SOUVENIRS DE GUERNESEY
jiis(iu'à la folie. La cupidité pouvait donc rli'c. à celle ép(»(|iie, élnmgèro à loule tentative de séduction; mais, coquette et galante, l'actrice se faisait un plaisir d'humilier ses rivales et de vaincre les scrupules de conscience du jeune auteur qui aimait sa femme dont on proclamait la bonté.
M"" Hugo, conliaiile en l'amour du père de ses enfants, n'avait aucune inquiétude sur la fidélité conjugaile de son mari; elle soulfi-ait, néanmoins, mais silencieusement, (le ses absences (pii depuis quehjues mois se multipliaient et se prolongeaient. Aux doux et amouri^iix reproches qu'elle lui faisait sui' le changement dans ses habitudes, jadis s^ réglées et si correctes, il répondait qu'il était obligé, dans l'intér'èt de ses finances et suituul dans celui de sa gloire, de donner une grande partie de son temps aux soins professionnels et aux artistes qui demandaient des conseils nombreux et fréquents sur les parties délicates de leuis lùles ; il devait rester presque en permanence au lliéàtre, lorsqu'une i)ièce était en répétition, et enfin il était souvent conti'aint de faire
des voyages en province pour donner les ins- Iruclions nécessaires aux directeurs qui se proposaient de monter une de ses pièces.
A la fin tout s'éclaircit ; — une indiscrétion, une surprise, n'importe!... Le maltieur entra dans la maison. Délicate et nerveuse, M"® Hugo souffrit toutes les afflictions d'une àme loyale trompée, et trompée par qui? par son mari, par Victor, le seul homme aimé, le seul admiré dans sa vie, son génie ; le coup était cruel. Dans son désespoir, elle se vit perdue. Que devenir, maintenant. Elle n'était capable d'aucun reproche violent, elle était toujours à lui, sa servante soumise, incapable de lui exprimer une indignation pour sa faute sans qu'elle sentît immédiatement le besoin de pardonner. Seule, elle en ressentirait les conséquences, elle en mourrait peut-être, mais elle ne se plaindrait pas ; elle allait jus(iu'à se demander si elle-même n'avait pas quelque reproche à s'adresser : Peut-être ai-je manqué de soumission et ai-je froissé ce grand esprit, se disait-elle.
C'est par elle-même que j'appris beaucoup plus tard le martyre qu'elle avait enduré,
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fnippne par le [»liis cITinynhlo des malheurs, en pleine jeunesse, dans le layunneinent de sa beauté sculpturale et de sa bonté accueillante. Elle me dit ronibien elle avait souffert depuis de longues années de l'indifférence de son mari et de ses injustices sans s'être jamais plainte.
Sa seule consolation, plus tard et près de sa fin, était d'essayer de faire un peu de bien et de raconter son passé à quelques amis dévoués qui l'écoutaient avec le plus vif intérêt et la plus respectueuse et plus amicale attention.
Elle avait conservé la plus sincère admiration pour le génie de son mari, et la plus entière soumission à sa personne et à ses volontés quelque tyranniques qu'elles pussent être, même, ce qui arrivait assez fréquemment, lorsqu'elles froissaient sa dignité de femme et de maîtresse de maison; même encore lorsque, par des rapprochements réitérés, il lui rappelait les mauvais jours de jadis qui auraient dû être, pour sa mémoire, des souvenirs de délices.
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Vers J839 ou 1840, depuis peu de semaines à Paris où j'arrivai fraichement médaillé départemental, j'étais comme tous les provinciaux de cette catégorie, avide de tout voir, tout connaître. Dès les premiers jours, admis dans un atelier célèbre, j'étaàs déjà au courant de tout ce qui se passait quotidiennement dans cette ville et passionnait ses habitants... il fallait tout voir, afin d'en pouvoir parler avec les autres.
En ce moment-là les deux questions qui agitaient le plus, non seulement les Parisiens du grand monde et du monde intellectuel et artistique, mais encore la bourgeoisie et les travailleurs, c'était le Ihéàlie. L'on faisait une question des plus importantes de la prochaine première représentation de Riiy-Blas de Victor Hugo, au théâtre de la Renaissance qui était construit à cette intention, place Ventadour. Antenor Joly était nommé directeur ; on y travaillait fiévreusement et pendant qu3 les architectes et les maçons activaient la construction du monument, les sculpteurs, les peintres et les tapissiers se préparaient à l'orner avec toutes les res-
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sources do loiii' ai't. De son côté, le poêle metUiit la dernière main à son œuvre et pour ne pas perdre de lenips, donnait des auditions aux comédiens (jui se présentaient ou lui étaient recommandés pour cimmm- les rôles secondaii'cs de cet ouvrage doid le succès s'affirme de[)uis j)lus de soixante ans et poiu'rait bien durer longtemps encore. C'est à l'occasion d'une de ces auditions qu'un certain hasard que je puis qualifier de providentiel, à cause de ses suites, me plaça un soir face à face dans une même loge de théâtre avec M. et M'"'' Victor Hugo.
Professionnellement, j'étais en rapport avec les imprimeries, c'est ainsi que je connus un ouvrier qui s'employait souvent à tirer mes épreuves et me racontait chaque fois ses succès dans les théâtres de banlieue où il allait jouer la comédie, après avoir peiné toute la journée à tourner sa presse.
C'était une véritable vocation qu'avait ce pauvre iMontet, et il ne manquait pas une occasion d'aller figurer au théâtre. J'allais quelquefois le voir jouer aux Batignolles ou à Montmartre ; à cette époque, son suc-
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ces était Malhias, l'invalide, qu'il jouait avec une rondeur qui lui valait des applaudissements à faire crouler la salle.
Un certain jour, ma bonne étoile m'amena à l'imprimerie, et il me fit part que le soir même il irait au théâtre de Grenelle, non pour y jouer, il n'y avait pas spectacle ce jour-là, mais en cas de besoin pour les répliques (son directeur l'en avait prié).
« Mais, me dit-il, comme il n'y aura personne dans la salle, je vous le confie, (c'est un secret), Victor Hugo viendra entendre des acteurs qui se sont offerts pour jouer des petits rôles dans sa nouvelle pièce, Ruy-Blas; voulez-vous y venir? » J'acceptai avec reconnaissance et l'accompagnai le soir; il me présenta à son directeur qui me plaça dans une avant-scène, obscure comme la salle entière qui, d'ailleurs, était presque vide. Malgré cela, on voyait quelques formes noires s'agiter çà et là, c'étaient des auditeurs qui avaient été admis. Seul dans mon avantscène, j'attendais, lorsque tout à coup, un garçon de théâtre, une lampe à la main, vint mettre la loge en ordre et me prévint que
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M. Vicier Hugo, accompagné de sa femme, avait clioisi celte loge. Le ilirecleiir regrettait de me déranger, mais il me priait de vouloir bien me placer ailleurs.
Je m'empressai de me lever pour partir lorsque, me retournant, je me trouvai face à face avec les nouveaux titulaires de la loge. C'étaient M. et M""^ Victor Hugo qui me prièrent de rester et insistèrent, avec tant de courtoisie, que je gardai une place derrière eux. Hs reçurent des visites nombreuses pendant les deux heures qu'ils restèrent là, et me forcèrent, M"'*' Hugo surtout, à participer à la manne de bonbons, de gâteaux, de boissons glacées et autres friandises, apportées ou envoyées à profusion par ceux qui vinrent les saluer dans cette loge d'honneur, où malgré l'humilité que m'imposaient mon âge et la qualité de mes voisins, je fus traité de la façon la plus aimable. En me quittant mes nouveaux amis me comblèrent de politesses et le souvenir de cette soirée est demeuré l'un des meilleurs de ma jeunesse.
L'acteur Montet, ancien ouvrier imprimeur, a continué le théâtre. Entré à la Comédie-
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Française, il y a joué d'une façon satisfaisante pendant plus de 15 ans; il est mort pensionnaire de la maison de Molière.
La seconde question qui occupait les Parisiens, était les conférences que faisait, le dimanche à Notre-Dame, le père Ravignan.
J'assistais, un dimanche, à un de ces sermons-conférences, qui attiraient la foule dans la vaste cathédrale. Au banc-d'œuvre je reconnus Victor Hugo que j'avais déjà vu de près au théâtre de Grenelle; M. de Chateaubriand, M. Berryer, le grand avocat ; M. de Lamartine, Ingres, l'archevêque de Paris, son grand vicaire et d'autres personnages de haute distinction.
A la suite des événements de décembre 1851, Victor Hugo entra activement dans les premières tentatives de résistance parlementaire avec ses amis Michel de Bourges, Schœlcher, Emmanuel Arago, Brives, Charamaule, Joigneaux, Chauffour, Baudin, etc. Il était d'avis de donner immédiatement le si-
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gnal de la résistanro. C'est lui aussi qui rédigea siii'-le-chani[i un appel au peuple, signé do tous ses amis et affiché dans la soirée. Proscrit dès la première heure, il resta plusieurs jours encore à Pai'is, hors de sa maison, et ne couchant jamais chez le même ami deux nuits de suite. Il avait d'ailleurs pris ses précautions et avait ceint ses reins d'une ceinture de flanelle qui contenait le nécessaire pour suffire à toutes les exi- 2;ences du moment. 11 partit donc le jour (lu'il avait choisi, et arriva à Bruxelles après avoir échappé aux poursuites de la police parisienne. Il descendit dans un très modeste hôte! en attendant le logis qu'il se faisait préparer sur la Grand'Place de l'Hôtel-de-Ville. Sa chambre était située au P"" étage et pour y accéder il fallait traverser une boutique du rez-de-chaussée, mais sa fenêtre donnait sur cette place historique dont les maisons sont des monuments de toutes les époques depuis le gothique du xv^ siècle jusqu'aux styles des xvl^ xvii^ et xviii^ siècles. L'Hôtel de Ville qui est un des plus merveillaux spécimens du gothique municipal de la Belgique
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(après celui de Louvain pourtant), dressait devant ses yeux d'ailiste ébloui sa haute llèclie dentelée.
A côté de ces merveilles architecturales, le poète de Notice-Dame de Paris pouvait rêver de quelque drame historique en contemplant de sa fenêtre les quatre pavés de la place de l'Hôtel de Ville qui servirent de base solide à l'échafaud sur lequel furent exécutés les comtes d'Egmont et de Horn, victimes de leur patriotisme.
C'est en janvier 1852 qu'il s'installa dans ce logement incommode mais d'un pittoresque qui compensait pour un poète le confortable absent. D'ailleurs il était seul à Bruxelles ; ses fds étaient prisonniers h Sainte-Pélagie pour délit de presse, et M""® Hugo et sa fdle étaient restées à Paris afin de surveiller les intérêts matériels.
C'est à ce moment que fut publié dans Paris le catalogue de la vente du mobilier de Victor Hugo, mis aux enchères publiques pour cause de départ dans l'appartement qu'il occupait, 37, rue de La Tour-d'Auvergne.
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V.o. l'iiL une gi'iindc émoliun dans l'ai'is, chez les amateurs de bibelots précieux, les marchands de curiosités et surtout dans le monde artistique et littéraire. Tout fut vendu, depuis le livre le plus précieux jusqu'à la dernière chaise de cuisine, à ce point que le soir de cette journée tragique, M""^ et M"" Hugo furent obligées, alm de se reposer vm peu à la fin de cette épreuve si cruelle, de descendre s'asseoir chez les concierges qui oi'i'rirent à ces dames les chaises de leur loge.