XI.VIII
CROMWELL
M. Taylor était alors commissaire royal à la Comédie-Française. Il demanda à M. Victor Hugo pourquoi il n’écrivait pas pour le théâtre.
— J’y pense, dit M. Victor Hugo. J’ai même commencé un drame sur Cromwell.
— Eli bien. finissez-Ie et donnez-le-moi. Un Cromwell fait par vous ne peut être joué que par l'aima.
Pour engager l'alTairc. il réunit le poète et le tragédien dans un dîner au Hocher de Cancale.
Le dîner était nombreux, mais MM. Victor Hugo et Talma, placés l’un â côté de l’autre. |>urent causer â leur aise.
Talma avait alors soixante-cinq ans; il était
CROMWELL
fatigué et malade; il mourut quelques mois après; il se sentait finir. II parla de sa profession avec amertume : les acteurs n’étaient pas des hommes, pas même lui, malgré son succès et sa réputation ; applaudi et traité presque en ami par l’empereur, il lui avait demandé la croix, et l’empereur n’avait pas osé la lui donner. Même dans son métier, il n’était arrivé à rien.
M. Victor Uugo se récria.
— Non, insista le grand tragédien, l’acteur n’est rien sans le rôle, et je n’ai jamais eu un vrai rôle. Je n’ai jamais eu de pièce comme il m’en aurait fallu. La tragédie, c’est beau, c’est noble, c’est grand; j’aurais voulu autant de grandeur avec plus de réalité. Un personnage qui eût la variété et le mouvement de la vie, qui ne fût pas tout d’une pièce, qui fût tragique et familier, un roi qui fût un homme. Tenez, m’avez-vous vu dans Charles VI ? J’ai fait de l’effet en disant : Du pain ! je veux du ; Min ! C’est que le roi n’était plus là dans une souffrance royale, il était dans une souffrance humaine; c’était tragique et c’était vrai; c’était la souveraineté et c’était la misère; c’était un roi et c’était un mendiant. La vérité ! voilà ce que j’ai cherché toute ma vie. Mais que voulez-vous? je demande Shakspeare, on me donne Ducis. A défaut de vérité dans la pièce, j’en ai mis dans le costume. J’ai joué Marius,
ICO
jambes nues. Personne ne sait ce que j’aurais été si j’avais trouvé l’auteur que je cherchais. Je mourrai sans avoir joué une seule fois. Vous, monsieur Hugo, qui êtes jeune et hardi, vous devriez me faire un rôle. Taylor m’a dit que vous faisiez un Cromwell. J’ai toujours eu envie de jouer Cromwell. J’ai acheté son portrait à Londres. Si vous veniez chez moi, vous le verriez accroché dans ma chambre. Qu’est-ce que c’est que votre pièee? Ça ne doit pas ressembler aux pièces des autres.
— Ce que vous rêvez de jouer, dit M. Victor Hugo, c’est justement ce que je rêve d’écrire.
Et il exposa au tragédien quelques-unes des idées dont il allait faire la Préface de Cromwell : le drame substitué à la tragédie, l’homme au personnage, le réel au convenu ; la pièce libre d’aller de l’héroïque au positif; le style ayant toutes les allures, épique, lyrique, satirique, grave, bouffon ; la suppression de la tirade et du vers à effet. Ici. Talma l’interrompit vivement :
— Ah! oui, s’écria-t-il; c’est ce que je m’épuise à leur dire. Pas de beaux vers !
11 écouta avec grande attention les théories du poète.
— Et votre Cromwell est fait dans ces idées lui demanda-t-il.
— Tellement que, pour bien marquer tout de
CROMWELL
suite sa volonté d’étre réel, son premier vers est une date :
Demain vingt cinq juin mil six cent cinquante sept.
— Vous devez en savoir des scènes par cœur, dit Talma. Vous seriez bien aimable de nous en dire une.
Les autres convives joignirent leurs instances aux siennes. M. Victor Hugo dit la scène où Milton adjure Cromwell de renoncer à se faire roi. La scène était mal choisie ; ce n’était, en somme, qu’un long discours, qui, si accidenté qu’il fût par l'émotion du raisonnement et par la coupe de. la phrase, ne tranchait pas absolument avec les tirades tragiques; de plus, c’était Milton qui parlait tout le temps, et Talma n’aurait eu qu’à l’écouter. Il trouva les vers très-beaux, ce qui était un éloge suspect après son cri contre les « beaux vers » et demanda autre chose. M. Victor Hugo dit la scène du Protecteur interrogeant Davenant sur son voyage. Cette fois, on était loin de la tragédie! A chaque détail local, à chaque touche de réalité franche :
Logez-vous pas toujours chez votre même hôtesse?
A la Sirène? . . .
Vous avez un chapeau de forme singulière.
Excusez ma façon peut-être familière,
ii. il
1G2 VICTOR Hl'GO RACONTÉ.
Nous plairait-il, monsieur, l'échanger pour le mien?
Talma applaudissait : — A la bonne heure ! c’est cela! c'est ainsi qu’on parle! — Et. la scène finie, il tendit la main à l’auteur en lui disant : — Dépêchez-vous de finir votre drame, j’ai hâte de le jouer.
Quelque temps après, Talma était mort. M. Victor Hugo, n’ayant plus d’acteur, ne se pressa plus, et put donner à son drame des développements que n'aurait pas comportés la représentation.
Il travaillait souvent en marchant; il n’avait qu’un pas à faire pour être sur le boulevard Montparnasse; il se promenait là, parmi les allants et venants nombreux qu’y attirent les cabarets des barrières, les boutiques en plein vent, les spectacles forains et le cimetière. En regard du cimetière, il y avait dans cc moment une baraque de saltimbanques. Cette antithèse de la parade et de l’enterrement le confirmait dans son idée d’un théâtre où les extrêmes se toucheraient, et ce fut là que lui vint à l’esprit le troisième acte de Marion de Lonne où le deuil du marquis de Nnngis contraste avec les grimaces du Gracieux.
Une des modes d’alors était d’aller manger des galettes au Moulin de Beurre, ainsi nommé parce que le propriétaire s’était enrichi à vendre
CROMWELL
du beurre. Le moulin était dans la campagne, du côté de Vanvres. Une fois là. on ne revenait pas dîner à Paris, on se répandait dans les guinguettes environnantes. Un dimanche. M. Abel Hugo, cherchant où manger, entendit une musique sous des arbres. C’étaient
Les vagues violons de la mère Saguet.
Il y alla et vit une maisonnette entre une cour fleurie de plates-bandes et un jardin ombragé. Il dîna sous une tonnelle, et dîna si bien qu’il y amena tous ses amis. 11 fut félicité hautement de sa découverte, et on ne le nomma plus que le Christophe Colomb de la mère Saguet. Il fut engagé d’honneur à y dîner souvent. Il passait par la rue Notrc-Dame-des-Champs et emmenait quelquefois son frère. On s’y rencontrait ; la réputation du lieu s’était faite rapidement, et attirait les peintres et les sculpteurs, nombreux de ce côté de Paris. MM. David. Chariot, Louis Boulanger, les Devéria, l’excellent architecte Robelin, se donnaient de fréquents rendez-vous sous les tonnelles. Le grand talent de la cuisinière, c’était surtout la jeunesse et la bonne humeur des dîneurs. La mère Saguet n’avait guère pour garde-manger que sa bassecour. Le premier plat était les œufs, et le second
les poulets, qu'elle' accommodait sommairement; elle les coupait en deux, les mettait à cuire sur le gril et leur adjoignait une sauce piquante. Avec cela, du fromage et du vin blanc tant qu’on en voulait, on avait de quoi rester à table depuis six heures jusqu’à dix et s’en aller radieux.
Un jour que M. Victor Hugo allait c hez la mère Sa guet avec M. David, ils rencontrèrent, rue .Montparnasse, une fille de treize à quatorze ans en guenilles; M. David la regarda, s’arrêta, lui parla , et prit note de son nom et de son adresse. M. Victor Hugo, étant allé voir M. David dans son atelier la semaine suivante, y trouva la pauvre petite toute nue, grêle, étiolée, flétrie par la misère, et pourtant belle : M. David en faisait la jeune fille du Tombeau de Botzaris, laquelle, dans sa pensée, représentait la Grèce, alors opprimée et souffrante. Elle semblait heureuse de penser que son corps chétif allait acquérir l’éternité du marbre. Hélas! le marbre n’a pas été plus épargné que la chair. Au moins ce sont les Français qui ont fait une cible du tombeau du Cid : ce sont les Grecs eux-mêmes qui ont fait une cible du tombeau de Botzaris. M. David, sorti de France en décembre 1851, alla en Grèce : une balle avait frappé le front; une autre avait cassé une main. Cette douleur ajoutée à l’exil navra le pauvre grand sculpteur; il redemanda sa statue
Digiti;
CROMWELL
lfij
blessée et mutilée pour la guérir et la réparer. Mais il mourut avant d'en avoir eu le temps.
A la fin de l’été, M. Victor Hugo était un soir chez madame Tastu; elle le pria de dire une scène de Cromwell, qu’il venait d’achever. M. Tissot, qui était présent, trouva la scène trèsbelle, et demanda à l’auteur s’il avait traité avec un éditeur; sur sa réponse négative, il lui offrit d’en parler au sien. En effet, dès le lendemain. M. Ambroise Dupont vint acheter le manuscrit, et l’auteur s’occupa de la préface.
Le succès du Freyschiitz avait mis l’Odéon en goût d’importations dramatiques. Après Weber, vint Shakspeare. A la nouvelle que des acteurs anglais allaient représenter leur grand poète . toute la jeune génération s’émut et se passionna. M. Eugène Delacroix écrivait ;t M. Victor Hugo :
« Eh bien, envahissement général. Hamletlève sa tète hideuse, Othello prépare son oreiller essentiellement occiseur et subversif de toute bonne police dramatique. Qui sait encore? le roi Lear va s’arracher les yeux devant un public français! II serait de la dignité de l’Académie de déclarer incompatible avec la morale publique toute importation de ce genre. Adieu le bon goût. Apprêtezvous dans tous les cas une bonne cuirasse sous votre habit. Craignez les poignards classiques. »
IGG
Au grand poète s’ajoutaient de grands auteurs. entre autres une actrice exceptionnellement douée, miss Smithson : mademoiselle Taglioni lui eût envié sa danse, madame Pasta son chant, et mademoiselle Mars sa voix. Elle ravissait les peintres par le goût de ses costumes. Elle réussit de toutes les façons : M. Berlioz, alors violon à l’orchestre de l’Odéon, la demanda en mariage.
Ces admirables drames admirablement joués remuèrent profondément M. Victor Hugo qui écrivait dans ce moment la préface de Cromwell; il l’emplit de son enthousiasme pour « ce dieu du théâtre en qui semblent réunis, comme dans une triuité, les trois grands génies caractéristiques de notre scène. Corneille, Molière, Beaumarchais. »
La préface prit, comme la pièce, de vastes proportions. Le volume, qui en aurait fait deux aisément, fut imprimé très-vite et parut dans 4 les premiers jours de décembre 1827.
L'effet du drame fut dépassé par celui de la préface. Elle éclata comme une déclaration de guerre aux doctrines reçues et provoqua des batailles de feuilletons. L’hostilité attaqua tout, les idées el le style ; voici quelques lignes d’un des journaux importants d’alors, la Gazelle de France :
« Ce qui se fait remarquer dès les premières
CROMWELL
lignes de cette préface, c’est le ton de hauteur dédaigneuse avec laquelle un jeune écrivain dont la réputation n’a point dépassé l’enceinte de quelques cercles amis parle de tout ce qui a d’autres idées que celles qu’il professe... Il fut un temps où il se contentait de faire des odes comme tout le monde... Il se bornait il recueillir par avance les palmes que promettait à sou talent futur l’espoir que ses premiers essais faisaient nailre et qui malheureusement sont encore incueillies , pour parler la langue romantique. Aujourd’hui, il en est tout autrement. Lejeune poëte modeste est devenu un professeur jetant avec fierté ses préceptes à son auditoire absent... Qui songe encore A reproduire cette vieille et ennuyeuse question du classique et du romantisme, dont l’ennui a fait justice depuis longtemps? Deux hommes seuls, 31. Hugo et 31. Darlincourt, qui l’ont fait en même temps et souvent dans des termes identiques : s’il y a entre eux quelque différence, elle est tout entière à l’avantage du dernier, dont la prose nous a semblé bien préférable, sous le rapport du goût et de la simplicité, à celle de l’auteur de CromtielL.. Son but avoué est de briser tous « ces fils d’araignée dont les milices de Lilliput ont entrepris d’enchaîner le drame dans son sommeil ; » c’està-dire, en français, de se rendre indépendant des
trois unités. Nous pourrions faire remarquer à l’auteur de cette phrase que, dans cette milice de Lilliput, il y a quelques nains qui ne sont pas si méprisables, et entre autres tous les hommes qui ont écrit pour la scène depuis le Cid jusqu’à Cromwell; mais que seraient-ils ces hommes pour lui qui appelle Shakespeare (dont il ne sait pas même écrire le nom) le dieu du théâtre?... Les personnes qui ne partageront pas les idées émises dans ce dernier passage, et nous croyons que le nombre en est considérable, ne pourront au moins en contester la nouveauté. C’est pour la première fois, sans doute, qu’on a imaginé de mettre l’auteur de quelques drames spirituels et libertins sur la même ligne que Molière et Corneille (car il faut remarquer que Racine n’est pas même cité, ces messieurs ne s’en occupent pas plus que s’il n’existait pas). Ces bizarreries, qui n’ont rien de sérieux au fond, ont même un côté plaisant dont on s’amuserait si elles étaient présentées avec talent : il faut être doué de quelque force pour s’attaquer à des géants, et, lorsqu’on entreprend de détrôner des écrivains que des générations tout entières sont convenues d’admirer, il faudrait les combattre avec des armes, sinon égales, du moins dans un style assez élégant et assez pur pour montrer qu’on les comprend, et que ce n’est pas uniquement par
CROMWELL