GENÈVE
par moi et me sauront gré de leur donner ces notes de voyage, dont la déconfiture imprévue de M. Urbain Canel empêcha la publication et que M. Victor Hugo n’a pas encore réunies à ses œuvres.
« A Sallanches , on quitte sa voilure. De ce I tour g au prieuré de Chamonix. le trajet se fait dans des chars à bancs, attelés de mulets, et formés d’une seule banquette transversale où l'on est assis de côté sous une façon de petit dais en cuir, dont les quatre pans peuvent se baisser en cas d’orage.
Cette nouvelle manière de voyager vous avertit que vous passez, en quelque sorte, d’une nature à une autre. Voici que vous pénétrez dans la montagne. Le sabot rond et plat des chevaux ne convient plus â ces chemins âpres . escarpés et glissants. La roue des voitures ordinaires se briserait dans ces sentiers étroits, â tout moment
déchirés par des pointes de rocs et rompus par les torrents. Il faut des chariots légers et solides qui puissent se démonter dans les passages difficiles, et les traverser avec vous sur les épaules des guides et des muletiers. Jusqu'ici vous n'avez fait que voir les Alpes; maintenant vous commencez ii les sentir.
Plus tard . plus loin . plus haut . il faudra quitter jusqu’à ces frêles équipages; le sol indomptable des Alpes les repoussera. Le pas sûr et hardi des mulets vous portera quelque temps encore dans ces hautes régions où il n’y a plus de route tracée que celle du torrent qui se précipite, c’est-à-dire le chemin le plus court du sommet de la montagne au fond de l’abime. Vous avancerez encore, et alors le vertige, ou quelque autre invincible obstacle, vous forcera de descendre de vos montures et de continuer à pied votre voyage hasardeux . jusqu’à ce que vous ayez enfin atteint ces lieux où l'homme luimême est contraint de reculer, ces solitudes de glace, de granit et de brouillards, où le chamois, poursuivi par le chasseur, se réfugie audacieusement entre des précipices prêts à s’ouvrir et des avalanches prêles à tomber.
L’est en méditant sur les dangers dont cette nature sauvage assiège les pas du simple curieux. qu’on est tenté de regarder comme des
récits fabuleux les histoires qui nous montrent, dans l’antiquité, les machines de guerre carthaginoises et. de nos jours, les canons français traversant les Alpes. On se demande avec effroi, et presque avec incrédulité , comment le lourd attirail d’une armée a pu voyager par des routes qui semblent souvent refuser de l’espace et de la solidité aux pieds aériens du chamois, et comment il a réussi à doubler deux fois ces hauts promontoires qui baignent dans les nuages et plongent si profondément dans le ciel. L’explication de ceci est dans la puissance que Dieu a donnée à l’intelligence de l’homme. Ces choses merveilleuses sont faites pour montrer combien l'homme est roi de la nature physique. A l’aspect des Alpes, il semblerait qu'une armée de géants seule pourrait franchir ces colosses. Ne faut-il pas admirer que, pour accomplir ce miracle et le renouveler de nos jours, il ait suffi, pour les deux armées , de deux géants de volonté et de génie , Annibal et Napoléon?
Je m’aperçois que ma pensée va plus vite que nos rapides chariots. Nous quittons à peine Sallanches , et déjà je cherche à démêler sur les crêtes étincelantes des vieilles Alpes les traces que n’y ont pas laissées les deux grands envahisseurs de l’Italie. C’est qu’en effet il est difficile de ne point éprouver quelque profonde
émotion lorsque, par une belle matinée d'août, en descendant la pente sur laquelle Sallancltes est assise , on voit se dérouler devant soi cet immense amphithéâtre de montagnes toutes diverses de couleur, de forme, de hauteur et d’attitude, masses énormes, tour à tour éclatantes et sombres, vertes et blanches, distinctes et confuses, dont un large rayon du soleil encore oblique inonde chaque intervalle et au-dessus desquelles, comme la pierre du serment dans un cercle druidique , le Mont-Blanc s’élève royalement avec sa tiare de glace et son manteau de neige.
En sortant de Sallancltes, la route de Chamonix traverse une vaste plaine qui vous laisse tout le temps d’admirer ce grand et immuable spectacle. Cette plaine, d’environ deux lieues de largeur, n’était la veille qu’une mer. Il avait plu, et l’Arve, qui la divise dans sa longueur, l’avait prise tout entière pour lit, comme il arrive toujours dans les temps d’orage. Mais il avait suffi de vingt -quatre heures pour faire rentrer le torrent dans les limites qu’il viole si souvent; et la route, encore fangeuse à notre passage, n’était plus que rarement coupée par des mares et des courants d’eau jaunâtre, qui lavaient de temps en temps les pieds des mulets et les roues basses des chars à bancs.
A travers la riche verdure dont on est de
toutes parts environné, le trajet de cette plaine serait infiniment agréable, si l’on n'était impatient d’aborder les montagnes, et de quitter la plaine et la verdure. Aussi, lorsque, après plusieurs heures de course monotone, le guide vous montre, de l’autre côté de l’Arve, à une assez grande hauteur sur le revers des montagnes, les toits du village de Chède, presque enseveli dans les arbres, on approche avec ravissement du pont de bois rouge qui mène à cette autre rive, où l’on commencera enfin il monter!
Il y a un grand charme à s’arrêter un moment sur ce pont, pendant qu’il tremble, ébranlé ii la fois par le roulement des chars à bancs et par le mugissement de l’Arve, blanche d’écume et bondissant sous son arche unique entre des blocs de granit. Le dos tourné au Mont-Blanc, on n’a plus sous les yeux que des objets riants et tranquilles, qui sont plus doux à considérer du milieu de ce fracas. A gauche, un amphithéâtre gracieux de bois, de chalets et de champs cultivés; devant soi, l’extrémité de la plaine, Sallanchcs, avec ses maisons blanches et son clocher poli comme l’étain, au pied d’une haute montagne verte couronnée par de larges pans de roches qui figurent une vieille forteresse de Titans; à droite enfin, la inaguifiquc cascade de Chède, qui jaillit mi-cùte dans une sorte de conque naturelle d’où sa nappe
retombe plus large et plus arrondie, et qui s’environne de son arc-en-ciel comme d’une auréole.
Après avoir gravi péniblement un chemin encombré de pierres roulantes, qui sonnent sous le pied des mulets, on traverse le village de Chôde, et on laisse la belle cascade derrière soi , pour s'enfoncer dans la montagne. La route est ici quelque temps ombragée de grands chênes, de bouleaux, de hauts mélèzes, qui entremêlent leurs branches et emprisonnent la vue sous un toit île verdure. Tout à coup le taillis s’ouvre et s'écarte comme it plaisir, un spectacle rempli d’un charme inattendu est devant vos yeux. C’est un petit lac, que l’on nomme, je crois, le Imc- Vert, à cause du gazon épais qui en tapisse tous les bords et le fait ressembler à un miroir de cristal bordé de velours vert. Ce lac, dont le Ilot conserve une inaltérable limpidité, a, dans la fraîcheur de son aspect , dans la gr;\ce de ses contours, quelque chose qui contraste d’une manière délicieuse avec la sombre sévérité des montagnes au milieu desquelles il est jeté. On se croirait magiquement transporté dans une autre contrée, sous un autre ciel, si le Mont-Blanc n’était pas debout, à l’horizon, avec scs dômes de neige, ses glaciers, ses formidables aiguilles, et ne venait, comme jaloux des impressions douces qui osent naître si près de lui . projeter son
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image menaçante jusque dans l’eau paisible du l.ae-Yerl.
J’ignore par quel (il invisible, par quel conducteur électrique les choses de la nature touchent aux choses de l’art; mais à l'instant même me revinrent à l’esprit ces grandes créations du vieux Shakspeare, où toujours domine une haute et sombre figure, qui. dans un coin du drame, se reflète dans une Ame limpide, transparente et pure; œuvres complètes comme la nature, où il y a toujours une Ophelia pour Ilamlet, une Desdemona pour Othello, un Lac-Vert pour le Mont- Blanc.
Il ne faut pas quitter le lac sans jeter quelques pièces de monnaie aux petits enfants de Chède et de Passy, qui viennent offrir aux passants des verres de cette eau si fraîche et si belle. J’ai entendu souvent des voyageurs se plaindre des importunités de ce peuple qui, pour ainsi dire, vous vend en détail les beautés du pays qu'il habite. Ils avaient tort ; ces malheureux n’ont que leurs Alpes pour vivre.
La scène change : le sol est dépouillé ; la verdure disparait autour de nous. La route, obstruée de rochers, tourne et se replie, comme un long serpent, sur le liane d’une montagne aride et toute bouleversée. Nous arrivons au Nant-IVoir.
Dans une ravine profonde, où toute végétation
semble morte, entre deux escarpements de terre ferrugineuse, parmi des quartiers de granit que l’on prendrait pour des blocs d’ébène, roule, avec un bruit effrayant, une eau noire, que. sort écume même ne blanchit pas. C’est le Torrent-Noir^. ainsi nommé à cause de la couleur sombre (pie donnent à ses Ilots les ardoises qu’il charrie, et sans doute aussi parce qu’il est extrêmement dangereux à traverser, quand il est grossi par l’orage. Tout ici est lugubre et désolé. Des crêtes nues, des rochers en surplomb, les échos qui sê répètent le hurlement furieux du torrent; pas un arbre, si ce n’est le voile de sombres pins que déploient les montagnes de l’horizon. Il y a pour la pensée un monde d intervalle entre le Lac-Vert et le Nant-Noir.
On conte dans le pays beaucoup de traditions étranges touchant .ce hideux torrent. C’est, diton. sur §ps rives que les esprits des Monlagnes- Maudités tenaient leur sabbat, dans les nuits d’hiver. Ce sont eux qui ont remué toute la ■ montagne pour y cacher leurs trésors. Leur vol tumultueux a brisé tous les arbres qui croissaient autrefois dans ce lieu funèbre. C’est en y dansant qu’ils ont brûlé cette. terre; c’est en s’y baignant qu'ils ont noirci cette eau. 11 y a aussi un démon du Xanl-Xoir, qui pousse les voyageurs dans son gouffre, et rit de les voir tomber. Ses prunelles
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sont deux globes de feu; et [tins d’un lnirdi chasseur de chamois, égaré la nuit dans la montagne, a entendu sa voix rauque et sonore, répondant, du fond de l’ablme, à la voix de son torrent.
J’avouerai celle infirmité de mon esprit, il aurait manqué pour moi quelque chose à l'horrible beauté de ce site sauvage, si quelque tradition populaire ne lui eût empreint un caractère merveilleux. Je me suis arrêté avec complaisance sur ces détails, parce que j’aime les superstitions: elles sont filles de la religion et mères de la poésie.
Ce torrent traversé, les liants deviennent plus fréquents; les ondulations de la route sont pi us brusques et plus rapides; le cône du mont sur lequel elle court a été en quelque sorte cannelé par les cataractes pluviales, les éboulemcnls et les avalanches de pierres. Cependant une végétation vive et fraîche reparaît autour du chemin, et voile aux yeux l’Arve. que l’on entend bruire au fond du ravin.
Une vallée d’un aspect sévère et triste se présente. Au milieu s’élève un clocher, autour duquel se groupent quelques cabanes. Voilà Sercuz. De toutes parts encaissée par de hautes montagnes, cette vallée semble comme ensevelie dans un blanc suaire de neige, sous un noir linceul de sapins. Ce qui ajoute à l’impression singulière-
njenl mélancolique qu’elle produit sur l'esprit, c’est de la voir dominée, ou plutôt menacée par les débris gigantesques d’une montagne qui s’écroula, je crois, en 17/|L On dit que la chute de ce mont, qui écrasa des forêts, combla des vallées, ouvrit des abîmes, lut accompagnée d’un tel déluge de cendre et de poussière, que, durant trois jours, une nuit complète couvrit le pavs à plusieurs lieues à la ronde. Les savants déclarèrent que c’était un volcan. Ils se trompaient.
Les ignorants se trompèrent aussi : ils crurent que c’était la fin du monde. Erreur pour erreur, je préfère celle des ignorants : elle est plus naïve.
Cette montagne ruinée effraye le regard et la pensée. Je ne sais, et nul ne peut dire, comment se déplaça le centre où reposait l’équilibre de ce grand corps; quelle cause mina la base sur laquelle posaient ses immenses terrasses, ses plateaux. ses dômes, ses pentes, ses aiguilles. Estce une convulsion intérieure du globe? Est-ce une goutte d’eau lentement distillée depuis des siècles?... Félix qui polu il...
Cependant il est difficile de ne pas se livrer à d'inutiles méditations sur ce grand mystère, en présence d’un si prodigieux bouleversement. Les terres, les neiges, les forêts, en se précipitant dans les vallées environnantes, ont mis è décou-
vert ce qu’on pourrait appeler le squelette du mont. Ces blocs de marbre noir veiné de blanc sont ses pieds monstrueux, encore à demi cachés par des masses pyramidales de terres éboulées ; voilà ses ossements de silex, ses bras de granit qui se dressent encore, et, là-haut, au-dessus des nuages, cette large zone de roche calcaire, qui montre à nu ses couches horizontales, c’est le front ridé du géant.
Combien les monuments de l’homme semblent peu de chose près de ces édifices merveilleux qu’une main puissante éleva sur la surface de la terre, et dans lesquels il y a pour l'àme comme une nouvelle manifestation de Dieu! Ils ont beau, avec la fuite des années, changer de forme et d’aspect; leur architecture, sans cesse rajeunie, garde éternellement son type primitif. A ces rochers qui surplombent et se dégradent, succéderont d’autres rochers qui déchireront les nues; de nouveaux arbres croîtront sans culture où gisent ces troncs morts de vieillesse; ces torrents s’écoulent, d’autres cataractes s’ouvriront. Depuis des siècles, la physionomie des Alpes n’a pas varié. Les détails passent : l’ensemble reste.
Heureux le peuple qui, comme les fils de Guillaume Tell et de Vinkelried, peut confier à de tels monuments tous ses souvenirs de gloire, de religion et de liberté! Comment pourraient
LE -RÉCIT DE VICTOR H l G O.
s’effacer ces saintes traditions, quand rien de ce qui les rappelle ne peut périr? Ces sublimes édifices n’ont à craindre ni l’ignoble badigeon qui a souillé Notre-Dame de Reims, Notre-Dame de Paris, Saint-Germain-des-Prés, la vieille abbaye romane; ni le grattoir qui a mutilé les frontons de la cour du Louvre; ni le marteau qui allait démolir Cbambord après avoir détruit les manoirs de Montmorency et de Bayard. Encore un peu, et tous les monuments de France ne seront plus que des ruines; encore un peu, et toutes ces illustres ruines ne seront plus que des pierres, et ces pierres ne seront [il us que de la poussière. Ici, tout se transforme, rien ne meurt. Une ruine de montagne est encore une montagne. Le colosse a changé d’attitude : voilà tout. C’est qu’il y a dans toutes les parties de la création un souffle qui les anime. Les ouvrages de Dieu vivent : ceux de l’homme durent; et que durent-ils?
Nous quittons Servoz, où l’on prend quelque rafraîchissement, et qui marque le milieu du trajet de Sallanclies à Chamonix. Voici que le chemin fait comme vient de faire mon esprit; nous passons d’une montagne écroulée à un château ruiné. Depuis un quart d’heure nous côtoyons de très-près l’Arve, qui coule presque de niveau avec la route. Tout à coup le muletier
nous montre à droite, sur une espèce de haut promontoire (pie la montagne voisine pousse au milieu de la rivière, quelques pans de murailles démantelées, avec un débris de tours, et d’étroites ogives façonnées par la main dos hommes, et de larges crevasses faites par le temps. C’est le manoir de Saint-Michel, vieille forteresse des comtes de Genève, célèbre dans la contrée, comme le Nant-Noir, par les démons qui l'habitent et les trésors magiques qu’il recèle.
Le redoutable palais, l’ancienne citadelle d’Aymon et de Gérold est là, solitaire et lugubre comme le corbeau qui croasse joyeusement sur sa ruine. Les remparts noirâtres, inégalement rompus par les ans, s’élèvent à peine au-dessus des touffes de houx, de genêts, de ronces, qui obstruent le fossé et l’avenue; des rideaux de lierre usurpent la place des lourds ponts-levis et des herses de fer. Au-dessus monte à perte de vue une forêt de mélèzes et de sapins; au-dessous bouillonne l’Arve tout embarrassée d’éclats de granit, tombés du rocher (pii porte le château de Saint-Michel. L’un de ces rocs, arrondi par la lutte des eaux, arrête plus longtemps et domine de plus haut que tous les autres le cours du torrent.
De temps en temps l’Arve l’investit de vagues furieuses, les presse, les roule, les gonfle, les
amoncelle, surmonte le rocher qui reste quelque temps inondé de tous ces flots dorés comme d'une chevelure blonde, puis tout retombe, et. pendant que l’Arvc grondant recommence un nouvel assaut, le front du roc réparait chauve et nu.
Un pont se présente. Nous reprenons la rive gauche de l’Arve ; et, tandis que nos chars a bancs nous suivent péniblement, nous commençons à gravir à pied les montées. C’est un chemin (droit et rapide, laborieusement tracé le long d’un escarpement effrayant, auquel rien ne peut se comparer, si ce n’est la pente de la montagne qui borde l’Arve de l’autre côté.
Ce passage, tantôt creusé dans le roc vif, tantôt suspendu en saillie sur un abîme, communique de la vallée (b* Servoz à la vallée de Chamonix. On y glisse h chaque instant sur de larges dalles de granit qui font étinceler le fer des mulets. A droite, on voit pendre sur sa tète les racines des grands mélèzes déchaussés par les pluies; à gauche, on peut pousser du pied leur tète effilée comme l’aiguille d’un clocher. Une vieille femme, idiote et infirme, assise dans une sorte de niche roulante, est à l'entrée de cette route hasardeuse, et sollicite la pitié des passants. Il me sembla voir une de ces fées mendiantes des contes bleus, qui attendaient un
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aventurier au bord du chemin, et décidaient sa perle sur un refus ou son bonheur sur une aumône.
A peine a-t-on quitté la mendiante, qu’on rencontre une croix dressée au bord du gouffre. II faut passer vite devant cette croix; elle signale un malheur et un danger.
Un peu plus loin, on s’arrête. Il y a là un écho extraordinaire. Autrefois, avant que le docteur Pocook eût de nouveau découvert les merveilles de cette vallée de Chamonix, concédée dans le onzième siècle par Aymon, comte de Genève, à Dieu cl à saint Michel archange , avant que l’homme eût tracé aucun sentier sur la croupe de cette montagne, si quelquefois le chasseur de chamois, entraîné par l’ardeur de sa poursuite jusque dans cette gorge formidable, arrivait au point même où nous sommes, il embouchait avec un tremblement d’horreur la corne à bouquin suspendue à sa ceinture, et faisait entendre trois fois l’appel magique : hi ! ha ! ho ! Trois fois, une voix lui rapportait distinctement des profondeurs de l’horizon la triple adjuration: hi ! ha! ho! Alors il s’enfuyait plein d’épouvante, et allait conter dans les vallées qu'un chamoisfée l’avait attiré par delà le château de Saint- Michel, et qu’il avait entendu la voix de l’Esprit des Monta gnes-M a udi tes.
LE RÉCIT DE VICTOR HIGO
Aujourd’hui, dans ce môme lieu, des voyageurs élégants, des femmes parées descendent de leurs chars â bancs sur une route assez bien nivelée. De petits garçons déguenillés accourent avec un long porte-voix. Ils en tirent des sons aigus qui ressemblent encore à l’ancienne adjuration du chasseur. Une voix des montagnes les répète encore distinctement sur un ton plus faible et plus lointain. Et puis, si vous demandez à ces enfants: qu’est cela? ils vous répondent: c'est l’écho, et tendent la main. — Où est la poésie? '■ • (- <
Nous laissons derrière nous les jeunes men- •
(liants, le porte-voix, le foyer de l’écho, et nous nous enfonçons dans la gorge de plus en plus étroite et sauvage. Depuis quelques instants, un brouillard gris et terne nous cache le ciel. Nous montons, il descend. Nous le voyons remplir successivement tous les intervalles des crêtes opposées. Ses bords, qui se dilatent et s’effilent en quelque sorte, ressemblent à la frange d’un réseau. De blanchâtres lambeaux des vapeurs de l’Arve s’élèvent lentement et le rejoignent. Il touche la haute lisière des sapins, la baigne, gagne d’arbre en arbre, et tout â coup il se ferme sur nous, et nous voile les montagnes du fond comme une toile qui s’abaisse sur une décoration de théâtre.
Nous étions à l’endroit le plus horrible et le
VICTOR Hl'GO RACONTÉ
plus beau du chemin, au point le plus élevé de ces moulées. On distinguait encore ;'t travers la brume l’escarpement opposé, tout hérissé de sapins presque couchés sur le sol, tant la pente est perpendiculaire! Les rangs de la forêt sont quelquefois éclaircis par de grands arbres morts, qui pourriront où ils sont tombés, et qui n’ont pu être couchés que par la foudre du ciel ou par l’avalanche, cette foudre des montagnes. Devant nous, au fond du noir précipice, on voyait blanchir l’Arvc à une profondeur si prodigieuse, que son mugissement terrible ne nous arrivait plus que comme un murmure. En ce moment le nuage se déchira au-dessus de nous, et cette crevasse nous découvrit, au lieu de ciel, un chalet, un pré vert et quelques chèvres imperceptibles qui paissaient plus haut que les nuées. Je n’ai jamais éprouvé rien d’aussi singulier. A nos pieds, on eût dit un fleuve de l’enfer; sur nos têtes, une lie du paradis.
11 est inutile de peindre celte impression à ceux qui ne l’ont pas sentie; elle tenait fi la fois du rêve et du vertige.
La vallée de Chamonix se présente dans sa longueur it l’œil du voyageur qui arrive de Sallanches. L’Arve tortueuse la traverse de part en part. Les trois paroisses qui s’en partagent le territoire, les Ouches, Chamonix, Argenlière.
montrent de loin à loin, dans l’étroite plaine, leurs clochers d’ardoises luisantes. A gauche, audessus d'un amphithéâtre bariolé de jardins, de chalets et de champs cultivés, le Bréven élève presque à pic sa forêt de sapins et ses pitons autour desquels le veut roule et déroule les nuées comme le fil sur un fuseau. A droite, c’est le .Mont-Blanc, dont le sommet fait vivement briller l’arête de ses contours sur le bleu foncé du ciel, au-dessus «lu haut glacier de Taconay et de l’Aiguille du Midi, qui se dresse avec ses mille pointes ainsi qu’une hydre à plusieurs têtes. Plus bas, à l’extrémité d’un immense manteau bleuâtre que le Mont-Blanc laisse traîner jusque dans la verdure de Chamonix, se dessine le profil découpé du glacier des Bossons (buissons), dont la merveilleuse structure semble d’abord offrir au regard je ne sais quoi d incroyable et d’impossible. C’est quelque chose de plus riche, sans contredit, et peut-être même de plus singulier «pie cet étrange monument celtique de Carnac. dont les trois mille pierres, bizarrement rangées dans la plaine, ne sont plus simplement des pierres et ne sont pas des édifices. Qu’on se figure d’énormes prismes de glace, blancs, verts, violets, azurés, selon le rayon de soleil qui les frappe, étroitement liés les uns aux autres, affectant une Ionie d’attitudes variées, eeux-lâ ineli-
nés, ceux-ci debout et détachant leurs cônes éblouissants sur un fond de sombres mélèzes. On dirait une ville d’obélisques, de cippes, de colonnes et de pyramides, une cité de temples et de sépulcres, un palais bAti par des fées pour des Ames et des esprits ; et je ne m’étonne pas que les primitifs habitants de ces contrées aient souvent cru voir des êtres surnaturels voltiger entre les flèches de ce glacier A l’heure où le jour vient rendre son éclat à l’albAtre de leurs frontons et ses couleurs A la nacre de leurs pilastres.
Au delA du glacier des Bossons, vis-A-vis le prieuré de Chamonix, s’arrondit la croupe boisée du Montanvert; et, plus haut, sur le même plan, apparaissent les deux pics des Pèlerins et des Charmoz, qui ont l’aspect de ces magnifiques cathédrales du moyen Age, toutes chargées de tours et de tourelles, de lanternes, d’aiguilles, de flèches, de clochers et de clochetons, et entre lesquels le glacier des Pèlerins répand ses ondulations, pareilles A des boucles de cheveux blancs sur la tête grise du mont.
Le fond du tableau complète ce magnifique ensemble. L’œil, qui 11e peut se lasser de se promener sur tous les étages du vaste édifice de ces montagnes, rencontre partout des sujets d’admiration. C’est d’abord une forêt de gigantesques
LE RÉCIT DE VICTOR HUGO. t/,1
mélèzes qui tapisse le bout opposé de la vallée. Au-dessus de cette forêt, l’extrémité de la Mer de Glace, dépassant le Montanverl comme un bras qui se recourbe, penche et précipite ses blocs marmoréens, ses lames énormes, ses tours de cristal, ses dolmens d’acier, ses collines de diamants, dresse à pic ses murailles d’argent, et ouvre dans la plaine cette bouche effrayante, d’où l’Arveyron naît comme un lleuve, pour mourir un mille plus loin comme un torrent.
Derrière la Mer de Glace, dominant tout ce qui l’environne, s’élève le Dm, pyramide de granit, d’un seul bloc, de quinze cents toises de hauteur. L’horizon, dans lequel on distingue à peine le col de Balmc et les rochers de la Tête- Noire, est couronné par une dentelure de sommets couverts de neige, sur la blancheur desquels ressort, isolé et grisâtre, cet obélisque prodigieux du Dru. Quand le ciel est pur, à sa forme effilée, ii sa couleur sombre, on le prendrait pour le clocher solitaire de quelque église écroulée; et l’on dirait que les avalanches qui se détachent de temps en temps de ses parois sont des colombes qui viennent s’abattre sur ses frises désertes. Lorsqu’on l’aperçoit confusément il travers le brouillard, on pense voir le Cyclope de Virgile assis dans la montagne, et les blancheurs vagues de la Mer de Glace sont les troupeaux
<|u'il coin pie pendant qu'ils passent à ses pieds.
Ajoutez à l’ensemble de ce paysage de merveilles l’éternelle présence du Mont-Blanc, l'une des trois plus hautes montagnes du globe, et ce caractère de grandeur que toute grande chose imprime à tout ce «pi i l’environne; méditez sur ce sommet, qui est bien véritablement, pour me servir de la fabuleuse expression des poêles, une des extrémités de In terre ; songez à cette frappante accumulation, dans un cercle si restreint, de tant d’objets uniques à voir, et vous croirez, en pénétrant dans la vallée de Chainonix. entrer, si je puis me permettre une expression triviale qui rend un peu mon idée, dans le cabinet de curiosités de la nature, dans une sorte de laboratoire divin où la Providence tient en réserve un échantillon de tous les phénomènes de la création, ou plutêt dans un mystérieux sanctuaire mi reposent les éléments du monde visible.
I.e jour où nous arrivâmes, c'était le 15 août, fête de l’Assomption. Nous descendions rapidement le revers de la montagne, les yeux fixés comme magiquement sur le magnifique tableau de cette vallée, enfin ouverte ii nos regards, fout :'i coup un détour du chemin nous fit voir un autre spectacle. A nos pieds, dans la verte plaine, sur la pente de la colline qui élève l’église des Ouches au-dessus de sou village, se
développaient en serpentant deux files de villageois les mains jointes, de jeunes filles voilées et d’enfants, précédés de quelques prêtres et d’une croix. C’était une procession qui revenait du Prieuré aux Ouclies en répétant les litanies de sainte Marie, mère de Dieu. Le vent nous apportait de temps à autre un écho entrecoupé de leurs chants. Je ne saurais dire quelle impression profonde vint sceller en quelque sorte les impressions qui m’accablaient et les rendre ineffaçables. J’aurai ce souvenir présent toute ma vie. En ce moment-là, tous les bruits des Alpes se déployaient dans la vallée; PArve bouillonnait sur sa couche de rochers; les torrents grondaient, les cascades pluviales frémissaient eu se brisant au fond des précipices, l’ouragan tourmentait les nuages dans un angle du Bréven, l'avalanche tonnait du haut des solitudes du Mont- Blanc; mais, pour mon Aine, aucune de ces formidables voix des montagnes ne parlait aussi haut que la voix de ces pauvres pâtres implorant le nom d’une vierge.
Quelle puissance que celle (pii fait sortir, le même jour, à la même heure, le pape et l’éclatante légion des cardinaux des portes dorées de Saint-Pierre de Borne , le cortège royal du riche portail de Notre-Dame de Paris, et de leur indigent presbytère, oublié dans la vallée, l’humble
ihh
procession des montagnes de Chamonix! Quelle intelligence que celle qui peut, au môme instant, donner la môme pensée à tout un monde!
Les vallées des Alpes ont cela de remarquable, qu’elles sont en quelque sorte complètes. Chacune d’elles présente, souvent dans l’espace le plus borné, une espèce d’univers part. Elles ont toutes leur aspect, leur forme, leur lumière, •leurs bruits particuliers. On pourrait presque toujours résumer d’un mot l’elïet général de leur physionomie. La vallée de Sallanches est un théâtre; la vallée de Servoz est un tombeau; la vallée de Chamonix est un temple. »