‹ Victor HugoChapitre 18 sur 51 · AMY ROBSART · texte numérisé non relu

AMY ROBSART

Les jeunes gens, qui ne s’étaient pas dérangés pour une pièce non avouée, accoururent alors; ils applaudirent, les sifflets redoublèrent, l’agitation du parterre s’étendit dans le quartier latin : le gouvernement intervint et interdit la pièce.

AMIS

Entre les amis les plus assidus de la maison, deux venaient presque tous les jours : M. Louis Boulanger, intelligence ouverte à Shakspeare comme ii Rembrandt, et M. Sainte-Beuve, causeur aussi charmant qu’éminent écrivain. Le mariage de M. Abel Hugo ayant désorganisé les dîners de la mère Saguet, les plaisirs champêtres de l’été de 4828 furent d’aller voir se coucher le soleil dans les plaines de Vanvres et de -Montrouge. On s’arrêtait souvent il la Butte- au- Moulin. M. Victor Ilugo s’étendait sous l’énorme éventail et aspirait les bouffées d’air en regardant le crépuscule éteindre l’horizon et en se livrant à ses

AMIS

rêveries qui devinrent les Soleils couchants des Feuilles d’automne.

On venait finir la soirée rue Notre-Dame-des- Champs. M. Victor Hugo, prié par ses deux amis, disait les vers qu’il avait faits dans la journée. Ou c’était lui (pii en demandait à M. Sainte-Beuve, lequel, contraint de s’exécuter et confus d’occuper de lui, recommandait à la petite Léopoldine et au gros Chariot de faire du bruit pendant qu’il parlerait. Mais ils se gardaient d’obéir, et l’on entendait les beaux vers de Joseph Delorme et des Consolations.

D’autres fois le poète de la soirée était M. Alfred de Musset. II disait Don l‘acs, la Camargo, la Ballade à la lune. Un jour qu’il avait lu une partie de Manloche, une discussion s’engagea sur la rime. M. Émile Deschamps dit qu’il voulait des rimes de trois lettres.

— Comme celles-ci? dit M. Victor Hugo :

Ici gît le nommé Mardoche Qui fut suisse de Saint- Euslache Et qui porta la hallebarde :

Dieu lui fasse miséricorde I

M. Victor Hugo voyait souvent M. Gustave Planche, qui lui avait été amené par M. Sainte- Beuve comme sachant l’anglais. Une édition de luxe des Odes et Ballades allait paraître avec un

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VICTOR li U G O RACONTÉ.

frontispice qui était la réduction de la belle lithographie de M. Louis Boulanger, la Ronde du Sabbal. Le graveur qui devait réduire la lithographie ne comprenait rien à ce sujet fantastique et diabolique; comme il était Anglais et qu’il ne savait pas un mol de français, il demanda qu’on lui traduisit la ballade. M. Sainte-Beuve dit qu’il connaissait quelqu’un qui s’en chargerait volontiers et qui s’en acquitterait à merveille, et il amena un jeune homme grand, à profil grec, et qui eût été beau s’il n’avait pas eu les yeux saillants et le crâne étroit. C’était M. Gustave Planche.

M. Mérimée venait quelquefois. Un jour qu’il dînait, et que la cuisinière avait manqué complètement un plat de macaroni, il olfrit de venir en faire un, et, à quelques jours de lit, il vint, ôta son habit , mit un tablier, et lit un macaroni à l'italienne qui eut le succès de ses livres. 11 allait souvent chez des Anglaises, mesdemoiselles Clarke , qui avaient un salon doctrinaire, libéral et classique; il y entraîna M. Victor Hugo, qui y connut M. Benjamin Constant, alors vieillard à cheveux blancs, négligé de mise, visage vénérable et fatigué, M. Fauriel, M. Henri Beyle, etc.

Un des habitués de ce salon était M. Eugène Delacroix. Le jeune chef du mouvement en peinture n’avait pas la même audace en paroles

qu’eu tableaux. Il tâchait de désarmer, par les concessions de sa conversation, les ennemis que lui faisait l’originalité de son admirable talent. Révolutionnaire dans son atelier, il était conservateur dans les salons, reniait toute solidarité avec les idées nouvelles, désavouait l’insurrection littéraire et préférait la tragédie au drame. I.a jeune littérature lui pardonnait cette prudence qu’il n’avait pas sur ses toiles, et qui avait généralement un autre résultat que celui qu’il en espérait. Un soir qu’il venait de sortir de chez mesdemoiselles Clarke après une discussion où il avait soutenu contre M. Victor Hugo la suprême beauté du Tancrèdede Voltaire, l’alnée des Anglaises, qui était de son avis, s’écria enthousiasmée :

— Qu’il est charmant et qu’il a de l’esprit, monsieur Delacroix! Quel dommage qu’il fasse de la peinture!

Une chanson fit condamner M. Béranger à trois mois de prison. JI. Victor Hugo alla le voir à la Force. Sa cellule ne désemplissait pas de visiteurs, la plupart bons bourgeois, fiers d’approcher leur chansonnier et de lui apporter des consolations substantielles. Le poète populaire était encombré de pâtés, de gibier, de fruits , de vins.

— Vous voyez comme je suis gâté, dit-il à

M. Victor Hugo. Il ne me manque plus qu’un estomac.

M. Béranger avait dés lors l'habillement et l’allure qu’il a toujours gardés, les cheveux flottants sur les épaules , le col de chemise rabattu, la redingote longue, le gilet croisé. C’était déjà aussi le causeur exquis de ses dernières années, recouvrant un esprit très-fin d'un gros bon sens et d'une bonhomie à laquelle il ne fallait pas se fier plus aveuglément qu’au velours de la patte des chats. La griffe* il’ était jamais loin.

Sa chambré donnait sur la cour des voleurs. Sés amis s’en plaignaient beaucoup et s’étonnaient qu’il pilt vivre en voisinage avec tous ces misérables.

— Laffitte, qui est venu hier, raconta-t- il à son visiteur, n’en revenait pas et me disait qu’il n’y tiendrait pas une heure. Je lui ai répondu : Mon cher Laffitte, prenez cent hommes dans cette cour; quand je sortirai, j’irai chez vous à votre première soirée, j’en prendrai cent dans votre salon, — et puis nous pèserons.

Lorsqu’on laisse derrière soi la barrière d’ Enfer et la Butte-au-Moulin, et qu’on descend dans la vallée de Bièvre , un peu après les chaumières de Brinvilliers, on arrive à une grille qui s’ouvre sur une allée sablée et ombreuse.

Au bout de cette allée, est une maison d’apparence modeste, plus étendue que haute, de construction irrégulière, entourée d’un jardin qui, agrandi peu à peu, a pris les proportions d’un parc. Celle habitation, appelée les Roches, appartenait alors M. Berlin l’aîné, rédacteur en chef du Journal des Débats. Il y passait l’été et y attirait tous ceux qui avaient un nom dans les lettres. M. Victor Hugo y fut invité. On lui demanda des vers, il dit la Douleur du Pacha. Le libraire Gosselin, qui était présent, vint chez lui le lendemain et lui acheta les Orientales.

Le poète et le journaliste se prirent d’amitié, et, les années suivantes, 51. Victor Hugo passa aux Roches une partie de l’automne avec sa femme et ses enfants.

M. Bertin était le patriarche d’une famille unie, composée de madame Bertin, femme excellente et respectable, de deux fds, Armand, cordial et timide sous des formes brusques, Édouard, qui occupait déjà une place élevée parmi les peintres de paysage, et d’une fille, mademoiselle Louise, intelligence supérieure, doublement douée et aussi capable de beaux vers que de belle musique. — Je devrais dire deux filles, car Armand était marié, et sa femme, élégante, gracieuse, souriante, était un quatrième enfant, non moins cher que les autres.

Une large hospitalité, qui s’arrêtait au point où elle serait devenue de la banalité, ouvrait les portes de la maison. Cinq ou six amis et les principaux rédacteurs du journal y étaient fréquents. M. Victor Hugo s’y lia, notamment, avec M. Jules Janin, dont la brave affection a résisté aux années et a généreusement redoublé depuis l’exil. En dehors de ce cercle intime, M. Berlin n’accueillait guère que les gens de talent. Il aurait pu emplir sa maison de tout ce qui avait un titre ou une situation politique; mais il n’avait aucune vanité et ne faisait aucun cas des glorioles sociales. Il avait refusé toutes les fonctions et toutes les distinctions que la puissance de son journal lui avait fait offrir. Ce qu’il avait dédaigné pour lui l'éblouissait peu dans les autres. Il disait que la seule aristocratie était, chez les hommes, l’intelligence, et, chez les femmes, la beauté. Cette maison si ouverte ne se ferma qu’une fois et ce fut au roi. Louis- Philippe, croyant être très-agréable it M. Berlin, lui fit dire qu’iUdésirait voir les Roches; M. Berlin déclina l’honneur que tant d’autres eussent sollicité :

— Le roi est très-bien Versailles et je suis très-bien aux Roches, répondit-il l’envoyé; s'il vient ici, nous serons mal tous les deux.

Une fois,. à Paris, M. Guizot, ministre, ayant à lui parler pour affaire pressante, se fit annoncer

AMIS

au moment où il se mettait à table : le ministre fut prié d’attendre la fin du dîner ou de repasser. Ce n’était nullement hauteur de journaliste qui veut faire sentir son importance, c’était habitude de voir dans un ministre un homme comme un autre, ta/» ,

Aux Roches, on se réunissait à table et après dîner. Le reste de la journée était à la liberté. On s’occupait comme on voulait; on restait dans sa chambre, ou l’on se promenait dans le parc, plein de chênes séculaires, de gazons, de fleurs, de kiosques dans les branches; un étang où se baignaient des cygnes s’alimentait d’étroits ruisseaux au murmure monotone et doux; les paons faisaient la roue au soleil. On apercevait le maître de la maison, levé dès l’aube, dirigeant le travail des jardiniers, ou assis sur un banc un livre à la main, quelquefois endormi :

Et du fond de leur nid, sous forme et sous l’érable, Les oiseaux admiraient sa tête vénérable,

Et, gais chanteurs tremblants, lis guettaient, s’approchaient et souhaitaient dans l’ombre D’avoir, pour augmenter la douceur du nid sombre, fin de ses cheveux blancs.

Au coup de cloche du dîner, madame Berlin et madame Armand quittaient leurs aiguilles, mademoiselle Louise son piano, Édouard son

pinceau, M. Victor Hugo sa plume, M. Berlin rentrait et mettait une rose sur la serviette de sa voisine de table. On causait surtout de littérature, on se passionnait, chacun avait son franc parler. Au dessert, les enfants de M. Victor Ilugo paraissaient. La petite famille s’était augmentée d’un second garçon appelé Victor. Tous trois faisaient une ample récolte de caresses et de friandises.

Les enfants n’étaient jamais pressés de retourner à Paris. Ils vivaient en plein air, allant de la laiterie ü la basse-cour, buvant du lait mousseux dans des jattes blanches, effarant les poussins et les faisans dorés. Ces plaisirs n'étaient interrompus que par mademoiselle Louise qui les appelait pour leur dire un beau conte. Vite ils y couraient; elle prenait Victor sur ses genoux, faisait asseoir près d’elle Léopoldine et « son Chariot » et leur improvisait une histoire qui était à eux tout seuls, car elle ne laissait entrer personne. Et il fallait les entendre, le soir, pendant que leur mère les couchait, essayer de lui redire ces merveilleux récits.

lu.

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