II. to
choisit par amour du nom. M. Victor Hugo prit le premier venu, un tout jeune homme.
On se leva avec le soleil, on déjeuna de lait et de miel tel qu’il sort de la ruche et qui fut trouvé excellent; puis on partit, les hommes à pied et les femmes à dos de mulet. On monta, et de temps en temps on se retournait pour regarder la vallée. Les habitants et les habitations devenaient imperceptibles, et il semblait qu’on voyait le pays de Lilliput. Los maisons, presque toutes peintes . faisaient l'effet de joujoux. L’Aveyron était un fi lot d’argent dans «lu velours vert. On monta encore, et, lorsqu’on se retourna, on ne vit plus rien, les nuages étaient sous les pieds des voyageurs et masquaient la terre.
On était au sommet. Une construction se dressait sur le plateau, avec cette inscription : Temple de la Nature. Les prêtres de ce temple étaient un ménage d’aubergistes qui débitait des libations d’un mélange de lait et de kirsch.
Il restait à visiter la .Mer de Glace; les femmes, déjà satisfaites de leur expédition, laissèrent les hommes y aller seuls. MM. Victor Hugo. Nodier et Gué, guides en tête, se dirigèrent vers le glacier, s’aidant de leurs bâtons ferrés et s’accrochant par moments aux rhododendrons, «jui sont nombreux et vigoureux dans la montagne.
Le guide de M. Victor Hugo, nouveau dans
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le métier, se trompa de sentier et l’aventura sur une langue de glace entre deux fentes qui se rapprochaient de pas en pas; la langue devint bientôt si étroite que le guide s’inquiéta, mais il ne voulut pas s’avouer en faute, et il alla de l'avant, disant que la roule allait bientôt s’élargir; elle se rétrécit encore et ne fut plus qu’une mince tranche entre deux abîmes. Le guide saisit la main de M. Victor Hugo et lui dit : — Ne craignez rien. .Mais il était tout p:\le. A quelque distance, une des fentes cessait, et la languette rejoignait un plateau, mais il fallait aller jusque-là. 11 n’y avait pas place pour deux de front; le guide n’avait qu’un pied sur le niveau et marchait de l’autre sur la pente glissante du gouffre; le jeune montagnard, au reste, ne bronchait pas, et supportait la pression du voyageur avec la solidité d’une statue. Ils arrivèrent au plateau, mais là le danger n’était pas fini. Le plateau auquel l'aréte se rattachait était plus haut qu’elle de cinq à six pieds et coupé à pic.
— Il faut que nous nous quittions la main, dit le guide. Restez appuyé sur votre bâton, et fermez les yeux de crainte, du vertige.
Il grimpa au mur de glace et, après quelques secondes qui parurentdes quarts d’heure à M. Victor Hugo, se pencha, lui tendit les deux mains cl l’enleva lestement.
Le plateau était connu du guide, qui s’y orienta sans peine. D’ailleurs M. Victor Hugo aperçut bicntét MM. Nodier et Gué qui le cherchaient, effrayés. Le guide de M. Nodier, voyant d’où venait l’autre, devina l'imprudence qu’il avait commise et l’en réprimanda durement : il avait compromis la vie d’un voyageur et l’honneur de sa profession, c’était une tache pour tout le corps des guides, etc. Le jeune Suisse, si ferme devant l'abîme, le fut moins devant le reproche, et de grosses larmes coulèrent de ses yeux.
Les voyageuses furent reprises au Temple de la Nature, et frissonnèrent au récit du péril. Cela leur fil voir des précipices partout; elles n’osèrent pas redescendre à mulet; mais leurs pieds étaient moins sûrs que ceux des bêtes, et elles furent emportées plus vite qu’elles n’auraient désiré sur les versants rapides de la montagne. Elles glissaient, s’asseyaient â terre , refusaient de se relever, en voulaient aux hommes de les avoir amenées, se fâchaient, pleuraient. Parvenues à la vallée, elles rirent de leur frayeur, et leurs larmes, celles du guide, le danger de M. Victor Hugo, tout cela devint de la joie.
Les guides de MM. Nodier et Gué et celui des voyageuses présentèrent leur livret : ils sont obligés de faire attester par le voyageur la manière dont ils l’ont conduit. Le guide de M. Victor
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Hugo dut aussi présenter le sien; il était tout décontenancé et trembla fort quand .Al. Hugo le lui rendit: il rayonna de bonheur en lisant: — Je recommande Michel Derouassous, nui m’a sauvé la vie.
A1M. Nodier et Victor Hugo commençaient à voir le fond de leurs dix -sept cent cinquante francs; ils durent songer au retour. On reprit assez tristement le chemin de la France. On revint lentement, en s’arrêtant partout où il y avait une ruine, ou une bibliothèque, car M. Nodier préférait les livres aux pierres. A chaque endroit où l’on descendait. les deux amis s’emparaient de l'aubergiste et le questionnaient tous deux la fois, l’un sur les restes de vieille architecture, l’autre sur les étalages de bouquinistes. L’aubergiste s’embrouillait dans cet interrogatoire entre-croisé et répondait de travers. Al. Nodier s’impatientait:
— Alon cher, disait-il à Al. Victor Hugo, vous êtes possédé par le démon Ogive.
— Et vous, par le diable Elzevir.
On resta un peu ù Lyon , où le chanteur Alartin donnait des représentations. Aladame Nodier, qui ne manquait jamais une occasion de spectacle, voulut y aller et y entraîna tout le monde, excepté Al. Victor Hugo, peu épris d’opéra-comique. — A Satoris, on était en train de déjeuner à un rez-de-chaussée dont les fenêtres
ouvertes laissaient entrer le clair soleil d'août. Pendant qu’on mangeait avec l’appétit et l’entrain du voyage, une malheureuse fille d’une quinzaine d’années, qui voyait ce bon repas delà rue, vint h la fenêtre et apparut, en haillons, maigre, ^souffreteuse, dégradée, dans ce rayonnement du ciel. M. Nodier tira de son gousset la première pièce de monnaie qu’il rencontra sous sa main; au moment où il la tendait à la mendiante, madame Nodier lui fil remarquer que c’était une pièce de vingt francs.
— Bah ! dit-il, je n’en serai pas plus pauvre dans l’éternité.
Et il donna le louis.
Les deux voitures rentrèrent à Paris le 2 septembre; il était temps : M. Charles Nodier n’avait plus en tout que vingt-deux francs et M. Victor Hugo que dix-huit. On se serra la main û la barrière, et la calèche gagna le Marais et la berline le faubourg Saint-Germain.
Voici une lettre écrite par M. de Lamennais à M. Victor Hugo û propos de ce voyage :
« A la Chênaie, le U novembre 1825.
u Je vous félicite, mon cher ami, sur la manière dont vous avez employé la belle saison. Si j’étais riche et que j’eusse du loisir, j’aimerais les voyages; c’est une source inépuisable d’in-
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struction. 0» apprend peu de choses dans les livres, et aujourd’hui moins que jamais. J’avais lu beaucoup d’ouvrages sur l’Angleterre et sur l’Ilalie avant d’y aller. Ces deux pays m’ont paru tout autres, à bien des égards, qu’on ne me les avait montrés. On ne voit guère, il est vrai, quand on ne voit qu’avec les yeux; ils ne sont guère bons que pour faire des cartes de géographie; l'imagination, l’esprit seuls saisissent le reste. J’ai connu des gens qui ne pouvaient souffrir cette belle campagne de Home, modèle de grandeur et même de grâce dans son apparente désolation. Quand le soir on passe devant le tombeau de Métella et les catacombes de Saint- Sébastien, et qu’à travers les ombres des vieux Hoinains et des souvenirs de vingt siècles, seuls habitants de cette solitude, on arrive an Mont- Sacré, tout ce qui se remue dans l’Ame est inexprimable. Pas une chaumière, pas un arbre, quelques aigles qui planent sur ce sol désert où une multitude de petites collines, semblables aux Ilots de la mer, forment d’immenses ondulations, une lumière douce et moelleuse qui s'épaissit pour devenir la nuit, voilà tout, mais c'est Home encore avec sa puissance, avec son empire, et vous êtes subjugué par son fantôme même. Pardon de cette promenade lointaine à laquelle je ne songeais pas il y a deux minutes. C’esl à
vous, c’est à Nodier de peindre ces merveilleuses scènes; pour moi pauvret, je ne sais que les sentir. Genève, au bord de son lac, triste, froide, pesante, élevant de temps en temps un cri aigre et discordant, ressemble à un cormoran sur un rocher. Ce serait l’honorer beaucoup trop que de l’olTrir en sacrifice à la ville éternelle. Quand l’industrie sera tout à fait divinisée, on pourra tout au plus la traîner à son autel. Le mol du ministre est juste et remarquable. Ces gens-là ont donc quelquefois des remords de raison?
U Vous voulez que je vous parle de ma santé; elle est fort mauvaise; depuis quatre mois, je ne puis travailler. Mes affaires non plus ne vont pas trop bien, et cela me tracasse à cause de mes dettes. Il faut pourtant se résigner à tout. Adieu, mon ami: offrez mes hommages affectueux à madame Ilugo, et embrassez pour moi votre chère petite fille. Mille compliments à M. Nodier; je le remercie de s’étre souvenu de moi. D'autres aussi s’en souviennent, mais pas dans le même sens. Un peu d’estime et d’affection de la part des gens qu’on honore aide beaucoup à soutenir les combats de l’amphithéâtre.
« Va/e et me ama. »
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.Madame Victor Hugo ne croyait pas si bien dire au déjeuner de Sallanches : le livre ne fut jamais fait. -M. Victor llugo seul fit sa part; M. Nodier attendit pour commencer la sienne que les dessins fussent prêts; la gravure prit des mois, et donna le temps à l’éditeur de faire faillite, ce qui dispensa M. Nodier de s’exécuter.
En janvier 1826, M. Victor Hugo publia, après l’avoir remanié et récrit en grande partie, Bug jargal qui avait d’abord paru dans le Conservateur littéraire; — en octobre, une réimpression de ses premières Odes, augmentée d’odes nouvelles et de Ballades, avec une préface qui arborait résolument le drapeau de la liberté littéraire. Les par-
loi
tisans des règles établies se jetèrent avec violence sur la préface et sur les vers, qui eurent aussi leurs partisans, moins nombreux, mais aussi énergiques.
Il y avait alors un journal auquel le nom de ses rédacteurs, MM. Guizot, Dubois, Jouffroy. Cousin, etc., donnait une certaine importance, surtout dans les salons. Le Globe, universitaire et gourmé, avait pour les novateurs une sorte de bienveillance protectrice. Il s’interposait entre les combattants, enseignant le progrès à droite et la modération h gauche. M. Dubois fit un article plus chaleureux que l’auteur ne l’avait attendu, et presque enthousiaste de l’ode intitulée les Deux Iles.
M. Victor Hugo ne fermait jamais sa porte, même pendant ses repas. Un matin, il déjeunait, quand la domestique annonça M. Sainte-Beuve. Elle introduisit un jeune homme qui se présenta comme voisin et comme rédacteur d’un journal ami : il demeurait rue Notre-Dame-des-Champs et il écrivait dans le Globe. Le Globe ne s’en tiendrait pas. dit-il, à un seul article sur Cromwell: c’était lui-même qui ferait les autres. Il avait demandé à s’en charger, redoutant un retour de M. Dubois, qui n’était pas tous les jours d’une humeur si admirative et qui redeviendrait bien vite professeur. L’entrevue fut fort agréable, et
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l’on so promit de se revoir; ee qui était d’autant plus facile que M. Victor Hugo allait se rapprocher encore de son critique et loger lui -même rue Notre-Dame-des-Champs.
Quelques semaines après . M. Victor Hugo était dans une maison séparée de la rue par une avenue plantée d’arbres , et continuée par un jardin dont les faux ébéniers touchaient aux fenêtres de son appartement. Une pelouse s’étendait jusqu’à un pont rustique que l’été baignerait dans le verdoiement des branches.
M. Victor Hugo allait quelquefois lire les journaux sous les arcades de l'Odéon. Un jour de février 1827, il trouva la presse libérale en grand émoi; un scandale avait eu lieu la veille chez l'ambassadeur d’Autriche. Le duc de Tarente, invité au bal de l’ambassade, avait été surpris d’entendre l’huissier l'annoncer : M. le maréchal Macdonald. Quand le duc de Dalmatie était entré, l’huissier avait annoncé : M. le maréchal Soult. Les deux ducs se demandaient ce que cela voulait dire et si c’était une erreur de l’huissier, lorsque le duc de Trévise était arrivé et avait été annoncé aussi : M. le maréchal Mortier. La même suppression de titres étrangers s’était faite pour le duc de Reggio. Il n'était plus possible de douter; il y avait volonté et préméditation de l’ambassadeur; l’Autriche, humiliée de
titres qui rappelaient ses défaites, les niait publiquement; elle avait invité les maréchaux pour les dégrader de leurs victoires, et elle souffletait l’empire sur leur face. Ils étaient aussitôt sortis tous ensemble de l’hôtel.
Le sang de soldat que M. Victor Hugo avait dans les veines lui monta au visage ; il lui sembla qu’on insultait son père, et il fut saisi d’un irrésistible besoin de le venger. 11 fit l’Ode à la Colonne.
L’ode, publiée immédiatement par les Débats en premier Paris, et répétée par plusieurs journaux, produisit un effet profond. La presse de l’opposition , jusqu’alors hostile au poète royaliste, l’acclama cette fois ; en revanche, la presse ministérielle cessa de le louer; attaquer l’Autriche, c’était attaquer les Bourbons, qu’elle avait ramenés en France ; glorifier les maréchaux , c’était glorifier l’empire. L’ode fit aux royalistes purs l’effet d'une désertion.
Ce fut le début de la rupture. Devant l’affront autrichien, M. Victor Hugo avait senti qu’il n’était plus Vendéen, qu’il était Français ;
Contre une injure ici tout s’unit, tout se lève,
Tout s’arme, et la Vendée aiguisera son glaive Sur la pierre de Waterloo!
11 avait entrevu une France plus grande que
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les partis, qui ne rejetterait rien de son histoire et qui dirait à la colonne impériale :
Au bronze de Henri mon orgueil te marie.
Ce n’est plus seulement l’armée qu’il accepte comme dans l’ode « à son père, » c’est aussi l’empereur. « Buonaparte » est devenu « Napoléon, » le « tyran » est oublié, et « l'éperon de Napoléon » vaut la sandale de Charlemagne. »