Victor Hugo à Bruxelles
De tous les hôtes fameux qu'au siècle dernier les tempêtes publiques jetèrent sur notre sol, le chantre des Contemplalions demeure le plus illustre et fut le plus bruyant.
A deux époques de sa vie agitée il séjourna assez longuement à Bruxelles. Ce fut, la première fois, après le coup d'Etat du 2 décembre 1851; la seconde, après la journée sanglante du 18 mars 1871.
Le poète légitimiste de 1820, orléaniste de 1830, républicain fougueux de 1848, passé définitivement à la Montagne, s'était signalé à l'Assemblée législative par son opposition implacable contre Louis Bonaparte, en qui chacun pressentait César.
La victoire du prince-président fut prompte. Dès le 4 décembre, les régiments solides et sûrs de Magnan avaient écrasé l'insurrection. Le Comité de résistance créé dans la soirée du 2 et dont Victor Hugo était un des membres les plus exaltés, traqué d'asile en asile, s'était réuni une dernière fois, le 6, pour constater que la partie était perdue et qu'il ne restait plus à chacun qu'à tirer ses grègues. Victor Hugo quitta Paris, le 11. Le lendemain Olympio fugitif franchissait la frontière à Quiévrain, sous un déguisement, et débarquait à Bruxelles.
Il était muni d'un passeport délivré par la préfecture de police, le 8, au nom de « M. Lanvin, Jacques-Firmin, natif de Paris, compositeur d'imprimerie à livres, demeurant à Paris, rue des .leùneurs, 4, allant en Belgique. » Le signalement du porteur était tel : « Agé de 48 ans, taille d'un mètre 70 centimètres, cheveux grisonnants, front découvert , sourcils châtains, yeux châtains, nez
moyeu, bouclie moyenne, barbe grisonnante, menton rond, visage ovale, teint ordinaire. » Le porteur avait signé Lani>in, d'une écriture tourmentée qui ne ressemble guère à celle du poète (1).
Descendu à l'Hôtel de la Porte Verte, rue de la Violette, 31, le voyageur s'empressa d'échanger ce passeport contre une « passe » provisoire que l'hôtel de ville lui délivra au même nom de Lanvin, bien que l'étranger ne cachât point son nom véritable. Et l'administration communale s'abstint d'aviser la sûreté publique tant de son arrivée que de la délivrance de ce permis de séjour. Fut-ce négligence? Le sentiment belge se montrait si favorable aux vaincus de Paris que volontiers l'on croirait à une sympathie discrète, désireuse de favoriser le secret du réfugié et de dépister la police bonapartiste. Le fait est qu'avertie d'une présence qui s'était vite ébruitée et qu'il fallait tenir pour certaine, la sûreté tâtonna quinze jours avant de découvrir le grand homme.
Victor Hugo s'était présenté sans retard au ministère de rintérieur où M.Rogier, qui avait été son hôte à Paris, l'accueillit cordialement. Le poète lui fit part des circonstances de Sun arrivée, sans lui épargner la vue du permis frauduleux. Charles Rogier avait de l'esprit : il ne s'exclama point. Ayant invité son visiteur à voir le ministre de la justice, il lui conseilla de ne pas reprendre un nom trop éclatant et de vivre incognito, pour éviter toute démonstration qui lui créerait une position difficile ; il l'assura d'ailleurs qu'il pourrait rester à Bruxelles, dans la plus parfaite sécurité. En quittant M. Rogier, Victor Hugo se rendit au ministère de la justice, mais n'y trouva point M.Trsch.
Lui-même avait re(,u déjà la visite du bourgmestre de la
(1) Cotte pièce est conservée dans les archives de la sûreté publique, à Bruxrlli.«.
capitale, M. Charles de Brouckère, qui, demeuré dès lors son ami, se plut à lui en faire, tant que dura son séjour, de presque quotidiennes. « Il m'apportait — dit Hugo reconnaissant — de la cordialité, de la fraternité, de la gaieté et, en présence des maux de ma patrie, de la consolation. L'amertume de Dante était de monter l'escalier de l'étranger : la joie de Charles de Brouckère était de monter l'escalier du proscrit. C'était là un homme brave, noble et bon (1).»
Le jour même de son arrivée, dans sa froide chambre d'auberge, tout vibrant encore des émotions récentes, le poète répandit son amertume et ses colères aux strophes furieuses de Toulon (2), et, dès le lendemain, il commença d'écrire les premières pages du copieux pamphlet qui, relégué dans ses tiroirs jusqu'en 1877, devait se nommer Histoire d'un Crime et rater le succès. En prose comme en vers, faut-il le dire? il foudroyait infatigablement le Bonaparte ; infatigablement aussi, en face de l'échafaud où fumait sous le fer rouge îa chair de l'infâme, il érigeait, plus haut de page en page, un piédestal immense, le sien. Ainsi « l'opération de police un peu rude » - — selon Melchior de Vogué — exécutée le 2 décembre eut pour effet immédiat de susciter à la France un merveilleux pamphlétaire et le plus puissant de ses satiriques.
Cependant, Pandore s'était mis en quête. Le 27 décembre au matin — ah! que de zèle contre un vaincu! pour un hôte glorieux quel luxe de courtoisie! — les gendarmes du baron de Hody arrêtaient Victor Hugo à VHôtel de la Porte Verte, le menaient devant le procureur du Roi, pour avoir fait usage d'un faux nom, puis dans les bureaux de la sûreté publique où il fut interrogé (3), Ne nous en
(1) Victor Hugo. Pendant l'Exil.
(2) Victor Hugo. Les Châtiments.
(3) Victor Hugo n'oublia point ce procédé disgracieux et brutal que sa gloire eût dû lui épargner. Il ne pratiquait guère le pa/don des injures. Aussi laissa-t-il du baron de Hody, adniinistrateur de la sûreté publique, dans l'Histoire d'un crime, un portrait peu i'iatté.
vantons point : nous manquâmes prodigieusement d'élégance, ce jour-là. H déclara être venu en Belgique afin « de se soustraire », étant membre du Comité de Résistance, « à une exécution pour laquelle on n'aurait pas même cru devoir recourir à un jugement (1) », et ce risque, peut-être se Texagérait-il un peu, non certes par modestie. Il se proposait de parcourir le pays et, si le séjour lui en devait être interdit, de passer le détroit. 11 se dit prêt à reprendre son nom, si le gouvernement l'exigeait, et Tordre lui en fut donné. On l'obligea à remettre ses papiers irréguliers ; il reçut, le 28 janvier, un permis de séjour valable pour trois mois, qui invitait les autorités civiles et militaires « à laisser passer et librement circuler à Bruxelles et dans les faubourgs » — ne se proposait-il pas, en effet, de parcourir le pays? — « M. Victor Hugo, homme de lettres et représentant du peuple français. » Depuis le 9, par mesure de sûreté générale, un décret présidentiel l'avait expulsé du territoire de la République et des colonies, avec soixante-cinq autres «chefs du parti socialiste», tous anciens députés de la Montagne ; il était, comme tous ces « individus ». menacé de la déportation, s'il rentrait sur l'un des territoires interdits. Ce n'était pas assez : déjà M. de Turgot, ministre des affaires étrangères, traquait le proscrit en Belgique.
Le triomphal plébiscite du 20 décembre ne venait-il pas d'absoudre Louis-Napoléon et de consolider le régime issu de la violence? On pouvait parler haut. Dès le 19 janvier, le ministre de France à Bruxelles, M. Quinette, fils luimême d'un conventionnel régicide proscrit par la Restauration, écrivait à notre ministre des affaires étrangères :
Monsieur le Ministre, M. Victor Hugo va faire paraître Jin écrit dans lequel sont attaqués la personne et les actes du Prince-Président.
l\) Amhivps de la sûreté.
Par cette publication, M. Hugo abusant de V hospitalité quil reçoit en Belgique, M. Turgot, en me signalant ce fait, me charge de demander au Gouvernement belge son expulsion du territoire.
Je prie Votre Excellence d'agréer les nouvelles assurances de ma haute considération.