‹ Victor Hugo à BruxellesChapitre 3 sur 3 · C. d'IIoffschmidt(I · texte numérisé non relu

C. d'IIoffschmidt(I

j\I, de Brouckèie eut mission de voir le poète. Dès le lendemain, il écrivait au ministre de la justice :

Bruxelles, le 20 janvier 1852.

Monsieur le Ministre,

J'ai revu aujourd'hui même M. Victor Hugo et j'en ai obtenu de nouveau l'assurance la plus formelle qu'aussi longtemps qu il resterait sur le sol belge, il ne publierait aucun écrit politique.

C'est un engagement d'honneur auquel je suis persuadé que M. Hugo ne faillira point: il l'avait pris spontanément la première fois que j'ai eu l'honneur de le rencontrer, et il m'a ajouté aujourd'hui qu'il considérait comme un devoir son abstention en échange de l'hospitalité qu'il reçoit.

Le Bourgmestre :

DE Brouckère. (2)

Cet enj5a<,fement dispensait de donner suite à l'affaire : l'incident fut clos.

(1) Inédit.

(2) Inédit.

Victor Hugo venait de louer, dans la maison qui porte, Grand'Place, le n^ 27, un appartement des plus modestes : au premier étage, une chambre unique, avec, pour tous meubles, un divan qui sert de lit, une table de travail et un vieux miroir au-dessus de la cheminée (1). Un marchand de tabac occupait le rez-de-chaussée de l'immeuble.

Mais, si le logis était humble, sa fenêtre s'ouvrait sur cette place prestigieuse, peuplée de monuments et hantée de souvenirs tragiques, noble décor d'exil et de rêve. Souventefois, plus tard, dans sa retraite de Jersey, le poète s'en souvint et il l'évoqua pour Jules Janin dans ces vers des Contemplations :

J'habitais au milieu des hauts pignons flamands ; Tout le jour dans Vazur, sur les vieux toits fumants Je regardais isoler les grands nuages ivres ; Tandis que je songeais, le coude sur mes livres, De moments en moments, ce noir passant ailé. Le temps, ce sourd tonnerre à nos rumeurs mêlé, D'où les heures s'en vont en sombres étincelles, Ebranlait sur mon front le beffroi de Bruxelles, Tout ce qui peut tenter un cœur ambitieux Etait là, devant moi, sur terre et dans les deux; Sous mes yeux, dans Vaustère et gigantesque place. J'avais les quatre points cardinaux de Vespace, Qui font songer à l'aigle, à l'astre, au flot, au mont, Et les quatre pavés de l'échafaud d'Egmont.

Le proscrit avait été rejoint par son fils Charles qui, frappé par la cour d'assises de la Seine pour un article inséré dans V Evénement, venait d'achever ses six mois de prison. François-Victor, le cadet, le futur traducteur de Shakespeare, expiait encore sous les verrous un autre

(1) BiRÉ. Victor Hugo après 1852.

délit perpétré dans les colonnes du même quotidien. Quant à madame Hugo, «retenue à Paris par le devoir maternel et par le légitime souci d'intérêts qu'un brusque départ aurait mis en péril, elle n'avait pu — écrit M. Louis Barthou — accompagner son mari en Belgique ou l'y rejoindre ». Sa fille Adèle ne l'avait point quittée. Mais une autre s'était hâtée de le suivre : Juliette Drouet se trouvait à Bruxelles depuis le 17 décembre. Jadis elle y avait débuté sur le théâtre de la Cour. « Logée tout près de lui, chez son amie, mademoiselle Luthereau, dans le passage du Prince (1), — écrit encore M. Barthou — Juliette trouvait, pour sa domestique Suzanne et pour elle, une hospitalité qui s'élevait à cent cinquante francs par mois. D'une maison à l'autre, le voisinage permettait l'envoi quotidien au poète d'une côtelette et d'une tasse de café. Suzanne en avait la charge, sans que Juliette vînt jusqu'au domicile de son ami, où les plus notables des proscrits se réunissaient (2) ». Et le spectacle de « cette présence » qui n'est pourtant pas « une cohabitation )> manque d'attendrir l'historien des amours du poète. La maîtresse était, d'ailleurs, fort jalouse d'aujourd'hui comme d'hier: elle se souvenait encore de l'académicien pair de France surpris dans les bras de la jeune et belle M"^^ Biard. « Tout servait de prétexte à ses craintes et à ses plaintes. Elle s'attachait aux plus petits indices et elle exerçait sur la vie de son ami une véritable inquisition qui se traduisait par des questions pressantes et multiples. Sa solitude, insuffisamment occupée par le raccommodage de leur linge et par la copie du manuscrit de Napoléon le Petit, excitait et troublait son imagination. Ello soupçonnait, entre lui et elle, « quelque douloureux mystère » dont elle redoutait la découverte. Vraiment, elle se ren-

(1) M. Lutlif-rf-au, imprimeur, demeurait Galerie des Princes, n*» 10.

(2) Louis Barthou. Lea Amours d'un Poète.

dait malheureuse. Mais ni son amour, ni son admiration, ni son dévouement ne faiblissaient. Elle préférait les tortures de la jalousie aux souffrances d'une séparation. Quel que fût l'exil, elle en avait accepté les conséquences )).(!) Tranchons le mot : Juliette tournait au « vieux crampon » Est-il interdit de croire que son volage Roméo dut maintes fois, énervé, la donner en silence à tous les diables?

Tant qu'il habita son logis de la Grand' Place, le poète vécut en reclus, économe de temps et de monnaie. En compagnie de quelques camarades d'exil, Emile de Girardin, Edgar Quinet, Deschanel et l'éditeur Hetzel, il prenait ses repas à la table d'hôte du Grand Café, sis rue des Eperonniers. Plus tard, les proscrits se transportèrent à V Ai^le et, malgré son aversion pour l'impérial oiseau, le poète les y suivit. Le dîner était des plus simples; c'est à peine si, aux jours de liesse, l'addition atteignait le chiffre fantastique d'un franc vingt-quatre centimes : « C'est en exil surtout que se fait sentir le res angusta domi )) (2).

Cette vie retirée et économe en masquait-elle une autre? Les mauvaises langues l'insinuèrent. Beaucoup de réfugiés besogneux n'étaient pas éloignés de croire, comme [a foule, que Victor Hugo, soi-disant vicomte, bien rente, ancien pair de France, faisait discrètement la noce, fenêtres closes, dans un somptueux appartement du Quartier Léopold, et qu'il jouait habilement la simplicité dans sa chambre de la Grand'Place, afin de résister avec plus d'aisance aux proscrits pauvres qui y venaient donner l'assaut à sa bourse. Quoi qu'il en soit de cette légende demeurée obscure, c'est un fait que le poète eut peu de popularité parmi ses compagnons d'exil.

Neuf poèmes des Châtiments datent de ce séjour à

(1) Barthou, Lcn Amours d'un Poète.

(2) Victor Hugo. Pendant V Exil.

VICTOR IllGO

Bruxelles, comme aussi les deux volumes prolixes et trop peu véridiqucs de V Histoire d'un Crime, écrits, avec une hâte fiévreuse de décembre à mai, dont la publication fut différée, comme nous l'avons dit, jusqu'à la crise politique de 1877 et qui, pour des raisons diverses que déduit M. Biré, n'obtinrent alors qu'un piètre succès.

A peine cet ouvrage achevé, Victor ilugo s'attela à J\ apoléon le Petit. Dans son étroite chambre de la Grand' Place, un mois lui suffit à édifier ce pamphlet que les critiques les moins bienveillants proclamèrent merveilleux, non point à coup sûr de vérité historique, mais de sincérité, de passion et de vie.

Avant même qu'il eût paru, l'auteur dut quitter notre sol. «La Belgique — écrit M. Ernest Dupuy dans son Victor Hugo — se fit un triste honneur de rejeter le proscrit: on imagina une loi, la loi Faider, pour expliquer ce regain de persécution. » Il serait difficile de pousser plus loin l'inexactitude. L'excuse de M. Dupuy, celle de M. Louis Barthou, celle du chœur tout entier des caudataires et des panégyristes qui vont répétant la même légende, c'est leur robuste foi dans la parole du Maître. Il racontait luimême : « Victor Hugo alla à Bruxelles. Là il écrivit Napoléon le Petit. Ceci fit faire au gouvernement belge une loi, la loi Faider. Cette loi, faite exprès pour Victor Hugo, décrétait des pénalités contre la pensée libre et déclarait sacrés et inviolables en Belgique tous les princes, crimes compris. Elle s'appela du nom de son invent('ur,uii nommé Faider. Ce Faider était, à ce qu'il paraît, magistral. Victor Hugo dut chercher un autre asile (1) . Mais tout ce qu'il disait n'était pas mot d'Evangile. M. Edmond Biré a fait

(1) Pendant l'Eiil.

justice péremptoire de cette fable, dans son Victor Hugo après 1852.

Le cabinet Rogier gouvernait encore, et M. Tesch n'avait pas quitté le ministère de la justice, quand Victor Hugo s'en alla, le l^'^ août. C'est trois mois après, seulement, qu'un magistrat éminent, M, Faider, avocat général près la cour de cassation, fut appelé dans le cabinet de Brouckère à la succession de M. Tesch. Il déposa, le 9 novembre, un projet de loi réprimant les offenses envers les chefs d'Etats étrangers et qui, voté à de fortes majorités dans les deux assemblées, devint la loi du 20 décembre 1852. Ce n'est pas elle qui, dès le 1®^ août, avait chassé Victor Hugo. Comment l'aurait-elle fait, si elle n'était pas née?

Son origine fut, à n'en pas douter, l'acquittement des rédacteurs royalistes du Bulletin français, MM. le comte <l'Haussonville et Alexandre Thomas, qui, poursuivis sur la plainte du gouvernement de Louis-Napoléon, en vertu de la loi du 29 septembre 1816, avaient été absous, le 27 mars 1852, après une fière défense, par le jury brabançon.(1) Cela fit un grand tapage en France et en Europe. Le verdict avait enhardi, chez nous, les dénonciateurs du coup d'Etat ; les pires violences de plume éclatèrent ; des exaltés prêchaient le meurtre comme une œuvre pie, magnifiaient à régal des héros les assassins. L'effet en fut déplorable au dehors ; des impatiences diplomatiques se manifestèrent. Enfin, tout en protestant avec force devant l'opinion incrédule qu'il ne cédait à aucune pression extérieure, le Gouvernement, soucieux de ne point compromettre ses bons rapports avec de puissants voisins, crut devoir s'armer davantage contre des excès intolérables : M. Faider déposa son projet. Il y eut des blâmes; on en-

(1) Voir le compte rendu m extenso des débats dans la Belgique judiciaire de 1852.

tendit même à la Chambre un droitier fort en vue parieid'humiliation nationale; de Jersey, les sarcasmes d'Huo:o cincrj» lent 1«. Hon belgique mué en caniche. Convenons-en de bonne grâce : le chevalier de la Manche, insensible à l'opportunisme, se fût épargné peut-être le geste moins fier que politique auquel nous nous résignâmes. Mais ne fut-il pas sage, après tout, d'empêcher qu'on nous tînt solidaires à notre dam d'une poignée de furieux? En assurant aux Etats amis, à leurs chefs reconnus, si trouble que fût la source de leur pouvoir, des égards que nul n'y disputait à nos propres souverains, fîmes-nous plus que de nous soumettre aux rites nécessaires de la courtoisie internationale? La loi Faider refusait le droit à l'injure; elle laissait intacte la liberté de penser. Elle fut si peu gênante que l'on s'en accommode encore dans ce pays où l'usage nest guère de mâcher ce qu'on pense. Mais qui s'aviserait aujourd'hui d'affirmer qu'elle fut faite exprès pour Victor Hugo?

La vérité, la voici. M. dHoffschmidt s'émut, aux derniers jours de juillet, du bruit (jui se faisait autour de ?supoléon le Petit, dont la publication s'annonçait imminente, comme celle d'un autre pamphlet intitulé, disaiton : Le Crime — ou L'Histoire — du2 Décembre. Il dut envisager la nécessité prochaine de mesures embarrassantes contre l'auteur demeuré en Belgique. Le bourgmestre de Bruxelles fut chargé par la sûreté publique, le 27, de rappeler au poète l'engagement formel qu'il av^ait pris en venant s'asseoir à notre foyer. Si M. de Brouckère n'a point, à notre connaissance, rendu compte de l'entrevue, Victor Hugo lui-même y fit allusion dans la lettre qu'il adressa, le 31, à son ami. Elle re})Ose dans les archives de la famille de Brouckère et fut communiquée par M. Alfred de Brouckère, sénateur de Bruxelles et fils du bourgmestre do 1852, au journal L' Indépendance belge, qui la ])ublia dans son numéro du 24 avril 1887 :

Bruxelles, le 31 juillet 1852.

Monsieur le Bourgmestre,

Je quitte Bruxelles et la Belgique ; je pars spontanément. Je dois rn éloigner puisque, dans les circonstances actuelles, ma présence semble créer au gouvernement belge un embarras ; je tiens d'ailleurs l'engagement que j'avais pris avec moi-même et dont je vous avais fait part, de m éloigner le jour où paraîtrait V ouvrage que j'écrivais sur M. Bonaparte.

Je ne veux pas partir, monsieur le bourgmestre, sans vous remercier de votre honorable accueil. Vous avez été et vous êtes pour tous les proscrits français une sorte de personnification vivante de ce bon et loyal peuple belge, si digne de la liberté et qui saura la conserver comme il a su la conquérir. Grâce à la cordialité de la nation belge, nous avons retrouvé ici, nous bannis, quelque chose de la patrie, et la Belgique a été pour nous presque une France. C'est avec un sentiment profond que je vous adresse mon remerciement personnel.

Recevez, monsieur le bourgmestre, l'assurance de ma vive considération.

En même temps, le poète adressait aux proscrits français de Belgique une lettre qui ne figure pas davantage, croyons-nous, dans les Œuvres complètes. La voici, telle qu'elle parut dans V Observateur du 2 août :

Bruxelles, le 31 juillet 1852.

Mes chers amis,

Je pars ; c'est pour moi un regret profond de vous quitter. JSous avons été compagnons de combat le 2 décembre, nous

sommes aujourd'hui compagnons de proscription : il est dur de se séparer. Pour moi, cest Vexil dans l'exil. Il m'est douloureux de renoncer à cette vie en commun, entre amis, entre proscrits, entre frères, dont vous donnez ici le touchant spectacle et où Von arrive presque au bonheur à force de cordialité.

J'eusse désiré ne jamais m'éloigner de vous, mais on m'a fait entendre qu'au moment oit je vais publier l'ouvrage historique intitulé Napoléon le Petit, ma présence serait pour la Belgique un embarras, un péril même, m'a-t-on dit; cela a suffi pour que j'aie pris et dû prendre immédiatement la résolution de quitter Bruxelles. Je vous ai fait part de ma résolution et vous l'avez approuvée. lui pareil cas, aucun de nous n'hésitera jamais, et plutôt que de compromettre^ ne fût-ce qu en apparence et aux yeux des esprits timides, la tranquillité ou la liberté d'un peuple, nous accepterons toutes les aggravations de la proscription.

Je vais à Jersey, dans cette Angleterre qui a cette grandeur de pouvoir donner impunément asile à tous les bannis. S'il arrivait que M. Bonaparte crût devoir porter plainte contre moi en Belgique au sujet du livre que je publie, je m empresserais de revenir, je comparaîtrais avec une confiance profonde devant le loyal jury belge, et je remercierais la Providence de me donner cette nouvelle occasion de plaider contre cet homme, devant la conscience de tous les peuples, la grande cause du droit, de la république et de la liberté!

Chers amis, recevez l'expression de mes sentiments fraternels.

VicTon Hugo.

De l'une à l'autre de ces lettres, le ton chanfre. Là, un souci d'élégance; ici, de popularité. I/une, destinée au public, drape Hugo dans une attitude qui n'eût point imposé au destinataire de l'autre. On n'y souffle mot des

assurances prodiguées naguère au bourgmestre, pas davantage de l'engagement pris envers soi-même et que l'on veut tenir: l'homme de parole s'efface. Cette fière spontanéité du départ, que l'on faisait sonner si haut chez M. de Brouckère, on ne la vante plus. Si nul ne lui avait fait entendre, au nom du gouvernement, qu'il allait devenir incommode, peut-être Hugo n'eût-il point pris le parti pénible de s'éloigner. Il ne s'en va d'ailleurs que pour épargner généreusement à une terre hospitalière des embarras, que dis-je? des périls qu'il ne déplaît point à son orgueil d'enfler démesurément ; car il se vante, vous n'en doutez pas, en donnant à croire que la seule présence de l'auteur de Napoléoîi le Petit pût faire trembler pour « la liberté d'un peuple » ; et, si les suggestions courtoises du gouvernement l'avaient trouvé sourd, n'est-il pas clair au surplus que la discrète invitation au voyage eût été suivie à bref délai dune énergique mise en demeure de gagner la frontière? De ces deux adieux, décidément, le premier est le plus digne du grand poète.

Il quitta Bruxelles le 31 juillet avec son fils Charles, et la Belgique le lendemain, non sans avoir, à Anvers, devant les proscrits de France et les « amis belges » qui l'avaient escorté jusqu'au navire, foudroyé une dernière fois M.Bonaparte (1). En partant, il priait son éditeiu* de verser « moitié dans la caisse de secours des réfugiés de Bruxelles moitié dans la caisse de secours des réfugiés de Londres, les premiers cinq cents francs » qu'il aurait à lui compter, aux termes de leurs conventions, sur la vente de Napoléon le Petit. Il avait demandé à Juliette, nous dit M. Barthou. « de ne partir qu'après lui, et elle n'accepta pas sans amertume une condition qui soulignait ce qu'il y avait de gêné et d'humiliant dans sa situation » (2). M"^^ Hugo était

i\) Wiclor Uu^o. Pendant l'Exil. Voir aussi Biré. Victor Hugo après \Sô2. (2) Louis Barthou. Les Amours d'un Poète.

J8 viCTon Hrc.o

arrivée de Paris au Havre avec son fils François-Victor, ■dès le 29 juillet, et s'était embarquée le jour même pour l'Angleterre. Le proscrit allait s'établir à Jersey.

Au lendemain de Sedan, Victor Hugo qui, dès les premières défaites, avait quitté Guernesey pour se rapprocher des événements à Bruxelles, rentra à Paris, après huit ans iie proscription, onze de volontaire et superbe exil. Lne foule énorme accueillit à la gare du Nord, par de frénétiques vivats, l'irréconciliable ennemi de l'Empire effondré la veille.

Pendant toute la durée du siège, il demeura dans la <( ville-pivot )), lançant de temps à autre aux Allemands, aux Français, aux Parisiens quelque proclamation tapageuse où l'éloquence abondait moins que la rhétorique. Elu membre de l'Assemblée nationale, le 8 février, par le département de la Seine, il démissionna bruyamment, dès le 8 mars, en descendant de la tribune où les murmures de l'Assemblée avaient interrompu son apologie intempestive de Garibaldi. et revint de Bordeaux à Paris. Il n'y retournait que pour enterrer son fils aîné Charles, mort subitement et dont les funérailles eurent lieu le 18 mars, à l'heure même où, dans la « ville auguste », le triomphe de l'insurrection s'affirmait par l'abominable assassinat de deux généraux. Trois jours après, des formalités à remplir dans l'intérêt des orphelins l'appelant fïi Belgique, le père en deuil quittait Paris : il devait passer à Bruxelles tout le temps de la Commune.

Il y était revenu souvent depuis une dizaine d'années. Grâce à l'amnistie décrétée par Napoléon ill au lendemain des victoires d' Italie, il ne restait du proscrit qu'un émigré ; naguère importune et suspecte, sa présence sur notre sol

avait cessé d'inquiéter ; il y serait à l'abri, désormais, des tracasseries policières. Aussi, à partir de 1861, le revoit-on annuellement. Sites d'Ardenne, vieilles cités de Flandre lui sont devenus familiers. Cette année-là, il s'installe pour plusieurs semaines à Waterloo. L'an d'après, le 16 septembre, c'est à Bruxelles le fameux banquet des Misérables où, dans un flot de journalistes et de politiciens, Théodore de Banville représente seul la poésie.

Victor Hugo avait été mêlé de loin, en janvier, à la célèbre affaire de la Bande noire. La cour d'assises du Hainaut ayant prononcé neuf condamnations capitales, la presse publia des vers où l'exilé de Guernesey demandait grâce Au Roi Léopold. Ils étaient apocryphes et dus à }kl. Adolphe Mathieu qui florissait, si j'ose dire, à cette époque; néanmoins, con\me ils pastichaient assez adroitement sa manière, le poète les déclara « fort beaux », puis saisit l'occasion d'alimier dans les oazettes ses arguments coutumiers contre la peine de mort. Deux condamnés seulement subirent le couperet et, tout comme il s'était, en 1839, donné les gants de la grâce de Barbes, Victor Hugo s'attribua modestement la victoire : « Sept têtes furent sauvées», lit-on dans Pendant V Exil. C'est à propos de ce procès qu'il écrivait un peu plus tard à un pasteur genevois, — et ce passage ne saurait passer inaperçu parmi les tenants de l'erreur judiciaire :«I1 sembla résulter des révélations d'un nommé Rabet que deux guillotinés des années précédentes, Goethals et Coucke, étaient peutêtre innocents. » (1)

L'été de 1863 retrouve Victor Hugo à VHôtel de la Poste,. où il descend d'habitude ;un bulletin de pohce porte même,, le 19 août, cette mention piquante :« Il a pris, à son départ, la station du Midi, déclarant se rendre à Paris » et un autre,

(1) Pendant l'Exil.

du 21, signale son retour à VHôtel de la Poste^ « venant de Paris ». Eh quoi? Le poète irréconciliable des Ultima Verba aurait-il oublié, ne fut-ce qu'un jour, son farouche serment? Je préfère n'en rien croire.

En 1865, Charles Hugo avait épousé à Saint- Josse-ten- Noode une toute jeune et charmante Parisienne, M^^^ Anne- Caroline-Alice Lehaene, et le couple s'était fixé à Bruxelles. C'est chez eux que mourut, le 27 août 1868, Mme Victor Hugo.

En août 1869, \ ictor Hugo passait quelque temps à Bruxelles chez ses fils, place des Barricades, n^ 4; et l'on note de fréquentes visites à « une dame Drouet » qui loge à VHôtel de la Poste. C'est à la place des Barricades qu'il ramène, le 21 mars 1871, la veuve de Charles et ses deu^C enfants.

L'on a insinué que la peur de se compromettre ne fut pas étrangère, alors, à la prolongation de son absence. Il avait applaudi au 18 mars et accepté le principe de la Commune ; pouvait-il encore prendre parti contre elle? Il prévoyait d'ailleurs sa déroute inévitable et tenait médiocrement a en partager les périls. C'est — faut-il le dire? — -M. Biré, le démolisseur patenté de Victor Hugo, qui juge ain>i ce long éloignement(l). On ne saurait lui donner raison qu'en oubliant la collaboration ininterrompue du poète au Rappel de ses amis Meurice et Vacquerie. En avril et en mai, ce journal publia trois poèmes recueillis dans V Année Terrible et qui, pleins de superbes accents, d'appela pacifiques, nont que ce tort très grave de dénaturer la situation en mettant l'émeute sur la même ligne que l'autorité légitimcCes poèmes suffisaient amplement, sans compter la prose, à compromettre Victor Hugo auprès •du gouvernement de Versailles, et même auprès de la Commune, à rpii il iie mâchait pas les vérités. Pas de

(1) l.<tiiiond Biré. Victor Hugo après 1852.

Représailles réprouvait d'avance l'assassinat des otages. Nul ne pleura comme lui, avec des larmes immortelles de honte et de colère, la Colonne abattue par des mains sacrilèges, à l'heure où

la défaite augmente, aux yeux du peuple en deuil, Le resplendissement farouche des trophées.

Et qui donc, au jour suprême de l'orgie rouge, devant Paris en flammes, eut de pareils cris d'horreur :

0 torche misérable, abjecte, aç^eugle, ingrate! Quoi! disperser la i^ille unique à tous les uents! Ce Paris qui remplit de son cœur les vivants, Et fait planer qui rampe et penser qui végète! Jeter au feu Paris comme le pâtre y jette, En le poussant du pied, un rameau de sapin (1)!

L'agonie monstrueuse de la Commune épouvanta le monde civilisé. En Belgique, l'émotion fut au comble, la réprobation universelle. Le 25 mai à la Chambre, le lendemain au Sénat, MM. Barthélémy Dumortier et le comte Louis de Mérode exprimèrent le sentiment public. Flétrissant avec la presse unanime les hordes sauvages qui renouvelaient, en plein dix-neuvième siècle, les exploits des Goths et des Vandales au sac de Rome, M. Dumortier s'écriait :

« Je ne veux pas que le sol de la patrie soit foulé par les hommes monstrueux qui ont commis de pareilles infamies. Nous sommes dans un pays de liberté, mais ce pays libre ne doit pas être le refuge de tous les brigands.

(1) Voir aussi dans Toute la Lyre: La Corde d'Airain, le beau poème xiv, écrit à Bruxelles, le 27 avril 1871.

Et qu'on ne vienne pas dire (|u"il s'agit ici de faits politiques : la dévastation, l'incendie des édifices publics, des monuments sacrés de l'histoire n'a rien de commun avec la politique. Ce sont des crimes de droit commun et des crimes contre la société tout entière ».

M. d'Anethan, ministre des affaires étrangères, répondit que le gouvernement userait avec vigilance et fermeté des pouvoirs dont il était armé, pour empêcher « une invasion sur le sol belge de ces gens qui méritent à peine le nom d'hommes et qui d(»iveut être mis au ban de toutes les nations civilisées» (1).

Les bravos éclatèrent de toutes parts; il ny tut. au Parlement, aucune voix discordante. Tel qui, vingt-cinq ans après, devait acclamer en pleine Chambre la glorieuse Commune, nosa même pas, alors, plaider pour elle les circonstances atténuantes : M. Léon Defuisseaux se tut.

Le 27 mai, paraissait dans ï Indépendance belge une lettre signée de Victor Hugo et ainsi coni;ue :

« Je proteste contre la déclaration tlu gouvernement belge relative aux vaincus de Paris, (^uoi ({u'on dise et quon fasse, ces vaincus sont des hommes politiques. (2) Je n'étais pas avec eux. J'accepte le principe de la Comnmne, je n'accepte pas les hommes... Leurs violences m'ont indigné comme m'indigneraient les violences du parti contraire... L'incendie de Paris est un fait monstrueux, mais n'y a-t-il pas deux incendiaires? Attendons pour juger.

(1) Il n'existe pas juridiqucmonl de droit d'asile: cliaquo l'-lat est toujours maître de refuser l'entrée de son territoire aux étrangers quels qu'ils soient. V. Pradier-Fodéré. Traité de Droit international public, t. III, n*> 1871, p. 1141 ; Leurs IIknaui.t. Des Crimes politiques en matière d' Extradition {Journal de Droit international privé, 1880, p. 57, note).

(2) M. Charles Seignobos écrit dans l'Histoire générale de Lavisse et Hambaud, t. xn :« La prande majorité du pays refusa de les reconnaître pour îles insurgés politiques, on les traita en malfaiteurs. »

Il est juste d'observei ici que V l ndépendance belge ne fit pas sienne la thèse de Victor Hugo; elle marqua nettement ses réserves.

Ne faisons pas verser l'indignation d'un seul côté... Quant à moi, je déclare ceci : Cet asile, que le gouvernement belge rel'use aux vaincus, je l'offre. Où? En Belgique... J'offre l'asile à Bruxelles. J'offre l'asile, place des Barricades, n° 4. »

Ainsi débuta ce que Victor Hugo nomme « l'incident belge ))(!). La nuit suivante, vers onze heures et demie, une quinzaine de jeunes gens, — « des gandins avec leurs gourgandines » — au sortir du Waux-Hall, se rendirent sur la place des Barricades et s'y dissimulèrent, tandis que l'an d'eux sonnait chez le poète. Une fenêtre s'ouvrit à l'étage, et Victor Hugo demanda :

— Qui est là?

— Dombrowski, répondit le pseudo-vaincu de Paris.

Le poète, voyant la bande embusquée, referma vivement la fenêtre, en criant : Tas de scélérats! A ce moment, les assaillants lancèrent dans les vitres quelques pierres et poussèrent des huées. La scène recommença, mais plus brève, une heure après, sans troubler davantage le sommeil des voisins. C'est de cette manifestation fort blâmable, mais sans importance, que François-Victor Hugo, finalement enclin à l'hyperbole et qui ne s'y était pas trouvé, tira le dramatique récit publié dans V Indépendance du 30 mai (2) et qu'en pleine Chambre, M. Anspach, bourgmestre de Bruxelles, traita de roinan, Victor Hugo lui-même rima sur l'heure « ce sombre viol », cette

Attaque de chauffeurs en pleine Forêt-Noire, dans un des poèmes de V Année Terrible (3) ; il y revint longuement, en 1876, dans le morceau intitulé Paris et

(1) Depuis l'Exil.

(2) Depuis VExil.

(3) Voir aussi dans Toute la Lyre: La Corde d'Airain, la pièce viii, écrite à Bruxelles, ie 30 mai et dans Les Quatre Vents de l'Esprit,\si pièce xxxr, du Livre satirique, écrite à Vianaen, le 17 juin.

Rome, qui sert de prologue à Depuis rE.vil. Il y dénonce « lémeute des riches » :

« Sur l'humble maison solitaire, où il y a deux berceaux, une foule s'est ruée, criant tous les cris du meurtre, et ayant l'ignorance dans le cerveau, la haine au cœur, et aux mains des pierres, de la boue et des gants blancs... Si l'homme n'a pas été massacré, c'est que le soleil s'est levé. Le soleil a été le trouble-fête... Leur chef est le fils d'un ministre, leur autre chef est le fils d'un sénateur; il y a un prince parmi eux. Ils s'engagent dans un crime, et ils y vont aussi avant que la brièveté de la nuit le leur permet. Ce n'est pas leur faute s'ils ne réussissent qu'à être des bandits, ayant rêvé d'être des assassins. »

Or, ces hommes, qui les a faits? Rome. Ils « ont respiré Rome », car « c'est Rome qu'on respire à Bruxelles », et Rome, « c'est Innocent III, Pie V, Alexandre VI, Urbain VIII, Arbuez, Cisneros, Lainez, Grillandus, Ignace. » Ignace? soit, on s'étonnerait qu'il manquât ici. Mais Grillandus! avons-nous vraiment respiré Grillandus? Ce serait effroyable. Puis, voici ce couplet :

« Les hommes qu on vient de voir travailler place des Barricades sont des disciples du Quirinal ; ils sont tellement catholiques qu'ils ne sent plus chrétiens. Us sont très forts ; ils sont devenus merveilleusement reptiles et tortueux; ils savent le double itinéraire de Mandrin et d'Escobar; ils ont étudié toutes les choses nocturnes, les procédés du banditisme et les doctrines de l'encyclique, ce serait des chauffeurs si ce n était des jésuites; ils attaquent avec perfection uno maison endormit» : ils utilisent ce talent au service de la religion; ils délCndent la société à la façon des voleurs de grand chemin ; ils complètent l'oraison jaculatoire par l'effraction et l'escalade; ils glissent du bigotisme au brigandage; et ils démontrent combien il est aisé aux élèves de Loyola d'être les plagiaires de Schinderhannes. »

A BKIXKLLES 25

Ainsi parle, six ans après l'événenient, un « de ceux qui ont l'âme habituellement sereine », Sa conclusion est inattendue :

« Est-ce que ces hommes sont méchants? Non. Que sont-ils donc? Imbéciles. Etre féroce n'est point difficile; pour cela l'imbécillité suffit. Sont-ils donc nés imbéciles? Point. On les a faits ; nous venons de le dire. Abrutir est un art. Les prêtres des divers cultes appellent cet art Liberté d'enseignement. Ils n'y mettent aucune mauvaise intention, ayant eux-mêmes été soumis à la mutilation d'intelligence qu'ils voudraient pratiquer après l'avoir subie. Le castrat faisant l'eunuque, cela s'appelle l'Enseignement libre. »

Evidemment, ô âme sereine, évidemment! Mais n'avonsnous point reconnu cette voix? Est-ce l'accent du plus grand lyrique de France ou celui de M. Homais? Le comique involontaire ne saurait être porté plus loin. On nous excusera de sourire.

Le gouvernement belge de 1871 était un des « gouvernements abjects » qui « fermaient aux vaincus leur frontière (1) )). Bravé en face par son hôte, il s'empressa de le protéger contre de nouvelles agressions et entreprit des démarches courtoises pour l'engager à quitter volontairement le pays ; elles échouèrent. Victor Hugo eut, dans la soirée du 28 mai, un long entretien avec l'administrateur de la sûreté publique, M. Berden, qui l'avait mandé en son cabinet sur l'ordre de M. d'Anethan. Mais en vain lui représenta-t-on l'inconvenance de sa lettre et ses conséquences fâcheuses pour la tranquillité publique ; vainement, tout en l'assurant des mesures prises pour sa pro-

(1) Après l'Exil : Paris et Rome.

tection, s'efforça-t-on de le cciivaincre que « s'il savait apprécier convenablement les devoirs de l'hospitalité, il s'empresserait de faciliter la tâche de l'autorité en abandonnant la ville de Bruxelles dont il avait blessé gravement la juste susceptibilité (1) », Hugo fit la sourde oreille; sa lettre n'avait rien de coupable ; il refusait de s'en aller comme il l'avait fait jadis, en d'autres circonstances; il ne partirait cette fois, que contraint et forcé; il se vanta d'avoir pour lui, à défaut de la bourgeoisie qu'il savait hostile, les ouvriers dont une députation lui avait promis de le défendre (2), Bref, il ne négligea rien pour accentuer son défi

L'expulsion fut décidée en conseil des ministres. Elle était justifiée en ces termes dans le rapport au Roi. que signa M. Cornesse, ministre de la justice :

« Dans une lettre que publie V Indépendance belge du 28 de ce moi«!, M. Victor Hugo cherche à justifier les crimes horribles commis par les révolutionnaires de Paris et à en rejeter la responsabilité sur l'autorité régulière. Il invite les membres de la Commune à se rendre en Belgique, il s'offre à les recevoir chez lui et il jette un défi audacieux aux lois et au gouvernement de notre pays. Enfin, il fait un appel à nos concitoyens contre le gouvernement.

» La conduite de M. \ ictor Hucro est de nature à compromettre la tranquillité publique, et, d'accord avec le conseil des ministres, j'ai l'honneur de soumettre à la sanction de Votre Majesté un projet d'arrêté par lequel il est enjoint à cet étranger, aux termes de l'article premier de la loi du 7 juillet 1865, de quitter immédiatement le royaume (3) ».

(1) Rapport de M. Berden.

(2) idem.

(3) Archives de la Sûreté.

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Ihi « roi de troisième ordre (i) » signa l'arrêté du 30 mai notifié sur le champ. Ce même jour, au Sénat, saisi d'une « pétition d'un sieur Van de Weghe, de Saint-Josse-tenrSoode, demandant que Victor Hugo fût expulsé de la Belgique », le marquis de Rodes interrogea le gouvernement sur les mesures qu'il comptait prendre pour faire respecter les lois : la décision gouvernementale fut unanimement approuvée. C'est à propos de cette séance que Victor Hugo écrivit dans V Année terrible:

« Et, pour comble d'effroi, les animaux parlèrent. » Un monsieur Ribaucourt ni appelle individu (2).

Le comte de Ribaucourt, qui ne devra l'immortalité qu'à ces deux vers, prit part en effet au débat; mais, je ne sais si l'on y a l'ouïe moins fine qu'à la tribune de la presse, les Annales officielles ne portent point trace du mot mémorable que lui prête le poète.

Le lendemain, à la Chambre, M. Léon Defuisseaux interpella sur l'arrêté d'expulsion. L'ordre du jour déposé par lui fut repoussé après un Ions débat par 81 voix contre 5, celles de MM. Couvreur, Defuisseaux, Demeur, Gaillery et Jottrand, auxquels Victor Hugo s'empressa de témoigner sa gratitude : c'étaient, comme lui, « des hommes juste*. ». Dans la majorité qui approuva le cabinet se rencontrait, avec la droite entière, le gros de la gauche libérale, dont MM. Anspach, Bara, Frère-Orban, Pirmez, Tesch et Rogier. La sacristie certes, mais aussi la loge : la truelle s'alliait au goupillon. Eu vérité, Victor Hugo se plaignit à tort d'être « expulsé par la grâce de Dieu (3) ». Celle du Diable ne lui faillit point.

Il quitta Bruxelles le l^'^ juin avec M"^^ Charles Hugo

(1) Voir Toute la Lyre: La Corde d'Airain.

(2) Expulsé de Belgique.

(3) L'Année terrible : Juin

Vir.TOR HIGO

et ses petits-enfants ; peu pressé de revoir la France, il fut s'établir pour quelques mois à Vianden. Juliette le suivait. Cette expulsion le touchait dans son orgueil, non dans ses affections. « Ce ne sont pas là des douleurs» , écrit-il de Luxembourg, le 2 juin, « et je m'y résigne aisément » (1). Et, développant sa pensée, il précisait en vers superbes :

In exil, c'est un lieu d'ombre et de nostalgie,

On ne sait quelle brume en silence élargie,

Que tout, un chant qui passe, un bois sombre, un récif y

In souffle, un bruit, fait croître autour d'un front

Oh! la patrie existe! Elle seule est terrible; [pensif.

Elle seule nous tient par un fil invisible;

Elle seule apparaît charmante à qui la perd,

Elle seule en fuyant fait le monde désert ;

Elle seule à ses champs, hélas! restés les nôtres,

-l ses arbres qui nont point la forme des autres,

A sa rive, à son ciel, ramène tous nos pas.

L'étranger peut bannir, mais il n exile pas (2).

(^uel accent, tout à coup! L'âpre voix s'est attendrie; déjà nous frémissons avec elle et reconnaissons le Maître. Brève éclaircie. Ses attitudes olympiennes jouent mal la sérénité; il retourne en hâte à sa colère. « Honoré d'une longue hospitalité en Belgique, je pardonne au gouvernement et je remercie le peuple », proclame-t-il, et contre ce gouvernement, à qui son insolente audace n'avait pu imposer, il épaise en même temps le vocabulaire de l'injure. Ses calembours même outragent :

Je le dis à messieurs les bonshommes d'Etat, Car, fût-on grand au point de s'appeler Cornesse,

(1) Depuis l'Exil.

(2) L'Année Icrriblr: En qui liant Bruxelles.

Pour quon voie et quon juge, il faut que le jour naisse, Et, même eût-on Vhonneur d'être Anethan, il sied D'épargner au lion mourant le coup de pied (1),

Son âme ulcérée ne pardonnera point à la Belgique une mesure de rigueur qu'il avait seul et délibérément provoquée :

Je suis de mon plein gré rentré dans la tempête (2),

Son geste n'avait point permis au ministère de reculer; il y avait en jeu une question, sinon de sécurité publique. au moins de dignité nationale et gouvernementale.

La Belgique repoussait avec horreur les hordes sauvages de la Commune : contre les assassins des otages et les incendiaires de Paris toutes les répressions lui paraissaient légitimes ; il n'appartenait à aucun étranger, tant illustre fût-il, de lui imposer de tels hôtes. Comme le dit à la Chambre le ministre de la justice, on eût accusé le gouvernement de faiblesse et peut-être de lâcheté, s'il avait subi de pareils outrages, ces défis et ces menaces, sans exiger que force restât à l'autorité et à la loi.

Pourtant, l'affaire prenant un autre tour, les événements allaient apporter au poète, presque aussitôt, une piquante revanche. Il avait pu relever, non sans ironie, que les déclarations gouvernementales du 31 mai n'étaient plus celles du 25 : beaucoup moins absolues, elles établissaient entre les hommes de la Commune des distinctions et reconnaissaient la nécessité d'examiner les cas individuels.(3) Déjà l'on reculait. Peu à peu les esprits s'apaisèrent ; de puissants exemples agirent, la réflexion domina l'horreur. Ces hôtes odieux qu'avait repoussés d'abord une

(1) Les Quatre Vents de l'Esprit. Le livre satirique, xxxv.

(2) idem, xxxviii.

(3) Lettre du 6 juin 1871, adressée de Luxembourg à V Indépendance belge (Depuis l'Exil).

30 NICTOR HIGO

conscience indignée, tous les Etats les accueillirent et nous nous résignâmes, comme les autres, à les tolérer. En vain, au fort âe la « semaine sanglante », M. Jules Favre, refusant de traiter « avec des assassins », écrivit-il aux représentants de la France que les actes des insurgés n'étaient point politiques; que l'assassinat, le vol, l'incendie prémédités sont des crimes prévus et punis par les lois de tous les peuples civilisés; qu'aucune nation n'en peut couvrir les auteurs ou leurs complices d'immunité. Vainement leur mandait-il de solliciter l'arrestation immédiate des individus compromis dans l'attentat de Paris, qui auraient franchi les frontières de la nation où ces agents diplomatiques étaient accrédités, et d'en aviser le ministre des affaires étrangères, pour qu'il régularisât cette situation par une demande d'extradition. Les gouvernements se trouvèrent d'accord, au grand scandale de l'opinion française et de nombreux crimlnalistes, pour considérer les abominations de la Commune sinon comme des crimes politiques, du moins comme des faits connexes à pareils crimes; aucune extradition ne fut consentie (1). Ainsi, cet asile arrogamment réclamé pour eux par Victor Hugo, si catégoriquement dénié d'abord par MM. d'Anethan et Cornesse, les fédérés en fuite l'obtinrent partout, et même en Belgique. Le poète avait eu tort dans la forme; il l'emportait au fond.

Il y eut un épilogue. M. Cornesse avait annoncé que les scènes de la nuit fameuse faisaient l'objet d'une instruction judiciaire et que, si les coupables étaient découverts, ils seraient jtigés. Ces coupables, on les désignait partout;

(1) Voir (iARRAUD. Traité Oièoriqup rt praliqup du Droit pénal français, .3* édit., t. I", p. 274. Saint-Aubin. L' Extradition rt le Droit exlraditionnel, p. 41.3; Paul BrRNARD. Traité de l'Extradition, t. II, pp. 278 ft siiiv. Lissa- CARAV. Histoire delà Commune. M. Seitruobos afTirnif dans V Histoire générale de Lavisse «t PiAMBAUD, i. XII, que l'Espaffne accorda l'extradition. Aucun des traités de droit internalional qm- nons avons pu consulter ne signale cette excoption .

les alexandrins irrités d'Hilgo les dénoncent en toutes lettres. Mais la justice ne les découvrit point. Quand, trois mois après, le juge de Diekirch, délégué par commission rogatoire, convoqua la victime, il était bien tard ; on comprend qu'elle ait refusé un témoignage si paresseusement sollicité. M. Kervyn de Lettenhove fils, accusé par la rumeur publique, ne parla pas davantage. Son silence sauva ses turbulents amis : il le paya très volontiers d'une amende de cent francs qui vint clore l'affaire.

On n'évoquera jamais chez nous sans mélancolie cette brusque rupture avec le plus illustre des hôtes. Quelle fin malgracieuse d'une longue hospitahté! Eûmes-nous envers lui quelque tort? Si l'on consent à négliger le zèle excessif des gendarmes de 1851, il semble que, de part et d'autre, lors du premier séjour, l'on fut irréprochable. Hugo se com.porta galamment lorsqu'il s'engagea d'honneur, dès son arrivée, à ne publier sur notre sol aucun écrit qui permît de nous chercher noise ; et il tint parole. On ne saurait, d'ailleurs, faire grief à nos gouvernants inquiets d'avoir cédé aux nécessités politiques en lui rappelant sa promesse, au moment de la pubh cation de Napoléon le Petit. La séparation fut courtoise; et le poète nous en tint si peu rigueur que, dans la suite, chaque été nous le ramena.

Après le 18 mars, Victor Hugo fut accueilli en Belgique avec le respect dû à la douleur paternelle, à l'âge, au génie. Rien n'eût troublé sa retraite s'il n'avait cru pouvoir, en des jours d'épouvante et de colère, offrir envers et contre tous son égide aux scélérats qui venaient de souiller par des forfaits inouïs la plus folle et criminelle insurrection. Jamais^ en aucun pays, une autorité jalouse de son prestige ne permettra qu'un hôte protégé par ses lois se dresse

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ainsi contre ses décisions. A éette heure tragique où le sang-froid fut rare, Hugo manqua sûrement de réserve et de tact. Emporté par une conviction ardente, gonflé d'un prodigieux orgueil, il ne voulut pas voir, lai qui se piquait à l'ordinaire de la politesse la plus raffinée, à quel point ses bravades méconnaissaient les devoirs si délicats de l'hospitalité, et son obstination fâcheuse accula le gouvernement à la rigueur. Son excuse, c'est l'ardeur de sa foi; et c'est aussi, accordons-le sans barguigner, qu'il eut raison dès le lendemain. Si, par la sottise de Pandore, nous eûmes en décembre quelque tort envers lui, il s'en donna, vingt ans après, de plus sérieux envers nous. 11 nous les pardonna malaisément ; pour nous, il y a belle lurette que nous n'y songeons plus. Bruxelles s'honore de l'avoir possédé ; mais, plutôt que du passant de la Place des Barricades, on s'y plaît à garder mémoire du proscrit de la Grand 'Place, dont ses rimes célèbrent la magnificence et que hante pour jamais son ombre solitaire, fulminante et glorieuse.

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La Bibliothèque

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Echéanc*

The Library

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Date due

CE PC 2297 .DÊ4 1922 COO OULLAERT, ACC/^ 1223950

MA VICTOR HIGC

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