PREMIER ÉTAGE
Hauteville-House .
Salon bleu. — Salon rouge.
Le premier étage se compose de deux grands salons de réception et des appartements de M"^ Victor Hugo et de sa fdle Adèle.
On monte aux étages supérieurs par un escalier dont les murs sont revêtus de tapisseries modernes, hurlantes de mauvais goût, et de glaces de fabrication anglaise qui ne valent guère mieux. Cela est d'autant plus choquant que les parois de la petite coupole qui éclaire cet escalier sont peintes par Victor Hugo lui-même. Cela ressemble à un paradoxe anti-artistique.
Cette coupole, qui laisse librement circuler la lumière le jour, est ornée d'un horrible lustre de cristal moderne, lui aussi de fabri-
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cation anglaise, qui Téclaire au gaz le soir. Le plus grand salon, dit salon rouge, doit son nom aux étoffes de damas très anciennes dont les murs sont tendus. Elles forment des panneaux au milieu desquels on a appliqué des broderies de jais de couleurs variées qui produisent aux lumières un effet éblouissant et merveilleux. Ces appliques, d'un travail remarquable, pièces uniques, paraît-il, ont appartenu jadis à la reine Christine de Suède. Elles sont l'œuvre d'un artiste vénitien et représentent des oiseaux fantastiques et des fleurs imaginaires.
Ces tapisseries sont d'une admirable conservation et d'une très grande valeur. Il était difficile de trouver un ameublement qui pût honorablement se soutenir au milieu de ce brillant décor, éblouissant aux lumières de paillons et de verroteries aux couleurs éclatantes; mais Victor Hugo était un chercheur patient et infatigable, un fureteur et un acheteur intrépide : il ne lui manquait que la pureté et la perfection du goût pour être un curieux de primo carlello.
Je connais tous les objets nombreux qu'il
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avait réunis à Ilauteville-House ; il y en a trop! et il préférait la bizarrerie au style, mais il a ajouté à chacun un mérite incontestable : celui d'avoii' appartenu au plus grand poète du siècle.
Pourtant, malgré ses recherches, il n'avait pas encore pu découvrir le complément qu'il désirait pour meubler son salon rouge, et qu'il cherchait partout. Doué d'une volonté robuste que rien ne rebutait, ni la fatigue, ni la dépense, lorsqu'il s'agissait de conquérir l'objet qu'il convoitait, il avait enfm mis la main, dans un de ses voyages, sur l'objet qui devait être le triomphe de sa persévérance et de ses courageux efforts. Cette trouvaille devait être le clou et le tire-l'œil complémentaire et définitif de la décoration qu'il rêvait et qui faisait de la cheminée du salon rouge un véritable et gigantesque bijou d'antiquaire, qui s'accordait avec les tapisseries décrites plus haut...
Figurez-vous, lecteurs, un vaste baldaquin en bois sculpté, en forme de lambrequin frangé d'or, qui enveloppe et entoure la paroi 011 se trouve la cheminée dans toute
son étendue et remplit toute la largeur de cet immense espace.
La draperie monumentale souple, hardie, et d'une incomparable légèreté est supportée, de distance en distance, par six esclaves africains, grands comme nature, posés sur des piédestaux artistiquement placés sur le sol même du salon.
Vêtus d'ors de couleur, ils soutiennent et soulèvent, d'une main, la draperie en la maintenant dans ses plis, et de l'autre main, supportent des torchères. Cette vaste machine est aussi, probablement, un travail vénitien; d'une composition un peu tourmentée, mais d'un grand effet décoratif, elle a pu appartenir au pont du Bucentaure, le jour du mariage d'un Doge avec la mer, et a peut-être été dessinée, en vue de cette cérémonie, par un des élèves de Titien ou de Paul Véronèse, pour la plus grande gloire de la seigneurie et de la somptueuse république.
Il faut être collectionneur pour bien comprendre la joie d'une pareille découverte,
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lorsqu'elle se produit clans de si opportunes circonstances, il faut l'avoir éprouvée, soimême. Lorsqu'à la suite de ses patientes recherches, A'ictor Hugo eut enfin réuni les pièces nécessaires pour compléter cette vaste machine que venait de lui procurer une occasion unique, il s'occupa ardemment de la faire ajuster à l'emplacement qu'il lui destinait, faisant ainsi de son salon rouge une pièce de grand style vénitien qu'il espérait bien compléter plus tard par d'anciennes glaces, des lustres et des girandoles en verroteries de couleur de la même origine et de la même époque. Tout cela en place et terminé, le poète s'admirait dans son œuvre et s'en félicitait. Pour lui, elle dépassait en magnificence tout ce qu'il avait pu prévoir et rêver, car les cristaux de roche luttaient avec ceux de Murano, et les torchères portées par les esclaves de la cheminée pouvaient, uil jour de grande réception, composer un éclairage à giorno des plus luxueux.
Le reste de l'ameublement est composé d'écrans brodés d'or, d'anciennes étoffes
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orientales et de sièges de toutes formes et de toutes provenances.
On trouve encore à cet étage le salon bleu, plus simple, mais délicieux et confortable, 011 l'on peut s'isoler, rêver ou lire; il repose agréablement l'esprit et les yeux de l'éclat tapageur du salon rouge. Pour être peu orné, il n'en est pas moins fort agréable à habiter, avec ses colonnettes torses, surchargées d'étoffes bleues très anciennes et de vieux lampas et satins qu'on croirait brodés ou ouvrés par des fées. En voyant ces menus fds d'or et ces perles si mignonncment parfdées, en dessins fins et délicats, on croirait à un envoi des siècles poétiques et fervents de l'art, au grand rêveur moderne; les murs sont aussi recouverts de ce satin bleu brodé attestant le goût artistique et la patience des nobles dames qui faisaient ces merveilleux travaux, en attendant le retour de leurs seigneurs et maîtres partis pour guerroyer en Terre-Sainte.
De jolis meubles confortables et sans prétention, des sièges commodes et élégants garnissent ce charmant bnen retiro.
DEIXII^ME ÉTAGE
Hauteville-House.
Galerie de chêne ou de réception. — Chambre de Garibaldi.
Le deuxième étage d'Hauteville-House contient la galerie de chêne, le cabinet de réception du maître et sa chambre à coucher d'apparat dans laquelle il n'a jamais couché, et qu'il avait destinée à Garibaldi, dans le cas oii le général aurait pu tenir la promesse qu'il lui avait faite de venir le voir un jour à Guernesey. La galerie de chêne, divisée en deux parties, a une porte unique.
Celte porte mérite de retenir l'attention des curieux et des connaisseurs.
Elle est à deux battants, en bois de cèdre massif, et entièrement recouverte de ces fines ciselures en forme d'arabesques, et de ces niellures que faisaient au fer chaud,
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avec tant de talent, certains maîtres goiigeurs de France, de Suisse et d'Allemagne qui travaillaient vers le xvr siècle, et dont les œuvres sont devenues aujourd'hui introuvables ou rarissimes. Cette porte superbe fut achetée en Angleterre par Victor Hugo.
La galerie de chêne est éclairée en son entier par six fenêtres donnant sur le jardin. Les deux parties de cette galerie communiquent par une ouverture ménagée entre deux colonnes de chêne, sculptées et contournées de feuillages dorés.
Dans l'un de ces compartiments, le cabinet où le maître reçoit, se trouve une vaste cheminée de bois richement blasonnée et historiée de figurines taillées, fouillées et ajourées, comme de Ans ivoires; l'autre côté est presque entièrement occupé par le lit monumental qui est placé au milieu.
Ce vaste meuble est construit de pièces sculptées ayant appartenu à des constructions de diverses natures, et que Victor Hugo a réunies. Sous sa surveillance attentive, ces pièces ont été habilement raccordées pour former un ensemble assez harmonieux,
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encore que les sujets mythologiques qui le composent aient été traités à des époques différentes. Le dais à frise est soutenu par quatre colonnes torses, parfaitement semblables et le tout forme un ensemble à peu près acceptable.
Le maître a placé sur la face principale de ce lit monumental une tête de mort en ivoire avec cette inscription : « Nox, Mors, Lux. » Un riche lambrequin brodé or, sur lampas oriental ancien, entoure la frise et retombe en plis sur la couverture qui est une ravissante tapisserie au petit point, brodée par de nobles mains du temps que la reine Berthe filait.
Des meubles gothiques, des sièges de formes bizarres et rares sont répandus, au hasard, dans cette vaste pièce bondée qui frise l'encombrement d'un garde-meuble mal tenu et sans ordre où il serait difficile d'habiter et de se mouvoir. Un grand nombre de beaux ouvrages de menuiserie et d'anciens motifs de bois sculptés ont été employés et ajustés avec discernement dans la décoration de cette pièce. Je cite :
Un bas-relief bibliijue, entouré d'un cadre ancien, mais massif et lourdement chargé de cai'iatidcs et de balustres du xvii* siècle qui en ont fait un petit édifice couronné d'un froiilon de même style. Le tout i-ejiose sur la vaste tablette de la cheminée qui est surchargée d'un monde de statuettes et d'idoles de tous les temps, de tous les cultes et de tous les pays.
Plus loin des personnages de l'Ancien Testament, des prophètes, des moines et des nonnes, la tête encapuchonnée de leurs cagoules; des bourgeois enchaperonnés et leurs épouses coiffées du henin médiéval, statuettes ornementales arrachées des tombeaux de grands personnages d'autrefois; des saints, des saintes et des martyrs ; des divinités païennes, dieux et demidieux, des Vénus et des Apollons, plus ou moins antiques; des figurines de la Renaissance italienne et française; des portraits de princes et de belles dames; des Bouddhas, des magots de la Chine, et des scènes familières du Japon, et des supplices du même pays. Toute cette foule bigarrée
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fait bon ménage sous la protection de Dieu le père, ligiii-e macaronique aux cheveux frisés, à la longue barbe, qui préside et bénit cette assemblée, lui dispensant le sourire bienveillant de ses lèvres peintes.
Un lourd et colossal candélabre en bois sculpté, d'un style gothique hybride, composé, dessiné et même travaillé par Victor Hugo, sépare les deux compartiments que je viens d'essayer de décrire. A la séparation coidribue aussi une horloge flamande monuiiicnlale à combinaisons, carillonnant chaque heui-e, et au bas de laquelle le poète a fait l)lacer les deux rers suivants :
Toutes laissent leur tiaceau corps comme à l'esprit, Toutes blessent, hélas ! la dernière guérit.