LE BANQUET DES PROSCRITS
tient de ine voir, devançait le programme qu'il avait réglé lui-même. Il me prit dans ses bras, en m'exprimant avec une grâce parfaite, éclairée de ses plus radieux sourires, la joie que lui causait mon arrivée.
■ — Vous êtes mon prisonnier, mon cher Chenay, me dit-il, et je ne vous laisserai repartir que sur votre promesse de revenir souvent renouveler notre provision d'air de France.
Il est facile de comprendre ma joie de recevoir semblable accueil d'un pareil homme, et à la pensée de pouvoir jouir quelquefois d'une si invraisemblable intimité. Je pouvais à peine me contenir. En descendant, je m'empressai d'aller saluer M""" Hugo qui m'attendait pour me conduire à la table de famille où j'eus la place d'honneur, près d'elle, et où je fus l'objet de toutes les attentions et des démonstrations les plus sympathiques.
J'étais porteur de fraîches nouvelles dont m'avaient chargé de nombreux amis. A peine avions-nous quitté la salle à manger pour passer dans le salon voisin, qu'un domesti-
que annonçait à ma grande surprise une visite pour moi.
Un proscrit, M. Bachelet, ancien avoué à Rouen, voulant profiter de l'amnistie, récemm.ent proclamée par l'Empereur, pour rentrer en France, donnait à l'occasion de son départ de l'île, qu'il avait habitée pendant l'exil, un grand dîner d'adieux aux proscrits, avant de les quitter. Victor Hugo y était naturellement invité, mais, considérant que ses devoirs d'hôte devaient le retenir près de moi, ce premier jour de mon arrivée, il s'était fait excuser.
M. Bachelet venait donc me prier d'assister à ce banquet et il ajouta que si je n'acceptais pas son invitation il en serait très affecté et que l'absence de M. Victor Hugo et de ses fils serait, pour ses convives et lui-même, une très grande et très cruelle déception.
Après en avoir obtenu la permission de M""' Hugo et lapprobation de la famille, j'acceptai l'invitation du proscrit et le banquet eut lieu le soir même, dans la maison qu'il allait quitter aussitôt après.