LE BANQUET DES PHOSCRITS
Ceux de Guernesey et de Jersey y assistaient tous : un certain nombre étaient venus de Bruxelles et de Londres.
La salle du banquet, simplement décorée de feuillages vert sombre, avait un aspect farouche et austère qui n'était pas dépourvu d'une certaine allure sombre d'un grand caractère.
Les convives entraient silencieusement et parlaient bas, mais on sentait l'air saturé d'électricité et déjà surchauffé par l'exaltation, encore retenue, qui n'attendait qu'une étincelle pour faire explosion.
C'est ce qui arriva.
A peine assis autour de la table, surgirent, violemment, et sans ordre, les motions les plus extravagantes! Les mets épicés, les vins variés, le porto capiteux, surtout, étaient servis et versés à profusion et circulaient, sans cesse, mettant en complète ébullition les cerveaux déjà surexcités par les privations, l'exil et ses misères, ainsi que par les ardentes discussions politiques qui ne tarissaient jamais.
Cette réunion plénière prenait le caractère d'un congrès de la proscription.
Les motions les plus diverses commençaient à se produire et se croisaient au point qu'il était déjà impossible de rien pouvoir entendre, lorsqu'on servit le dessert. C'est à ce moment, et au milieu de ce brouhaha, que surgit une question qui réchauffa à blanc toutes les colères, qui devait inévitablement mettre le feu aux poudres, et sur laquelle, à la presque unanimité, les exilés résolurent de délibérer séance tenante puisqu'ils se trouvaient réunis.
Il s'agissait de déterminer la peine à appliquer à celui ou à ceux qu'ils accusaient de les avoir bannis, mis hors la loi, et à qui ils attribuaient toutes les ignominies et toutes les souffrances qu'ils avaient endurées ; presque tous, sans hésitation, se prononçaient pour la mort. Pourtant quelques rares objections essayèrent de se manifester, mais elles produisirent une violente opposition et, à partir de ce moment, le vacarme fut tel qu'il ne fut plus possible de rien entendre.