l*^'' juillet. Mais il n’y a plus d'entente i)Ossiblc entre ces députés et ce pouvoir, qui se haïssent ef se craignent mutuellement. Après deux mois d’inutiles séances employées ù voter des lois que le roi ne sanctionne jioint, l’insurrection des Calabres fait proroger le parlement. — Il ne se réunit ensuite que le l'’’ février 1849; et, le 15 mars suivant, sur un rapport des ministres, accusant la plupart de ses membres de projets révolutionnaires ou de participation ù des complots en cours d’exécution, l’assemblée est déclarée définitivement dissoute et fermée sur-le-cbami). — Dejjuis cette éi) 0 (pic, le Statut, c|u’aucun décret n’a i)Ourlant abrogé, est demeuré à l’état de lettre morte. Le roi règne et gouverne seul.

La cour ne cessa point de poursuivre d’une violente animadversion les hommes mêlés, d’une manière tpielcompie, aux faits de ces deux années. — Excitée par le cabinet de

source uiiitiuc île tous les maux de ritalie, iiui lui montrait son salut |>réscnl et sa sécurité future dans les lii'iieurs, elle frappa sans ménagement tous ceux qui lui avaient fait peur. Ministres, députés, journalistes, tous les acteurs politiipies ipii avaient occupé la scène depuis la tin de 1817, durent s’expatrier pour échapper aux condamnations (pii, néanmoins, frappèrent encore nombre d’entre eux comme contumax. Ceux qui n’eurent point la ressource de fuir, barbarement traités par une police servile et cruelle, épuisèrent le cercle des infortunes ({u’il est donné à l’homme de ressentir. S’il faut en croire tout ce qu’on raconte, le gouvernement de NapU’s aurait déshonoré la vengeance.

Dans l’exil qu’ils subissent, et dont l’Italie leur tiendra comjite un jour, car c’est surtout pour lui venir en aide qu’ils SC sont compromis, les Napolitains se montrent nobles et dignes. En Piémont, ils ont conquis l’estime et la sympathie générales; cl, à leur tour, ils y ont pris l’amour de cet excellent peiq)le, leur futur confédéré dans le système ipii régira liient(jt la Péninsule. — Tous ces hommes d’État ou d’épée, en portant un jour la lumière au sein de leur pays, y introduiront également cette modération politique, ce bon sens si grand qui régnent ici ; ils rattacheront le Midi au Nord par les liens étroits de la reconnaissance et de l’intérêt national bien compris.

Le nom (pie j’inscris le premier, parmi ces jiroscrits, est familier fila France, queSilvcsIrcLcopardialongtemps habitée. PofUe remarquable, écrivain élégant, c’est à lui qu’on doit rcxcellente traduction française du livre de César Balbo :

Des Esjiêrunces de l’Ilalie. Sos écrils i lui ions, paniii les<jiicls lo3 Xurraziuni sturirlie de! 1848, soiil nombreux el recherchés. — Leopardi éUiil en exil à l’époiiuc des preinières concessions faites par le roi de Naj)Ics. Il s’empressa de revenir chez lui, elfut nommé, par le ministère Charles Troia, envoyé extraordinaire aujirès du roi de Sardaigne. Aucune mission ne pouvait mieux s’accorder ;\vec scsidées politiques. Persuadé, comme Balbo, que l’unité italienne n’est faisable qu’eu plusieurs fois, il poussa do toutes ses forces à rétablissement de la première halte ; l’union de la Haute-Italie. Les démarches du diplomate na])olilain, les généreux et patriotiques conseils qu’il prodigua, au gouvernement de la Lombardie notamment, furent peu goûtés de sa cour. Aussitôt aj>rès le 15 mai, on lui signifia son remplacement. — Député au parlement, Lcopardi revint au mois de juillet prendre possession de son siège. L’entrée du royaume lui fut une première fois refusée; et mieux eût valu pour lui qu’il ne passât jamais, car, à la dissolution de l’assemblée, il se vit jeté brutalement dans une prison. Le i)auvrc jtoi'te y resta (piatre longues années. Puis, un beau jour, on le conduisit à la frontière, en compagnie de Scialoia et de Trinchera, et on leur signifia à tous trois de s’en aller le plus loin possible. — Lcopardi regagna Turin. — Il y a vécu depuis lors, travaillant j)Our l’avenir, et consolé de ses disgrâces par les chaleureuses amitiés qui se pressent autour de lui.

M. Raphaël Gonforti, jadis un des i)remicrs avocats de Naples, et considéré comme tel encore aujourd’hui au barreau de Turin, fut ministre de l’intérieur dans le cabinet Charles

Troia. — On a vu plus liant les divers actes honorables aux- (luels il iiarlicipa. Sans les (lci)lorablcs événements du 15 niai, ce jiouvoir sauvait rîtalic en l8i8. — Il est certain (luc les 40,000 hommes d’excellentes troupes napolitaines qu’il se préparait envoyer au soutien de l’armée sarde eussent entièrement changé la face des choses dans les champs de Custoza. — Ajirès la catatastrophe qiti amena la chute de ce ministère, M. Conforti figura au parlement comme dé)mté. Ayant un jour proposé qu’on effaçât du code militaire la honteuse peine du bâton, imitée de l’Autriche, il SC vil menacé de mort |'ar des ofiicieVs indignes de ce , nom. — M. Conforti réussit heureusement à gagner l’étranger, lors de la dissolution de l’assemblée en 1849. Accusé de complots imaginaires et de participation, avec Charles Poerio, à la société secrète de V Unité italienne, les juges napolitains le condamnèrent, (juoique absent, i\ la prison l)crpéluelle. Mais il était depuis longtemps hors de toute atteinte.

Encore un autre ministre du même cabinet :M. Paul- Emile Imbriani, un des jurisconsultes les plus considérés de Naples, beau-frère de Charles Poerio. — Recommahdé au parti libéral par la mémoire de son père, ancien député proscrit en 1821, de même que i>ar scs opinions personnelles et son intégrité bien connue, après avoir été quelque temps intendant de la province d’Avellino, il fut chargé par M. Troia du iiorlcfeuille de l’instruction publique. II travailla en cctlc qualité à la sécularisation de l’enseignement, livré jusquelii aux ordres religieux, aux jésuites surtout, et ne tarda pas à s’attirer eu haut lieu de violentes inimiliési — Député après

le i5 mai, M. Iml)riani partagea le sort do ses collc'guos, quand la réaction absolutiste se sentit assez forte pour no plus garder de mesures. Il évita, par un prompt départ, le bagne ou la prison dans quelque citadelle. •

Le dernier membre enfin de l’administration Troia vivant à Turin, M. Scialoia, est un éprivain d’économie publique célébré eu Italie, — Il occupait dans ce calfinet le poste de ministre de l’agriculture et du commerce, et quoique trés-joime encore, il se montra un administrateur du premier mérite, un boimne politique d’esprit i)énétrant et résolu. — Le parti italien le regardait à Naples comme un do ses chefs les plus distingués; et nul doute qu’un rôle éminent, où il pourra mettre ses grandes facultés au service de la patrie, ne lui soit réservé dans l’avenir.

Emprisonné en 1849, M. Scialoia, ainsi qu’on a pu le voir plus haut, fut envoyé en exil après une longue détention. — Le gouvernement sarde l’a fait consulteur légal du cadastre.

]\L Pascal -Stanislas Mancini n’a point été ministre, mais il marqua brillamment dans les deux courtes sessions de l’assemblée napolitaine, comme orateur et comme rapporteur de projets de lois. Son mérite était digne d’un champ plus fertile. Courageux et décidé, il se fit lopins grand honneur en 1849, alors que les persécutions sévissaient le plus fort contre les membres du parlement dissous. Bien qu’il sût ])arfaitemcnt être lui-même en butte à l’inimitié des gouvernants et exjiosé à l’arbitraire de la police, il ne craignit pas cependant de prêter son ministère d’avocat à tous les opprimés, et de les défendre avec la chaleur du dévouement.

II s’tVliapiin, comnio on allait rincarcc'ror et le comprendre ilans nn procès de liante trahison. M. Mancini a été nommé professeur de ilroit international à Turin. 11 suit en outre le barreaif, où il s’est fait une large place. Ses qualités d’esprit, et de cœur surtout, lui \aleut de tous un accueil empressé.

La dernière révolution a littéralement dépeuplé Naples d’avocats. — En voici deux encore fort distingués, anciens députés également : M. Zuppetta, professeur do droit comme M. Mancini, et M. Pisanelli.— Je ne cite que les jilus fameux.

M. Mariano d’Ayala, nom populairn parmi l’(îmigration, liaijite aussi la capilalo des Étals sardes. Jadis capitaine d’artillerie dans l’armée napolitaine, il donna sa démission et SC lit écrivain. — Des chroniques militaires nationales fort habilement rédigées lui firent une réputation de talent et de patriotisme. Mais les sentiments d’indépendance et d’ italianisme qu’il ne put cacher attirèrent en même temps des persécutions contre sa jiersonne. — Au mois de septembre 1847, l’occasion dos soulèvements à Messine ctàReggio, que le gouvernement accusait les libéraux de Naples d’avoir fomentés, Mariano d’Ayala fut arrêté avec Charles Poerio, San-Donato, Trinchera , et encore d’autres hommes considérables. — Il dut sa liberté aux événements qui succédèrent bientôt, fort è propos pour les détenus de cette catégorie. — Nommé |»ar le premier ministère constitutionnel

intendant des Abruzzes, — après le l’i mai, et sur la nouvelle que les députés de son opinion, ]>artis de Naples, Ricciardi, Mauro, Milcli , étaient en Calabre où ils organisaient l’insurrection, il tenta de soulever sa province pour leur donner la main. Ces diverses tentatives avortèrent, et Mariano d’Ayala chercha un refuge en Toscane. — Il y reçut un accueil excellent, et prit du service dans l’armée de ce petit État, pour aider ù sa réorganisation plus que nécessaire. Quand arriva au pouvoir Montanelli (octobre 18i8), il confia à l’ancien officier napolitain le portefeuille de la guerre, et le grand-duc jiarut vivement approuver ce choix. — M. d’Ayala remplit celte charge avec tout le dévouement possible jusqu’aux derniers jours de la liberté toscane; puis, quand tout fut dit par le désastre de Novare, il se retira en Piémont.

Voici, cette fois, un grand nom, et un charmant homme: — Gennaro Sambiase-Sanseverino, duc de Sau-Donalo, et plusieurs fois prince. — Cela semble curieux, n’est-ce pas, de voir de grands seigneurs, — et beaucoup il Naples sont dans ce cas, — mal avec leur cour, au point de figurer dans la plus ardente opposition? Ici, voici comment on me l’explique :

En 1799, au retour de sa première émigration en Sicile, la dynastie régnante, aidée et conseillée par l’Anglais Nelson, laissa commettre d’abominables cruautés sur la population do la capitale, — lesquelles, bourgeois ou nobles, n’épargnèrent aucun individu, aucune famille soupçonnée

d’avoir pacliscî avec l’invasion française do Cliampionnet. — On seraj)pollora longtemps l’amiral i)rinco Çarracciolo, pondu 3 ti grand mât fie son pavirc, sops les yeux dp Nelso'n, jaloux de sa vieille gloire, et savourant ce spectacle. — Les souverains de Naples semblaient avoir perdu la tête et ne ménageaient i;ersonne, — Quand, peu d’années après, Joseph Bonaparte fut venu de nouveau s’emparer du royaume j)our le com{)te de la France, et l’eut reçu en fief de son frère, les classes supérieures, appréciant vivement la conduite de la nouvelle administration, ne se montrèrent point hostiles. Une certaine partie de la noblesse consentit même â servir ce mouvement. — Le successeur de Joseph, Murat, caressa fort les grandes familles cl s'y fit des partisans.

Aussi, lorsque l’ancienne cour reprit une seconde fols possession du pouvoir, on 1813, témoigna-t-elle de sa rancune et de sa suspicion à l’endroit de la mobile aristocratie napolitaine. Elle l’écarta des affaires, préférant se confier à des parvenus qu’elle tirait du néant; elle fit mieux encore: V elle ruina presque toutes les maisons princières et ducales par l’abolition inattendue des majorais. — Ces maisons avaient en général beaucoup de dettes, pour lesquelles on composait volontiers, leurs biens étant inaliénables. Il y avait aussi fréquemment mauvaise gestion de ces fortunes dont les maîtres ne savaient j)as trop où ils en étaient. — L’abolition des majorais trouva donc urte masse de créanciers, sérieux ou non, qui se précipitèrent sur ce gage leur tombant du ciel. Il y eut d’immenses procès, d’énormes ventes de terres seigneuriales â vil prix En fin de compte, la haute noblesse demeura singulièrement appauvrie. Tel qui possé-

(lait lieux et trois cent mille livres de revenu se vit à peine de ipioi vivre. — De là à une profonde haine, il n’y eut pas loin. — On put s’en apercevoir en 1821, où nombre de g;ens lilsliommes se jetèrent jiassionnèment dans le mouvement. — La eour se vengea, comme à l’ordinaire, par des condamnations et des exils, mais elle ne fil rien pour parer à cet (Hat do choses. Et si l’on consulte encore aujourd’hui la liste des hauts em|ilois d’administration et de diplomatie, on les verra conliés jiour la pluj»art à des gens de la bourgeoisie, affublés de litres quelconipies, mais qui, en réalit(', sortent des rangs les jdus obscurs.

On disait jadis de la France que c’tHail une monarchie absolue, tempèri'c* par les lois et usages. Et, de fait, le pouvoir royal s’iHait lui-nième fixé dos bornes qu’il n’a jamais franchies. — On peut dire de Naples que c’est nn despotisme oriental, fondé sur la ligue de la cour avec le bas peuple et une moitié environ de la bourgeoisie, prèle à tout faire et à tout laisser faire, pour conserver les positions dont elle a ]>ris l’habitude. — Quant aux hautes classes, à l’exception de quelques noms nécessaires dans un palais, c’est surtout contre elles, contre leurs aspirations libérales, que l’on gouverne ainsi.

Ceci vous ex])lique comment le jeune duc de San-Donalo était déjà noté, en 1847, comme appartenant à la plus vivo 0 ])position. Arrêté au mois de septembre, en même temps que Poerio et Trinchera, il fut emjirisonné avec le fils du prince do Torella. — Après la promulgation du statut, tout jeune encore, — à peine avait-il vingt-cinq ans, — il fut nommé par élection commandant d’une légion de garde

nalionalo ii Naples, et du bataillon do Caslellamare, faubourg de la capitale.

Des troubles avaient ou lieu le 5 septembre 1848, il l’occasion de la première prorogation du parlement. La police, tout bcureuse de l’occasion, y impliqua San-Donato ; et remis en prison, on ne le rehlcha qu’au mois do novembre, faute de preuves. — Comme dédommagement, des élections supplémentaires de députés ayant eu lieu, le collège dé Castellamare lui confia le mandat de le représenter à l’assemblée. — Noté pour (juelque sévère répression, il dut fuir, au moment do la réaction finale de mars 1849. — Il se retira il Gènes, où l’émigration le fit président de son comité. Puis, au retour d’un long voyage en France, il vint se fixer à Turin. — Même dans Texil, la police napolitaine ne le perdait pas de vue, et tous les désagréments possibles lui furent procurés par ses soins.

San-Donato savait la puissance universelle de la langue française, comme agent de diffusion des idées et des faits. Désireux de ne pas laisser le temps de son exil improductif pour la cause nationale, et doué d’un remarquable talent d’écrivain, il fonda ù Turin, pre«[ue à lui tout seul, un journal rédigé en français, et destiné à soutenir auprès do l’Europe les intérêts de l’Italie. L’idée était généreuse et féconde. Le Courrier d’Italie parut pendant les quatre premiers mois do l’année présente, avec un grand éclat. Il n’a que momentanément suspendu sa publication, pour élargir ses bases et ses moyens do jrropagande.

Des autres personnages rie cette lettre, je ne connais guère que le côté politique. Ici, j’ai pratiqué l’homme

priv<', cl je sympatliisc vivement avec lui. Plein de loynut»^, d'es])rit et de feu, il personnifie, avec un rare honlieur, 1^ haute noblesse italienne, en {Général si df-vouée, si intelligemment libérale. — San-Donato est immamiuablement désigné, de toutes façons, au plus brillant avenir. — A moins, toutefois, qu’il ne se laisse tuer en route. — Car ce diable d’homme, le plus tranquille du monde en apparence,

a déji\ eu, depuis son exil sculomenl, une ddtizainc de duels,

et, dans deux ou trois, il est resté jiour mort sur le terrain.

— Il prétend que c’est dans le malheur qu’il faut porter le plus haut la tète cl montrer la susceptibilité la plus parfaite.

— Ne trouvez-vous pas que c’est noblement pensé ?

Un autre grand seigneur des Etals de Ferdinand II vit ic' à côté des anciens ministres, contre lesquels il cul jadis à défendre le soulèvement de la Sicile. C’est le marquis de Torrearsa, président du conseil il Païenne en 1848, sous l’administration de qui la couronne de l’île, ardemment convoitée par le grand-duc de Toscane pour son fils cadet, malgré sa proche parenté avec la maison de Naples, fut décernée par le parlement sicilien au duc de Gênes, second fils de Charles-Albert. — Cusloza et Novare sauvèrent à Ferdinand cette riche perle de scs domaines.

Bon nombre de Siciliens do la première distinction habitent également les États sardes. — Je suis heureux de pouvoir témoigner ici toute ma respectueuse reconnaissance il l’un de ces nobles proscrits, le comte Ainari, ex-ministre des finances de Sicile, dans la maison duquel j’ai été accueilli il Païenne avec, une bonté que je n'oublierai jamais.

Le coinlc Ainari nionlra un rare dévoueinenl cl une jurande hal)ilelé adminislralivc, pendant la durée de celle révolution sicilienne, la([uelle l’Ile entière concourut, et qui fut pure de tout de excès. Son frère, le clievalierEmcricoAinari, personnage non moins haut placé dans reslime j)ubli(pic, et exilé comme lui, était envoyé de Sicile auprès de Charles-Albert, en compagnie du baron Pisani, fondateuC de la célèbre maison d’aliénés de Palerme. Homme de grande science, professeur de droit, il a publié un excellent ouvrage, la Science de la législation.

Vient ensuite M. La Farina, de Messine, un des écrivains les plus féconds que possède l’Italie. Chassé de son pays dès 1839 par rombragcusc police napolitaine, il vécut à Florence, et il y fonda l’A/6«, premier journal politique qui ail précédé le mouvement italien. De retour dans sa patrie, ii fut successivement ministre de l’instruction publique dans le cabinet Torrearsa, etïninistre de la guerre dans le cabinet Stabilc. Le gouvernement le nomma colonel du lie de ligne, et il déploya une énergie vraiment remarquable lors de la dernière guerre, en avril et mai 1849i — Il serait trop long de donner ici la liste des nombreux volumes de tous genres qu’a publiés M. La Farina. Ils forment preâ que une bibliothè*que.

Je citerai maintenant le chevalier Philippe Cordova, exministre et ex-député, homme d’un beau caractère et d’un rare esprit ; — - le marquis del Castillo, aussi député ; — un autre ministre, l’avocat Errante^ auteur de poésies trèsgoûlées.

Enfin, pour prendre” conj^é de l’émigralion sicilienne, je nommerai le clievalicr Charles Gemelli, envoyé jadis à Florence, écrivain de beaucoup de mérite, auiiuel on doit la Vie d’ U;jo Foscolo ; — l’avocat de Pascali, ex-magistral el ex-député, — el le colonel Joseph La Masa, (pie j’ai connu au siège de Trévise, où il se signala à la lêlc d’un détachemcnl de ses compalrioles.

Voici encore des Napolilains, Irop remarquables pour èlre oubliés. Ce sonl d’abord le baron Plolino el son frère Anlonino, genlilshommes irès-dislingués de Reggio, dans les Calabres. Le premier fui colonel de la garde nationale, el le second dépulé. Tous deux sonl fixés k Turin, où ils ont ouvert une banque qui jouit d’un grand crédit par l’cxirème honorabilité de ses directeurs. — Puis, arrive sous ma jdume le nom deM. Jacques Toffano, jadis l’un des premiers avocats de Naples. En 1848, il remplit dans la capitale les fonctions de préfet de police, et devint ensuite directeur général du ministère de l’intérieur. — On l’emprisonna pour avoir présenté comme avocat la défense de Poerio, et au bout de cinq ans de prison, sans jugement, sans motif aucun , il dut partir pour l’exil. ■ — Voilà la justice de Naples.

J’indiquerai cette fois brièvement quelques autres personnages, non moins éminents que les premiers : — le baron Coppola, ex-député, ex-préfet ; — le chanoine et ex-député don Abignenti; — M. Spaveiila, ancien rédacteur en chef du Nazionalc, écrivain d’un courage et d’un caractère admirables, et qui SC signala extrêmement lore des événements

de Kaplcs ; — M. Toinmasi, ex-député, professeur de médecine; — Joseph del Re, ex-député, littérateur de mérite;

— Dominique Mauro, ex-député, poète et philosoplie ; — le professeur Cicconi, ex-député; — l’ingénieur Gaëtani ;

— MM. Conti et Demeis, savants distingués.

Un groupe do braves officiers, qui quittèrent en 1848 un avenir assuré dans leur pays pour , aller défendre l’indépendqnce italienne, mérite également l'attention. — Ce sont MM. Cosenz, colonel d’artillerie ; Boldoni, colonel de la mémo arme ; le major Virgilio ; le major Carrano, écrivain militaire ; le major Dietz ; le colonel Mezzacapo ; — lesquels soutinrent la défense de Venise, en compagnie du général Ulloa, Napolitain comme eux. — Un dernier, le général du génie Louis Mezzacapo, frère du colonel, se distingua fort à Rome, lors de sa prise par l’armée française. — Et ce serait ici le lieu, si l’espace ne me manquait point, de protester contre cette ridicule opinion qui a voulu faire des défenseurs de Rome un ramassis d’étrangers, accourus de tous les points de l’Europe. — Sans mettre en question le principe qui causait cette guerre, non plus que la conduite politique des gens qui gouvernaient la ville éternelle, j’apprendrai ü ceux qui ne le s<ayent pas, que, sur les dixneuf mille hommes de troupes opposés à notre armée, il y avait en tout trois cents étrangers, la j)lupart Bolonais, combattant là l’Autriche, comme sous le drapeau ottoman ils combattent les Russes. Deux mille Napolitains et Lombards étaient unis à dix-sept mille Romains proprement

dits ; tout Italien avait bien le droit de se trouver là, comme /

à Vcniso, ce im; semMe. — Nos soldais, bons juges on l'ail de valeur, ont témoigné snflisaimnenl de la bravoure de^ ces hoinincs, de la science niililaire de leurs chefs. — Et la résistance eût été bien autrement acharnée, s’il se fût agi des Autrichiens au lieu des Français. — Voyez un jieu à Venise!

J’ai passé nécessairement, soit oubli involontaire, soit défaut de place, bien des gens considérables encore de l’émigration napolitaine. ‘ — On peut cependant voir déjà,

* Il m’est Impossible de terminer «rrec ce sujet sans dire quelques mots de trois gentilshommes hors ligne, émigrés de la Haute-Italie, cl dont l’occasion n’a pas encore amené les noms sous ma plume. — Dévoués au Piémont, qui les récompense de toute son estime, tous trois possèdent une grande influence dans leurs provinces natales ; et quand se fera de nouveau l’union, leur exemple ne sera pas de peu de iK)ids.

Le marquis Philippe Ala-Ponzoni, un des plus riches propriétaires de la Lombardie, est, par son Inépuisable bonté, la providence d’une infinité de gens. — En raison même de son noble caractère et de sa popularité, les persécutions de l’Autriche ne l’ont point épargné. En 1848, Radelzki le taxa, pour une seule fois, à l’énorme somme de 600,000 livres d’impôt forcé. — Le marquis habite Gènes, et se signale, en outre de sa bienfaisance, par une large et intelligente protection donnée aux arts. — A l’exposition de cette année, au Valentin, on a remarqué ses considérables acquisitions, dont le but est d’encourager l’industrie nationale.

Le très-érainent légiste, chevalier Melegarij de Parme, occupe la chaire de professeur de droit conslilulionnel h l’université de Turin. — 11 fut l’intime ami de Pellegrino liossi, et, dans un premier exil, il professa à Lausanne. — M. Melcgari fera un excellent préfet de Parme, dans le royaume de la Haute-Italie.

li me reste à parler d’un jeune patricien milanais de haute distinc-

aux noms do coUo listo inrnm|il(Mo, quofs rlionls lo Piômonl s’ost aotjuis i)Our l’avenir dans la Basso-Ilalio, et (|uel pas gij;anlosquc l’accession d'hommes de ce {»enre fera faire, en tem])S et lieu, aux id(;es d’union nat'onale, de confédération des deux grands Etals.

lion, le comle Joseph (ireppi. — La famille (ireppi, une des premières de Milan, a donné, en ces années dernières, de nombreux gages îi la cause nationale. Le comte Joseph Greppi est un écrivain de mérite, d’un savoir et d’une iirhanité rares. On s’étonne de ne pas le voir li la chambre <les députés. 11 y figurerait bien auprès de ses nobles cftiniiatrioles, lesTorelli, les l’alavicini, les Annoni.

Voici, monsieur, cette fois, un sujet qui sera, sans nul doute, goûté de vos lecteurs. — Je vais vous parler du Piémont militaire,'de celte brave armée sarde, compagne active de nos troupes en Crimée, notre seide alliée fidèle et dévouée sur les champs de bataillé de l’avenir.

C’est ici tout naturellement la place de quelques lignes sur ce ridicule préjugé , sorti on ne sait d’où , et fort ré- • pandu parmi les polUiqmurs, qui tend à refuser aux Italiens en général l’aptitude guerrière, la bravoure du soldat, — en faisant cepentlant une exception jiour les Piémontais, presipie jias Italiens, vous dira-t-on.

Tout d’abord, il est bon d’expliquer que le Piémont proprement dit, la province de Turin, forme i\ peine un sixième lies États sardes. — Vous trouverez dans l’armée, pour les ciiii| autres sixièmes, des Savoyards, — des Lombards du

Novarais, dos Liguriens de Nice, des Monlferratais de Casai, des G('nois, des Sai des de l’île. — Tous ceux-ci sont bien Italiens, ce me semble. — S’aperçoil-on à quoi (jiie ce soit qu’ils valent moins (juc les soldats do la province capitale?

Élargissez les cadres de l’arniéc sarde. Mettez-y cent mille Lombards et Vénitiens, (pii trouvent là une discipline, un uniforme, et des chefs tout pn'ds. — Vous verrez si, deux mois après, il y a une ditlérence entre les nouveaux régiments et les anciens!

Ce (pii mampie aux Itabums, ce qui leur a fait défaut en 1848, dans les divers États du centre, c’est une organisation première, un noyau instructeur. Morcelés depuis des siè'cles , ne possédant point d’armée nationale , comment veut-on (pie ces ]»euples eussent pu, d’un bond, se mettre sur le mèmie rang militaire que nous? — Combien do gens savent ce (pi’a coiité à la France de temps et d’efforts son état actuel? — Ainsi, à partir des restaurations de 1814, Rome, la Toscane, les duclu-s, n’ont plus eu que de grandes escouades de jiolicc, bonnes pour arrêter les citoyens, mais pas un soldat. — Dans le Lombarde- Vénitien, les quatrevingt mille bomnu's fournis à l’armée autrichienne servent hors du royaume, au nord de l’empire. Leurs cadres et leurs officiers sont Allemands, ce qui rend sans danger l’habitude des armes chez ceux qui reviennent, par l’impossibilité de se réunir, comme on l’a vu en 1848. — Et ces Italiens, ipie le cabinet de Vienne affecte de mépriser chez eux, ces Italiens composent ses plus belles et ses meilleures troupes. — Ce furent les grenadiers lombards ipii écrasèrent les insurrections de Vienne et de Prague ; ce furent les recrues

(lu royaume qui continrent les Hongrois, et qui vengèrent sur leurs frères les cniautès que les Magyares à la solde de l’Autriche coniineltaient en Italie.

Sans rappeler les légions romaines, maîtresses du monde connu; — sans remonter jusqu’au moyen age, où les archei s italiens formaient le premier corps d’élite chez les diverses i>ations, où lesStrozzi, les Trivulcc, lesColonna commandaient (les armées françaises, comme maîtres de la science et modèles de la bravoure, — sans aller, dis-je, si loin, ne considérons f[ue la période do l’Empire français. — Quels étaient, pendant ces aventures gigantesques, nos auxiliaires et nos émules, ceux que l’Italien Napoléon appelait nos « frères cadets, » ces soldats qui, sous notre uniforme, rivalisèrent de bravoure avec nous en Allemagne, en Espagne, eu Russie, partout enfin, cpiels étaient-ils? — Des Piémontais, des Lombards, des Toscans, des Romains, des Napolitains ! Demandez aux rares vétérans de nos grandes guerres comment marchaient ces gens-là ; ce qu’ils ont fait en Espaguc, avec Suchet et Victor, et, pendant la retraite de Moscou, avec Eugène Beauharnais ?

A l’heure actuelle, vous qui raillez ce que vous no connaissez |)oint, savez-vous qu’il y a ù Naples une armée de cent cinquante mille hommes, aussi excellente que pas une au monde, surtout dans les armes spéciales? — Savez-vous que ces troupes ont fait des prodiges de bravoure pendant la dernière guerre de Sicile? — Savez-vous que c'est une poignée d’officiers napolitains qui a tenu en échec, à Venise, ])cndant plus d’un an, la . formidable puissance autrichienne?

— Vous admetlcz que les Autricliiens sont de vrais soldais, n’est-ce pas? — Or, ceux qui les battent, ou qui les arrêtent, à nombre vingt fois moindre, comment les appellerezvous?

11 ne faut pas parler ainsi à la légère d’une nation de vingt-six millions d’âmes, qui a conservé le sentiment national, celte grande chose I à travers tant d’épreuves. — Le courage, eh ! qui est-ce qui en manque individuellement en Italie? — Connaissez-vous les journées de Milan, de Brescia? Avez -vous bien lu l’histoire de ces luttes de deux années, où les femmes elles-mêmes se battirent à côté de leurs maris et de leurs fils?

Et d’ailleurs, sied-il bien à nous autres Français de nous montrer irrévérencieux envers un pays dont nous tirons tout ce dont nous sommes si fiers : notre langue, nos arts, nos lois, et jusqu’à cette tactique et cet esprit militaire qui font notre grandeur et notre force. — Que sommes-nous, au bout du compte, sinon les premiers d.es Latins?

Le Piémont prouve que bien commandés, bien organisés politiquement, les Italiens valent n’importe 'quels soldats au monde. — N’est-cc point à nous-mêmes que nous devons nous en prendre si une sœur, une alliée de telle importance que la Péninsule italique se trouve réduite, presque entière, à l’impuissance, par le morcellement politique, et surtout par la domination étrangère ?

Méditons donc ce qui devrait être l’objet de notre préoccupation constante, et n’injurions pas à nous-mêmes, en parlant d’un état de choses que nos propres fautes et nos revers ont seuls amené

Je reviens au Pic^mont qui, lui, à la chute île l’empiie, eut le bonheur, malgré l’ardonte convoitise de l’Autriche, de revenir il son ancienne dynastie, guerrière par tradition, et d’éviter ainsi rannihilement calculé qui frappait ses voisins et anciens co-sujets français.

L’armée sarde, qui doit à Charles-Albert ce qu’elle est, compte, sûr le pied de paix, un effectif ordinaire de 70,000 hommes, et jieut, en temps de guerre, mobiliser jusqu’il 100,000 soldats, grâce à son système de réserves. — Le temps de service est de seize années. — Le fantassin fait dix-huit mois sous les drapeaux, le cavalier et l’artilleur trois ans, après lesquels ils sont renvoyés dans leurs foyers, aux ordres de l’État, jusqu’à expiration do la limite. On peut donc toujours ra|)pelorinstantanément 50,000 hommes au moins, bien formés, et qui retrouvent des cadres excellents.

Les forces actuelles se composent de vingt régiments d’infanterie de ligue, — de dix bataillons de tirailleurs {(lersaijlieri), de neuf régiments de cavalerie, — de dix-huit batteries d’artillerie de campagne (8 pièces), et de douze batteries de place ; plus, un corps du géme, un corps du train et d’administration.

Viennent ensuite une nombreuse gendarmerie modèle (carabiniers royaux), un corps de chasseurs francs, et les troupes de marine pour la garde des ports. ^

L’infanterie est divisée en brigades qui portent les noms de diverses provinces de l’État ; — brigade de Savoie, — biigade de Piémont, — d’Aoste, — de Cuneo, — Regina, — de Casai, — de Pignerol, — de Savone, — et d’Acqui. — L’ancienne garde royale (brigade des gardes), qui compre-

liait doux sn|iorl>os n'gimonts do gronadiors ot cliassoiirs, a ('Id transformée, sous le rôgno actuel, en lirigade de grenadiers do Sardaigne.

La création des bersaqlivri (tirailleurs) est duo au regrottable général Alexaiulre de La Marmora, frère du ministre actuel do la guerre, mort on Crimée. — Celte arme jouit d’une telle réputation dans l’Europe militaire, qu’il serait su])ortlu d’en faire ici l’éloge. — C’est sur son modèle (jue furent institués nos premiers bataillons de cbasseurs üpied.

La cavalerie, parfaitement instruite et supériouromonl montée, compte quatre régiments do dragons et cinq de cbevau-légers. — Les soldats sont armés de lances et savent en faire un usage des jdus meurtriers. "

Quant à rarlillerie, — objet de soins tout particuliers, — elle rivalise avec la nôtre, cl, au dire d’experts, ne lui cède en rien. La guerre de Crimée a rendu celte arme populaire parmi les troujies françaises, — Elle est de beaucoup supérieure à rarlillerie autrichienne, qu’i\ nombre égal elle a toujours écrasée. — La même chose a lieu pour le corps du génie, où l’on rencontre des officiers de jiremier mérite.

Une académie militaire, établie ù Turin, fournit des officiers pour les diverses armes. Dans les corps, les sous-officiers concourent pour les grades, mais après de sévères examens. On peut|être certain ipie tout individu qui porte l’épaulette en Piémont est un homme bien élevé, en même temps ([u’un bon militaire.

Victor-Emmanuel II, soldat couronné, continue à son armée les soins eonslanls que lui donnait Charles-Albert. Beaucoup d’améliorations ont été réalisées, notamment en ce

<liû concerne les armes spéciales. Un cours de langue l'rançaiso est même obligatoire aujourd’hui dans tous les régiments.

C’est eu l'ormaut ces belles troupes, instrument futur', dans sa pensée, de la rédemption de l’Italie, si barbarcment traitée en 1814, que Charles-Albert pi-cnait patience et laissait venir l’instant où il pourrait entin se payer envers l’Autriche de tant d’outrages accumulés sur la patrie et sur lui-même.

Et il est mort vengé, le noble prince, (ptoique en apjrarence abattu! Car il a laissé contre son ennemie de tels ferments de haine et de révolte, que, — l’Europe le sait elles diplomaties en tremblent, — la domiiration étrangère en Italie n’est désormais plus qu’une ([uestion de jours et même d’heures.

J’ai déjà dit un mol, je crois, de ce prince Félix Sclnvarl- . zemberg, mort premier ministre de François-Joseph, et ancien ambassadeur d’Autriche à Turin, où il se |)ermcllail envers le roi en personne les manières les j)lus oftensantes. — Charles-Albert l’avant un jour invité à une i)Ctito» guerre admirablement exécutée par les meilleurs régiments, l’ambassadeur fil tout haut cet étrange compliment, entendu du roi et de toute sa suite : « Oui, les soldats piémonlais manœuvrent assez bien pour des pères nourriciers. »

Le lendemain, Charles-Albert, étant en voiture avec le comte de Robilant, son aide de camp, lui raconta ce propos. Puis, après quelques minutes d’une profonde rêverie, saisissant le bras du général et l’élreignanl avec force ;

« — Qu’il attende, dit-il, et il apprendra ! »

Charles-Albert, oxccllont organisateur, intrépide soldai, ne se crut malheureusement pas, en 1848, un talent suffisant de général en chef. Au lieu de runilé de commandement, — si nécessaire en pareil cas, qu’un chef médiocre, mais résolu et précis dans ses ordres, est préférable mille fois à plusieurs génies associés, — le roi flottait entre les conseils contraires de scs généraux. Le général Bava, grand homme de guerre, (pti, seul responsable, avec l’autorité pleine et entière, eût mené la campagne à bonne fin, le général Bava fournissait un plan parfait. — Charles-Albert l’adoptait, mais dans sa troj) inquiète préoccupation de vaincre, en ne laissant que le moins possible au hasard, il faisait délibérer son étatmajor, et, d’avis en avis, modifiait le jilan jirimitif, jusqu’à le rendre désastreux dans l’application. On le vit àCustoza, où, malgré leur résistance désespérée, Radetzki écrasa par une masse de troupes les Piémontais, surpris disséminés sur une ligne de plus de vingt lieues, au blocus de Manloue. — Le malheur de cette brave armée fut dans la trop grande modcsille de son souverain. — Chatpie fois que, pendant cette camjiagne, Charles-Albert n’écouta que ses projires inspirations, il eut le succès jiour lui. — En dernier lieu, des circonstances fâcheuses, impossibles à prévoir, telles que le manque de concours intelligent du gouvernement de Lombardie, l’inciitic ou la mauvaise foi des fournisseurs, vinrent s’ajouter aux fautes militaires et les rendre irréparables.

L’armée sarde |)eut cependant s’enorgueillir à bon droit

(io ci's cinq mois fie guerre, où elle donna l’cxeniple de loiitos les qualités cl de tous les héroismes; où elle fut le plus souvent victorieuse ; et où des causes indépendantes d’elle-incnie la forcèrent seules ù la retraite. Les pertes des Autricliicns dépassèrent toujours les siennes. Ce ne fut point en bataille rangée que Radetski eut raison d’elle; — même à moitié nombre, elle eût vaincu, — Il ne dut son succès faUil, à Custoza, qu’à une manteuvre hardie, à un hasard même, qui lui ht surprendre les Piémontais dans une fausse i)Osition ; car le vieux maréchal ne comptait nullement sur un résultat tel ((ue l’évacuation de la Londiardie ; il ne cherchait qu’à reprendre Peschiera.

Un témoin qu’on ne suspectera pas de ])artialité pour lt“s troupes italiennes, .M. de Pimodan, officier au service autrichien, a écrit un livre sur les campagnes d’Italie, dans un jmssage duquel il s’ex|)rime de la sorte, à propos des derniers combats entre les deux armées :

« La route et les chemins fini traversent Sanla-Lucia étaient couverts de cadavres, les maisons trouées par les boulets, les arbres brisés, le clocher de l’église tout percé à jour, les jardins pleins de débris et d’armes abandonnées. L’affaire avait été sanglante, et les Piémontais avaient combattu avec une grande bravoure ; on voyait iKirtout, pendant le combat, les officiers s’élancer en avant et exciter leurs gens. — Allons! en annit ! en uvnnl ! roumifc ! la victoire est à nous! entendait-on crier de toutes parts en français. Ces hommes intrépides étaient des soldats de la brigade d’Aoste; leurs officiers et ceux des nôtres qui étaient

lues s'élilicnl bien exjiosés; ils ('■laiciit fraitpés en pleine poitrine, ol leurs corps percés de plusieurs balles. C’était un glorieux conil)at ; on s’était ItaUu avec un élan, un acharnement extrêmes, comme il convient à des hommes, cl la victoire avait été bien disputée. Je tus étonné, surtout au commencement de l’affaire, de voir avec quelle hardiesse les l’iémontais menaient leurs canons jusqu’au milieu de la ligne de nos tirailleurs, cl la rapidité avec laquelle leurs sapeurs, malgré notre feu, abattaient les peupliers de la route pour garantir les pièces des attaques de la cavalerie,

Les pères nournciers de M. de Schwartzernberg s’étaient formés, tout do même, comme on le voit.

Dans une élude admirablement réussie sur Charles-Albert, M. Chai les de Jlazade, l’éminent écrivain de \à Revue (les Deux-Momies, a jiarlé do l’armée sarde en des termes bien sentis.

« Chaque jour, dit-il, elle renouvelait ses combats, souvent dans les conditions les i)lus défavorables, sons un ciel bridant, ayant à supporter la faim dans les provinces les plus fertiles de rEnro])e, dans la grasse Lombardie. Il arrivait ]>arfois aux soldats sardes d’aller au feu n’ayant pas mangé depuis trente heures. Au début de la guerre, le Piémont restait chargé de la solde de son armée, le gouvernement de Milan s’étant engagé la nourrir. Malheureusemènl les vivres n’étaient pas toujours là. Il venait même un jour où le commissaire lombard quittait le camp et se faisait devancer ])ar les approvisionnements. « Depuis trois

mois, (lisait un offioior dr* sos soldats, ils n’om pas (|iiitl(‘ leurs vôlomenls et oui toujours dormi sur la terre, n’ayant }iour toit ([UC la voûte des cieux. » Caraclf-re original (pie celui de cette armée i)i('monlaise combattant ])Oiir une cause que toutes les passions s’allachaienl ruiner ! Elle avait les milles qualités de l’esprit militaire et nulle jactance. Celte armée n’avait rien de révolutionnaire, elle avait porté dans les camps les mœurs simples et mtane religieuses des vallées piémontaises. Un pauvre soldat était tué, et ipie trouvait-on sur lui ? Un livre de iirières, où étaient écrits ces mots il la première iiagc : « >[on Dieu, veillez sur mes parents et protc'gez notre armée ! ».Un de ceux qui ont fait celle guerre, rauteur d’un Journal d’un officier de la brù/ade de Savoie, raconte qu’étant un soir de garde il la Madonua del lUople, entre Sommn-Camiiagna et Sona, il entra dans une église ; celte église était remplie de soldats groiq)és autour d’une statue de la Vierge. <( Ces braves, dit M. Ferrero, qui affrontaient l’ennemi avec tant de courage sur le champ de bataille, répétaient en chœur les litanies de la Vierge. Deux énormes bouquets cueillis dans les chami)s et quelques cierges allumés ornaient l’aulcl Lorscpie les prières fu-

rent terminées, un soldat, (jue j’avais souvent remarqué pour sabravoure, me dit : Mon lieulenanl, je viens de prier pour ma famille, i’ai cinq enfants et une mère aveugle I... «Dans le fond, celle armée se battait j)our la grandeur de son pays et de son roi; voilà son crime aux yeux de M. àla/.zini ! »

Lorsque s’ouvrit la campagne de 1849, les troupes, peu confiantes en l’obscur officier polonais placf' fl leur ti'te, le «éndralCbr/auowski, songeaient involontairement auxdésasties de l’année précédente, et cberchaient des yeux leur roi. Elles étaient néanmoins résolues à faire leur devoir jusqu’au bout. — Si, comme je l’ai dit dans une de ces lettres, les 80,000 Piémontais, massés en un seul corps, eussent franchi la frontière sans se préoccuper d’une marche de Radet/ki vers le Piémont, et pénétré sur le territoire milanais, en a|)|ielant les ])opulatioiis aux armes, jamais les Autrichiens n’auraient pu parer ce couj). Cernés entre les formidables insurrections des villes, dont Brescia donna malheureusement un exemple inutile, et l’imposante armée sarde; détruits en détail par les soulèvements, ils se seraient vu achever dans quelque grande bataille. La trahison de Ra-

îin.

moriiio, rommandant l’aile gauelie, qui paralysa l'offol rie I oui son coritsd’arnu'-e, la frayeur de Clirzauo\vski,en apprenanl l'entrée du maréclial cnnenii dans les Etats sardes, s’avançant sur Morlara, le niarujuc de décision, enfin, de ce général, ipiand le roi, avec le gros des troupes, avait déjà franclii le X(!ssin et n’avait plus qu’à tirer droit à Milan, toutes ces caustîs re|)ortèrenl le (piarlier général à Novare, où accourut Radclzki.

(le fut alors (23 mars) (|ue moins de 40,000 soldats sardes, sans aj)pui, sans réserve, dans la plus désastreuse position, et dont plusieurs régiments, arrivant de Morlara, se battaient depuis deux jours, soutinrent pendant quinze heures le choc furieux de 80,000 Allemands, pour qui l’issue do la lutte était une (luestion de vie" ou de mort; car, défaits, ils Irouvaicnt toute la I.omhardie soulevée dcrrii'Te eux. — Le feu avait commerjcé à la pointe du jour. Jusqu’à quatre heures do l’après-midi, les Piémontais, sui)i)léant au nom- ])re par le déses]»oir, tinrent bon et jiurcut même crier victoire. — Ace moment, la réserve autrichienne se porta irrésistiblement sur la gauche de l’armée royale, épuisée de fatigues et de pertes, et la culbuta. — Les autres corps n’en continuèrent pas moins leur défense; mais la bataille était perdue. — On se tua jusqu’au milieu de la nuit. Les régiments, coupés du quartier général cl ne recevant plus d’ordres, se battaient isolément, ])Our la vengeance personnelle et pour l’honneur du drapeau. — II se livra dans toute cette plaine, devant Novare. des combats ]>articls gigantesques, où des corps entiers disi)arurent de côté et d’autre. — 11 y avait duel d’homme à homme, d’Italien à Germain.

Et ceci n’était rien encore auprès de ce ipie l'on verra quanti Dieu aura permis au Piémont la vengeance. — (l’est sans métapliore qu’on peut dire que le soleil chargé d’éclairer cette nouvelle rencontre entre les deux races disparaîtra dans la vapeur du sang, comme épouvanté d’un tel carnage.

Je n’ai certes point la lu’éteutiou de raconter ici stratégiquement cette terrihle hataillc de Novare. Il faut, ))Our cette rude tâche, un autre écrivain tpie moi, un terrain plus largo que les colonnes d’un journal. — J’essaye sinq)lomeut de donner, par (juclques rapides traits, une idée de ces choses qu’on sait trop ])Ou en France, de faire connaître ces hommes, auxquels nos soldats ont battu des mains sous le fou des Russes, et en conq)agnic do qui nous retournerons, un jour ou l’autre, aft’router l’ennemi commun. — Il est bon, il est utile que l’on sache précisément ce que vaut et ce que iront cette nation, notre sœur jrar l’origine, notre unique alliée jrar l’afteclion naturelle autant (pie par l’intérêt.

Dans cette journée d’agonie, que les « gens bien informés » représentent assez communément sous les' traits d’une débandade, où Radetzki n’eut qu’à se présenter pour mettre en déroute les soldats sardes, peu soucieux de se faire tuer, comme l’année d’avant, pour une cause indifférente ; dans ces quinze heures de lutte, où deux cents ))i(‘ces do canon tonnaient à la fois, où cent vingt mille hommes s’égorgeaient corps à coi’iis, rarnu'c piémontaise laissa quatre mille morts sur le champ de combat, et eut six mille blessés, un (piai t do son effectif engagé. — N’ou-

l)licz pas que les AiilridiienséiaieiU juste en noinlire <louhle.

— Les Piéinontais leur tuèrent près de (juatre mille liommes, |)arini lesquels cent cinquante officiers. Qu’ensscnt-ils fait à nombre é{;al? — Un peuple de cadavres couvrait la plaine.

— (ies beaux rèj'iments, que Cbarlc.s-Albert avait formés avec tant d’amour, terminèrent noblement le dernier jour de royauté de leur magnanime maître. — u Certes, a dit un écrivain, témoin lui-inême de cette grande scène, une armée qui, livrée it toutes les causes de découragement et de désorganisation, a encore le bras assez fort pour frapper de tels coups, cette armée mérite l’estime du monde. Ce n’est rien d’ètre vaincu, [>our un pays vivace et fort, qui peut en appeler à chaque instant de la défaite d’aujourd’hui h la victoire de demain. C’est beaucoup de conserver l’honneur ; celui de l’année piémoutaise est sans tache. »

Deux généraux sardes se firent tuer à la tète des troupes ; le lieutenant général Perrone de Saint-Martin, qui avait longtemps servi en France avec ce grade, et le major général Passalaqua. En recevant l’ordre de marcher au feu avec sa brigade, ce dernier, qui causait avec ses officiers, leur dit : (( Vous s;ivez, messieurs, qu’étant en retraite, je pouvais me dispenser de servir. Vous savez que je n’approuve pas cette guerre ; mais je ilésire que tous les parleurs qui nous gouvernent fassent leur devoir comme je saurai remplir le mien. » — Une heure aj)rès, il tombait fraj)pé Jiior- K'ilcment.

Le nombre des officiers morts, ou grièvement blessés, dépasse toute proportion. Ceux de l’artillerie se distinguèrent particutièrement. — Lejeune comte Charles de Robi-

lanl, aujourd’liui officier d’orcloiinaiice du roi , rencontre, comme il rentrait à Novare, à la cliute du jour, sou père, le général de Robilant, aide de <;amp de Cliarlcs-All'ert. -r- « Es-tu blessé, père? lui dit-il d’ime voix ferme. — Non, et toi? — Moi, j’ai la main emportée ; je vais me faire amputer le bras !» — Le père pèlit, puis dominant son émotion : — « Eli bien ! console-toi, mon fils, tu as fait ton devoir ! »

N'est-ce pas antique?

La Itrigadc de Savoie s’acipiil 1<\ une gloire immortelle. Placée dans l’endroit le plus dangereux, recevant, im]iassi- Ide, la mousqueterie, la mitraille, elle soutint pendant buil beures, sans reculer d’une semelle, l’assaut d’ennemis constamment renouvelés. — Les Autrichiens, furieux, emidoient alors un stratagème déslionorant pour démoraliser ces deux braves régiments, en les |)iivant de leur clief. — Une troiqie s’avance vers la brigade, escortant un trompette et un parlementaire porteur d’un mouchoir blanc qu’il agite. — Le général il’Avierno/, commandant de Savoie, croit qu’il s’agit d’une communication, et va seul au-devant. Quand il n’est plus (lu’à (|uelques ))as, l’ennemi fait feu sur lui, le renversi! et l’emporte tout sanglant au milieu d’une force imposante ijui s’ouvre i)our recevoir les traîtres.

Mais alors, — oh ! alors, — les Savoisiens se regardent, leurs yeux brillent, un mot ])atois court dans les rangs. Ils croisent la liaïonnellc et se i)récipitent, tête baissée, avec une rage tellement inouïe, f|u’en un clin d’œil le général c'st délivré et les Autrichiens mis eu fuite, laissant la terre cou-

vorlo ilo (Mflavros. — La livi<;a(lp piil alors rjuplrjiios inslants (lr> n'pil.

1-0 loiidoMiain, sur scs .'j,000 soldats, Savoie on oomptail A poino 1,200 i)rcsenls au drapoau. Le rcslo Otait mort ou aux ainlmlauccs.

Le roi et ses fils donnèrent l’exemple du plus m;\le courage. Depuis le malin jusqu'à la nuit, les deux princes restèrent au l’eu, cliargoant à la tète des lirigades cl se battant avec une intrépidité désespOrOe. La bataille était ])erduo, cpic le duc do Gènes, après avoir eu trois clievaux tués sous lui, se jetait dans la mêlée, avec des débris ralliés d’escailrons, pour frapper au moins un dernier coup. — Le due de Savoie, Victor-Emmanuel, s’occu|iait à sauver les restes de l'armée, en la concentrant sous Novare.

Charles-Albert, grave et calme, à la fin comme au délnit de la journée, se }>ortail aux endroits les plus menacés, pour soutenir les troupes de sa présence. Une grêle de projectiles, tombant autour de lui, décimait son état-major et les soldats de l’escorte. Il ne semblait point s’en apercevoir. — Sur le soir, (piand il vit tout perdu, il chercha visiblement à se faire tuer, se plaçant en face des batteries ennemies, qui vomissaient la mitraille et la mort à ses côtés. Le sort l’épargna, comme pour lui faire savourer juseju’à la plus extrême amertume les douleurs de la défaite et de la vengeance remise. — 11 revint au jias vers la ville, retournant la tète, de temps en temps, au bruit des râles suprêmes (|ui s’exhalaient de son armée mourante, et frissonnant d’angoisse contenue.

üa Français, de l’état-niajor royal, M. de Talleyrand, s'approflie de lui. L’inlorUiné prince lui tend la main. — « Au moins, dil-il, rhonncur de l’armée est sauf! » — Kl il ajoute tristement ; — « La mort n’a jias même voulu do moi ! » Sur les remparts mêmes de Novare, le roi fit ap|)olor M. Cadorna, ministre responsable (|ui l’avait suivi, et lui ordonna de se rendre au cuni|) ennemi, en comi)agnic du général Cossalo, afin de demander un armistice. — Incapable d’égards pour le courage malboureiix, l’Autricbieu Radet/ki refusa durement, en ajoutant à ses paroles de grossières injures envers Charles-Albert. — Les envoyés sardes revinrent aussitôt ajiprendre la réception qui leur avait été faite.

Alors eut lieu une scène majestueuse. — A])rès quelques instants de réflexion, pour se faire sans doute à l’idée du sacrifice qu’il allait consommer, le dernier qu’il pût offrir û la patrie, le roi manda auprès de lui les princes, les généraux, les grands officiers présents, et, d’une voix assurée, leur dit ces mémorables paroles :

a — Messieurs, je me suis sacrifié la cause ilalicmie; pour elle j’ai exposé ma vie, celle de mes enfants, mon trône! Je n’ai }>as réussi. — Je comprends que ma pci-sonne pourrait être aujourd’bui le seul obstacle à une j)aix désormais nécessaire ; je ne pourrais pas d’ailleurs me résoudre à la signer. Puisque je n’ai pas i)u trouver la mort, j’accomplis un dernier sacrifice it mon pays. — Je dé])Ose ma couronne, et j’abdique en faveur de mon fils, le duc de Savoie. »

Les assistants étaient restés immobiles d’émotion, saisis

par cotlu jfraïulciir cl celle siinj)licilé d’expressions. — Cliaries-Alberl alla serrer la main de cliacun d’eux, embrassa s('s lils, qui retenaienl mal les larmes de leur cœur jçonflé, et se relira dans sa cliambre. — 11 partit une heure après', seul et sans suite, après avoir contirmé par écrit et signé l'abdication (ju’il venait de prononcer de vive voix ; et il prit la roule de l’exil lointain, où il devait bientôt mourir, sans vouloir même revoir sa capitale, ni personne de sii cour. — Pauvre prince ! Qui ne comprend ce (ju’il devait ressentir* ?

J’einpriinte aux Souvenirs de la guerre de Lombardie, du duc de Dino, la page suivante, qui complète le récit de ce grand événement :

« Une dernière aventure attendait, sur le sol piémontais, le roi déchu cl fugitif. — Le soir même de la bataille, les Autrichiens, campés dans les environs de Novare, avaient intcrromiui les communications entre cette i)lace et Vcrceil, et avaient établi sur la roule deux pièces d’artillerie bra- (juées dans les environs de la ville. Un fort piquet d’infanterie veillait près de la batterie, et une sentinelle avancée observait la route. Vers minuit, un bruit de roues se fai', entendre dans le lointain ; on avertit le capitaine de garde

' Charles-Albert avait quitté Turin, ii l’ouverture de la rampagne, avec des pressentiments au moins singuliers. — Avant de partir, ü commanda une parure de deuil pour la reine ; et, prenant congé d’un de ses lidèlcs, ii lui dit : « Adieu, cher ami, nous ne nous reverrons plus que là-haut ! » — Paroles qui se trouvèrent hientiit tristement vérifiées.

que des jiièces d’artillerie j)iéinonlaises seinbhîiit sc diriger de ce côté. Aussitôt, il ' fait allimier les mèches, ordonne de charger à mitraille et de tirer dès ([u’on sera à bonne portée. Cependant, le bruit devient plus ilistinct ; les soldats ap]/rètent leurs armes, les canonniers immobiles sont leur poste. Knfin, au détour de la route, on voit ])oindre une voiture qui s’avance rapidement.

» — Mon capitaine, dit le sergent d’artillerie, ce n’est point de l’artillerie, c’est une voiture. »

» On regarde attentivement, et en efïet on distingue l)ientôt une voiture attelée de cpiatre chevaux de poste (pii roule à fond de train sur la chaussée. ,\ussitôt, le capitaine suspend son iireinier ordre et s’avance avec une patrouille. Il arrête le i»ostillon, s’approclie de la portière et demande le nom du voyageur.

» — Je suis le comte de Barge, répond celui-ci, ipii était seul dans la voiture ; je suis colonel |>i(>montais, j’ai donné ma démission ajirès la bataille, et je retourne à Turin.

» — Monsieur le comte, vous ni’excuserez, mais je ne puis vous laisser jiasser ainsi ; il faut (|ue vous me suiviez chez le général ; il (*st ici, à (juelipies (îentainesde i»as.

9 — Comme vous voudrez, monsieur ; je suis à vos ordres.

9 Kt la voiture, escortée de quelques hussards, se dirige vers le petit chiUean servant pour le moment de (piarticr général au comte de Thurn. L’ofticier monte et luévient le général ipi’im comte de Barge, se disant colonel lûémontais, vient d’être arrêté, se rendant à Turin, et qu’il attend en bas dans sa voitun*.

» — Oii’on le fiii»se mouler, dit le {Général, el (]ii’on fasse venir ce serf^ent de bersaj'lieri ([iio nous avons l'ail inisoniiier; si ce soldai le reconnaît, vous le laisserez aller ; sinon, vous le retiendrez prisonnier. Ou’on m’avertisse, en tons cas, de CO qui se sera passf'.

» Kn effet, le comte de Barf'e monte dans l’antichambre, et le bersagliere est mis en sa |irésence.

» — Reconnaissez-vous le comte de Barfçe, colonel piémontais ?

» — Non, je ne connais ])as ce nom-là dans rarmée.

» — Regardez bien ?

» Le bersagliere s’api)roche, regarde lixcmenl le voyageur et reste interdit. Le comte lui fait un signe du regard.

» — Ah I oui, certes, je le reconnais bien,* monsieur le comte de Barge, s’écrie le sergent ; parbleu ! il était ]nès du roi i)ondant toute la baUiille.

» Le comte lui fait un signe de la main ; le bersagliere s’éloigne, et le voyagwr, s’avançant vers la porte, dit à l’officier ;

» — Je suppose, monsieur, que rien ne s’oppose plus à mon départ ?

» — Pardon, colonel, mais M. le général de Thurn me charge de vous prier de prendre une tasse de thé avec lui.

» Le comte accepte, entre chez le général, qui. après des excuses polies sur les rigueurs auxquelles la guerre le condamne, entame la conversation. On pailo de la bataille ; le comte rappelle tout ce; cpii s’est fait du côté des Piémontais ,

le "('■n('“ral racontf* tout cp qui s’ost ]iass('“ du cùIp <1ps A iUricliipns, puis ajoute :

» — l’anlonnez-iuoi, monsieur leenmte; mais je m’étonne qu’un homme aussi distingué ([ue vous me semldez l’être soit si ])eu avancé dans l’armée.'

» — One voulez-vous? je n’ai jamais été heureux ; je n’ai pas réussi, Aussi, après la bataille, voyant la carrière militaire désormais sans avenir |>our moi, j’ai donné ma démission du grade que j’occupais.

» La conversation se jirolonge quelque tem])S encore sur ce ton, puis le comte de Barge prend congé du général autrichien, qui le reconduit jus([u’i\ sa voiture. Fn remontant l’escalier , le général de Thnrn , s’adressant à ses aides do camp, leur dit :

» — Le comte do Barge est vraiment un homme entraînant par son esprit et scs bonnes manières. Je no l’aurais jamais cru militaire ; il me faisait plutôt l’effet d’un diplomate. Qu’en dites-vous?

» — Nous sommes de votre avis, général ; mais voici le bersagliero, il pourra peut-être vous dire l’emploi qu’occupait ce colonel à la cour de Turin. Ehl l’ami, quel est ce comte de Barge qui vient de nous quitter?

» — Le comte de Barge, messieurs, est le roi Charles- Albert.

» — Le roi !

» — Messieurs, rei>rend le comte de Thurn après quelques instants de silence. Dieu protège rAntriche! — Que n’eût pas dit le monde si, par une fatale méprise, la batterie eût

fait fou sur cotte voilure et que ce malheureux prince eût (5t(^ frapp('‘, comme cela j)araissait inévitable ! On aurait tlil ([u’ennemis aussi implacables que perfides, nous avions assassiné le roi Charles-Albert dans un lAcbe guet-apens. — Remercions Dieu de nous avoir évité ce malheur, et félicitonsnous d’avoir pu voir et aj)précier de si près notre héroïque adversaire ! «

L’armée sarde, un instant ébranlée sous le rude coup de deux campagnes malheureuses, ne larda pas longlemj)s à reprendre son aspect ordinaire, tant il y a d’énergique vitalité dans ce i)avs. — La vigoureuse main du nouveau roi la releva vile au niveau le idus florissant. — Cestrouj)es ont prouvé en Crimée tout le parti qu’on pouvait tirer d’elles.

Le soldat piémontais est enthousiaste et giave û la fois. C’est le trait distinctif de ce peuple. — lia conscience de sa mission libératrice envers l’Ilalie; il veut venger son vieux roi, et glorifier son plus brave général dans Yietor-Emmanuel II. — Une haine inextinguible couve d’ailleurs au fond du co'ur de chacun de ces hommes, haine entretenue cuisante par le souvenir sans cesse invoqué de la défaite, [>ar l’orgueil militaire si jiuissant ici, par la conduite inhumaine des Autrichiens en Lomliardie, ]>ar leur attitude peri)étuellemenl provocatrice.

Le dernier conscrit sait très-bien qu’il vient se former pour un duel à mort ; il est fier de ce noble but. — Ce mot magique de NOVARE, répété iï ses oreilles, lui adoucit les premiers ennuis de la vie militaire. — Il sait que, dans une rencontre sans merci avec les sauvages oppresseurs de sa

nation, il lui faudra vaincrn ou rester lit, tuer ou <^trc lu(5 : nulle autre alternative. Et il serre rageusement son fusil, et il attend aVec im|)atience le grand jour de la revanche ou des funérailles dernières du Piémont.

Et, ce jour-là, — oh ! ce jour-là ! — comme j'accourrai joyeusement moi-même prendre une place dans les rangs !

Il y a, monsieur, tout un eôtd liien curieux de la question italienne, iirincipalement en ce ((ui louclio le royaunio do la IlaiiK'-Ilalie, m'fçli^é mal à propos par les puldicisles (pii, dans CCS dernières années, ont écrit sur les événements dont la Péninsule venait d’être le théâtre. — Là, jiourtant, était l’explication de faits qu’on n’a guère compris, jiarco i[u’on ne remontait pas à la source; l’alYcclion des Lombards, do la noblesse milanaise surtout, pour la cour de Turin; — la haine mortelle des races régnantes de Piémont et de llapsbourg- Lorraine. — 11 s’agit des droits historiques de la maison de Savoie sur la couronne de Lombardie, droits auxquels j’ai fait, en passant, de fnhpicntes allusions, cl dont je me réservais de jiarler plus longuement.

La généralité des lecteurs ne se doute point que la lutte, en Italie, des doux dynasties de Savoie et d’Autriche, dont

on no cliorolio guùro les oanses plus loin qu’hier, so ponrsuil il’ilgo en âge, à travers les siècles, avec un acharnenient sans cesse croissant, et qui semble arrivé à sa dernièTC j)ériüile. — riiarles-Albert et Victor-EninianuQl II ne font que continuer une longue suite de princes, voués, de même ([u’eux, à l'expulsion de l’étranger du sol natal, à la recon- (picte de rantiipie héritage, volé sur leurs pères i)arleseniper(!urs germains. — Plus d'un |)armi ces guerriers a cru tenir la Couronne de Fer: — commeplus tard son descendant,, le vaincu de Novare, ruii d’eux, Charles-Einnianucl III , en ceignit un instant sa tête. La possession du Milanais pendant deux années ne fit que lui reifdre plus amère la douleur d’en sortir, sacrifié qu’il fut aux arrangements des grandes puissances.

Il m’a semblé utile de rechercher, pour en faire le fond d’une de ces lettres, l’origine ainsi que les fortunes diverses do cos droits toujours maintenus par de vaillantes épées, de cette rivalité établie jiar Dieu comme moyen de rédemption future pour l'infortunée race qu’il éprouvait si rudement. — Il n’esi personne (pii no reconnaisse une mission jirovidentielle dans ces efforts continués pendant huit siècles, dans CO but, jimiais un instant délaissé jiar les princes de Savoie, de rentrer à Milan, de rendre libre et une la Haute-Italie.

Le vœndes peuples hautement exiiriiné, alors qu’ils étaient maîtres de dis))Oser d’eux-mêmes, est venu donner aux )»rétenlions héréditaires des souverains jiiémontais la plus solennelle des sanctions. — Ou juit se convaincre que le.s maîtres de Turin disaient vrai en affirmant c|u’ils étaient d’accoi'd avec les habitants des domaines réclamés. — Los

négociations de l’été de 1848 prouvent que les grands cabinets reconnurent cette réunion conforme aux intérêts et aux droits de l’Italie. — . Je vous donnerai plus loin des extraits de j)iêces diplomatiques qui vous en diront plus que toute autre chose ce sujet.

Ce fut vers l’an 1000 do notre ère, ([ue, dans le partage du vaste royaume de Bourgogne, un vaillant soldat nommé Othon- Guillaume s’adjugea la souveraineté de la terre de Savoie, dont il était déjà le gouverneur.

Cet Othon-Guillaume sortait de race illustre. Il avait i)Our père Adalhert, roi d'Italie, marquis d’Ivréc, fds lui-mème de Béranger II, roi national de la Haute-Italie, souverain do la Lombardie et do Milan, dépouillé par le Germain Hugo de cette partie de ses Etats, et accul4 dans le Piémont, qn’Adalbert perdit à son tour avec le titre royal. — La Haute- Italie se trouva alors livrée tout entière aux Allemands.

Vous voyez do suite, n’est-ce pas, l’origine de ce sentiment si naturel et presque instinctif qui ne cessa point, depuis la dépossession de Béranger et d’ Adalhert, de i)orter leurs descendants vers l’ancien héritage, jamais perdu de vue, jamais oublié? — Voici tantôt neuf siècles que les féodaux d’Allemagne débordèrent sur Icroyauinedc Béranger; et la race entêtée de ses fds n’a pas discontinué un seul jour de regarder du côté de cette grande Milan, la Rome nouvelle, où chacun d’eux espéra rentrer.

Humbert aux blanclinn maîns^ fds d’Othon-Guillaume, déjà i)uissant du côté tle la France et de la Suisse, s’avance jusqu’au sommet des Alpes. Do lù, il aperçoit la terre |)ro-

mise; mais, commo le grand chef des Hfîbrenx, il meurt sans y pénétrer. — C’est il son descendant Oddon (pie revient cette fortnne. Celui-ci épouse Adélaïde de Turin', de la maison de Saxe, qui lui apporte on dot le Piémont, et rentre ainsi dans cette partie des terres patrimoniales, d’où les siens vont désormais guetter l’occasion de ressaisir le reste.

' En 1247, Thomas II,’ régnant à Turin, obtient de l’empereur Frédéric II l’autorité de vicaire impérial pour la Lombardie; en 1313, l’empereur Henri VII de Luxembourg confirme ce titre à Amédée V de Savoie. — Mais les Césars germains n’ont déjà plus, depuis longtemps, qu’un pouvoir nominal dans la Haute-Italie. — Milan, Crémone, Parme, Brescia, toutes les grosses villes, se sont soustraites l’une après l’autre à la domination étrangère, et érigées en communes indépendantes. Des seigneurs particuliers occupent le reste du pays: le territoire actuel des duchés, les légations et le Vénitien de terre ferme. — L’ancienne maison royale d’Italie jiassc des siècles à batailler avec les uns, à négocier avec les autres, pour acquérir quelques districts, quelques morceaux de jirovince qu’elle ne conserve pas toujours.

Mais enfin, au mois d’août 1447, après cent soixante années de domination à Milan, la famille Visconti s’éteint dans la personne du duc Philippe-Marie. — Los Milanais se croient enfin libres, car le pouvoir des Visconti leur avait été dur; ils iiroclament la république communale. — Malheureusement, ils avaient conqité sans François Sforza, mari d’une bâtarde du dernier duc, qui vient réela-

mer son héritage, l’épée à la main cl la menace à la bouche, en terrible cl impitoyable condotlicre qu’il était.

Milan se souvient alors de l’antique dynastie qui règne à ses portes. — Elle comprend enfin, pour ne plus l’oublier, l’immense avantage de la réunion des deux provinces, Lombardie et Piémont, l’intérêt pour elle-même de redevenir capitale d’un j)uissant royaume,, au lieu de végéter sous d’obscurs et cruels tyrans. — Les députés des villes se rassemblent, et, unis aux chefs du peuple milanais, font proposer au duc de Savoie d’abord une ligne offensive et défensive, puis la souveraineté de leur Etat, pour être incorporé au sien.

Alors régnait à Turin le duc Louis, fils de cet Amédée VllI, élu pape par le concile de Trente, et ipii mourut à Ripaille simple ermite, après avoir épuisé toutes les grandeurs de ce monde. Ce vieux guerrier, jadis acharné à arfondir sôn domaine italien, occupait encore la chaire pontificale sous le nom de Félix V, quand il reçut de son fils communication dos offres milancaîses. — Le sang de Béranger bouillonna dans ses veines; l’ardeur des jeunes années lui revint tout entière. — Il faut voir les instructions pleines de ]irévoyanco, les exhortations irritées (pie ce brave pape adresse au duc Louis, qui ne se remue pas assez à son grél — On sent que si, au lieu de tenir les clefs de l’Eglise, il commandait encore ses bons chevaliers, la couronne de Lombardie ne lui échapperait pas, lui, pour cette fois !

« Si les ressources actuelles ne suffisent pas, écrit-il, qu’on » engage la gabelle de Nice. (Jue le seigneur duc et Madame

» vendent tout l'or et tout l’argent qu'ils pourront avoir chez » eux; qu’ils engagent ou vendent leurs joyaux dans le pays, » et s’ils ne trouvent pas là, qu’ils les envoient à Genève, » et le saint-père trouvera là qui leur prête sur sa garantie. » — Et, en outre, les personnes suivantes de la maison du » saint-père pourront encore prêter, les cardinaux de Chy- » i»re, de Varambon et d’Arcy; et aussi le prieur do Romain- » Moustier, messiro Jean de Drex, le seigneur de Divonne, » messire Pierre de Groléc, Jean Cliaboud, fils du président, » Etienne Rosset, etc. Et si le seigneur duc commence à » prouver sa bonne volonté par des faits, le saint-père ne » l’abandonnera pas en chemin : surtout, qu’il assure nette- » ment sa position avec les Milanais. »

Rien de curieux comme cette correspondance entre les deux princes, le vieux et le jeune, surtout à propos des négociations; malheureusement, les rôles étaient intei’verlis; c’était le fils qui aurait dû être pape, et le père duc de Savoie. — Pour la jiremière fois dans cette race, Louis manquait d’esprit militaire, d’adresse politique et surtout de décision. Il essaya cejiendant de saisir la belle proie qui s’offrait à lui, et il se lança en campagne au secours de Milan, à larpielle il fit iiarvcnir tous les subsides en son pouvoir. — Pendant deux longues années, ses troupes défendirent contre Sforza la capitale de la Lombardie, tandis qu’avec l’aide du saintsiége sa diplomatie remuait l’Italie et les grands Etats voisins pour trouver Une alliance efficace contre les difficultés (pi’il rencontrait.

Car notre duc avait affaire à forte partie. Sforza seul, bien que maître d’une excellente armée, eût été peu dan-

{ffiroux; mais, derrière lui, venaient les fortes républiques de Florence et île Venise, les ducs de Ferrare, les niun|uis de .Monlféirat, inédiocrcment flattés d’une telle extension de puissance pour le maître dos Alpes, et se croyant en jiéril si elle se réalisait. De son côté, la maison d’Autriche, qui convoitait déjà le .Milanais, soi-disant à titre de fief impérial en déshérenee, et i[ui rusur]>a par la suite ainsi, la maison d'Autriche poussait Sforza, dont elle espérait bien avoir meilleur marché un jour que d’un souverain tel que Louis, augmenté de la Lombardie. — Le condottiere l’emporta donc. Milan, ajîrès avoir subi les horreurs .d’un long siège, ilut se rendre à discrétion, et le duc de Savoie ne retira que des désastres d’une si magnifique occasion.

Fendant plusieurs générations, la maison de Savoie est alors tout occupée du côté de la F’rance. Son domaine n’était point borné, comme aujourd’hui, de ce côté-ci des Alpes, à la seule Savoie })ropre. Elle iiossédait en pleine souveraineté la Suisse franvaisc actuelle, Genève et le pays de Vaud, la Bresse, le Bugey, les pays de Valence et de Die, et d’autres encore. — Il y eut naturellement lutte, quand nos rois, constituant l’unilé française, marchèrent de ce côté. Les prineps piémonlais n’étaicnl point de ces grands vassaux, tôt ou tard forcément victimes do la couronne, et ne trouvant à qui s’adresser. Ils défendirent avec résolution leur territoire, délaissant pour un tem])s l’Italie, et se refaisant Bourguignons do l’antique royaume. — Mais Louis XI jiassa par là pendant une minorité. Sa sœur, veuve d’.Vmédée IX, et tutrice d’un enfant, lui ouvre la porte. Louis XI entame

l’liéritaj 5 C. l’uis viennent des règnes inallieureiix ; trois jeunes gens qui meurent à vingt ans, Charles !'*■, Charles II, Philippe le Beau. — Charles III, pris entre François I*^ et Charles-Quint, a l’imprudence de voulojr demeurer neutre. Le terrible soldat de Marignan fond sur ses Etals, écrase toute résistance et déclare la partie française, la Savoie, et, plus tard, le Piémont lui-môme, réunis à la monarchie. — L’infortuné Charles III, réduit à la seule ville de Nice pour refuge, vit ses dépouilles faire l’appoint de la j)aix. — Jamais cette race no se trouva en pareil danger.

Le génie d’Einmanuel-Philihert surgit grandement à propos. Ce grand caj)ilaine, placé à la tête des armées espagnoles, et vainqueur à Saint-Quentin, recouvre, j)ar la juiix de Cateau-Cambrésis, une partie des domaines paternels, et obtient la majn d’une fille de France (1359). — Mais la tradition bourguignonne n’est désormais plus possible. La Savoie va ])ordre, do règne en règne, fout ce qui lui restait do terre française. Philibert-Emmanuel le comprit, heureusement pour sa maison, et redevint entièrement italieni — La couronne de Lombardie fut l’unique rêve do scs derniers jours.

Charles-Emmanuel I®’’, son fils, put croire un instant la tenir. Kn 1584 il éjmusa l'infante Catherine, fdle aînée do Philippe II. — Par les dispositions d’un diplôme de rcmjiereur Charles-Quint, en date du 12 septembre 1349, réglant la succession du Milanais, celle infante se li-ouvait, relativement à la maison d’Autriche, héritière naturelle de cct Etat. Depuis lors, la maison de Savoie ne cessa de le récla-

mor, à scs droits. — L’iiistorien Pompée Litla dit môme à ce sujet : « Dans le contrat de mariage, il était étalili que le » irromior fils venu de cette union serait l’iiériticr du Mila- » nais, et qu’avec le Piémont qu’il possédait déjà, joint à » ses nouveaux domaines, il prendrait le titre de ’roi de » Lombardie. 11 naquit un jiremier fils, mais qui mourut en » bas âge, et la cour d’Espagne, mécontente de sa pro- » messe, prétendit qu’elle n’était jioiiit engagée envers le » second fils. »

Le duc do Savoie se plaignit ii son beau-père. Celui-ci qui, loin d’enricliir le duc, songeait tout au contraire à lui voler ses propres Etats, — songez que c’était Philippe II! — lui répondit avec des menaces. — Catherine, outrée de voir son mari et elle si bien dupés, demanda au moins la lieutenance dos Pays-Bas. Philippe lui écrivit que, leur confier cex provinces, était comme si on voulait donner au loup la garde du troupeau.

Cliarles-Einmanuol rongeait donc tristement son frein , quand une mystérieuse coininunication vint réveiller l’espérance dans son coeur ulcéré.

C’était le temps où notre Ilouri IV, vaimjucur dos factions, tran(]uillc chez lui par l’édit de Nantes, et au dehors par la paix de Yervins, travaillait silencieusement avec le lidèlc Sully à une grandiose entreprise qui lui coûta la vie, et sur laquelle les historiens ne se sont point assez appesantis [)Our sa gloire.

La maison d’Autriche, cette « éternelle ennemie du genre humain, » suffoquait alors l’Europe, qu’elle tenait à la gorge

d',' tous les côU's. Sans lo pimiclonticl génie de Henri de • Navarre, la France lornbait aux mains de Philippe II, et la liherté du monde n’existait plus. — La monarcliie univer- ^ selU , rêve de Charles-Quiiit, avait donc failli s’accomplir entre les deux brandies de Hapsliourg, celle de Madrid et celle do Vienne. Les petits Etats tremblaient, mais forcément laissaient faire. La France semblait éjiuisi-e par scs dernières guerres civiles. L’Angleterre, enfin, qui devait h une tempête de n’avoir point subi l’invasion, se défendait dans ses îles, contre les mécontents d’Ecosse et d'Irlande, à la solde de l'Espagne.

Emu d’un tel état de choses, Henri IV projeta de réunir en une seule ligue tous les intérêts menacés, et de remanier de fond en comble les bases politiques de l’Europe, dans une guerre qui clorait pour des siècles la série de ces rivalités et de ces luttes dont les peuples venaient de tant souffrir. — On reconnaît dans les détails à ce sujet tout le cœur du premier Bourbon.

Cette ligue, commandée par le roi, comprenait la France, l’Angleterre, la Savoie, la Suède et le Danemark, les Provinces-Unies de Hollande, tous les princes de l’Empire, devenus do véritalilcs sujets de l’Autriche , et exaspérés au dernier point. — Son but principal était de déraciner de l’Allemagne la maison de Hapslmurg, et de l’isoler, dans ses domaines espagnols, du reste du monde.

Celte race absorbante une fois abattue, sur ses ruines devait s’établir l’ordre d(' choses suivant :

Le duc de Savoie devenait roi de Lombardie; l’Halie. li-

l)r(' do loiilo domination ôtran^ôro, formait iino pnissanto^ confôdf'ration inlôrionro do qnalro senls Etats ; — le royaiimo de Lombardie ; — le Saint-Si(''go, accru du domaine de Na- ])les; — la n'-publique de Venise; — le duché de Mantouc, ' auquel seraient réunis la Toscane, Modéne et Gênes.

I.a Bohême, avec la îloravie, la Lusacc et la Silésie, serait érigée en royaume indépendant électif. — La Hongrie avec l’archiduché d’Autriche, la Slyrie, la Garinthie, l'Esclavonie, la Croatie, etc., aurait le même sort. — Les souverains de ces deux Etats, .ainsi que celui de la Pologne, seraient nommés désormais ])ar un congrès do princes électeurs, formé des rois de France, d’Espagne, d’Angleterre, de Lombardie, de Danemark, de Suède, du pape et de renq)ereur.

La ilignité impériale allemande, devenue réellement éh'Ctivo, serait conférée par les princes de l’Empire à l’un d’eux, suivant les anciennes coutumes, et jamais doux fois de suite dans la même maison. — L’Allemagne deviendrait alors, en effet, une grande république fédérative, avec un chef à son sommet, pour maintenir les droits de chacun, sans j)ouvoir opprimer personne.

Le Tyrol, le Voralberg, la Franche-Comté, unis aux cantons suisses, formeraient une république Helvétique.

Les Pays-Bas, Hollandais ou Belges, constitueraient tous ensemble une république de Belgique. — Le jilan fixait également le sort d’autres nombreux petits Etats, concourant, dans leur sphère relative, à rii'armonic générale.

Enfin, — prévoyance admirable d'un grand homme! — les Turcs devaient être chassés au delà du Bosphore, et leurs possessions d’Europe données un prince particulier; — le

czar (le .Moscovio était sommé. d’aUliércr à l’ordre commun, ou bien ou le rejetait en Asie, et la catholique Pologne s’augmentait de ses provinces.

Pour garantir la conservation de ce majestueux état, tous les peuples de l’Europe, parfaitement indépendants les uns dos autres (|uant à la souveraineté intérieure, se réunissaient, sous le nom de RépuhLique CHRÉTIENNE, dans une grande société fédérative. — Un runseil (lénéral, formé de commissaires des divers participants, renouvelables chaque trois ans, et installés dans une des villes libres du Rhin, décidait, ii l’avenir, de toutes les contestations civiles, politiques et religieuses, qui pouvaient surgir au sein de 1a République chrétienne. — Tous les membres de la confédération s’engageaient solennellement ù respecter les décisions de ce corps siq^rême, et à en assurer, au besoin, l’exécution. — La paix perpétuelle était désormais assurée. — Quel changement dans les destinées du monde!

Tel était ce fameux plan dont les pi('-paratifs absorbèrent les quinze dernières années de l’existence de Henri IV. — On demeure stupéfait en lisant dans les Mémoires de Sully avec quelle admirable prudence, quelle exactitude de calculs, quel secret bien gardé entre tant de princes , toute cette négociation, interrompue souvent j)ar des morts, des cliangements de souverains, arriva jusqu’à la veille de la mise à exécution. — Quatre cents millions do notre monnaie, économisés pour cette guerre, emplissaient les caves du Louvre, au mois d’avril 1610; une formidable armée était prête, par contingents; pas un seul des confédérés désignés n’avait luampié à l’appel, bridant de se venger et do respirer enlin à l’aise. — Encoro quelques jours, et la maison d’Autriclie était perdue, l’Europe délivrée.

A propos de l’insignifiante succession de Clèves et Ju-

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Hors, lo roi, sous préloxlc d’un iirl)ilrage armé, dovait ôtro romlu pour lo milieu de mai sur le Rliin, où ses troupes se

massaient peu ù peu. Sa venue était le signal de l’explosion

universelle. Pas un liomme, pas un cheval, pas un canon n’étaient en retard; les j)ièces diplomatiques en font foi. — Henri avait nommé régente la reine sa femme, avec Sully jiour ministre. Son départ était tixé au 17 mai ; il n’était resté (pielques jours de plus à Paris que pour le couronnement de Marie de Médicis.

Mais, ù la cour même, et non point par aucun des conjurés, (}ui gardèrent tous inviolablement le secret, (luclque chose avait transpiré. Touchant au terme d’une si magnifique vengeance , Henri n’avait pu retenir de joyeuses paroles sur la destinée jirochaine de la race fattile tous. — Sans soupçonner l'immensité du péril, la famille d’Autriche flaira une disposition menaçante. — Elle avait déjà arnu'ï le hras du jésuite Jean Chàtol, (jui ne jmt que hlesser le roi. dette fois, elle lança des mêmes rangs l’atroce Ravaillac, et l’assassinat d'Henri le Grand, le l.'J mai KilO, vint couper court à cette sublime rédemiilion d(‘s peiqiles et des nationalités, que lui seul osa jamais tenter et que lui seul pouvait accomplir.

Richelieu, sous le règne suivant, Mazarin et Louis XIV jilus tard, continuèrent la politique française de Henri IV. Ils réussirent à abaisser la descendance de Maximilien, à lui erdever même rEsi)agne et les Indes, et à ]»lacer sur ses plus beaux trônes la maison de Rourbon. — Mais plus jamais l’Europe, l’Italie surtout, ne revirent l’occasion r|ue le plits exéci'able des crimes leur avait enlevée.

Le duc de Savoie ne fui pas un des moins affeeU's de eeUe cruelle mort. Il ne perdit cependant point courage, et, cpioi- (jue contraint, par le lâche abandon de la régente Mario de Médicis, â s’humilier devant le roi d’Kspagne, il ])arvinl à se tirer d’affaire, louvoyant entre les deux puissances (jui l’observaient. Son successeur, Victor-Amédéel*''', épousa une fille de Henri TV, et, poursuivaul les éternels desseins de sa famille, s’allia contre rAu^richc avec la France par le traité de Rivoli (1635), où Milan etle titre de rui de Lomhardie lui étaient garantis denoùveau. — La guerre tourna mal, et il n’en retira (pi’un agrandissement dans le Montferral.

Le dix-septième siècle fut généralement stérile pour la maison de Savoie, que sa constance inébranlable n’abandonna pas néanmoins, quoi(iue soumise à do rudes épreuves. D’incroyables circonstances enlevaient sans cesse à ces princes la couronne toujours convoitée. — Enfin, un règne heureux vint réparer tant de désastres. L’habile Victor- Amédée II , l’un des arbitres de la guerre de succession, obtint, par les traités d’Utrecht et de RasladI, le Montferrat avec. Qisid, les provinces d’Alexandrie et de Valence, toutes les terres entre le Pô et le Tanaro, laLomelline ainsi que la vallée de la Sesia, et l’ile de Sicile avec le titre royal. — C’était beau assurément de devenir roi; mais les fils de Béranger voulaient l’être de la Lombardie ; et leur hérédilaiie ambition ne s’eu trouva que davantage stimulée. — Encore, Victor-Aniédée se vit-il forcé d’échanger la fertile Sicil(! contre la sauvage Sardaigne. — Il finit ]»ar céder le tréiiio à son fils, le fameux Charles-Emmanuel III.

Celui-ci toucha le luit de plus jirès que tous les antres.

Il rc'^na doux anni'cs onliùrcs sur lo Milanais, cl put croire, le proniior, «pi’il avait lixé la fortune, si inalicieuscmcnt oonlrUirc à la réunion de la Haute-Italie.

I.a succession de Pologne, en 1733, avait fourni aux cotirs de France et d’Kspagne, mécontentes de tant d’Klals restés à l’Autriche en Italie, l’occasion d’une iiouvollo guerre générale. Le roi de Sardaigne était un allié trop précieux pour (pi’on ne rediercluft jias son concours à tout prix. — Un traité eut donc lieu, dans le préambule duquel on lisait:

« Il est connu de l’univers entier comment la maison d’Autriche abuse depuis longtemps de l’excessive puissance

laquelle elle est parvenue, ne cessant do chercher <\ s’agrandir aux dépens d’autrui. Non contente d’agir en dessous main, elle en vient ù vouloir disposer hautement, ù son bon plaisir, des Etals sur lesquels elle n’a pas le moindre droit. »

No jurerait-on point que c’est écrit iraujourd’bui, ù propos du Lombard-Vénitien, des Légations, des principautés danubiennes, ou bien des vastes territoires escroqués déjfkit la Turquie, sans parler de ceux que l’on convoite?

La part promise au roi Charles-Emmanuel, en cas de succès, était ce leurre éternel de la maison de Savoie, toujours le même. L’article 10 du traité portait :

« Toutes les conquêtes (pic les alliés feront en Lombardie appartiendront inunédiatement ù S. M. le roi sarde, lequel en jirendra putsession comme souvernin à mesure quelles se feront. »

La couronne de Lombardie était donc garantie Charles-

Kmmamu‘1 par la Franco, ol plus lanl par l’Kspaj'nc, en cas d’arrangeincnl, <p»cl (pi’il <lùt être.

Los Français dcsccndironl on Italie, ot, réunis ahx Piémonlais, surprirent les inijiériaux mal renseignés. — Le 4 novembre 1733, le roi faisait son entrée solennelle il Milan et y établissait un gouvernement en son nom ]>our tout rp.tat. Puis, il signifia diplomatiquement il tous les cabinets sa |)rise de possession, en vertu des droits transmis ])ar l’infante Catberino et consentis ]>ar Pbilipite U, d’a])rès le diplôme de Cbarles-Quint. — Il ne jugeait ]>as nécessaire de remonter plus haut.

Les dominations espagnole et autriebienne avaient borril)loment appauvri et dépeuplé ce fertile pays. Il faut lire les bistoriens jwur s’en faire une idée. Charles-Emmanuel fit bénir sa venue ])ar nond)re de mesures réparatrices. Un conseil, ou junte d’Etat, choisi panni les grands du p<ays, administrait, et exécutait les ordres royaux. La fusion des domaines do Savoie s’opérait i)cu il peu. Les Lombards croyaient toucher au terme de leurs maux, sous un souverain de leur race. La situatiou devait se régulariser définitivement au terme de la guerre, et sans doute alors le prince piémorltais comptait prendre la Couronne de Fer et se fixer à Milan.

Le mauvais génie dos Italiens triompha cette fois encore de tant de jirobabilités. — Le vieux cardinal de Fleuryj premier ministre de France, n’aimait point la guerre. 11 voulait donnir paisiblement ses derniers jours. L’Autriche, au jtlus mal dans ses affaires, exploita cette sénile teudance; Des négociations secrétes s’ouvrirciil, où. comme toujours,

le plus l'aible se vit sacrifié aux plus torts. — L’Espagne recouvrait les Deux-Siciles pour l’infant don Carlos. La France gagnait le duché de Bar et la Lorraine. Mais Milan

était rendu à rAulriclie.

Le roi de Sardaigne, indignement traité, après tant d’efforts pour la cause comniune, |)crdail la souveraineté de la Lomhartiie, dont il était investi depuis deux années. Il lui fallait rendre ses villes aux Allemands et ployer la tête. Comme fiche de consolation, il lui était cédé les places et provinces de Novare , de Tortone et des Langlies. — Bel arrondissement de territoire, (jui mettait ce prince à la porte de Milan, mais (pii nc*pouvait être jiosé en parallèle »le ce (pie l’on lui enlevait. — L’État piémontais grossissait cependant; et feuille à feuille, comme disait César Borgia, l’artichaut de la Ilaute-ltalie semblait, en fin de compte, devoir être mangé par l’antique race des rois lombards.

La mort de l’emiiereur Charles VI, en 1740, vint rouvrir le cliamp aux évuuicments. 11 ne laissait qu’une héritière , Marie-Thérèse, mariée au duc de Toscane, Frani,'ois de Lorraine. — La dernière branche de la maison de Hapsbourg se trouvait donc éteinte ; et toutes les puissances se liguèrent pour [lartager ses dépouilles. L’électeur de Bavière prit pour sa part la dignité impériale, sous le nom de Charles VII : le roi de Prusse envahit les provinces allemandi's ; l’Espagne et la France se préparèrent à attaquer les possessions d’Italie, et l’infant don Philippe, qui gagna à celte campagne les duchés de Parme et de Plaisance, entra en vainqueur i\ Milan. Marie-Thérèse semblait loucher à un entier anéan-

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tissonionl. — La bravoure cl le tî'JvoucmciU des Hongrois , séduils par elle, la tirùrcnt seuls de celle exlrémilé. — «La Hongrie,, a dit un écrivain, sauva alors la vie à rAulriclic connne cinquante ans auparavanl l’avait fait la Pologne : récompensées tonies deux ilepuis à ruutrirhienne. »

La cour de Turin, craignant avec raison ragrandisscinent disproportionné de la puissance espagnole en Italie, dut traiter, bien qu’ii vif contre-cœur, avec la tille de Charles VI, pour la maintenir en possession du Milanais, qu’ellemême ne pouvait espérer, en présence de compétiteurs si formidables. — Par un traité sans exem|)le dans la diplomatie, Charles-Emmanuel s’engageait à défendre le Miliinais contre les ennemis rie la reine de Hongrie, aans que relu jiùl funinir un préredent contre scs droits à ces États, qu’il réservait expressément, — L’article G de celte convention provisionnelle disait que si, pendant le cours de la guerre, il prenait envie au roi de Sardaigne de faire valoir scs droits, il demeurait entièrement libre de se tourner contre Marie- Thérèse, et d’agir avec ses propres forces ou avec celles des alliés qu’il pourrait faire. Il devait seulement dénoncer au général autrichien son retrait d’a[)pui, et faire sortir ses troupes des places occupées par elles dans l’intérct de la reine.

.Mais la fortune, j)ar un retour subit , ne cessa plus de se montn'r favorable à Marie-Thérèse. — Le roi, pour i)iix de six ans de guerre, ne parvint qu’i\ arracher un nouveau et vaste lambeau de la Lombardie : le Plaisantin jusqu’il la Nure, les territoires à droite du lac Majeur, Bobbio, Vigevano, le Pavesan d’outre-Po et d’oulrc-Tessin , la jirovince

an

(le Filiale, (’lc. — Par le traiu' (t’Aix-la-Clm|i(’lle, qui conliriiia ces dispositions, rAiilriclic se vit nuluilc en Italie au seul (Incluî de Milan, sinp;uli('rement l'coriuî jiar Ic Pii'mont, et sans communication avec les Étals hérc'ditaires ; ce qui n’en faisait jdus jiour les maîtres de Vienne qu’un objet de peu d’inti'rêt, en augmentant (^nomn^menl lescbances de la maison de Savoie.

Pendant les quarante années qui s’écoulèrent, de la paix d’Aix-la-Chaiiellq it la révolution française, les choses restèrent stalicnnaires en Italie. Le roi Victor- Amédi'c III sc défendit avec vigiu'ur, non-seulement contre les nouvelles idées soci.. csj mais aussi contre l’invasion que les troupes de la ré]).!' liipie firent de ses États, sous le prétexte d’aller combattre ! Autriche en Lombardie. — Bonaparte put seul mettre un terme la n'-sistanec des troupes piémontaises, idutüt enqiècbées qu’aidées par un contingent autrichien. L’armistice de Cbcrasco («avril I79G), et la paix do Paris (15 mai), furent la conséquence de ses succès. — Bonaparte estimait fort les jirinces de Savoie, pour le génie militaire qui les avait portés si haut. Il conçut le projet d’attacher la cour dp Turin à la république, et de faire de cette puissance un boulevard solide contre l’Autriche, de ce côté de nos frontières. Il conseilla donc chaleureusement au Directoire de se créer un allié dans le roi de Sardaigne, en lui donnant la Lombardie, comme dédommagement de Nice et de la Savoie, incorporées la France. L’espéiancc rernupiit à Turin ; le comte Balbu, envoyé anssilcit auprès des pentaripaes français, se voyait déjà jirès de la réussite, ipiand les

victoires de Bonaparte sur les Impériaux, eu rendant presque inutile la coopération de la Sardaigne, mirent à néant les promesses déjà obleimes à Paris. — Sous le manteau d’un protectorat imi)Osé, le Directoire et ses agents ne cherchèrent plus qu’à s’approprier les riches dépouilles de celle antique race ; et après des vexations sans nombre , après l’occupation décisive de Turin juir les troupes françaises (|ui inondaient ses États, Charles-Emmanuel 111, qui avait récemment succédé au vieux N'iclor-Amédée, n’eut plus d’autre ressource que de se réfugier dans l’île de Sardaigne, où il vécut avec sa famille jusqu’en 181 i.

Le Piémont, après des fortunes diverses d’occupations, française, russe, autrichienne, puis détiuilivemcnl française, fut incorporé à l’empire, ainsi (|ue le reste de la monaichie sarde en terre ferme. — Pour le malheur de l’Italie, et pour le sien prO])re, Napoléon, maître absolu de la ])éninsule, no comprit pas qu’en fondant l’unilé italienne, et en constituant là un grand Etal indépendant, mais indissolublement lié à son sort }>ar la reconnaissance et l’intérêt do la conservation, il se rendait invincible de ce côté, et se constituait une inépuisable réserve d’hommes et d’argent. — Je ne parle même point de la grandeur de l’entreprise, mille fois j)lus j»ossible et plus durable que les insensés établissements on Allemagne, en Espagne, on Hollande, etc. — L’empereur érigea bien avec Milan, et plus lard Venise, le royaume d’Italie, informe ébauche d’un gouvernement national, et encore sous sa souveraineté proj)ie ; — mais il

donna Naples ü Murat, la Toscane à une de ses so'iirs, les diiclu^s à une autre, Rome :i son fils, c’esl-i'i-dire un administrateur séparé, le Piémont en régie générale sou beau-frère Borglièse. — Aussi, quand surgit l’invasion coalisée de i8H, ITtalie, désati'cctionnée, épuisée d’ailleurs de soldats et de subsides mal levés, sans direction centrale, fut bien vite occupée par les troupes étrangères, dont les chefs ne parlaient alors que d’indépendance et de nationalité.

Napoléon tombé et relégué à l’îlo d’Elbe, le congrès do Vienne, d’odieuse mémoire, se réunit sous la main même du Nord victorieux, et alors commença le dépècemenj, de l’Europe impériale. — Tous les princes lésés dans leurs domaines accoururent réclamer ce qui leur avait été pris. — Au grand dépit de l’Autriche, le roi de Sardaigne ajiparut sur la scène. — Peu avide, la cour impériale ])ensait garder toute la Haute-Italie, occupée par scs troupes. La maison de Savoie lui semblait fort bien dans son île, et très-peu utile dans la Péninsule. — La France, qui se souciait médiocrement d’une telle voisine sur les Alpes ; la Russie, par une équité naturelle, proposèrent au contraire de laisser le Vénitien seul à l’Autriche, et de constituer avec le reste, sauf les duchés, un puissant État rendu à Charles-Emmanuel IV'. — L’intervention de l’Angleterre, unie, de môme qu’il l’heure actuelle, avec le cabinet autrichien, pour l’asservissement et l’exploitation des peuples, fit échouer ce jirojet. — Tout ce que purent obtenir les protecteurs de l’Italie fut le rétablissement des anciens domaines royaux, augmentés (lé (iènes et (le (pielqnes enclaves lombardes. — Contre-

poids insufüsant itoiir la pn'pondt'Tancc allomando, mais noyau tout prêt d’uno futuro cl inévitable réaction.

La maison de Savoie se retrouva donc, aju-ès un mauvais sommeil de vingt années, dans la même situation politicpu! qu’à la fin du dernier siècle, avec les mêmes désirs et les mêmes tendances. — Un puissant auxiliaire lui était né dans l'esprit national italien, ennemi mortel de la domination étrangère, surtout germaine. — La jeune génération, jadis initiée par ceux-là mêmes qui l’opprimaient, aux idées de patrie, d’horreur du joug français et du morcellement, no cessa |)lus de conspirer pour la réunion des provinces, et, première do toutes, de la Lombardie au Piémont. — L’iiéritier des princes de Savoie, espoir et, depuis, martyr de la pensée italienne, Cbarles-Albert de Uarignan, subissant à la fois l’influence des traditions do sa race et celle des généreux sentiments issus de cotte époque, rê*va, avec la noblesse lombarde et l’élite militaire du Piémont, un royaume d’Italie sur l’expulsion de l’Aulriclie. — Prématurée, et mal conduite dans ses dis|)ositioiis, la conjuration lombardo-piémontaise de 1821 n’aboutit qu’à d’inutiles désastres, à des supplices atroces ; mais elle révéla au pays l’état exact de ses dispositions ; elle lui montra la route de laquelle il ne devait plus s’écarter.

La fin de ce récit aj)partient aux événements de 1848. — Mon proebain envoi en parlera.

Dans un rcmarqualHc livre inlilulé ; Milan et les princes de Savoie, le regrettable Antoine Casali, fils du patricien lombard de ce nom, et si prématurément enlevé sa famille ainsi qii’ft sa |)atrie, commence par cette phrase un des chapitres qui a j)0ur litre : la Fusion :

« Je me rappelle qu’il y a sept ans, tout jeune homme en- » corc, j’étais un jour assis prés du lit de Confalonuieri (le » martyr du Spielberg, revenu mourir à Milan), et je l’écou- » tais religieusement parler des douleurs du passé et des » espérances de l’avenir. Après avoir passé en revue l’état » de l’Italie et les chances diverses d’un retour une con- » dition meilleure : — Ami, me dit-il, si nous avons à es- » pérer notre salut do quelqu’un, c’est du Piémont et de « Charles-Albert. »

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Ces paroles u’élaienl pas seulenient l'expression des senliments personnels de l’illuslre mourant. Elles renfermaient une conviction commune à toute la Haute-Italie, et surtout aux populations lombardes. L’abominable rdgimc auquel, de})uis 1814, les Autricbiens soumettaient ces j)ro\inces, pour les plier à l’esclavage par la terreur et les dénationaliser, avait agi en sens inverse. — Torturés dans leur dignité individuelle, dans le sentiment de la patrie et de la race, les Lombards- Vénitiens s’étaient roidis contre l’oppresseur étranger, et s’étaient faits Italiens avec une ardeur inconnue jusque-h'u — On peut dire que, par ses extorsions et ses supplices, la cour de Vienne rendit un service immense à ces peuples, et avança d’un temps inappréciable l’indépendance et l’unification de l’Italie.

Si atrocement traités parles Allemands, qui ne les avaient nullement conquis, mais bien escamotés, à la chute de l’empire, les gens du royaume, ceux de Milan tout d’abord, comme plus proches voisins, jetant des regards désespérés autour d’eux, apercevaient à leurs portes un grand État italien, où régnait une dynastie de sang national, la seule de la Péninsnle, ennemie née de l’Autriche, et occupée depuis des siècles à expulser ses deux branches des domaines volés en terre latine. — Le cabinet de Vienne avait beau peser sur le gouvernement sartle, de manière à le rendre arbitraire, jésuitique, illibéral, le Piémont néanmoins possédait une administration, une armée tout italiennes; la fortune publique y était sévèrement gérée, le citoyen paisible n’était ni vexé ni dépouillé ; ses enfants n’allaient point passer, sous une discipline féroce et dans des contrées glacées, leurs plus

hoHcs années: — enfin, l)ien que Charles- Albert, prince héréditaire et plus tard roi, eût forcément appris dissimuler, son aversion personnelle pour l’Autriche n’était un mystère i)Our personne, non j)lus que son désir arefent île fonder sur la délivrance de ses com])atriotes la grandeur de sa maison.

De 1:\, l’ancienne idée de réunion sortait énergique comme jamais. On se disait qu’un puissant royaume, formé des États sardes, du Lombard-Vénitien et des duchés, allant du Var à risonzo, constituerait désormais une barrière inexpugnciblc aux invasions étrangères, et serait, sous la nationale maison de Savoie, le plus sûr garant de l’indépendance italienne. — Cette j)ensée, si simple et si naturelle, était clans toutes les tètes, au fond de toutes les espérances.

Quand, aj>rès une longue attente, Charles-Albert, jetant le m.isque, tint résolùment tète û l’Autriche, à jiropos d’une* (piestion .de douanes, et lui montra du doigt sa belle armée, les Lombards ne se sentirent jrlus de joie. — L’autorité im- ])ériale se vengea bien de leurs sentiments trop visibles par les massacres des rues, en septembre 1817, û Milan, puis à Brescia, à Côme, à Crémone, à Padone. — Mais les temps étaient mûrs : ces atrocités ne firent (|ue hûter l’explosion de la vengeance; et les immortelles journées de mars 18i8 montrèrent Radetzki et ses « invincibles troupes, » battus :i plate couture par le peiqde milanais, et allant eu liAte, à travers le pays insurgé, se cacher au fond des forteresses du Triangle.

Le ])remier soin des Milanais, dès le rlébut de la lutte,

avait d'onvoyor prévenir Cbarlcs-Alltcrl, tant ils se, sentaient sûrs (le tout son appui. Le comte Aresc, clé-pulé de la nninicipaliti', reçut du roi l’assurance do son vif intcirêt, et assista, le lendemain même, au premier départ dos troupes l)Our la frontière. — Aussitôt les mesures indisj)ensablos prises à l’intérieur, l’armée sarde, commandée par son souverain en personne, entra en Lombardie, et, pour prévenir un retour offensif des xUitricbiens, se lança vigoureusement sur leurs traces.

A Milan, le i)ouvoir était passé aux mains de la municipalité, constituée en gouvernement provisoire. Interiuètes des vœux de la population, ses membres, tous jtatriciens du j)lus haut rang, désir aient l’union immédiate à la monarchie piémontaise, et l’eussent décrétée sans retard, s’il ne fût

accouru de l’étranger, de Paris et de Londres, où ils vi-

valent de l’cxistcnco fébrile des conspirateurs, une nuée d’anciens proscrits de tous les Étals de la Péninsule, héros de clubs et d’estaminets, (pic ne vit jamais le feu de l’ennemi, et qui commencèrent à crier : « Los droits du peuple », « la souveraineté nationale » , etc. — Quelques théoriciens démocratiques, gens distingués d’ailleurs, mais aveuglés par leur haine de la royauté , née des abus de l’Autriche, sur les véritables intérêts du pays, s’unirent à ces gens pour organiser une manière d’opposition.

A les entendre, loin de se retirer devant la menace de l’intervention sarde, Radclzki ne cédait qu’aux prises d’armes iiopulair('s. C’étaicmt elles, et non point les quarante mille soldats royaux qui l’empêchaient de revenir en force sur Milan. Cbarle.s-Alberl et son armé(', tardivement venus,

ne sorvaipiit plus à rien, on ne leur (levait aiieiinc gratiliule, aucuns égards. La Lombardie pouvait fort bien s": passer du Piémont cl vivre d’ello-mémc. Il était inutile de se donner^ un nouveau maître, naturellement aussi avide, aussi tyrannique que ceux qu’on venait de chasser.

Le gouvernement jirovisoire, fort contrarié de ces criailleries, en prévint le roi et lui demanda conseil. Ce prince qui, en passant le Tessin , aurait ])u se proclamer roi d’Italie, par droit d’héritage et par convenance politique, i>référait tenir sa nouvelle couronne d’une source incontestable. — Il répondit au gouvernement qu’il ne voulait point donner lieu à de.s dissensions intestines; <pi’il ne désirait l’union que j)arce qu’il la croyait le seul moyen de salut pour la Haute-Italie ; et qu’il demandait que le ])eui)!c fût consulté, afin de connailre nettement ses intentions et de pouvoir agir en conséquence. — Gliarlcs-.Vlbert indi(piait en môme temps le suffrage universel iioiir règle de ces élections suprêmes, où les citoyens devaient décider du sort du pays.

Du reste, les dispositions delà grande majorité du royaume n’étaient pas douteuses. Les ])rovinces princij>alemcnl, privées des agitateurs qui abondaient à .Milan et à Venise, et qui, payés par rAutriebe, n’eusseiit pas su mieux faire, les provinces réclamaient l’union à grands Cris cl envoyaient des députations au roi pour le supplier de se déclarer sans retard leur souVeraim Les villes vénitiennes montraient même une ardeur toute particulière à ces démarches; — l'infin, Milan elle-même, toute royaliste darts sa noblesse et dans son peuple, se lassa de subir le joug d’une

| oi''néo (riioniiiios iiiii pnHcraicnt la ruine de la jialric au sacrifice de leurs instincts personnels, et qui rdussissaicnl, à force de scènes et de violences, intimider le gouvernement provisoire, bien intentionné, mais sans énergie. — De significatives démonstrations s’organisèrent pour témoigner clairement de la volonté nationale. On put voir combien était i)clit le nombre des oi)posanls. Le gouvernement recevait chaque jour des mises en demeure de la part des provinces. — « Nous voulons la fusion, écrivaient les comités dirigeants, parce qu’elleseiile peut nous sauver maintenant et dans l’avenir. Si Milan hésite, nous agirons de notre côté. Nous avons déjà été victimes, au quatorzième siècle, d’une émeute de la idèbe milanaise; mais, cette fois, nous ne b; souffrirons plus. » — Il fallait prendre un parti.

Le gouvernement provisoire se décida donc à consulter, sans plus de retards, le vœu populaire. — Le 12 mai 1848, il ordonna, parune j)roclamation remar([uable, que le scrutin fût ouvert dans toutes les i)aroisses de l’Etat, et que, sur des registres spéciaux, tout homme Agé de vingt et un ans vînt inscrir(; son vote |)our ou contre l’union. — Il était imjiossible de procéder jdus librement et plus franchement.

A la suite d'un ox])osé très-net et très-exact de la situation, colle pièce disait :

« Voilà les conditions dans lesijiu'lles se, trouve le pays, et » qui conseillent une décision.

» Quelle sera-l-ellc ? — Celle .assurément la jdus propice » à la grande cause de rilalie; celle qui amènera le plus

» pronijitemont la lin do la guerre do l'indépendance. Comme » Lombards, au nom et dans l’intérêt de ces provinces; » comme Italiens, dans l’intérêt de la nation entière, il faut » recotmaître comme vraiment providentielle la pensée d’as- » socier notre terre au voisin et Indliipicux Piémont, avec les )) garanties communes de liberté, pour former de toute la » Haute-Italie un inexpugnable rcmjjart contre les invasions » étrangères, sous le sceptre de cette illustre maison de Sa- » voie, à laquelle l’histoire a consacré le titre glorieux de » gardienne des portes de l’Italie.

» — Déjà Parme et Modène nous ont précédés dans la ma- » nifcslation de ce vote, et ont fait le premier pas vers l'u- » nité italienne ; déjà la Sicile, on déclarant solennellement » qu’elle confiait ses destinées à la monarchie constitution- » nelle, nous a montré la route à suivre jiour l’union de la » Péninsule. La Lombardie, placée si haut par sa victoire,

« souffrira-t-elle qu’on l’accuse de ne vouloir jienser (jifà » elle-même? — Les Lombards ne se montreront-ils pasre- » connaissants envers ces frères qui sont venus à eux, qui » leur donnent de si grandes preuves d’amour, et qui no dé- » sirent rien autre que de se les associer pour la splendide )) entreiirise de la recomposition de l’unité nationale?

» — — C’est pour vous rendre unis et forts, que votre

» gouvernement s’est déterminé à faire cet ajipel au peuple » entier, afin que sa puissank* voix couvre celle de tous les » partis pour les réunir en un seul. »

Une joie universelle accueillit cette mesure, et les paroles des chefs du pouvoir rencontrèrent un écho dans tous les

cœurs. L’oj)inion puhlique sc trouvait tellement niontée contre les séparatistes, que certains d’entre eux ayant voulu parler contre, le décret, soit dans la presse, soit dans les sociétés patriotiques, risquèrent de recevoir de niauvifis traitements. Il fallut même, pour prévenir des scènes regrettables, que l’autorité s’interposât, et que le comitô de sûreté publique (direction de police) vînt rappeler par des avis que la liberté d’opinion et de discussion était entière, surtout en un tel moment.

Charles-Albert ressentit une vive satisfaction de ces nouvelles. La fortune de l’Italie et celle de sa maison, si élroitemetU liées l’une à l’autre, lui rendaient doux de voir ses efforts pour le bien commun compris et couronnés. 11 voyait les droits de scs pères consacrés par l’acclamation des peuples, et son nouveau trône établi sur une large et solide base, si le succès devait rester à ses armes. Si, au contraire, les décrets célestes trompaient une nouvelle fois les espérances de l’Italie, le souvenir de ce diadème spontanément offert par la nation resterait comme héritage précieux à sa dynastie, et, en dos jours plus heureux, lui rouvrirait les jKirtcs de Milan.

L’Italie entière, gouvernements et peuplc-s, applaudissait à la fusion. On en va lire la preuve officielle. — Venise, où les chefs du mouvement semblaient peu favorables à la monarchie, s’empressait cependant de suivre l’exemple de Milan. A une comniunicalion du gouvernement lombard, peu de jours ;q)rès la révolution, exprimant rcsj)oir que Venise ne séparerait pas sa cause de celle de l’Italie, le' gouvernement

v^nition r('‘|>on(lail : — « Nous 7ip nnuni^som aucun senli- » meut municipal. Nous sommes Italiens avaiit tout, et l'i- » maije de Saint-Marc est placée sur le drapeau national aux » trois couleurs... Aussitôt que le sol de la patrie sera délivré » de l'étranqer oppresseur, nous unirons nos efforts afin de » nous orqaniser pour la tjloirc et le profit communs. »

Voici des extraits de correspondances diplomatiques, (pii montrent clairement ce que jiensaient les cabinets de Rome, de Florence, et tout au moins, sinon la cour, le jicuple najiolitain.

M. Piazzonni, cnvoyiî de Lombardie auprès du Saint-Si(^ge, écrit è son gouvernement, en date de Rome, ÿ mai :

— ... « Ici, il n’y a (pi’unc voix pour crier que nous » devons nous unir au Piémont, et cela à cause de la néces- » site d’une force au Nord... »

« 15 mai. — Je crois opportun de faire part au gouver- » nement d’un long entretien confidentiel que je viens d’a- » voir avec le comte Mamiani (alors premier ministre de » Pie IX), en compagnie du représentant do Venise. Son » Excellence, après avoir exprimé l’opinion que, dans les » circonstances actuelles, aucune forme de gouvernement » no convenait mieux à Milan et i\ Venise que la monarchie » mise en union au reste de l’Italie septentrionale, a ro- » connu, etc... »

« 2 mai. — La résolution prise de faire voter le pays au » sujet de l’union avant la fin de la guerre, a iiaru tr(''s-sage » au gouvernement romain ; je suis chargé de vous trans- » mettre sa ]d('ine approbation. »

En Toscano, lo gouvernomont (jrnnd-ducnl envoyait sponlan(5menl à Milan M. Matteucci, avec une mission spéciale, exprimée en ces termes dans une lettre de ce dernier au président du pouvoir :

« — ('elle de remercier le gouvernement provisoire (h's » soins donnés à rentrelicn des troupes toscanes, et princi- » paiement de l’active coopération du même gouvernement » pour la fusion de la Lombardie avec le Piémont, et l’éla- » blissement d’un fort État italien, sous la monarchie cons- » litutionnelle de rillustrc maison de Savoie. »

Le 5 juin, le mémo n^présentanl toscan écrit de nouveau :

« — D’après les instructions précises de mon gouverne- » ment, et la dépêche ministérielle du 31 mai, ayant [iour » objet exprès do signifier à messieurs les membres du gou- » vernement provisoire que le (/ouvernement toscan considc- » rait, comme le plus efficace moi/en d’assurer l'indépendance » italienne, la fusion de lu Lombardie et les États sardes ; » que plus ils avanceraient le moment de cette fusion, plus tôt » ils auraient bien mérité, non seulement de leur pays, mais i) de r Italie entière ; je sens le besoin d’insister de nouveau » sur mes observations précédentes, aujourd’hui qu’en con- » séquence des votes est imminente cotte décision univer- » sellemenl désirée, comme la j)r('mièrc et la solide bas(> de » l’avenir de l’Italie. »

Le même écrit encore, en date du 23 juin, après le vot(* conmi :

« Par-dessus toute chose, je dois exprimer au nom de » mon gouvernement à Vos Seigneuries sa ])rofonde salis- » faction de voir consommé le grand a(!te national de l’n-

» nion de cette partie si iinporlanto de l’Italie, iiaioii qui » sera le premier fondement do rindépendancc commune.,.»

Lettre de Pierre Leopardi, envoyd de Naples à Milan :

« — 1.5 mai. — L’union de la Lombardie au Piémont ne » peut qu'être acceptée avec joie par tous ceux qui ont à » cœur l’indépendance de no^,re belle patrie. Le gouverne- » ment i)rovisoire connaît mes sentimens à cet égard. — » J’ai envoyé à Naples la copie du décret, etc... »

Voilà pour la Péninsule. — A l’étranger, les grandes puissances occidentales tenaient un langage non moins ex- })licite.

Le gouvernement français (gouvernement provisoire et plus tard commission exécutive), malgré sa constitution démocratique et la pression des partis extrêmes, conseillait la formation d’un puissant royaume constitutionnel sous la maison de Savoie. M. Bixio, ministre à Turin et ensuite membre du cabinet du 10 décembre 1848, s’exprimait nettement en ce sens, tant avec le ministère sarde qu’avec un agent du pouvoir milanais en mission à Turin, qui en rendait compte de la sorte :

« — .31 mars. — Hier, j’ai vu le chargé d’affaires de » France, M. Bixio. En commençant, je me suis montré » sobre do paroles, et je l’ai laissé me développer scs

» i(l(-cs sur l'Ilalio. Il mo ilil qur la France no recherche » (|ue l’amitié des peuples voisins ; qu’elle désire (|u’ils ' » soient forts, afin que celte amitié ne reste pas stérile, au » l>esoin ; que peu imporle au gouvernement français la » question chez eux de forme républicaine. // me parla de la » néremtc de ronstitucr en Italie un Etal suhalpin puissant » et solide : que dans la condition présente le Piémont était » appelé à former le noyau de cette réunion, en conservant » le régime politique actuel, avec un large système repré- » senlatif... »

« — 12 avril. — Je demandais à M. Gouraud et à M. Bixio » ce qu’ils pensaient do la Lombardie. Us m’oul répondu :

» — Il y a trois partis à choisir : celui d’une république une » et indivisible, et c'e->t une utopie; celui d’une confédéra- » tion de petites républiques provinciales, et c’est une abri surdité; l’union du Nord en un puissant État, sous la » monarchie constitutionnelle, et c’est l’opinion de tous tes » hommes raisonnables, c’est celle de notre gouvernement et » la nAtre propre ; mais, par charité, dans notre position en » face des g(!tis extrêmes de notre parfi et dos masses qui » veulent la guerre , ne le répétez pas trop publique- » ment. »

Le calûnet brilauuiijue se prononçait plus énergiquement encore. — Voici une lettre <lu marquis Bossi, envoyé lombard en Angleterre, trop curieuse pour n’en pas donner un long passage ;

« Londres, 20 mai. — La communication de votre dépé- » che du 13 mai, et de la loi de fusion y annexée, a produit

)t sur l’esprit de lord Palmerston un effet magique, supérieur ' » même à ce que j’eti attendais. Je vis sa figure se dérider, » et il me dit ; Cela me fait grand plaisir; r’est re qu’il y » a de mieux pour le bien de l’Italie et la paix de l’Knroj)e . — » Il a tracé avec moi, sur la carte géographique, le nouveau » futur royaume jusqu’aux Alpes, comprenant aussi le Vé- » nilien, Modène et Paimc, et il m’a demandé à combien » s’élèverait la population. Il parla des avantages topogra- » phiques que j)ossédorait cet État, de sa richesse et de sa » force, qui serait telle (pi’il pourrait désormais se défendre » de toute invasion étrangère. Puis il m’annonya que JI. de » Hmmnehuier est récemment i)arli de Vienne et qu’il arri- » vera aujourd’hui i)out-ètre à Londres, avec mission de » demander la médiation amicale du gouvernement anglais » pour traiteravec ritalie : queimobablement l’Autriche comn mencera parmeltre en avant laprélcntion àlalignedel’Adige » (gardant les Etats vénitiens) ; mais que lui, lord Palmers- » ton, savait fort bien <pie c’était impossible et qu’on ne » |)Ouvait traiter qu’en prenant pour base V entier abandon n de l’Italie par les Autrichiens.

« Lord Palmerston se montra anxieux d’en venir à un » prompt accord, considérant le tenqts à gagner comme une » chose très-importante dans les circonstances actuelles, et » faisant évidemment (ui cela allusion à une intervention i> armée sj)ontanée de la France, (|u’il craint bea\ieoiq). — » Par mes nouvelles reçues, je pense que ceci est loin de » nous; mais il nous convient tpie rAngleterre le croie plus » imminent que cela n’est... »

(^omme l’avait dit lord Palmerston, l’Autriche, en invoquant la médiation anglaise, et en consentant à l’indépen- ' dance cle la Lombardie, prétendait (onserver Venise et ses provinces. A ce prix, elle laissiiit la Lomliardie et les duchés à la Sardaigne, et la guerre finissait aussitôt. Malgré ses promesses à l’envoyé milanais, le premier ministre d’Angleterre fit presser vivement Charles-Albert, au nom des monarchies menacées par l’esprit révolutionnaire, au nom de ses intérêts dynastiques immédiats, d’accepter ces conditions et de traiter sans retard, lui promettant toutes garanties du cabinet britannique, ainsi que toute aide matérielle ou morale.

Les preuves de cette négociation existent nombreuses et authentiques. — Le noble prince refusii de fonder sa fortune, de réaliser par un mot l’éternelle ambition de sa race, en abandonnant v^olontairemeut ê l’étranger un seul coin de terre italienne, une seule de ces villes qui se donnaient si enthoiisiastcment à lui, et qui comptaient sur son épée pour * les défendre ou les délivrer de nouveau.

Les diverses puissances de second rang, non soumises à

la pression autrichienne, faisaient témoigner au Piémont et

à la Lombardie toute leur sympathie pour l’union. Seule, la

Suisse, dans l’intérêt de son commerce, préférait de petits États ê une forte monarchie. — M. Prinelti, envoyé lombard près de la confédération, faisait savoir de Berne, le 17 mai ;

« J’ai fait connaître hier au directoire le décret du gou- » vernement provisoire au sujet des votes pour la fusion. » M. Ochsenbciu était déjü i)révcnu de la chose, et me dit

» (|HC la Suisse ne pouvait être enliùrement' salisfailc de » l’union de la Lombardie au Piémont ; mais qu’on y était ‘ » jiféparé par la nature des choses. »

Le 8 juin 1848, en présence des plus notables citovlîns, le gouvernement provisoire procéda au dépouillement des votes de la province de Lombardie. — Sur 562,000 électeurs inscrits, 561,002 s’étaient prononcés j)Ourla fusion immédiate, 681 pour la rc77iise du vote. — On peut dire que la question était tranchée à la presque unanimité.

Deux jours après, 1e président Casati, accompagné de deux de ses collègues, se rendit au quartier général du roi, sur les bords du lac de Garde, jiour lui communiquer le résultat des suffrages, et lui annoncer que la Lombardie se donnait il lui. Charles-Albert, i)rofondément ému, répondit qu’il acceptait celte preuve de conriance et d’amour au nom de la liberté et de rindépcndance Maliennes. — Ce

fut là un des rares mais vifs moments de bonheur qu’a

coniptés l’exislence de cet infortuné prince. — Milan était dans l’ivresse. Pour la troisième fois, depuis quatre siècles, ses murs voyaient les glorieuses enseignes de Savoie remplacer les drajteaux étrangers, et tout portait à croire que c’était pour jamais.

Les provinces vénitiennes doTrévise, de Padouc, de Rovigo, sans attendre les ordres du gouvernement de Venise, s’étai('nl emi)resséos de promulguer et de suivre la loi de votation lombardCi Partout la même volonté de s’unir sans retard au Piémont se manifesta par des chiffres formidables de suffrages* Les chefs républicains de Venise résistèrent

(luelquc temps à ces preuves si concluantes de la volonté populaire. Enfin, les citoyens de la capitale cllc-inêinc se prononcèrent liauteinent, et le 4 juillet, rassend)lée centrale vénitienne, réunie dans le jialais des doges, aj)i)iouva, par 127 voix sur 133, la conduite des provinces, et vota la fusion imméd iuk .

Existc-l-il dans toute l’iiistoirc une plus énergique nianifcslation, un jilus éclatant témoignage du vœu national librement exprimé? — Et quand, apn's huit cents ans, les princesde Savoie se voyaient salués du litre antique de rois d’Italie, jnaiHjuail-il (pielque chose à leur droit ainsi consacré ?

Mais la fatalité n’avait |)oint encore cessé, ni pour ces peuples, ni pour cette royale famille. — La surprise do Custoza vint forcer bientôt l’année sarde à la retraite. Les nécessités stratégiques commandaient à Cliarles-Albert de se reiilier au delà du l’ô, de concentrer toutes ses troupes entre Pavie et Plaisance, et d’attendre,' dans cette forte position, ou l’altacpie de l’ennemi, ou le moment favorable pour reprendre l’offensive. — L’idée de 3Iilan découverte et sans défense, livrée aux Autrichiens sans transition, lui parut insupportable. Le noble ])rince sacrifia ses intérêts à son cœur. — Il marcha sur la capitale de scs nouveaux États, et tenta, devant ses murs, la plus héroicjuc des résistances, luttant jiondant deux jours contre des forces doubles des siennes, et se faisant écraser }ilutôt (pie do reculer.

Les circonstances, malheureusement, se trouvaient toutes contraires. L’arméi* était épuisée par de longues marches

sous un soleil brûlant, et sans vivres. Les munitions manquaient. Les manœuvres du parti extrême, en jetant la division et l’incertitude dans la ville, paralysaient l’ardeur des citoyens et les cmpêcliaient de s’unir aux soldats piêmontais. D ailleurs, l’élite de la jeunesse, les combattants de mars étaient absents, formés en corps de volontaires pour la défense du territoire. — Après avoir fait l’impossible, le roi comprit qu’il n’avait plus qu’un moyen d’être utile aux Milanais; il obtint du maréchal ennemi une ca|)itulation en ftiveur de Milan, qui garantissait les personnes et les propriétés ; et, suivi de l’élite de la population, émigrant dans les rangs des soldats sardes, il reprit la route du Piémont*.

‘ Au moment où la capitulation, ainsi que le départ du roi, furent connus dans Milan, de graves désordres éclatèrent. Divers hôtels de la noblesse furent envahis par des bandes d’hommes armés, et livrés au pillage. Des forcenés se portèrent devant le palais Greppi, oii se trocvait le roi, et ne pouvant y pénétrer, tirèrent h balles dans les fenêtres. l'uis 'ils brûlèrent les voitures de la cour, stationnées sur la place, en proférant des menaces atroces. Un bataillon de chasseurs, arrivé au pas de course, put seul sauver le roi. — Les ennemis de la cause italienne, les gens même bienveillants, mais parlant sans savoir, n’hésitèrent pas h charger de ces excès la population milanaise tout entière, tombée, en un jour, au rang des plus vils scélérats. — 11 faut faire justice d’une si odieuse inculpation. — Les coupables du 6 août n’étaient autres que des émissaires de l’Autriche, recrutés de cette lie qui grouille dans les bas-fonds de toute ville, et qui accourt sans faille où il y a désordre. — Milan renfermait beaucoup d’anciens espions de la police impériale, du ïyrol italien pour la plupart, recevant toujours leur mot d’ordre de RadeUki. Divers faits le prouvèrent plus que suffisamment, et on les revit en fonctions aussitôt après la renlrée des Autrichiens. — Ainsi, le 0 août, le chef des bandils qui assiégèrent un instant le imlais Greppi était un nommé üldini, promu, très-peu de temps après, ù un grade supérieur dans la police

ni

Un passaf^e du lieau livre d’Anloine Uasali a ouvert celte lettre. — Un autre la terminera.

« Les évt^neinents de la j^uerre, dit le noble et dévoué Lombard, le traité forcé de paix ont-ils annihilé en droit la fmion ? — Volé il la fois par le peuple lombardo-vénitien et par les chambres piémontaises, le pacte d’union fut un contrat bilatéral, et ces contrats ne peuvent être brisés, ni même changés j)ar la volonté d’une seule des parties, (juand même elle serait libre dans sa renonciation. — Le pacte d’union ne serait donc rompu que dans un seul cas : en admettant que les peuples du Lombard-Vénitien votassent pour la domination autrichienne, avec les mêmes circonstances d’indépendance qu’ils se prononcèrent pour la maison de Savoie.

» Pour moi, en étudiant l’histoire de ces faits, je

demeure toujours plus i)ersuadé que l’union de ces provinces sœurs, et, par elle, celle de la nation entière, est un besoin absolu de nos pays, et la mission do la race de SaVoie, seule dynastie nationale et vitale on Italie. La Providence a marqué les frontières des nations, et les nations, bien qu’éprouvées par le malheur, et momentaném('nt domptées par la violence, se lèveront cependant un jour pour reconquérir ces frontières. Elle a donné aux maisons souveraines, comme aux

do Milan. — Trois hommes avaient cherché à pttnétrer dans le palais, par les jardins, sans doute pour essayer d’assassiner le roi ; ils furent arrêtés. — Quelques jours après, Vharles-Albort, causant de ce fait avec le comte Casati, lui dit qu’on avait voulu constater l’identité de ces liommes ; que pas un n’etait Lombard^ et n’avait même pu indiquer les motifs de son séjour à Milan. — Ceci ne dit-il pas tout?

n'-publiquos, une voie j\ parcourir : malheur à celles qui s’en écartent !

» Que si Dieu veut nous donner encore des jours d’espérance ; que s’il veut tendre la main il ces peuples si longuement éprouvés, et faire (pie la justice triomphe et que son rèf/ne arrive, le souvenir du vote populaire sera cher aux princes de Savoie. — Une nouvelle fois, [)cut-étrc, l’ennemi verra flotter sur nos chanq)s de bataille le drapeau italien, et Dieu fasse (jiie ce soit la dernière ! — Mais alors le sang de nos martyrs et le nom de Charles-Albert seront vengés, et la patrie italienne consolée de ses longues douleurs ! »

A])rès ma clorniùro lottroj monsieur, vous comprendrez facilement comment M. de Cavour a pu, dans le congrès de Paris, présenter les plaintes des provinces italiennes foidées par la plus intolérable occu]>ation étrangère, et se déclarer leur mandataire légal. — En acceptant cl en enregistrant les réclamations de ce ministre, les grandes puissances ont suftisamment montré qu’elles reconnaissaient le gouvernement de Victor-Emmanuel II comme représentant naturel de toute la Haute-Italie, piémontaise de cœur et de votes, et qu’elles admettaient le départ, à un moment donné, de l’Autriclie, comme un événement certain et heureux pour l'humanité .

Les rares alliés de l’Autriche, dans la presse conmic ailleurs, suppléant au nombre par le bruit, jetèrent alors les hauts cris h cette conduite du gouvernement sarde

parlant au nom de l’ilalic, et dt^nonçant les atrocités qui s’y commettent à la face de l'Europe civilisée. — La cour de Vienne rompit toute relation diplomatique avec celle de Turin. Oir esSiHu de présenter aux c:d>inets et aux nations le roi de Sardaigne et si» ministres comme les associés de Ma/./.ini, comme les ])ropagateurs de la révolution démagügii|ue. On en tit des Robespierre en frac brodé, dos Blanqui cachés sous un masipu^ ofliciel. Et l’autocratie autricbienne garda au fond du co’ur une telle colère, cpie, sans l’idée de la France, l’arme au bras derrière les Alpes, elle eût vingt fois sauté la gorge du Piémont, et qu’une fois au moins ]>ar mois ses journaux, déclarant la situation impossible, parlent d’invasion et de guerre, comme pour donner une issue à la bile qui les étouft'e.

Ces aveugles tyrans ne voudront jamais se persuader que c’est cependant pour le bien des couronnes, itour la sauvegarde de la société, que ce petit Etat, fort de sa conscience, a dénoncé leurs actes, et ([u’il proteste encore, chaque jour, contre leur domination. — Sans le drapeau sauveur, gage et symbole de la future rédemption, que tiennent d’une main fenne les ministres piémontais, à ((ucls hommes extrêmes, ii (pielles doctrines désespérées l’Italie appartiendrait-elle aujourd’hui, après les souffrances sans nom de ces dix dernières années ? — Quels excès, au jour inévitable do la vengeance ! quelle confusion de toutes choses ! fpiel déborilenient îles passions mauvaises, et des sectaires accourus de toutes les nations! — En se constituant l’avocat des provinces opi)rimécs, en montrant è ces malheureuses populations que quelqu’un au monde pense à eux, les plaint, fait

connaUro lours maux, et ponge à lour ddlivranco, le Piémont a rendu un inexprimable service à la cause de l’ordre. — Quand le Milanais, le Vénitien, le Toscan, l’habitant des duchés ou des légations se sent trop pressé, et que le désespoir le gagne, il tourne les yeux vers le nord, il pense à ce roi-soldat, à cette brave armée, <\ ces courageux hommes’ d’Elal qui travaillent pour lui ; et sa douleur s’apaise; et il patiente, parce qu’il sait que l’heure ap])roche où la Grande Esclave secouera ses chaînes ; et son cœur Irondit de joie à l’idée de la future union avec ces frères qu’une lutte si inégale n’a point effrayés !

Et d’ailleurs, cette grande question môme ù part, combien (le motifs du dernier sérieux ])oussent la monarchie sarde ù se prémunir contre l’Autriche, à crier îiu secours pour ellemême comme pour les autres !

Les Allemands, déjà maîtres du Lombard-Vénitien, n’occupent-ils pas encore, contrairement à tous les traités, les duchés, les Légations, — et la Toscane, quand ils le veulent? — N’onl-ils pas réduit à néant la souveraineté intérieure de ces Etats ? — Ne tiennent-ils pas le Piémont enserré de tous côtés, comme bloqué par rapj)ort à l’Italie, où sont ses issues et ses relations naturelles? — N’ont-ils point, assez de fois déjà, attenté à son indépendance et à son intégrité, pour qu’il lui soit permis de ])rendre garde ?

Comment ensuite voudrait-on que des gens de cœur restassent impassibles devant tant de bras tendus vers eux du fond de l’abtme, sourds aux cris de leurs compatriotes martyrisés, aux horreurs dont gémissent ces pays qui se sont

(lount's i\ la maison do Savoie, et (jui, ce litre, sacré entre tous, implorent aide et protection ?

Tous les jours (juclque nouvelle énormité, traversant la frontière, vient crisper le j)euple |»iémontais et les ministres. La situation du Lombard- Vénitien ne fait que s'aggraver 'avec le temps. Les velléités réformatrices de l’arcliiducgouv('rneur lui-même tombent devant l’implacable autorité militaire. Les atlenUits à la liberté, il la vie et il la fortune des citoyens, les abus de pouvoir de tous genres, le pillage organisé de la richesse jmblique, continuent comme par le |)assé. Les choses sont assez connues pour que je ne m’y arrête point. Elles sont la honte de l’Europe chrétienne.

Lfl, au moins, les Autrichiens se trouventchez eux, suivant le droit «liplomatique. — Le congrès de Vienne leur a donné ce peuple ; ils l’oppriment, ils le mutilent, ils le torturent ; nul n’a rien il y voir lé;ialement, à ce qu’il paraît.

Mais à Modène, à Plaisance, il Bologne et à Ferrare, en Toscane, dans les Eta. s de quatre souverains italiens, prétendus libres, et à l’indépendance desquels le Piémont a le plus vif intérêt, — do qui le cabinet devienne tient-il la permission d’intervenir ii tout propos, de s’arroger tous les pouvoirs, ])laçant partout des garnisons, faisant vivre ses troupes sur le pays, levant des impôts et rendant la justice avec des commissions militaires ? — Si le Piémont se permettait un seul de ces faits envers un seul de ces princes, y aurait-il assez d'indignation et de mesures coercitives il prendre contre lui ?

Passons donc un jieu aux détails, et voyons ce que font chez leurs faibles voisins ces bons Allemands, qui se plai-

^enl si bien qn’on les dilVame, et qui en veiilenl tant à M. de Cavour d’avoir appelé l’attention sur leur manière de procéder en pareil cas.

Tonte personne lisant les journaux sait (pie l’Aulriclie a des présides et des conseils de guerre pernianenls à Modènc, à Plaisance, à Bologne, à Fcrrare, etc. — Sans qu'on juiisse le plus souvent deviner jiourquoi, des sujets de ces Etats, arrachés tout d’un couj) à leurs demeures, à leurs familles, sont transférés en Lombardie, et plongés dans les cachots de Mantouc ou de Vérone. Les forteresses de ces deux villes regorgent de prisonniers complètement étrangers aux autorités impériales, ijui prononcent cc'pendanl sur leur sort. — La moindre inculpation, le soup(,’on seul d' Un- Hiinisme suffisent pour motiver des condamnations rigoureuses. — Les gouvernements laissent faire. Qu’y pourraient-ils? — Les généraux de François-Joseph, au nom de la sûreté de leur établissement en Italie, prétendent avoir le droit de rechercher et do [umir tout complot, et ils en usent abondamment, sans que les malheureux habitants de ces pays trouvent auprès do leurs propres maîtres aucune protection, aucune garantie contre l’arbitraire le plus inconcevable.

J’ai sous les yeux une petite brochure (pu a pour titre : lortuie t‘d Assassinii pulitici in Ferrara, nd 18.’>3. — Elle renferme le récit des traitements infligés û une cinquantaine de sujets pontificaux, arrêtés en 1852 û Ferrare, par la police militaire autrichienne, cl renfermés dans la citadelle

(le oollo ville, sous jirétexle de conspiration contre le {;ouvernemenl du sainl-sidge. — Comme c’est la mi^mc chose (|ui a lieu tous les jours encore, on S(>ra suffisamment édifié, après les quehiues passages ([uc voici, traduits textuellement.

Os inl'orliinés, pris dans tous les rangs, et no so cohuaissanl i)as même cuire eux, avaient été traduits devant une commission niilitain*, ipii voulait leur |)rouver (pi’ils avaient conjuré ensemble, et leur arracher des aveux compromettants les uns à l’égard des autres. Ne pouvant dire ce (pi’ils ne savaient jias, ils déclaraient nécessairement ne rien connaître de ce dont on leur parlait, et se taisaient. On inventa un ingénieux moyen de leur ouvrir la bouche:

« Les réponses et les aveux furent arrachés à l’aide de la » TORTl'RE. La barbarie des empiètcurs en trouva diverses » variiHi's. La première (Hait le BATON, peine horrible qui, » en ruinant le corps, déchire l’Ame et fait mourir de co- » 1ère et de boute tout bommô bien élevé, qui se sont au- » dessus de la brute. Ces malheureux le souffrirent jiresque » tous; cpichpies-uns, jusipi’à coups parfois, et

» plusieurs fois par jour. Cciiu’il y eut de plus horrible fut » le raffinement dont ou usa dans ce supplice. Un individu n faible et timide était amené voir l’effet des coups sur le f> corps d’un autre. Un autre, jiour en venir à ce qu’on*vou- » lait, ('tait condamné A voir battre un de scs proches de » cou])s appliqués A deux mains. Et ce supplice reconimcn- « (,'ait jus(pi’A ce (|ue fou de douleur, ou ivre de rage, le » niallieureux ([ui s’y trouvait soumis entrAl dans la voie,

» et admît tout (’e qu’on voulait de lui.

» Une iiouvollo soulTrancei'iil de nietlre les fors aux jtieds » cl aux mains, serrés ensemble, de manière (juc le i)alienl » restât Courl>é en deux sans pouvoir remuer, ce qui lui » donnait d’atroces conudsions.

« \.c je kne, au ])ain et â l’eau, fut une autre torture; de » même la menace d’étre fmlllé siir-k-chump, si on n’a- » vouait ]ias; et l’éponvunlc : arrachant au milieu de la nuit » un prisonnier au sommeil, le ])lavant devant un bone el » une bfKjmlte, et le prévenant qu’apres la baslonnadc il » serait pendu le lendemain matin s’il n’avouait pas â l’ins- » tant. — Puis, on mettait de ces gens au secret, leur faisant 1 ) croire (}ue leurs plus cliers amis étaient arrêtés ; et, quand » ils semblaient vaincus par l’isolement et le chi\griu, on » les. interrogeah artilicieuscmcnt, el les i>ardles sans suite » (pii ijouvaient leur échapper étaient aussitôt converties en » révélations dont on se servait ))our tcirifier les autres.

» Ces sup|dices physiques et moraux montrent ce cpie de- » vaienl.élre l(>s aveux ainsi extorqués! Combien de fois, » pour SC soustraire â ces tourments sataniques, ou bien ne » comprenant pas la portée de ce ipi’on leur demandait de » reconnaître, divers de ces nialbcureux n'admirciit-ils jms » des choses dont ils n’avaier.t jias même ('iitcndu parler ! B Kl avec (]ucl art ces aveux, soi-disant spontanés, étaienl- B ils habillés, coordonnés de manière â iirésenler un en- » semble vraiment formidable, où tout ce monde se trou- 8 vait coupable de crimes auxquels nul ne songea seulement » jamais ! — El, en outre, quelle garantie les accusés pou- 8 vaienl-ils avoir? Aucune forme judiciaire n’élail obser- 8 véc, El tous les actes de la procédure se trouvaient écrits

» CH ALLKMAND, (le sorte que CCS mal heureux devaient sijfncr » sous des carac'ères inconnus, sans même savoir si on » transcrivait fidèlement ce que la violence leur arrachait. »

Parmi ces di'tenus, il y avait des hommes de toute sorte : des iiropriélaires, des nobles, des avocats, des mtidecius, et ,jus(iu’i\ un officier de l’armée pontificale!

ün jeune docteur ferrarais, Dominique MalaguUi, fusillé |)eu de temps après, en compagnie d’autres victimes de ces mamr'uvres infâmes, put faire tenir à ses amis divers billets où il racontait les traitements endurés. On lit dans l’un d’eux ;

« Succi (prisonnier fusillé aussi) a souffert le bâton, les » fers et la faim. — L... * a été bâlomié comme un chien. » — U... a nié héroïquement ; ils l’ont IhiUh à deux 7nuiiis. » Le 30, ils m’ont ajrpelé ; ils ont fait mettre U... sur le » banc, et ils l’ont frapjré jusqu’à ce (jue je voulusse avouer. » — On a hâtouné G... deux jours de suite, cl après cela, » pour le décider, on lui a lu des aveux que je n’ai jamais » faits. — Pour moi, ne crains jras (pic je manque au nom » italien ni à moi-même. J’ai intrépidonent supporté le bd- « ton , torture affreuse, mais qui n’csl rien en com)iaraison » de la rage, de la honte que l’on é])rouve. »

Ce noble procès se termina par neuf coiul imuatious à mort, par (piantité d’autres aux travaux forci's ou à la dé-

‘ tes initiales se rapportent à des individus condaniiuis aux travaux forcés, et actuellement dans le.s prisons de r.Aulriclie.

lenliüii, le tout au noiu de Venipcrear Fruiiçuis-Joscph , — Les légiiüons i laienl dans la terreur. — Tonies les réclamations adressées fi Rome, et qu’appuyèrent en vain le consul anpjlais à Ferrarc, le commandant français des troupes d’occni)ation, restèrent sans aucun succès. Le gouvernement ponlilical laissa faire, et n’intervint pas davantage (pic si les faits s’étaient passés à Vérone ou à Milan.

Tel est le régime que continue de subir, à riieurc actuelle, la partie dos États romains proti'gée jiar l’Antriche.

On sait, maintenant, que toute cette année, 1858, des commissions militaires antricliicnncs rendent la justice dans le

duché de Modène, Carrare, à Massa, sur la frontière du Piémont; si bien que le pays émigre en masse dans les Etats sardes, et que des suppliques continuelles arrivent à Turin. On peut voir, dans le Siôiie du ,3 avril dernier, la manière d’agir des commandants allemands ipii, trouvant (|ue les coups de nerf de bœuf sur le dos ne sufftsenl plus, les font (ipj>lif/uer sur lu plante des pieds et sur la fifjurc, jusqu’à la mort — On croit presque relire les exploits de Haynau en Hongrie.

Si vous me demandez la raison de telles horreurs, je vous répondrai qu’on veut, en effrayant les populations par des sup|)lices, les déjikhnontiser, les réduire à ne plus même penser; et, qu’avec toute cette fantasmagorie de conqilots, on s’attache à persuader aux gouvernements que leur sécurité repose unitjuemcnl dans la protection étrangère, sans laipiclle ils seraient à l’instant renversés. Ej les j»eu|iles frémissent, mais couchent forcément la tète; et les gouverne-

m(îols, arrivas jtar la peur à l'oubli do loulc lionlo, remorcionl les bourreaux cocarde jaune et noire de leur « bonté grande. »

Ainsi cependant vit, dans la Haute-Italie, tout ce qui n’est pas Piéinontais. — Qui s’étonnera que ce mallieurenx peuple , ainbilionne le sort du libre royaume subalpin, qu’il invoque auprès de l'Iùiropc, auj)rès de la France surtout, le témoignage d(! ses frères d’outre-Pô; — qui s’étonnera de voir le cabinet sarde s’élever au nom de la justice, au nom de rilalie^. contre un aussi scandaleux abus de la force brutale?

C’csl une question singulièrement brûlante en ce moment, monsieur, que l’antagonisme en Italie du Piémont et del’Autriclre. Les choses en sont û ])eu j)rès arrivées û ce jioint (|u'une ])rise d’armes au printemps n’étomierait personne. Les deux gouvernements se tiennent aujourd’hui ])Our ainsi dire au collet. — Reste à voir qui portera les])remiers coiqts.

Les correspondances dos Etals autrichiens regorgent de détails sur les préparatifs guerriers du cabinet de Tienne. Vingt mille nouveaux soldats ont déjà renforcé l’armée du Lombard-Vénitien. Les arsenaux sont partout en pleine activité; les forteresses renouvellent leurs approvisionnements. Le gouvernement impérial fait argent de tonte ressource pour n’étre pas pris au dépourvu. Il vient de vendre pour ,')0 millions de florins le chemin de fer do Vienne û Trieste, appartenant û l’Etat. En Lombardie, on fait rentrer

avoo la pins ffrando lignoiir lo dornior impôt forcd, dc'giiisô sous le nom d’emprunt \olontaire. El la main de fer de l’aur toiilé militaire s’appes;mtil cliatjuejour de plus en jdus sur les malheureuses provinces italiennes, qui payent ainsi pour les inquitHudes et j)Our les colères de leurs maîtres.

Le Piémont, lui, est l’arme au bras sur sa frontière : — . il attend. — Il se ruine, petit peuple de cinq millions d’fiines, i\ tenir en échec un formidable cnq)ire ; mais on ne le surprendra pas, celle fois. Il a cent mille hommes, dont chacun vaut un de nos soldats, à mettre en ligne. Une grande citadelle de refuge, Alexandrie, admirablement fortifiée, couvre son côté faible, et lui j)ormet, en cas d’échec, de so réorganiser derrière ses murs })our tenter de nouveau la fortune. — El puis, il compte sur Dieu, pro'.ecteur des Itraves gens, sur sa ferme volonté de vaincre ou de périr,

— et un peu sur son puissant voisin d’au delà des Alpes, que la chose intéresse assez pour l’amener à y regarder de près.

Ce n’est pas là une querelle ordinaire, une de ces guerres on l’on n'expose que des hommes et de l’argent. Une fois la lutte commencée, elle ne peut plus so clore (pie par l’anéantissement de la monarchie sarde, ou par l’expulsion radicale des Autrichiens. — La question est vitale pour l’nn comme |)our l’antre adversaire.

L’Autriche n’a jamais cessé de convoiter une grande partie du Piémont, notamment les i)rovinces détachées de la Lomhardie. Elle voulait Gênés en 1814, et elle n’y songe iminl sans regret. — D’autre part, il est déplorable pour elle de

voir, dans im coin ilo ccltc pcninsule italique, où elle coiiiniaïuie en dospole roilouté, un fclat qui la brave, qui provocjuc, par son seul cxcuii»le, ses sujets à la révolte, qui rend sa doininatiou éniiuennnent précaire, et qui appelle sur ses actes intérieurs l’attention de l’Europe officielb*. — De là donc une sourde fureur, sans cesse grandissante, qui pousse d’autant mieux cette |iuissancc à l’agression qu’elle croit pouvoir compter sur l’énergicpie appui de l’Angleterre, eu cas de complica'ion européenne.

Quant au Piémont, placé sous le coup d’une invasion sans merci, isolé parriulluence autricliienne dos autres Etals italiens, et condamné à une ruine graduelle, si l’état de choses qui dure depuis I8i!) avait à se prolonger encore de beaucoup, il doit désirer plutôt que craindre un mouvement décisif, où les vœux de toute ritalie accompagneront ses armes.

C’est là nécessairement le premier acte de ce grand remaniement de l’Europe par groupes de races que notre siècle est destiné à voir s’accomplir, et auquel les énergiques moyens de communication récemment découverts servent d’agents mystérieux, mais sûrs.

11 y ;i deux puissances dans la Péninsule ; l’une (jui s’en va, l’autre qui vient.

L’Autriche, emjûre factice, monstrueux assemblage de vingt peuples esclaves d’une ville, n’ayant il’autre lien commun que le collecteur ou le bourreau, sou[)irant tous après l’instant où leur chaîne sera rom]tue, et où chacun d’eux pourra retourner à son centre naturel, duquel la violence seule le retient séparé.

aa.

1,0 PitMiionl, nation joiino et vigoiironso, libre et résolue, nianifesteinent d('‘sij;née pour constituer l’unité italienne, que toutes les saint<ïs ardeurs embrasent, que tous les entliousiasmes animent, qui n’est qii’it l’aurore de son destin, fin’au début de la tAcbe patriotique j) 0 ur laquelle Dieu l’a conservée.

(Jue demain deux grandes puissances comme la Franco et la Russie, i>ar exemple, mettant leurs griefs en commun, prennent la résolution d’effacer l’empire d’Autriclie de la carte, ce que douta jadis de faire Napoléon, après Wagram, ([uoi de -plus facile?

La Russie appelle à la délivrance les Slaves, sujets de l’Antricbc, et lance scs armées en Hongrie ; la France, avec son avant-garde du Piémont, descend en Italie. Prise entre deux feux, la puissance impériale s’écroule de tous côtés ; ses troupes se débandent et font retour à leurs nationalités respectives. En bien peu de semaines, ce colosse oppresseur est écroulé, il n’en reste plus que de pitoyables débris.

Stqiposez un peu, — ce qui arrivera tôt ou tard, forcément et fatalement, — le Lombard-Vénitien devenu libre, la Gallicie rendue à la Pologne, la Transylvanie aux Principautés-lJnies, les Serbes ô la Servie, les Slaves à l’empire russe, vers lequel ils tendent dotons leurs vœux, — tous ces territoires volés ô toutes les nations se détachant à la fois de Vienne et de ses souverains, — où en serait la maison de Lorraine ? quel pauvre rôle jouerait-elle désormais ?

Le fameux plan de Henri IV n’a rien perdu de sa possi-

Les conditions sont les mêmes; riuimanité ne gagnerait pas moins aujourd’hui qu’alorsà son exécution.

L’Autriche compte, il est vrai, sur l’assistance anglaise. — L’Angleterre a trop profité aux traités de 1815, elle est troji intéressée à rasservisscincnt des nations, pour no point essayer de soutenir le statu (juo do toutes scs forces. Elle ne consentira jamais librement à rindépendancc et à runitication de l’Italie, qui donneraient aux Latins la sui)rématio en Europe. — Mais, elle-même, quel sort lui est réservé, il l’heure solennelle de la justice et des réparations ?

Puissance fondée, comme celle de la race de Hapsbourg, sur l’usurpation, sur le déj)Ouillement des faibles, sur la violation de tous les droits, l’Angleterre n’est pas une nation. Sa grandeur est tout artificielle. Elle ne saurait en rien être comparée aux véritables peuples, à la France, à la Russie, ù l’Espagne, à l’Italie elle-même, toute morcelée qu’elle est, mais qui, malgré tout ce qu’on jiourra faire, sera toujours l’Italie, avec les mêmes frontières naturelles, le même esprit de race, la même tendance inébranlable de nationalité et de réunion.

L’Angleterre achève, à riieure actuelle, de perdre les Indes, et elle se ruine dans la lutte. — Ses colonies de l’Australie, du Gap et du Canada, sont à la veille de s’émanciper, de gré ou de force. — Elle se lie à sa marine ; mais la France, unie aux Etats secondaires, lui est déjà bien supérieure de ce côté. — Quand on lui aura repris ce qu’elle a usurpé sur chacun, que lui restera-t-il au dehors?

Au dedans môme des îles, l’Irlande, cette grande honte

»‘t ('<!Uc graïuh* plaif, l’Irlande, Étal celle et calliorKjue, échappant un jour au jouj; abhorré des Anglo-Saxons et se constituant à part avec un roi national, un O’Brien, laissera l’Angleterre réduite à quelques millions d’Ames, et prenant rang avec la Hollande ou la Suède.

Et nous, — nous-mêmes, — nous verrons tout cela!

Voilà pour la ))rotectrice de rAulriche, destinée au même sort que sa protégée.

La parole divine n’est jms un vain mot :

« J’ai vu, à l’aube du jour, X’impie dans son trionqdie et dans sa gloire : — j’ai repassé le soir ; il n'était déjà plus. »

L‘Itali(‘, a dit un Autrichien célèbre, n’est qu’une expression (jéoqraphique .

Si jamais cette j)hTase a trouvé une juste application , c’est assurément à l’empire d’Autriche lui-même, assemblage violent d’échantillons de tous les peuples et de toutes les races, et qui serait beaucoup mieux défini empire de la Mnisun d’Autriche ; car qu’y a-t-il de commun entre les Polonais, les Italiens, les Bohèmes, les Hongrois, les Allemands, les Roumains et tant d’autres encore, sinon l’esclavage sous un même joug? — L’Autriche n’est qu’une convention diplomatique : voilà qui ne saurait être contesté. — La preuve, c’est qu’elle jieut cesser d’exister demain, par l’accord des puissances, sans qu’aucune «ationalilé se trouve lésée; caroù est le peuple autrichien ’? — Qu’on donne A’iennc et son territoire à une couronne allemande, à la voisine Bavière, par exemple; et de la monarchie des Hapsbourg, il ne res-

tora dans tant do provinros que le soiivonir d’nnn tcrrildc opjirossion enfin cess(^e.

Tout au contraire , ((uelle (énergique r('-sislancn it la division, quelU* lu-olestation sublime contre l’assimilation (étrangère l’Italie n’éléve-t-elle pas depuis tant de siècles? — N’est-ce pas une nation uiie et vivace que ce peuple qui, sous les plus cruelles épreuves, n’a jamais cessé d’en appeler A Dieu et aux liommcs du partage que la force lui faisait subir ; qui n’a pas discontinué un seul jour de tendre à la n'iinion, et dont rindom|)table esprit de race lasse le génie lourmenteur de ses barbares maîtres.

Et d’ailleurs, quel pays mieux désigné jiar la nature comme patrimoine d’une même famille, comme siège d’une domination unique ? — Étudiez ces frontières si bien indiquées, ces obstacles qui séparent la Péninsule des autres États; et l’idée d’Italie apparaîtra certainement à votre esprit comme inséparable de l’idée d’unité nationale et politique.

Apn'^s un temps assez long de domination étrangère, la nationalité italienne n’est entamée d’aucun côté. Les fils de Rome occiq)cnt encore le même territoire que leurs pères. Ils ont gardé intacts leur langue, leurs traditions, leurs usages, leurs affinités et leurs antipathies. Cette race peut être as.servie : mais ab.sorbée, i>oiut. L’iuvasion glisse sur elle sans laisser de traces. Elle lutte et meurt, mais ne fusionne point.

Un remanpiable écrivain l’a dit ;

« On comprend la conquête , alors (pt’ellc a pour but la

civilisation, comme la France en Afrique. On comprend Vocciipalion quand elle se termine par l’assimilation des races ,

OH par la fusion des intérêts utiles au progrès. On conçoit encore la conquête, quand même elle n’a aucun de ces grands buts, alors qu’à force de permanence non interrompue, elle se change en un fait naturel, |>ar uik' sorte de jtrescription qui équivaut à un titre. On dit comme le Musulman : C'était écrit; puiajueDieu l’a voulu ainsi, il en sortira quelque chose.

» .Mais (piatorzc siècles se sont écoulés déjà, depuis que l’élément germanique est aux prises avec l’italien, et l’uniqiie résultat est un stérile antagonisme. De formidables et . continuelles invasions se sont précipitées sur ritalie par tous les défilés de ses Alpes; mais l’Italie, quoi qu’aient fait Visigoths, Huns, Francs, Allemands, Espagnols, Autrichiens, est toujours restée l’Italie. On a pris une ville, ou en a pris vingt, on en a pris cinquante; mais il n’y a jamais eu conquête véritable. Çà et là se sont implantées des dynasties étrangères, mais elles n’ont rien établi qu’une infructueuse opi>ression. — Au contraire, quand une ville italienne a pu vivre libre, elle a jeté une splendeur à étonner le monde. Gènes, Venise, Dise, Florence, ont rempli la terre de leur nom. — Il ne faut donc à cette terre merveilleuse ([u’un peu de liberté locale, quelques heures d’autonomie, pour y voir s’opérer dos prodiges de développement en tous genres. Avec la liberté, un grand siècle naîtra aussitôt.

» A l’opposé de ce progrès, (|ui a été magnifique toutes les. fois (pic l’indépendance a souri à ce jieuple, demandez aux étrangers, demandez à l’Allemagne, demandez à l’An- Iriche en particulier ce ([ue leur joug a donné à l’Ilalie?

» L’impossibilité où so trouve* l’Europe de porter rejuède aux maux de la Péninsule, en ce qui concerne l’occupation aulricliieiine, nous dispense de ré])ondrc nous-méme. Quel besoin aurions-nous do rappeler ces invasions, ces assauts, CCS soulèvemenls, ces conspirations, ces tribunaux, ces commissions, ces supplices terribles, cette lutte perpétuelle, incessante, sans trêve, d’une nation contre une autre nation qui veut régner sur elle malgré elle? Laissons donc là l’iiistoirc do ces émigrations en masse, de ces i)roclamations de lois martiales, de toutes ces amnisties trompeuses, de ces incarcérations., de ces confiscations, de toutes ces choses, entin ! Le tableau que nous pourrions tracer, aussi fidèle que lugubre, aussi vrai que désolant, est connu de tous... »

Quand la conscience publique, représentée ici par un homme indéjwndant et impartial, juge de telle sorte un procès, il est l)ien près de se terminer. — La possession autrichienne peut cesser d’uu jour à l’autre, et, si une seule chose retient encore le vœu de nombre de gens d’ordre à cet égard, c’est uniquement 1 incertitude de ce qui se passerait dans l’Italie délivrée, la crainte de troubles et de divisions pires que l’état j)résent, au point de vue de la tranquillité européenne et de l’intérêt des voisins. — Rien de ceci n’est à ledouter.

Je l’ai dit dans le cours de ces lettres, et je le répète une nouvelle fois, l’union immédiate de l’Italie sous un seul 3C(q>tre serait le plus cher de mes vaux. — Celle grande chose, mallioureusemcnl, — rêvée par des génies comme Dante,

-Macliiavcl, Gn'goirc VII, ot que Nîipoléon fut ù même d’ao complir, — eello juste réparatioiule tant de maux ne me semble l>as possible en ce siècle. Trop d’interêls s’y opposent, ])armi Icsipiels la ([uestion du Saint-Siège et de son pouvoir temporel. — Je siiis bien que diverses solutions sont proposées sur ce dernier jioint, (|ue des projets émanés d’ecclésiastiques eux-mêmes indiquent la translation du gouvernement de l’Kgliseà Jérusalem, oul’érection d'un royaume de Syrieen faveur du pape, comme un moyen avantageux d’en finir. Mais, en attendant que ces idées mûrissent, et que la dissohition de l’empire ottoman les rende praticable.s, le pape. doit rester à Rome et entrer dans la combinaison nouvelle.

Si l’union complète n’est pas réalisable aujourd’hui, on a du moins son presque équivalent. La haute Italie, passant tout entière û la maison de Savoie, aussitôt après révacuution autrichienne, ne laisse plus dans la l’éninsule, avec le royaume de Najjles, que deux États : — Rome entre deux pour trait d’union, et rinluite à sa banlieue.

Une ligue étroite, joignant les deux royaumes, et mettant en commun leurs ressources ainsi que leurs forces, uiiilicrait déjà ritalie, de fait, sinon polilii|ueinent, etlaplaceiait au rang des grandes puissances, côte à côte avec la France, s;i sœur et sou alliée désormais invincible.

Le roi actuel de Naples a semblé justpi’à i»résent contraire à ces espérances, mais les événements ultérieurs peuvent changer scs idées; ot d’ailleurs, l’héritier j)résomptif de lu couronne, duc de Calabre, est connu pour de tout autres dispositions. Fils d’une princesse de Savoie, il s’entendra tout naturellement avec le Piémont, et rien ne lui sera plus

aisé qu’une iiuimité vraiment cordiale avec son cousin Viclor- Ënnnanuel.

Telle est la politique de la cour de Turin, le but si énerj^iquement poursuivi par son premier ministre, et auquel tout ce qu’il y a de sensé et d’iionnéte en Italie est rallié depuis longtemps. — Le bonlicur d’un grand peuple, le repos du monde, sans cesse troublé par la question italienne, se trouvent ainsi assurés. — Une grande justice se fait, et l’hunianité cesse enlin d’étre aflligée chaque jour par les atrocités qui se commettent impunément dans le plus beau, dans le plus civilisé de nos pays.

La France, première de toutes les puissances, doit à l’Italie cette réparation solennelle. — C’est en haine de nous, de notre influence, que l’Italie, notre brave auxiliaire sur tous les champs de bataille, a été envahie et jiartagée après nos désastres, jiarcc que nous n’avions lias su, le pouvant, la faire une et forte. — C’est pour détourner de nous cette nation qu’on l’a soumise à tous les genres de torture ; insultant, pendant le supplice, ;i ses regards tournés vers nous, raillant ses appels désespérés il notre aide. — Et néanmoins, il a toujours eu loi dans la France, ce i»auvre peuple martyrisé, il n'a jamais cessé de croire eu elle ; il est convaincu iprellc le délivrera. — Sa confiance ne sera point trompée.

Nous sommes intéressés, à tous les titres, à l’indépendance et à la grandeur de l’Italie. — Nos vieilles injures à venger contre le Nord, contre celte Autriche iiue nous

trouvons partout, depuis quatre siècles, dans nou*e chemin; une puissante alliée à établir sur notre flanc droit; un marché magniflque pour toutes nos industries, d'où nous sommes actuellement exclus par l’Allemagne et par l’Angleterre; tous les motifs imaginables, en un mot, sollicitent notre intervention ilécisive.

Le percement des Alpes, en supprimant la distance et les anciens obstacles, va bientôt nous unir étroitement à la Péninsule. Paris ne sera plus qu’à une journée de Turin et de Milan. — Fasse Dieu que le soleil de la liberté éclaire l’achèvement de celte gigantesque entreprise, et que les dra- * peaux de l’Italie régénérée se marient à ceux de la France, sur le parcours du premier convoi, de notre terre à l’Adriatique I

L’illustre lionïmc d’Etat qui préside à cet avenir si désiré et si nécessaire, le comte de Cavour, revenant du congrès de Paris, adressait aux représentants du Piémont ces paroles (lui résument nettement la situation.

(( La route que nous avons suivie dans ces dernières an- » nées nous a fait faire un grand pas. Pour la première » fois, dans notre histoire, la question italienne n été portée » et discutée devant un conseil européen, non point comme » à d’autres époques, comme au congrès de Lubiana, comme » au congrès de Vérone, dans l’intention d’aggraver les » maux de l’Italie et de river plus étroitement ses chaînes , » mais avec le but hautement manifesté de porter remède à » ses plaies, de déclarer ouvertement la sympathie qu’én prouvent pour sa cause les grandes nations.

B Le congrès de Paris terminé, la cause de l’Ilalie est » portée maintenant au tribunal de l’opinion publique, qui, B suivant la mémorable phrase de l'empereur des Français, B prononce en dernier ressort, et donne gain définitif. Le B procès peut être long encore, les péripéties nombreuses ; B mais, pleins de la conviction de notre bon droit, nous B attendons avec confiance l’issue décisive, b

l-'IN.

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