GENÈVE
On partit de Mâcon le lendemain à cinq heures du matin; les cochers se perdirent; à midi, ne voyant pas poindre le village où l’on devait déjeuner, on dut se contenter sept d'une omelette de quatre œufs qui fut tout ce qu’on trouva dans une méchante auberge isolée. — A Tournus, on admira la belle abbaye romane il trois clochers; à Bellegarde, la perte du Rhône : il s’enfonce avec un bouillonnement formidable (pii fait trembler les ponts, et reparaît plus loin sans jamais rendre rien de ce qu’on lui a jeté. Les voyageurs recommencèrent l’expérience traditionnelle et donnèrent au gouffre divers objets à dévorer.
Le matin suivant, on sortit do France par un épais brouillard, que le soleil déchira tout à coup, et l’on eut l’éblouissante apparition du Mont- Blanc. des Alpes et de Genève.
M. Nodier, qui était venu récemment dans le pays, dirigeait la caravane. M. Victor Hugo, ébloui du lac de Genève, se récria en voyant la calèche de M. Nodier s’arrêter devant un bétel dont les fenêtres regardaient un grand mur gris. Mais M. Nodier, dont l’omelette de quatre œufs avait exaspéré la gastronomie, dit qu’il ne jugeait pas les auberges aux fenêtres, mais à la cuisine, et qu'il allait à celle où l’on mangeait le mieux. 11 fallut lui céder, et on lui donna presque raison quand on eut goûté des excellents poissons du lac. le fera et l 'ombre chevalier, accommodés d’une façon exquise.
La police de Genève était extrêmement tracassière. Chaque hôtel avait un registre où tout voyageur devait écrire son nom, son ;\ge. son état, d’où il venait et pourquoi il venait. Cette investigation agaçait M. Nodier, qui, ù la dernière ques lion, répondit : Venu pour renverser voire gouvernement.
La rue des Dômes était encore la vieille rue à toits pointus surplombant et supportés par des piliers de bois : cela faisait une longue galerie couverte égayée par les étalages des bouti-
quiers et par le fourraillenient des acheteurs. O bazar pittoresque a été remplacé, ù la grande fierté des habitants, par une rue droite, régulière et froide.
Les promenades de la ville avaient de beaux gazons verts qui auraient réjoui la vue si elle n'avait été offensée par des poteaux où s’étalait cette inscription : Défense de marcher sur les talus gazonnages.
Ceux qui voulaient marcher sur l’herbe avaient la ressource d’aller dans la campagne; mais pour sortir de la ville, il fallait faire viser son passeport, ce qui compliquait une simple promenade d'une promenade à la police, et souvent de plusieurs quand l’employé préposé aux passe-ports était sorti.
La calèche et la berline ne firent qu’une excursion, pour aller voir il Lausanne une fête publique en l’honneur de Guillaume Tell ; on vit Coppet en passant. Le lac était couvert de bateaux pavoisés; son azur répétait celui du ciel. Lausanne était trop petite pour la foule joyeuse accourue de tous les cantons. Genève, au retour, parut encore plus maussade, et le départ fut résolu pour le lendemain.
Le lendemain, lorsqu'on voulut sortir, les portes de la ville étaient fermées : c’était unjditnanche et l’heure du prêche venait de sonner;
VICTOR HllGO RACONTÉ.
pendant les offices, Genève est une prison. Pour employer son temps, M. Victor Ilugo voulut visiter l’église Saint-Pierre; à peine entré, il fut prié de s’en aller, comme troublant les fidèles. Il revint et s'enferma dans la berline, irrité contre ces protestants qui ne laissaient ni entrer ni sortir.
Enfin le dernier psaume fut chanté et la ville rouverte. Les chevaux, vivement fouettés, filèrent d’un trait jusqu’à Sallanches, où l’on déjeuna. A table, MM. Victor Hugo et Nodier commencèrent à parler du livre d’Urbain Canel.
— Quel beau livre ce sera! dit madame Nodier.
— S’il se fait, dit madame Victor Hugo.
— Comment! s’il se fait! s’écrièrent les deux écrivains offensés du doute. Est-ce que nous pouvons ne pas le faire après que nous avons été payés presque entièrement?
— Mais vous en mangez dans ce moment même une aile, ajouta M. Nodier en montrant A madame Hugo le blanc de poulet qu’elle avait dans son assiette.
Pour qu’on ne doutât plus du livre, M. Victor Hugo se mit dès le lendemain aux deux feuilles qu’il devait et les fit précisément sur le trajet de Sallanches à Chamonix. Les lecteurs aimeront mieux que ce trajet leur soit raconté par lui que