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L'ILE DE GUERNESEY

Guernesey doit son titre de Perle de l'archipel normand, à la richesse de son territoire et à la beauté de sa configuration géographique. Sa curieuse histoire et son délicieux climat ont aussi frappé l'attention des artistes et des poètes soucieux d'étudier les diverses formes de la nature, et du philosophe qui cherche à lui dérober ses secrets. Ses heureux habitants la nomment la bienaimée, car celui qui y vient séjourner temporairement afin de jouir de cette égale et douce température, s'y attache toujours et s'y établit souvent.

L'inclinaison de l'île du sud au nord lui fait perdre une partie de la chaleur solaire, mais le Gulf-Stream qui l'enveloppe et la caresse, réchauffe de ses tièdes effluves marines les

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profondeurs de son sol et fait éclore jusque sur ses rochers la flore la plus merveilleuse et la plus éblouissante.

La différence entre l'hiver et la belle saison y serait peu sensible sans le changement qui se manifeste sur la mer qui est transparente et bleue comme la Méditerranée, en été, et presque constamment écumeuse et mugissante à partir de novembre.

On y voit croître et prospérer les plus belles plantes des pays du soleil, les aloës y poussent en pleine terre et s'y développent si extraordinairement que leurs robustes feuilles y sont quelquefois un danger pour les m.aisons, le myrte grimpe rapidement jusqu'au faîte des habitations, et les enveloppe.

On peut visiter en janvier, des jardins où les camélias en pleine terre, gros et forts comme les arbres de nos boulevards, sont couverts à cette époque de milliers de fleurs éclatantes ; les rosiers multiflores enlacent les arbres et s'élancent de l'un à l'autre en formant des guirlandes parfumées qui donnent au paysage un perpétuel air de fête.

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Si les arbres de notre continent y perdent leurs feuilles en novembre, des conifères, des chênes verts, des eucalyptus et autres végétaux reverdissent sans cesse, fleurissent souvent, et font ainsi attendre patiemment le retour du printemps.

De nombreux et confortables cottages, des maisons de campagne et de riches et importantes exploitations agricoles paraissent enfouis dans les fleurs et émergent toujours, hiver comme été, d'un océan de verdure.

Pourtant, lorsqu'on approche de la mer, les habitations de luxe deviennent plus rares, le paysage y est plus austère et l'on y entend le bruit incessant des vagues se brisant avec rage dans les anfractuosités et les grottes profondes creusées dans les abrupts rochers qui forment une partie de la ceinture si pittoresquement déchiquetée de l'île.

Les grèves et les baies ne sont pas moins curieuses, et méritent l'attention. Les excursions sont toujours des occasions de nouvelles surprises pour le promeneur.

Vous marchez en pleine idylle dans la pé-

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nombre d'un sentier creux, bordé de haies, de clématites, de viormes et de chevelures végétales poussant en plein désordre ; l'aubépine fleurie parfume l'air ; votre rêverie n'est troublée par d'autre bruit que le chant des oiseaux, le bruit de la mer en sourdine, et la cantilène des insectes murmurant dans les herbes.

Tout à coup le chemin s'interrompt brusquement... vous penchez la tète, votre regard plonge au fond d'un précipice effrayant, d'un abîme vertigineux. Curieux, vous avancez avec précaution, et vous découvrez, à quelques centaines de mètres au-dessous de vous, la mer, calme, se jouant paresseusement sur une délicieuse plage de sable doré et brillant entourée de rochers qui en font une délicieuse baignoire isolée et commode.

A cette hauteur le bruit du flot vous arrive adouci et se marie harmonieusement à l'incomparable symphonie qu'y chante la nature entière.

Tout le décor est à l'avenant, le colossal et gracieux amphithéâtre qui se dévelopi)e devant vous, semble construit et décoré par

dos artistes-fées, qui ont voulu donner à cet tiémicycle marin, une forme sans issue terrestre. Les grands rochers qui s'avancent au large, paraissent être les vigilantes sentinelles de l'océan, chargées de défendre les baigneuses confiantes contre les regards indiscrets.

Une invincible attraction vous ramène vers cette plage qui ne paraît accessible que du côté de la mer.

Mais si vous parcourez l'île accompagné d'un guide à qui les sentiers les plus mystérieux soient familiers, vous découvrirez bien vite sur les flancs intérieurs de ce vaste entonnoir les détours secrets qui vous conduiront doucement, à travers les ajoncs et les genêts en fleurs, à cette plage riante et fraîche, objet de votre admiration et de votre désir.

Assis sur une roche moussue vous prenez quelques moments d'un repos réparateur, respiiant les arômes salins, tandis que la vague vient câlinement se rouler à vos pieds; puis, reprenant votre marche vous découvrez un nouveau chemin sur le sable encore

humide, qui vous conduiia, en suivant le rivage, à d'autres points non moins beaux.

N'est-ce pas un incomparable sujet d'étonnement, que de voir, réunis dans un espace si restreint, sui' ce coin de terre de ti'onte lieues de tour, de beaux jardins où toutes les flores s'associent pour embaumer l'air et réjouir les yeux, toutes les prodigalités d'une terre fertile et d'une mer où abondent prodigieusement les poissons les plus beaux, les plus variés et les plus exquis; où vous êtes arrêté à chaque pas par l'admiration devant des sites qui varient sans ces.se d'aspect . Ici ce sont les gracieuses silhouettes de ses dunes qui attirent votre attention, plus loin ce sont les formes élégantes de ses baies qui le disputent en grâce et en beauté à la hardiesse des falaises et des caps avancés.

Dans le centre de l'île, on ne voit que des fermes, des manoirs et des exploitations agricoles en pleine prospérité et, toujours et partout, de la verdui-e et des fleurs. Autour des fermes, de belles génisses paissent paisiblement une herbe succulente et saline plus haute qu'elles. Les

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cultures bien dirigées donneut de beaux et ('\('(>ll(Mils piodiiils, et de superbes routes admirablement entretenues et bordées de beaux arbres conduisent de tous les points de l'île à sa capitale Saint-Pierre-Port, où des constructions maritimes toutes récentes frappent et étonnent le regard.

L'île de Guernesey est très près de nous, puisqu'elle n'est séparée de Cherbourg, qui est le point le plus rapproché de la côte, que par une distance qu'on peut franchir en deux heures en touchant Aurigny.

Et pourtant cette île, si près de notre continent a, sous le rapport de son climat, de son histoire, de ses mœurs, et de son existence politique, un caractère si particulier et une si étonnante originalité qu'on en est frappé dès l'arrivée.

Point de gendarmes ; pas de vexations douanières et policièi'es ; le voyageur éprouve une véritable surprise qui le dispose favorablement à l'égard du pays qu'il vient visiter lors(iu'il se voit dispensé de répondre aux (iiieslious de ces alguaziU avides et effrontés (jui se font un jeu, par-

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tout ailleurs; de faire ouvrir vos malles et d'en bouleverser le contenu.

Au contraire! si vous apercevez au loin un de ces braves policemen, vigilants quoique pacifiques, il vous fait bien vite comprendre, en se dissimulant discrètement, qu'il n'est là que pour montrer aux habitants de l'île et aux nouveaux arrivés qu'une autorité tutélaire veille à la sécurité de leurs personnes et de leurs biens.

La ville de Saint-Pierre-Port, bâtie en ampliithéàtre, domine la mer de tous les côtés; de vastes chantiers de construction de navires y sont en pleine activité, son trafic maritime est très important,- car le transit y est favorisé par la franchise des droits, ce qui amène dans le port un grand nombre de yachts de plaisance qui viennent pendant la saison des voyages y compléter leurs approvisionnements de vins de France et d'Espagne, de cognacs, de liqueurs et diverses denrées étrangères telles que thé, café, etc.

Beaucoup de navires de commerce dont le chargement est incomplet se détournent

do leui' route pour venir se lester avec les grau ils concassés dont le placement est loujoui'S assuré dans les villes aiii^laises qui rein[)loionl à la rrIVclion de 1(MM's nulles macadamisées, ci (;'(3sl un excellent i('\enu l)our l'île qui en tire une grande partie de sa prospéi'ité.

Le Chàleau-dornet, qui se trouve aujourd'hui en communication régulière avec la ville pai' la magnifique jetée du nouveau l)arl, élail aulieiois un îlot entouré deux fois |)ar jour et accessible seulement à marée basse.

dette citadelle a (mi une grande célébrité à lepoque des guerres de Religion où elle tenait pour la couronne d'Angletei're contre le peuple et les habitants de l'île; elle ne fut prise qu'après un siège de neuf années, disent les vieilles chi'oniques du |)ays. De curieuses légendes sont répandues à ce sujet, et on parle encore d'une terrible catastrophe qui y eut lieu à l'époque de cette guerre civile.

Une haute tour (jui servait de dépôt de poudres fut frappée par la foudre et sauta avec

une grande partie de la garnison et de nombreuses personnes qui s'y étaient réfugiées. Le gouverneur fut grièvement blessé, sa mère et sa femme furent tuées par l'explosion et plusieurs bâtiments s'écroulèrent.

Aujourd'hui le château est occupé par les casernements de la garnison, les divers bureaux d'administration militaire et la vigie maritime.

C'est le canon du Château-Cornet qui annonce le matin, aux habitants de l'île, lo lever du soleil, comme le soir il leur annonce son coucher.

De tous les points élevés on distingue l'archipel entier qui fait à Guernesey comme une ceinture d'îles dont plusieurs sont habitées; parmi celle-ci, citons Jersey, la plus importante et la plus peuplée; Aurigny et Serck, qui contiennent une population plus restreinte de pêcheurs et de commerçants maritimes.

Après Jersey, Aurigny et Serck, viennent plusieurs îlots ne renfermant que quelques rares habitants qui s'augmentent, temporairement, pendant la belle saison, d'amateurs

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iiitrépiilos de chasse et de pêche. Herm est cité conimcle plus giboyeux de ces îlots : on y fait des massacres de lapins; Jethou et Lion sont riMUMiiiiiés pour leurs pêches miraculeuses; d'autres, comme Grevichon et Burhou no sont fréquentés que par la mer qui les re- (îouvre souvent, et servent d'asile à de nombreux tourteaux et crabes, ainsi qu'aux oiseaux de mer qui s'en nourrissent. Il y a encore une suite de rochers-écueils tels que les Gasquets, les Hannois, le Ecrehous, et quelques autres qui sont la terreur des marins.

Mais revenons à Saint-Pierre-Port dont le nouveau port et la magnifique jetée font l'admiration des ingénieurs et des gens du métier.

Ges superbes et utiles travaux ont été entrepris par la commune guernesiaise, et payés sur le produit qu'elle retire de la vente de ses granits qui sont pour elle une source inépuisable de revenus, et qui ont puissamment aidé à la prospérité matérielle et commerciale de la ville et du port.

La ville contient de 16 à 18.000 habitants,

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la plupart Anglais ou en parlant la langue, composés de bourgeois, commerçants, constructeurs, ouvriers, calfats et marins; la population rurale, aussi d'environ 18,000 âmes est disséminée dans les terres, les cultures et les exploitations agricoles.

Les paysans sont très attachés au sol, qu'ils cultivent de père en fds depuis des siècles ; ils parlent un français gothique mélangé des idiomes et patois normands et bretons; ils sont aussi très soucieux de leurs intérêts et acceptent avec empressement les faveurs de l'Angleterre qui les exempte de contributions et d'impôts dont ils seraient surchargés en terre française ; — ils jouissent, en outre, des avantages d'un pays véritablement libre; ils sont gouvernés par une assemblée qu'ils nomment Etats, élue par le suffrage universel, qui juge tous les différends qui s'élèvent entre eux, selon les anciennes coutumes normandes et bretonnes. Quant aux lois anglaises elles ne sont promulguées que lorsqu'elles ont été discutées et acceptées par les Etats qui peuvent les repousser et refuser de s'y soumettre ; ce fait arrive

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même assez souvent sans que cela Uuuble en rien les rapports de la communauté guernesiaise avec l'administration métropolitaine. Quant au gouvenieui' de l'île, il n'a d'autre fonction (pie de icinplacer officiellement la Reine.

Guernesey fait partie du domaine privé de la Couronne et échappe, en vertu de ce privilège, à la domination du parlement l)ritannique.

Cependant, malgré cette indépendance relative, elle est demeurée soumise à des servitudes féodales surannées qui y ont encore aujourd'hui force et vigueur comme au temps de la reine Anne.

Exemple : Hauteville-House, la maison de Victor Hugo, est, depuis les temps les plus reculés, frappée d'une redevance de plusieurs paii'es de poulets, payable au mandataire de la Couronne, chaque année, à la Saint-Martin. La perception de cet impôt féodal agaçait fortement les nerfs du poète qui résistait énergiquement à cet hommage forcé; après avoir longtemps négocié le rachat de cette contribution feudataire. Vie-

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tor Hugo obtint enfin de la payer en argent.

Entie autres surnoms llatleurs donnés ù l'île de Cxuernesey par la tradition, nous trouvons dans les archives de vieux parchemins (jui la nomment aussi la « bienheureuse ».

En remontant loin dans la série des siècles écoulés, à ces époques obscures et funestes où la force s'imposait brutalement et où les premiers pionniers vinrent s'établir dans ce doux pays, ce coin de terre béni, échappé à la mer et à la tyrannie des brigands qui régnaient en maîtres sur le littoral, ce furent d'obscurs travailleurs amis de la paix, de simples moines errants et dispersés nar les guerres, qui, afin de pouvoir se livrer à la prière et à l'étude vinrent habiter cette île où ils trouvèrent le calme et le recueillement qu'ils cherchaient. Là, au sein de l'abondance et du bien-être que leur travail et leur intelligence leur eurent vite procurés, ils vivaient heureux et tranquilles, au miheu de la nature, loin des compétitions des hommes barbares et des mêlées sanglantes qui couvraient le continent voisin de ruines et de deuils.

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Aiissitnl kuii- premier établissement formé, les bons moines n'eurent plus d'autre ambition que de préi)arer j^ar la prédication le développement du christianisme dont le dogme encore nouveau commençait à se propiii^fM'. \'enus du fond du pays de Galles, sous la direction de saint Samson, leur évêque et leur guide, ils surent amener des adeptes à la nouvelle religion. Ils fondèrent en peu de temps un de ces prieurés primitifs qui précédèrent l'époque romane, aidés de néophytes qu'ils surent persuader et d'un certain nombre de néo-chrétiens qui, pour fuir les persécutions des Celtes du nord, s'expatriaient volontairement pour les suivre et les servir dans leurs œuvres de prosélytisme. Le premier point de l'île où vinrent s'installer les apôtres de la nouvelle doctrine, se trouve en suivant les grèves du nord; ils y fondèrent la ville de Saint-Samson, du nom de leur pasteur.

Cette ville, qui existe encore aujourd'hui est devenue un petit port d'attache pour de nombreux bateaux de commerce et de pêche; sa situation est florissante et prospère.

Le havre, jiulicieusemenl choisi à la pointe nord de l'île, est abrité par deux monticules sur lesquels les nouveaux arrivés s'empressèrent d'établir des moyens de défense contre les nombieux corsaires qui infestaient ces parages.

Sur l'une des collines ils bâtirent le fort du Mont-Crevet et, sur l'autre, le Château du Valle.

Ils construisirent, en même temps, un oratoire dans lequel ils se réunissaient pour prier en commun.

A l'époque de l'arrivée de saint Samson et de ses compagnons, il était encore possible d'aller de Coutances à Jersey, car les chroniques et les légendes nous apprennent qu'après avoir fondé et installé sa petite et pieuse colonie Samson se rendit à Saint-Malo dont il devint évêque.

Le château du Valle forme la pointe nordest du port de Saint-Samson, et la même légende prétend qu'il fut rebâti ou consolidé un peu plus tard par le duc Robert de Normandie (Robert le Diable), afin de pouvoir protéger plus efficacement les nouveaux

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venus, qu'il défendit dans la suite contre les pirates.

A partir de ce moment le château prit le nom de Saint-Michel, archange du Valle.

La petite église et le prieuré en ruines qui se trouvent auprès étaient aussi sous le vocable de ce saint patron de la Normandie.

C'est en l'an sept cent neuf que le grand Mont-Saint-Michel de France, ({ui se trouve au fond du golfe, fut entouré par les eaux. Vers la même époque tout le pays au nord fut submergé, les points élevés échappèrent seuls au cataclysme et devinrent les îles norm.andes dont Guernesey est la perle. .

Le château du Valle et le clos qui l'entoure étant le point le plus élevé de l'entrée du havre de Saint-Samson, domine les ruines de la vieille abbaye couverte de lierre, dont l'intérieur, entièrement rongé et dégradé, ne se soutient que par les puissantes racines et les branches robustes du grimpeur végétal qui lui sert d'armature depuis des siècles.

La mer ayant coupé cette pointe de l'île,

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un pont avait été établi pour y donner accès. Il a subsisté jusqu'au commencement de ce siècle et l'on en voit encore les ruines près de la partie comblée qui relie maintenant le château au reste de l'île.

Tout le clos du Valle, outre ses carrières si productives, a des cultures qui, grâce à la légèreté du sol, produisent des primeurs et des légumes très recherchés.

Derrière les ruines du château du Valle se trouve une crique naturelle qui forme un petit port bien abrité, particulièrement affecté aux bateaux de pêche qui alimentent la poissonnerie de Saint-Pierre-Port. Ce port s'appelle Bordeaux : pourquoi ce nom singulier auquel le vieux français donne une signification spéciale ?

Du haut du château du Valle le regard embrasse toute cette agglomération, du port, des bateaux et leurs agrès, qui, avec les habitations pittoresques des pêcheurs font un ensemble plein de mouvement et de variété. C'est aussi au pied de cette pointe élevée, d'où l'on découvre une grande immensité de mer, que stationnent les bateaux-

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pilotes (lui vunt cliei(;her au large les navires venant clans la direction de Guernesey.

11 est très dangereux de naviguer sans guide dans ce voisinage, car les écueils sont nombreux et s'étendent tellement loin, qu'on peut aller à marée basse, de rochers en rochers, pêcher des crevettes et des lançons à plus d'un mille au large; mais il faut agir avec une grande prudence pour éviter le flot qui arrive à certaines époques de l'année avec une prodigieuse rapidité. Toute cette partie du domaine de l'abbaye et le clos du Valle dépendaient directement de celle du Grand-Mont (toujours en souvenir du Mont- Saint-Michel, en terre de France) et fut fondée par le duc Richard. Cette abbaye du Grand-Mont avait, en toute propriété, des terres considérables (le (juart de l'île) que le roi Heni-i VIII d'Angleterre s'appropria après avoir chassé les moines de l'abbaye et de l'île.

On voit encore près de Lancresse les restes vénérables de colle abbaye qui possédait, outre ses immenses richesses, de précieux privilèges ; elle avait aussi droit

de haute et de basse justice sur les tenanciers vivant sur ses terres.

La tradition de ce redoutable tribunal se conserva longtemps après la dispersion des moines, et il garda encore longtemps après, une apparence d'autorité; mais, plus tard, il ne put connaître que des délits ruraux et n'eut pour mission spéciale que de veiller à l'entretien des chemins. Les membres de ce tribunal remplissaient cette mission officielle avec des céiémonies carnavalesques qui n'étaient pas faites pour les faire respecter et ne pouvaient guère améliorer les routes dont ils avaient la charge.

Les personnes âgées ont encore pu voir, au commencement de ce siècle, les membres de cette juridiction surannée et leur singulière et grotesque suite qu'on appelait u la chevauchée ».

La chevauchée partait le matin de la vieille abbaye en' ruines, les membres de la cour à cheval accompagnés de leurs valets de pied qui tenaient la bride des chevaux; chacun de ces magistrats portait une longue baguette, en signe de commandement; ils venaient dé-

Millier auprès de la ville, et de là se renilaicnt à une l'ermo désignée pour s'y rafraîchir à nouveau.

(In parle encore aujourd'hui de l'émotion qui se produisait alors, lorsijuaprès déjeuner la chevauchée tournait le coin de la Grande-Rue et commençait à gravir la pente raide de la Hauteville, en faisant jaillir des étincelles des pavés : les jeunes filles, surtout, se sauvaient à la volée, car elles savaient que l'usage autorisait les valets de pied de ces graves magistrats à embrasser les femmes et les filles qui se trouvaient sur le passage du cortège... La cour Saint-Michel (elle tenait aussi ce nom significatif de son origine) dînait sur plein mont, à l'extrémité de l'île, et rentrait le soir au Valle.

J'ai raconté la visite nocturne à Lancresse, où j'accompagnai Victor Hugo à la pâle clarté de la lune. En plein soleil cette excursion est peut-être moins poétique, mais elle est plus instructive, aussi intéressante, et plus gaie ; l'impression est moins saisissante, mais plus gracieuse, sans manquer de grandeur.

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On arrive sur cette vaste plaine pail'église et les ruines de la vieille abbaye. Au fond, l'horizon sans bornes, la mer.

Le sol couvert d'un sable fin est littéralement jonché de fleurs : ce sont des fouillis odorants et éclatants, des buissons de genêts d'ui'; la sauge, la menthe sauvage et le serpolet s'entremêlent aux églantiers rustiques couverts de miniers de ces petites roses sauvages, si délicieuses à voir et à respirer, et forment de pittoresques massifs odorants aux mille couleurs ; de nombreux buissons de ronces épineuses y attirent d'innombrables oiseaux babillards qui mettent au pillage leurs mûres noires et les framboises sauvages. C'est la symphonie des oiseaux, des fleurs, des parfums et du mouvement que le formidable bruit de la mer soutient de sa note monotone en se brisant sur les rochers.

En approchant de la partie de la plaine où sont les dolmens, de petits liserons blancs et roses recouvrent entièrement le sol de hîurs printanières corolles et exhalent un arôme fln et pénétrant. Sur une petite élévation entourée de gazon velouté qui porte le

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nom de Marde est placé le dolmen. Couvertes de toutes les variétés de mousses terrestres aux nuances variées, ces grosses pierres frustes posées les unes sur les autres depuis les époques préhistoriques ont cet aspect d'auguste grandeur que revêtent les vestiges des Ages disparus.

Le monument consiste en cinq maîtresses pierres, soutenues par d'autres moins grosses et plus nombreuses formant une excavation qui ressemble à une caverne artificielle. C'était dans ce caveau qu'on déposait les corps des guerriers morts; ils y étaient enterrés avec leurs armes et les instruments en pierre de silex qui servaient à leur usage journalier.

On y peut pénétrer, mais on n'y découvre rien : le tombeau garde son secret, le temps et les vents de mer ont balayé et dispersé jusqu'aux derniers vestiges de ce qui pouvait rester de la poussière de ces glorieux ancêtres et des objets enterrés avec eux.

Au sud de la plaine se trouve un gros rocher nommé la Roque Ballan sur laquelle, depuis des siècles, on a perpétué la coutume

païenne d'allumer de grands feux au solstice d'été, et autour desquels les jeunes gens des deux sexes dansent des rondes en chantant.

Le Castel, qui se trouve sur l'emplacemont où était le château du grand Sarrasin de la légende guernesiaise, est une paroisse importante dont l'église date du xii^ siècle. C'est un endroit élevé qui domine le nordouest. On a donné pendant plusieurs siècles le nom de « sarrasins » à tous les pirates qui écumaient les mers. C'était une erreur entretenue par l'ignorance et la barbarie de ces temps, car, les barbares qui venaient de temps à autre dévaster et mettre à sac les châteaux et les monastères des îles et du littoral breton et normand étaient vraisemblablement des Danois, et celui qu'on appelait à cette époque le grand Sarrasin devait être . Hastings, le chef danois qui a fait longtemps la guerre au roi saxon Alfred.

Cette paroisse est environnée de collines en pentes douces, au pied desquelles se trouve le village des Grands-Moulins, si bien exposé, si riant et si fleuri, avec ses maisons dont les arêtes sont contournées gracieuse-

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ment de plantes grimpantes et de rosiers multiflores, et ses jardins remplis d'arbres de toutes espèces chargés, en automne, de fruits délicieux.

Un joli ruisseau traverse cette vallée en miniature; c'est le Drouët, qui vient du village de ce nom, et qui féconde et multiplie la végétation exceptionnelle de cet Eden aux sites pittoresques et diaprés et aux champs plantureux, chargés des gerbes d'or des moissons luxuriantes.

Près de l'église se trouve un vaste espace qui sert une fois par année, à la Saint-Jean, de champ de foire ; c'est là qu'on amène les belles vaches de toutes robes, si renommées pour la qualité de leur lait.

Les vaches de Guernesey sont petites, et de l'espèce de l'ancienne race bretonne dont les produits n'ont pas de rivaux.

Guernesey est aussi la terre classique des légendes fantastiques, des lutins et des fées, et la superstition est aujourd'hui aussi vivace qu'autrefois. J'ai vu et visité des maisons que la crédulité populaire croyait hantées par des revenants, complètement abandon-

nées depuis des années et que leurs propriétaires laissaient tomber en ruines. En passant devant ces maisons injustement maudites, le naïf et superstitieux habitant hâte le pas sans se retourner.

Un de ces lieux, diffamé par l'ignorance, est la Roque où le Coq chante, sur la route qui conduit au mont Saint.

Les rivages et les grèves de ces territoires abandonnés n'ont pourtant rien de sinistre, et leur aspect riant et plein de lumière peut lutler de pittoresque avec les autres parties de l'île.

Les vieux écrivains prétendent que l'oncle de Guillaume le Conquérant est venu mourir aux environs de cette plage, il y a environ huit cents ans. Peut-être y a-t-il, entre cette légende historique perpétuée par la tradition et la crainte superstitieuse que ce lieu inspire aux habitants une connexité inconnue.

Actuellement, quelques rares familles de pêcheurs (esprits forts sans doute) habitent seuls cette contrée; les hommes sont à la mer, les femmes et les enfants disposent

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les lilels et préparent le repas du retuur.

La pointe d'Icart sépare Saint de Petit- Bat, la plus vaste et la plus grandiose de toutes les liaies et où aboutissent deux grandes vallées.

Plus loin, au sommet de la cote raide et abruple, on trouve le Gouffre, fort visité par les voyageurs cuiieux, et voisin du sinistre rocher de la Moye ; puis, à la pointe de Corbière, le hûvre de Bon-Repos, but de promenade assez recherché. Comme ce sont des falaises presque à pic, ce lieu est choisi par la garnison pour les exercices de tir; il est d'ailleurs difficile, dangereux même de diriger les excursions de ce côté à cause des précipices dont la route est semée. Les sentiers qui y conduisent sont d'ailleurs tellement pierreux et glissants que le sommet de ces falaises a été abandonné et sert de refuge à d'innombrables familles de corbeaux, de mauves, et autres oiseaux de mer qui y pullulent, autant qu'à l'endroit appelé l'anse aux Mauves, sur la route de Plainmont.

J'ai encore à vous parler de deux pa-

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roisses situées à la pointe extrême ouest ; elles se nomment Saint-Pierre-du-Bois el Torteval.

Saint-Pierre est très peuplé, et possède de belles maisons et des vues très variées sur la mer ; l'église est belle. De ces villages on descend à la baie de Roquaine par une longue vallée qui est un but d'excursion des mieux choisis et des plus pittoresques.

Cette baie est située entre deux collines assez élevées au milieu desquelles s'élève une grosse tour de construction ancienne ; de la plage où elles aboutissent le regard s'étend sur un horizon sans bornes. C'est l'océan! Quoiqu'elle soit entourée de nombreux écueils, c'est de cette baie que partent les grands bateaux qui vont, jusque sur les côtes anglaises, pêcher le maquereau et le congre, poissons très estimés dans les îles, et qu'on apporte au marché sur les charrettes de Roquaine, empilés dans de grands paniers bourrés de plantes marines.

Ces plantes niaiines sont précieusement recueillies, pai- les cultivateurs des environs, plusieurs fois par année, pour servir d'en-

gtais. M laiil voir alors, arrivur à marée basse, sur les rivages des grandes baies, ces longs cliapolots de charrettes qui reprennent le chemin de la ferme aussitôt (lu'elles sont chargées de cette moisson fertilisante que la mer fournit abondamment; on fête leur retour avec la plus grande joie.

Un i)elit poit forme la pointe de la baie de Roquaine, du côté du laige; il se nomme port de l'Erée. 11 y a, près du fort qui le pi'Otège, le cromlech du Creux-des-Fées qui est un monument druidique identique à celui de la plaine de Lancresse.

L'ilot de Li-IIou n'est séparé de la baie que par un canal qu'on peut traverser h pied sec, à marée basse: il y avait autrefois, à Li-Hou, un couvent dédié à la vierge Marie, auquel les bateaux de pêche bretons ne manquaient pas d'adresser, en passant, un respectueux salut en abaissant leurs voiles.

Cet édifice religieux fut détruit par les Anglais pendant les guerres de l'Empire, de crainte qu'il ne servît de retraite aux Français.

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Outre les monuments druidiques de la plaine de Lancresse et du Greux-des-Fées dont j'ai parlé, il existe, sur le lieu appelé l'Héritage-des-Paysans, une pierre qu'on nomme Pierre des Druides ; elle est isolée au milieu d'un champ, debout, et haute de six pieds. C'est un menhir (en breton, pierre longue).

Torteval, dont le territoire s'étend dans la direction de l'ouest jusqu'à Plainmont, est le point le plus rapproché de ce chapelet de rochers long de deux milles qu'on nomme les Hanois ; ce sont de perfides écueils qui ont causé autrefois la perte de nombreux navires et beaucoup de ruines et de deuils dans les îles. Pendant les nuits d'hiver surtout, les malheureux bateaux qui avaient le malheur de s'égarer vers ces funestes rochers s'y brisaient et s'y engloutissaient corps et biens.

Aujourd'hui, les Hanois, qui constituaient jadis un danger permanent pour les marins, sont devenus leur guide et leur sécurité. Un phare y est établi leur indiquant la route, et, en pleine mer, dans la nuit noire, le pilote

(iUi:iiNi;sEY

clici'che la clarlé (jui lui signale ce point, tant redouté jadis.

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