MA RUPTURE AVEC VICTOR HUGO
Il a pu paraître singulier qu'après avoir vécu pendant un espace de temps assez long, dans l'intimité la plus flatteuse avec Victor Hugo, l'auteur de ce livre, s'en soit peu à peu retiré.
Les motifs sont divers et datent de l'origine de mes nombreux et si utiles voyages qui étaient, alors, indispensables au maître. Il savait employer mon admiration affectueusement respectueuse et se servir de mon dévouement profond ainsi que de mon infatigable activité; je lui étais d'autant plus nécessaire qu'aucune autre personne, à cette époque, n'eût pu, comme moi, seconder sa fiévreuse activité intellectuelle qui ne se ralentissait jamais, et qu'il était heureux de satisfaire le plus spontanément possible. Si,
M.\ KUPTUKi: AVKC VICTOIl HUGO 2G1
pendant la nuit, il avait conçu un projet, une pièce ou un article, qu'il lui fallut un document pour se mettre immédiatement à l'œuvre, il m'avait sous la main; il m'en causait, et par la séduction de sa parole, il savait m'aniener à lui proposer mon intervention active. Mais, il fallait aller à Paris voir un ami, en consulter un autre, faire des recherches à la bibliothèque Mazarine ou ailleurs, m'occuper de ses affaires les plus intimes qu'il ne pouvait confier à d'autres. Il me chargeait de tout, car il était sûr de mon zèle, de mon dévouement et de ma discrétion. Dans ces cas-là, j'étais aussi son bureau do poste ambulant, car, sachant par expérience combien sa correspondance était épiée, il avait coutume (pour éviter le cabinet noir qui ouvrait et dénaturait toute correspondance, soupçonnée d'être de lui ou pour lui, et afm de faire, comme il le disait, une niche au gouvernement de l'Empire), d'employer du papier pelure pour ses lettres. Il les enfermait dans une grande enveloppe et ce n'est qu'à Paris qu'on les cachetait pour les expédier. Mises à la poste à Paris elles n'étaient
2(32 VICTOR HUGO A GUEHNESEY
plus suspectes; mais quand j'avais rempli correctement cette mission, les mêmes inconvénients se produisaient pour les réponses qu'il me fallait reporter moi-même. C'était un nouveau voyage qui me fatiguait beaucoup et épuisait rapidement ma bourse plate d'artiste car, ainsi que je l'ai dit, il ne fut jamais question de me rembourser mes frais. Pendant la période que je raconte, ces voyages étaient devenus si fréquents que j'étais souvent à Saint-Malo, à Cherbourg ou à Granville l'objet de l'attention de la police, ce qui m'avait obligé de prendre les précautions coûteuses que j'ai fait connaître précédemment.
Après la publication des Misérables, toute la famille se dissémina. Je rentrai à Paris d'où j'allai i)lusieurs fois en Belgique. Victor Hugo en repartit avec M"^ Drouet et quelques amis faire un voyage en piquenique auquel je refusai de prendre part. J'avais pour cela de bonnes raisons. Je ne voulais pas, en accompagnant le maître donner une approbation tacite à ce voyage fait en compagnie de sa maîtresse pendant que
MA KUI'TURE AVEC VUriOU HUGO "203
M'"" Ilugu était très malade. J'avais d'ailleurs promis à ma belle-sœur de lui faire le plus souvent possible les visites que son état de santé réclamait, elle avait des étouffements fréquents et prolongés qui donnaient déjà de l'inquiétude à ses amis.
Dans ces nouvelles conditions, ce n'était plus à Victor Hugo que je pouvais être utile personnellement, il était arrivé déjà au point culminant de sa prospérité ; les Misérables avaient paru, il avait assisté au banquet dont je parle ailleurs, en triomphateur!... Sa parole y avait eu un immense retentissement et, en compagnie de sa vieille et fidèle amie, il lui était facile de se reposer paisiblement et d'oublier le monde entier, même son beau-frère dont il n'avait plus aucun besoin. M""" Drouet hélas! le prenait tout entier. Elle l'enveloppait de sa tendresse jalouse et travaillait de son mieux à inspirer à Victor Hugo de la défiance à l'égard de ses meilleurs amis. Elle considérait surtout comme ses pires ennemis tous ceux qui étaient attachés à M"*' Hugo. Je fus rejoindre et consoler ma chère belle-sœur de son cruel isole-
264 vicroH HUGO a gukrnesey
ment, à Spa, où elle faisait une cure avec sa fille pour unique société.
La mort de la regrettée M™^ Hugo (27 août 1868) apporta une chance de plus à la réalisation des espérances de la concubine qui devint tout à fait indispensable à Victor Hugo; son arrogance s'en accrut et elle ne tarda pas à se donner des airs de maîtresse de maison. A l'arrivée de Victor Hugo à Paris (5 septembre 1870), elle s'établit chez lui en souveraine, commandant, ouvrant les lettres, y répondant, sans même consulter le maître qui paraissait lui permettre cette attitude que la douce et bonne ]\P^ Hugo n'eût jamais osé prendre elle-même, à l'époque où, reine de beauté dans son salon de Paris, elle n'avait eu d'autre ambition que d'ajouter sa grâce à sa tolérante bonté.
A peine Victor Hugo fut-il de retour, après le 4 septembre, que je reçus de lui une charmante lettre dans laquelle il me donnait son adresse chez Paul Meurice, avenue Frochot, où je fus le voir.
11 quitta peu après cette dernière demeure
MA RUPTUllI'; AVi;U VICTOR HUGO 265
pour aller habiter provisoirement avec sa famille, rue de La Rochefoucauld, où il préparait déjà sa prochaine installation de la rue de Glichy. Aussitôt qu'il y fut installé, Victor Hugo m'invita à assister au dîner d'inauguration de son nouvel appartement. Ce dîner était présidé par M""* Drouet; tous les invités trouvèrent cela charmant; je trouvais que cela manquait de correction, et je me promis bien de n'y pas revenir. A partir de ce jour, j'espaçai de plus en plus mes visites et je trouvai toujours quelque prétexte pour refuser les invitations à dîner. Graves reproches du maître que ce procédé offensait excuses maladroites de ma part, grande colère de Victor Hugo contre les personnes qui ne s'inclinaient pas très bas devant la pseudomaîtresse de maison. Conclusion : « Ceux qui n'aiment pas M™'' Drouet, ne sont plus mes amis. » Ce jour-là, au moment même où il prononçait ces paroles, M""® Drouet entrait au salon et le domestique stylé annonça : le dîner de Monsieur et Madame est servi. Un se précipita vers la salle à manger et moi je m'esquivai du côté de l'antichambre vêtir
266 VICTOR IIU(jO A aUKKNESEY
mon pardessus. Je soi'tis comme d'habitude, et ne suis pas revenu.
« Ceux qui ne sont pas les amis de M""^ Drouet, ne sont pas les miens », voilà les propres paroles du maître, elles étaient certainement à mon adresse.
SOUVENIRS RETROSPECTIFS DE GUERXESEY
Pendant mes séjours à Guernesey j'avais un grand plaisir à mettre Victor Hugo sur le chapitre de ses espérances patriotiques et de ses ambitions personnelles. Je ne lui cachais pas que je griffonnais sur le papier les incidents qui se produisaient chez lui et par lui. Le lendemain de la visite aux dolmens, je lui lus le croquis de la narration contenue dans ce volume; il en fut de même pour sa première rencontre avec la pieuvre. Comme nous avions fait ensemble et côte à côte ces deux excursions que j'ai racontées de mon mieux, il me combla d'aimables éloges, précieux pour moi, me félicitant de la sincérité de mes descriptions et de leur côté dramatique et pittoresque. Il paraissait ra'encourager à continuer et comme souvent
il me parlait de ses projets politiques dans l'avenir et des changements qu'il prévoyait prochains, je supposai qu'il ne lui déplaisait pas de laisser propager ses espérances et les rêves d'ambition qu'il n'avait jamais cessé de caresser.
Il m'avoua qu'il comptait beaucoup sur les journaux de Paris et de province pour entretenir le culte, c'est son mot, de sa popularité qu'il voyait grandir chaque jour et qui l'amènerait certainement à occuper le pouvoir suprême. 11 avait été pair de France, académicien ; ses travaux et la fermeté de ses opinions démocratiques, étaient connus et il comptait surtout sur le prestige de l'exil et les fêtes qui se célébreraient en son honneur, à sa rentrée en France, pour lui obtenir l'unanimité de la nation à le désigner comme étant le plus digne de ses enfa-nts, parce que, dans une démocratie, c'était à celui-là seulement qu'on devait décerner le poste d'honneur...
Il me paraissait dans son rêve tout éveillé, avoir prévu son apothéose des quatre-vingts ans et celle de ses pompeuses funérailles.
SOUVEVIRS DE OURRNESEY 260
Ce n'était que dans le tête-à-tête et pendant nos longues promenades quotidiennes au grand air salin de l'île qu'il sT'panchait ainsi, quelquefois même à propos de puérilités. Ainsi, il était furieux lorsqu'on lui écrivait. Monsieur Victor Hugo, homme de lettres; il prétendait qu'on devait simplement écrire son nom tout court. J'ai cru comprendre aussi qu'il ne dédaignait pas son titre de comte auquel il avait droit depuis la mort de son père et de son frère aîné.
En 1871, au milieu de la Commune, je fus obligé de me rendre à Bruxelles pour une affaire personnelle. J'étais logé, rue de la Fiancée, dans une chambre dont la fenêtre donnait sur la Senne dont on desséchait le lit, ce qui empoisonnait le quartier et augmentait les mauvaises dispositions de mon état de santé. Fort affaibli par les privations et les fatigues endurées pendant le service militaire d'un siège de sept mois, je tombai gravement malade d'une fièvre intermittente très dangereuse.
Mon beau-frère, également à Bruxelles, avec sa bru, ses petits-enfants et Toto, ayant
270 VICTOR HUGO A OUERNBSEY
appris mon état, vint me voir. Il me parla tout le temps, non, de l'aniiction que lui causait la mort de son fils, Charles, mais des ennuis que lui occasionnait sa succession fortement embarrassée et difficile à liquider.
Pendant la période des Misérables, on lui ap- \H)\[i\ une lettre d'Amérique écrite en anglais et adressée : ^lonsieur Victor Hugo, homme de lettres. Elle provenait du directeur d'un grand magazine de New- York qui lui offrait la somme qu'il lui plairait de fixer s'il consentait à lui envoyer un article inédit de quelques pages; il refusa. Il refusait presque toujours les propositions étrangères, ce qui avait fait dire à M""^ Hugo, au commencement de leur ménage, alors peu aisé : « il est encore plus difficile de laisser entrer l'argent que de le laisser sortir lorsqu'il est entré... »
Victor Hugo a écrit lui-même, en tête d'un de ses livres : (( Ce livre est non seulement utile, mais il est urgent. »
Bien loin d'avoir l'importance de n'importe quel ouvrage de ce grand génie, ces humbles récits peuvent avoir leur utilité, en apprenant à quelques catégories de lecteurs
SOUVENIRS DR riUKRNRSEY 271
des faits et des incidents de la vie de notre illustre compatriote (iiii jusqu'ici sont restés ignorés du grand public qui s'y intéresse pouilani, et à qui il ne déplaît pas non plus de connaître les faits et gestes habituels de ceux (pii ont vécu dans l'intimité du poète.
M""" Victor Hugo avait élé adorée de son mari qui l'avait épousée jeune (ils étaient à peu piès du môme âge). Quoiqu'élevée dans la petite bourgeoisie simple et honnête du fonctionnarisme, probe, méticuleuse et économe, elle était grande dame d'instinct, intelligente et très apte aux choses intellectuelles, elle avait le sens artistique très développé et une appréciation extrêmement juste de l'élégance et de la distinction en toutes choses.
Elevée pour tenir un petit ménage bourgeois, peu de mois après son mariage, elle s'était déjà placée très haut dans le grand monde parisien par l'exquise façon avec laquelle elle savait se montrer adorable épouse et femme du monde accomplie.
Son éclatante beauté, l'amour de son mari
272 VICTOR HUGO A. OTIERNRSRY
qu'elle aimait, son admiration pour son génie natissant el déjà célèbre, l'avaient fait connaître et aimer du Tout-Paris élégant et intelligent de l'époque.
Un peu plus tard, les grands succès de son mari lui permirent d'avoir un salon modeste, où tous les mondes aspiraient déjà à être reçus, mais lorsque Victor Hugo fut élevé à la pairie, ce fut un honneur des' plus recherchés que d'y être admis.
Toujours ouvert aux amis et aux célébrités artistiques et littéraires, le salon de M""^ Hugo voyait défiler, les jours de grande réception, la plus illustre société parisienne que la maîtresse de maison recevait avec la grâce et la dignité d'une femme de la plus haute distinction. A cette époque heureuse, rien ne troublait le bonheur du ménage. L'aisance était venue, la fortune s'annonçait, la jeunesse et l'amour faisaient rayonner les fronts. C'était aussi la gloire naissante. Le monde entier connaissait déjà le poète et l'Académie l'attendait.
C'est au milieu de ces triomphes quotidiens, que Victor Hugo enfantait ces œuvres
SOUVHNIIIS DE (lUEUNESIiY 273
i|iii se succédaient à brefs intervalles, après les poésies, les romans; après les Orientales, Noire-Dame de Paris, ce chef-d'œuvre, les Feuilles d'automne, puis le Théâtre, et les succès retentissants de Heniani, Marioa Delomie, Lucrèce Borgia. Hélas! de ces succès même devaient naître de profondes douleurs. Le poète fut encensé, glorifié, mais il ne sut pas échapper aux séductions de la scène et le théâtre qui porta si haut sa renommée fut la source de tous les malheurs de M"^ Hugo.
Comme nous l'avons dit, Victor Hugo adorait sa femme qui l'aimait profondément; pour lui, il n'y avait pas d'autre femme que son Adèle. Il allait au théâtre, suivait et dirigeait les répétitions et la mise en scène de ses pièces, ne s'occupant des acteurs et des actrices qu'au point de vue de leurs rôles ; il ignorait le reste. Les propos grivois, les provocations quelconques avaient été jus- (ju'alors sans effet sur lui. Il faisait du théâtre parce qu'il lui paraissait un moyen plus direct d'agir sur le peuple et sur les âmes...
Le but (juil pouisuivait était plein de no-
blesse ; confiant dans son talent il voulait avant tout réformer les mœurs et les épurer. Comme il se croyait hors d'atteinte, peu lui importait, le théâtre, ou un autre moyen; il était jusque-là sans défiance, contre les orocédés de séduction des femmes de théâtre : la chair est faible, que ne s'en souvint-il!
Pendant plusieurs années il résista victorieusement aux tentations offertes chaque jour à sa jeunesse, mais dans une telle lutte il devait être vaincu. Les sirènes des planches pouvaient se faire un titre de gloire de sa conquête et se servir de lui pour favoriseï* leurs andjilions. La protection d'un auteur en voie de devenir un grand homme qui leur eut taillé des rôles favorables à leur beauté et à leui's mérites personnels serait pour elles la garantie du succès. Juliette Drouet se faisait sui'tout remarquer au premier rang de celles qui poursuivaient le poète de leurs inlassables avances. Sa beauté était rehaussée de tous les agréments de la toilette, de l'éclat des diamants et des bijoux de grand prix (luiil la comblait un prince étranger milliardaire, qui poussait pour elle la générosité