‹ Victor Hugo à GuerneseyChapitre 30 sur 43 · LA MAISON HANTÉE · texte numérisé non relu

LA MAISON HANTÉE

« Plainmont, près Torteval, est un des trois angles de Guernesey. Il y a là, à l'extrémité du cap, une haute croupe de gazon qui domine la mer,

« Le sommet est désert : il est d'autant plus désert qu'on y voit une maison.

« Cette maison ajoute l'effroi à la solitude.

« Elle est, dit-on, visionnée.

« Hantée ou non, l'aspect en est étrange.

« Cette maison bâtie en granit et élevée d'un étage, est au milieu de l'herbe, elle n'a rien d'une ruine.

« Elle est parfaitement habitable, ses murs sont épais et le toit est solide, pas une pierre ne manque aux murailles, pas une tuile au toit.

« Cette maison tourne le dos à la mer, la façade du côté de l'océan n'est qu'une muraille...

(1) Victor Hugo, Les Tracailicurs de la mer.

« En examinant attentivement celte façade, on y distingue une fenêtre murée. Les deux pignons offrent trois lucarnes, une à l'est, deux à l'ouest, murées toutes trois. La devanture qui fait face à la terre a seule une porte et des fenêtres, la porte est murée, les deux fenêtres du rez-de-chaussée sont murées. Au premier étage, et c'est ce qui frappe tout d'abord quand on approche, il y a deux fenêtres ouvertes; mais les fenêtres murées sont moins farouches que les fenêtres ouvertes. Leur ouverture les fait noires en plein jour. Elles n'ont pas de vitres, pas même de châssis ; elles s'ouvrent sur l'ombre du dedans, on dirait les trous vides de deux yeux arrachés. Rien dans cette maison. On aperçoit par les croisées béantes le délabrement intérieur, pas de lambris, nulle boiserie, la pierre nue. On croit voir un sépulcre à fenêtres, permettant aux spectres de regarder dehors; les pluies effritent les fondations du côté de la mer. Quelques orties agitées par le vent, caressent le bas des murs : à l'horizon aucune habitation humaine. Cette maison est

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une cliosu vide, où il y a le silence. Si l'un s'arrête poiiihiiil. et si l'un colle son oreille à la muraille, on y entend confusément par instants des batlemeiils d'ailes effarouchées. Au-dessus de la porte murée, sur la pierre qui fait l'architrave, sont gravées ces lettres : ELM-PBILG, et cette date : 1780 ; la nuit, la lune lugubre entre là.

« Toute la mer est autour de cette maison : la situation est magnifique et, par conséquent, sinistre. La beauté du lieu devient une énigme.

(( Pourquoi aucune famille humaine n'habite-t-elle ce logis? La place est belle, la maison est bonne; d'oiî vient cet abandon? Aux questions de la raison s'ajoutent les questions de la rêverie. Ce champ est cultivable, d'où vient qu'il est inculte? Pas de maître, la porte murée; qu'a donc ce lieu? Pourquoi l'homme en fuite? Que se passet-il ici? S'il ne s'y passe rien, pourquoi n'y a-t-il personne? Quand tout est endormi, y a-t-il ici quelqu'un d'éveillé? La rafale ténébreuse, le vent, les oiseaux de proie, les bêtes cachées, les êtres ignorés, apparais-

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sent à la pensée et se mêlent à cette maison. De quels passants est-elle l'hôtellerie? On se figure des ténèbres de grêle et de pluie s'engoulfrant dans les fenêtres, de vagues ruissellements de tempête ont laissé leurs traces sur la muraille intérieure. Ces chambres murées et ouvertes sont visitées par l'ouragan. S'est-il commis un crime là? Il semble que la nuit, cette maison, livrée à l'ombre, doit appeler au secours. Reste-t-elle muette? En sort-il des voix? A-t-elle affaire dans cette solitude? Le mystère des heures noires est à l'aise ici. Cette maison ' est inquiétante à midi; qu'est-elle à minuit? En la regardant, on regarde un secret... On se demande, la rêverie ayant sa logique et le possible ayant sa pente, ce que devient cette maison, entre le crépuscule du soir et le crépuscule du matin; l'immense dispersion de la vie extrahumaine a-t-elle sur le sommet désert un nœud oij elle s'arrête et qui la force à devenir visible et à descendre? L'épars vient-il y tourbillonner? L'impalpable s'y condenset-il jusqu'à prendre forme d'énigmes? L'horreur sacrée est dans ces pierres. Cette ombre

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qui est dans ces chambres défendues est plus que de l'ombre; c'est de l'inconnu. Après le soleil couché, les bateaux pêcheurs rentreront, les oiseaux se tairont, le chevi'ier qui est derrière le rocher s'en ira avec ses chèvres, les entre-deux des pierres livreront passage aux premiers glissements des reptiles rassurés; les étoiles commenceront à regarder, la brise soufflera, le plein de l'obscurité se fera, les deux fenêtres seront là, béantes. Cela s'ouvre aux songes, et c'est par des apparitions, par des larves, par des farces de fantômes vaguement distinctes, par des masques dans les lueurs, par de mystérieux tumultes d'âmes et d'ombres, que la croyance populaire, à la fois stupide et profonde, traduit les sombres intimités de cette demeure avec la nuit.

(( La maison est visionnée; ce mot répond à tout. »

J'ai vu dans mes voyages de nombreux et beaux couchers de soleil. A de certaines

époques de l'année on en voit de superbes à Paris : de la place de la Concorde, ce météore éclaire merveilleusement l'Ârc-de- Triomphe derrière lequel il passe et illumine de ses splendeurs ce haut et glorieux portique.

Je l'ai vu se coucher du haut du Puy-de- Dôme, dans les Alpes, et sur les cimes des Pyrénées; j'ai assisté à son coucher et à son lever du sommet du Niésen dans l'Oberland bernois, en face de la Jungfrau, à Interlaken, entre les deux lacs... Un coucher de soleil dont le souvenir restera dans ma mémoire tant que je vivrai, c'est celui qu'il m'a été donné de contempler de Plainmont dans l'île de Guernesey, par une chaude soirée du mois d'août. Quel grand et éblouissant spectacle! II me semblait que le ciel s'était ouvert et me montrait comme réalisées dans ses incommensurables profondeurs les divines inspirations que certains peintres mystiques ont essayé de reproduire avec leur génie et leur foi! Des rayons enflammés et de fulgurantes clartés d'une prodigieuse intensité annonçaient d'innombrables foules qui pa-

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raissaienl se mouvoir dans cette lumière surnaturelle; l'illusion grandissait et dans mon extase il me semblait que j'allais voir surgir plus nettement des légions d'anges et d'archanges vêtus de robes éclatantes et chantant sur des harpes d'or la gloire de Dieu...

Ne pouvant plus soutenir l'éclat de ces magnilicences, je fermai les yeux malgré moi, lorsque je les rouvris, la vision céleste s'était évanouie, de beaux nuages pourpre et azur frangés d'or indiquaient seuls, le point du ciel où elle s'était manifestée à moi.

Je repris, sous la puissante impression de ces splendeurs, le chemin d'Hauteville- House.

Août 1886.

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