CHAPITUE II HAUTE VILLE -HO USE
Novembre 1858.
« Ta rive qui nous tente. »
REZ-DE-CHAUSSÉE Billard. — Salon de Tapisserie. — Salle à manger.
Hauteville-House, la maison de la ville haute, ainsi que son nom l'indique, est l'habitation de Victor Hugo : elle domine la basse ville, les ports, et a pour horizon l'immensité de la mer, et pour points de rei)èie les îles de l'archipel normand : Herm, Sercq; sur la droite, Jersey, sur la gauche Aurigny et, au loin, les côtes de France.
Lorsque le temps était clair, le poète apercevait, du belvédère (pril avait fait
22 viCTOu HUGO a gueunesey
construire de plain-pied avec son cabinet de travail, la pointe de la Hague : c'est Cherbourg, c'est la France. Les yeux constamment fixés vers ce point de l'horizon, ce vers, si éloquent dans sa simplicité, a du naturellement sortir de son cœur et de sa plume :
Ta rive qui nous tente.
On entre à Hauteville-House par un vestibule à porte sculptée et dorée ; le motif supérieur représente quelques-uns des principaux sujets de Notre-Dame- de Paris, une des premières œuvres du Maître. Le vitrage de ce vestibule est fait de verres bosselés comme les vitraux culs-de-bouteilles de Hollande et des Flandres; de chaque côté de la façade, deux médaillons de bronze : Victor Hugo et une de ses tilles, par David d'Angers ; une colonne Renaissance, d'un goût très pur, supporte le linteau de cette porte de même style, d'un travail assez délicat : le tout forme un ensemble d'un effet décoratif, calme et tranquille, quoique un peu surchargé : ÀDiica sUenlui, titre d'un des dessins de Victor Hugo exposé là.
IIAUTKVILLE-HOUSE 23
A peine entré dans le vestibule, on peut déjà lire dans des cartouches réservés, et dans les bois sculptés des panneaux, des sentences philosophiques et religieuses : « Aime et crois »; au-dessus de la porte de la salle à manger qui se trouve à gauche, en entrant, un précepte hygiénique : (( Mange, marche, prie ». Enfin, au-dessus de la porte qui fait face à l'entrée, cette parole hospitalière : « Ave ». La salle de billard qui se trouve à droite, en entrant, est en même temps le musée de la famille et la galerie des Porti'aits. Une grande toile, superbement encadrée, occupe la plus grande partie du panneau principal. Ce tableau fut donné à Victor Hugo par le duc d'Orléans, à l'occasion de son mariage, et représente Inès de Castro. Plus loin, le portrait (à l'âge de six ans) de Léopoldine Hugo, la fille aînée du poète, qui devint M""^ Charles Vacquerie, par Louis Boulanger, le peintre de Mazeppa, un ancien ami de la famille. De nombreux tableaux du poète, encadrés par lui-même de sapin naturel, représentent des oiseaux, de beaux insectes et des papillons aux vives cou-
Ai VICTOR HUGO A GUERNESEY
leurs, peints par lui, qui forment des enroulements pleins de fantaisie artistique. Recouverts d'un vernis transparent qui a quelque rapport avec le vernis Martin, ils prennent un aspect assez décoratif mais bizarre et complètent bien ces productions de son génie, toujours contresignées de la griffe qu'il savait imprimer à tout ce qu'il produisait, tant il était personnel et puissant... C'est aussi dans la salle du billard ot sur ce meuble même qu'était déposé, à son arrivée, le courrier du matin, que Victor Hugo distribuait lui-même à chacun après le déjeuner; les lettres d'un intérêt cher à tous, étaient lues à haute voix; les revues et les journaux ai rivant en grand nombre, étaient mis au pillage, et restaient en permanence à la disposition des lecteurs ; puis chacun rentrait chez soi lire sa correspondance privée et méditer.
De plain-pied avec la salle de billard se trouve un petit salon de famille à sièges bas, façon orientale, orné de grandes fenêtres donnant sur le jardin; chacun peut y aller lire et se reposer; c'est une pièce fraîche,
iiAUTRviLr.iMiousi.; 25
largement éclaiiée, et de là on découvre la mer dont la plaintive mélopée vient délicieusement bercer votre rêverie.
Ce salon porte le nom de salon des Tapisseries, parce que tous les panneaux en sont décorés; quelques-unes ne laissent pas que d'être fort belles.
Il est, en outre, orné d'une cheminée monumentale, de style gothique, qui s'élève jusqu'au plafond et doit être encore une des curiosités décoratives d'Hauteville-House.
Cette cheminée, en bois très finement travaillé, est ornée de volutes de formes régulières. Sur le milieu de la tablette se trouve une figure d'évêque avec cette sentence gravée et dorée sous le soubassement de son piédestal : « Crosse de bois, évêque d'or; crosse d'or, évêque de bois » ; tout autour, incrustés en lettres gothiques damasquinées d'or mat, dans des cartouches entourés de motifs d'ornements de même style, les noms de Job, Isaïe, Homère, Eschyle, Lucrèce , Dante , Shakespeare , Molière , Socrate, Christophe Colomb, Luther, Washington.
Sur les côtés, deux statues en bois coloriées et dorées, complètent cette décoration sévère, l'une, celle de saint Paul avec cette inscription : «le Livre », l'autre, celle d'un moine avec celle-ci : <» le Ciel »,
Hauteville-House est un poème : le vestibule en est la préface, et, réunis, la salle de billard et le salon des Tapisseries en forment le premier chapitre.
La salle à manger mérite, à elle seule, une mention spéciale à cause de la sollicitude fiévreuse avec laquelle Victor Hugo en a travaillé ou surchargé lui-même la construction archi tectonique et composé la décoration à laquelle je ne trouve qu'un grave défaut, celui de la confusion causée par la surabondance des objets que le maître voulait y faire entrer.
Jugez-en.
Son immense cheminée, maçonnée en forme d'H, entièrement recouverte de faïences anciennes dont certaines ont une réelle valeur ; le fauteuil des Ancêtres, vieux meuble d'un gothique saxon du temps du roi Dagobert, fixé à demeure au haut bout de
IIAUTEVILLE-IIOUSE 27
l;i lubie, fermé par sa vieille chaîne de fer doré avec celle inscription : (( Les Absents sont là », donnent déjà à cette pièce un caractère de majesté auguste et patriarcale.
Toutes les surfaces sont recouvertes de statuettes et d'objets hétéroclites d'origines très diverses. Des bouquets, des grotesques, animaux bizarres et fantastiques des fabriques françaises et hollandaises : Rouen, Moustiers, Nevers, Deift; de beaux spécimens de Faëenza et Urbino ; des échantillons inédits, des buires rares et des vases précieux par le travail et la matière, l'origine et l'époque, sont placés et juxtaposés partout où une saillie a. pu les faire mieux valoir et leur servir de piédestal. Une superbe mosaïque, des stalles de chœur de cathédrale, des peintures sur bois et des sculptures peintes à l'imitation de celles d'Amiens ornent et encombrent cette pièce.
La fenêtre laisse pénétrer une lumière crue; une merveilleuse tapisserie des Gobelins, au milieu de la(|uelle on a placé une superbe glace de Venise, reproduit dans sa
profondeur, une vue exquise du jardin qui lui lait face, ainsi qu'un coin de mer tout au fond.
Toutes ces magnificences sont, à volonté, voilées par la pénombre ou inondées de lumière, suivant l'heure ou la volonté. J'oubliais une petite figurine en faïence primitive d'un caractère bien français : la Vierge sainte portant l'Enfant-Dieu qui a la main sur le globe du monde; au bas ces quatre vers inédits :
Le peuple est petit, mais il sera grand ; Dans tes bras sacrés, ô mère féconde, O liberté sainte, au pas chancelant, Tu portes l'enfant qui porte le monde.
Partout, des légendes et des sentences : « La vie est un exil », le mot « Dieu » en regard du mot 1' « Homme » «. Patrie », (( Lever à six, coucher à dix, font vivre Ihomme dix fois dix ».