UN MOT DU GÉNÉRAL HUGO
tous les instants. Il se résignait, et s’en rapportait à l’intelligence de ses enfants lorsqu’ils réfléchiraient. A un de ses voyages, si rares et si courts, il vit Eugène et Victor chez le général Lucottc. Victor ayant exprimé ardemment ses opinions vendéennes, le père, qui l’avait écouté sans l’interrompre, se tourna vers le général Lucotte, et lui dit :
— Laissons faire le temps. L'enlant est de l’opinion de la mère, l’homme sera de l’opinion du père.
UN MOT DE CHATEAUBRIAND
J'ai déjà fait remarquer que Victor, si soumis à sa mère dans les habitudes de la vie et dans sa croyance politique, lui échappait dans les choses de la nature et de l'art, et avait là un goût très-personnel. Comme tout ce qui est original, Alain avait été fort moquée à son apparition ; les éclats de rire trouvaient encore des échos en 1819, et une parodie, intitulée Ah! la ta! écrasait à jamais les descriptions du Meschacebé et des forêts vierges en décrivant pendant vingt pages un champ de pommes de terre. Madame Hugo était pour la parodie, Victor fut énergiquement pour Alala.
La lecture de Chateaubriand, pour lequel il
UN MOT DE CHATEAUBRIAND
RO
se passionna, modifia sensiblement ses idées sur un point. Le Génie du christianisme , en démontrant la poésie de la religion catholique, avait pris le bon moyen de la persuader aux poètes. Victor accepta peu à peu cette croyance qui se confondait avec l'architecture des cathédrales et avec les grandes images de la Bible, et passa du royalisme vol tai rien de sa mère au royalisme chrétien de Chateaubriand.
La mort du duc de Berry inspira à Victor une ode qui réussit beaucoup dans le monde royaliste. Louis XYII1 en récita plusieurs fois devant ses intimes la strophe qui commence par :
Monarque en cheveux blancs, hâte-loi, le temps presse; Un Bourbon, etc.
M. de Chateaubriand, causant avec un député de la droite, M. Agier, lui parla de l'ode en termes enthousiastes et lui dit que l’auteur était un enfant sublime.
M. Agier fit, dans le Drapeau blanc, un article sur l’ode et cita le mot de M. de Chateaubriand. Cette parole du grand écrivain fut répétée partout, et Victor entra dans la vraie célébrité.
Il alla remercier M. Agier de son article, mais il n’osa pas affronter la gloire de M. de Chateaubriand, lequel s’étonna de ne pas le voir
et le dit à M. Agier. Le député vint dire l’étonnement de M. de Chateaubriand à madame Ilugo, qui ne riait plus d'Atala depuis qu’.lta/a admirait son fils, et elle ordonna Victor la visite terrible. Il sentit bien lui-méme que, M. de Chateaubriand le demandant , il n’y avait pas à résister, et il subit l’honneur qui lui était inlligé.
Le lendemain à sept heures du soir, M. Agier vint le prendre. Ce ne fut pas sans une vive émotion qu’il arriva au numéro 27 de la rue Saint-Dominique. Il suivit son guide à travers une cour, au fond de laquelle ils montèrent un perron. M. Agier sonna, un domestique, à tablier blanc, ouvrit, les introduisit dans l’antichambre, puis dans un grand salon meublé simplement et dont les sièges étaient recouverts de housses grises.
Madame de Chateaubriand , assise sur une O causeuse, ne bougea pas. M. de Chateaubriand . adossé à la cheminée, sans se déranger, dit à Victor :
— Monsieur Hugo , je suis enchanté de vous voir. J’ai lu vos vers, ceux que vous avez faits sur la Vendée et ceux que vous venez de faire sur la mort du duc de Berry. 11 y a, surtout dans les derniers, des choses qu’aucun poète de ce temps n’aurait pu écrire. Mes vieilles années et mou expérience me donnent malheureusement le droit
UN MOT DE CHATEAUBRIAND
d’étre franc, et je vous dis sincèrement qu’il y a des passages que j’aime moins , mais ce qui est beau dans vos odes est très-beau.
L’éloge n’était pas ménagé ; pourtant il y avait, dans l’attitude, dans l’inflexion de voix, dans cette façon de distribuer les places, quelque chose de si souverain, que Victor se sentit plutôt diminué qu’exalté. 11 balbutia une réponse embarrassée et eut envie de partir.
Deux amis de la maison, les marquis de Talaru et d’IIerbouville, arrivèrent «A propos pour détourner l’attention. Il se remit un peu, et put regarder le glorieux écrivain dont il ne connaissait que les livres.
M. de Chateaubriand affectait l’allure militaire; l’homme de plume se souvenait de l’homme d’épée; son cou était roidi par une cravate noire qui dissimulait le col de la chemise; une redingote noire, boutonnée jusqu'au haut, redressait son petit corps voûté. Ce qu’il avait de beau, c’était la tète, en disproportion avec la taille, mais noble et grave. Le nez était d’une ligne ferme et impérieuse, l’œil fier, le sourire charmant. mais ce n’était qu’un éclair et la bouche reprenait vile l’expression sévère et hautaine.
La nuit arriva. On n’apportait pas de lumière. Le maître de la maison laissait tomber la conversation. Victor, géné d’abord des parole», l’était
maintenant du silence. Il fut ravi quand M. Agier se leva.
M. de Chateaubriand, les voyant partir, invita Victor à revenir le voir et lui dit qu’il le trouverait tous les jours de sept neuf heures du matin.
Victor retraversa sans s’arrêter l’antichambre et la cour; lorsqu’il fut dans la rue, il respira bruyamment.
— Eh bien, lui dit M. Agier, j’espère que vous ôtes content?
— Oui, d’ôtre dehors.
— Comment! s’écria le député. Mais M. de Chateaubriand a été charmant pour vous. Il vous a parlé beaucoup. Vous ne le connaissez pas, il est quelquefois quatre ou cinq heures sans dire un mot. 11 fait pour vous une véritable exception en vous accordant si vile vos grandes et vos petites entrées. Si vous n’éles pas satisfait, vous ôtes difficile.
Victor ne fut pas convaincu. Il aimait mieux l’auteur des Martyrs dans ses livres que dans son salon, et. sans madame Hugo, dont la volonté était toute-puissante sur son fils, les relations en fussent restées IA.
Par déférence pour sa mère, il reprit un matin le chemin de la rue Saint-Dominique. Le môme domestique lui ouvrit. Cette fois M. de
UN MOT DE CHATEAUBRIAND
Chateaubriand le reçut dans sa chambre. En passant par le salon , il se croisa avec madame de Chateaubriand qui, malgré l’heure matinale, sortait et avait sur la tête un de ces chapeaux à passe étroite de mode alors dans le faubourg Saint-Germain. Victor, qui, à sa première visite, l’avait mal distinguée parce qu’elle était à contre-jour et que le soir tombait déjà, vit alors une grande femme maigre, au visage sec et marqué de petite vérole. Elle ne s’arrêta pas pour ce petit jeune homme; elle daigna cependant lui faire un léger salut de tête.
Quand Victor entra, M. de Chateaubriand, en manches de chemise , un foulard noué sur la tête , assis à une Cible, tournait le dos à la porte et faisait une revue de papiers. Il se retourna avec empressement.
— Ah! bonjour, monsieur Victor Hugo. Je vous attendais. Asseyez-vous donc. Eh bien, avezvous travaillé depuis que je ne vous ai vu? Oui. n’est-ce pas? Avez-vous fait beaucoup de vers?
Victor répondit qu’il en faisait toujours un peu.
— Vous avez bien raison. Les vers! faites des vers! c’est la littérature d’en haut. Vous êtes sur un plateau plus élevé que le mien. Le véritable écrivain, c’est le poète. Moi aussi j’ai fait des vers, et je me repens de n’avoir pas
continué. Mes vers valaient mieux que ina prose. Savez- vous que j’ai écrit une tragédie? Tenez, il faut que je vous en lise une scène... — Pilorge, venez, j’ai besoin de vous.
Un individu, rouge de cheveux, de favoris et «le visage, entra :
— Allez me chercher le manuscrit de Moïse.
Pilorge était le secrétaire de M. de Chateaubriand, ce qui ne lui constituait pas une sinécure. Sans compter les manuscrits, la correspondance seule lui prenait énormément de temps parce qu’en outre des lettres originales qu’il écrivait et que M. de Chateaubriand signait, il en faisait un double pour un registre où l’illustre écrivain, attentif pour la postérité, conservait précieusement ses moindres billets. Pilorge avait aussi la fonction de classer et de numéroter toutes les lettres reçues A l’hôtel.
Le secrétaire apporta le manuscrit demandé.
L’auteur de René lut alors, avec pompe et conviction, un dialogue, puis un chœur imité des chœurs d' Allia lie et d'Esther, qui ne démontrèrent pas A son auditeur qu’il eût raison de préférer ses vers A sa prose. Victor essaya de trouver cela très-beau , et parvint A admirer ce vers du chœur :
Et souvent la douleur s’apaise par des chants,
UN MOT DE CHATEAUBRIAND
auquel il s’accrocha comme à une planche de sauvetage.
Le domestique qui lui avait ouvert apporta une immense cuvette remplie d’eau. M. de Chateaubriand dénoua son madras et se mit à Oter ses pantoufles de maroquin vert; Victor allait se retirer, mais il le retint; il continua sans façon de se déshabiller, défit son pantalon de molleton gris, sa chemise, son gilet de flanelle, et entra dans la cuvette, où le domestique le lava et le frictionna. Essuyé et rhabillé, il fit la toilette de ses dents, qui étaient fort belles et pour lesquelles il avait toute une trousse de dentiste. Ragaillardi par son barbotage dans la cuvette, il causa avec entrain, tout en se travaillant la mâchoire, et charma Victor. Il parla de la censure.
— Quel gouvernement ! Ce sont des misérables et des imbéciles. La pensée est plus forte qu’eux, et ils se blesseront à la frapper. S’ils ne compromettaient qu’eux ! mais ils perdront la monarchie à ce jeu -là.
Victor emporta de cette seconde entrevue une bien meilleure impression que de la première. Il fit pour M. de Chateaubriand l’ode intitulée le Génie. Il retourna souvent le voir, mais il lui retrouva rarement la vivacité et l’abandon de sa seconde visite. M. de Chateaubriand était tou-
jours tel qu’il l’avait vu le premier soir, d’une politesse glacée au fond ; on se heurtait «A un caractère dont rien ne pouvait ployer la roideur ni diminuer la hauteur ; on éprouvait plus de respect que de sympathie; on se sentait devant un génie, mais non devant un homme.
Ce ne fut pas sans une joie secrète que Victor apprit que 51. de Chateaubriand était nommé ambassadeur è Berlin. 11 alla le féliciter et lui dire adieu.
— Comment! adieu! dit l’ambassadeur. Mais vous venez avec moi.
Victor ouvrit de grands yeux.
— Oui, reprit le maître ; je vous ai fait attacher à l’ambassade sans vous en demander la permission, et je vous emmène.
Victor le remercia cordialement de sa bonne intention, mais il lui dit qu'il ne pouvait quitter sa mère.
— Est -ce seulement votre mère? demanda M. de Chateaubriand en souriant. Allons, vous êtes libre. Mais je suis fâché que cela ne se puisse pas, c’eût été honorable pour nous deux.
Madame de Chateaubriand entra dans le cabinet de son mari. Elle n’avait jamais paru connaître Victor; il fut donc fort étonné de la voir venir à lui , le sourire aux lèvres.
— Monsieur Hugo, lui dit-elle, je vous tiens
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et il faut que vous m’aidiez à faire une bonne action. J’ai une infirmerie pour les vieux prêtres pauvres. Cette infirmerie me coûte plus d’argent que je n’en ai; alors j'ai une fabrique de chocolat. Je le vends un peu cher, mais il est excellent. En voulez-vous une livre ?
— Madame, dit Victor qui avait sur le cœur les grands airs de madame de Chateaubriand et qui éprouva le besoin de l’éblouir, j’en veux trois livres.
Madame de Chateaubriand fut éblouie, mais Victor n’eut plus le sou.
Madame de Chateaubriand n’était pas seule charitable. M. de Chateaubriand avait toujours sur la cheminée de son cabinet des piles de pièces de cinq francs ; à chaque instant , son domestique entrait, lui remettait des lettres de mendiants, émigrés vrais ou faux, vendéens, chevaliers de saint Louis; il prenait à la pile en bougonnant, enveloppait l’argent dans la lettre et envoyait le tout par le domestique.
Madame Sand parle dans « l’histoire de sa vie » des nuées de mendiants qui s’abattent sur les écrivains en renom. Cela devient bientôt, si l’on n’y met ordre, une exploitation en règle. Tous s’en mêlent, pauvres, escrocs, malheureux en guenilles ou quêteuses en dentelles, et ne demandent pas toujours, comme madame de
Chateaubriand , avec un sourire. Une quêteuse du faubourg Saint -Germain somma une fois M. Victor Hugo en termes tels, qu’elle s’attira cette réponse :
Voici vos vingt francs, comtesse.
Quoiqu’on puisse, en vérité.
Manquer à la charité Qui manque 4 la politesse.
M. de Chateaubriand donnait sans compter, comme il dépensait. L’argent lui ruisselait des mains. Lorsqu’il alla voir à Prague Charles X exilé, l’ ex-roi le questionna sur sa fortune.
— Je suis gueux comme un rat, répondit-il. je vis péle-méle avec les pauvres de madame de Chateaubriand.
— Oh! ça ne finira pas comme ça, dit le roi; voyons, Chateaubriand, combien vous faudrait-il pour être riche?
— Sire, vous y perdriez votre temps. Vous me donneriez quatre millions ce matin que je n’aurais pas un patard ce soir.
Le mauvais côté de ce noble mépris de l'argent , c’est que cela mettait le grand écrivain à la merci des prêteurs. L’économie contient l’indépendance et la dignité. Ceux qui lui ouvraient leur bourse se croyaient le droit d’intervenir
l'N MOT DE CHATEAUBRIAND.
dans sa politique et quelquefois, le lendemain d’un discours à la chambre ou d’un article de journal, venaient lui faire chez lui des remontrances menaçantes que son orgueil devait tolérer. Les embarras d’argent qui aggravèrent sa vieillesse le forcèrent 5 vendre d’avance ses Mémoires d’ Outre-tombe et il hypothéquer son cadavre. On lui fit une pension de vingt mille francs par an. Comme il ne mourait pas assez, vite et que le marché devenait mauvais, on ne voulut plus lui donner que douze mille francs ; il convint qu’il avait tort de tant durer et accepta la diminution.
LA MORT DE LA MÈRE
Depuis sa lluxion de poitrine, madame Hugo n’était pas frôs-bien portante. Elle attribuait son malaise à son logement. Habituée à l’air, elle respirait mal entre quatre murs. Elle n’y tint pas, et, au commencement de 1821, elle quitta son troisième étage et alla rue Mézières numéro 10, où elle eut un jardin. Elle était si pressée qu’elle ne laissa pas le temps de réparer et de repeindre l’appartement où elle entrait. Une fois entrée, pour aller plus vite, et aussi par économie, elle se mit elle-même à la besogne et y mit ses deux fils. 11 était, d’ailleurs, dans ses idées que les hommes apprissent ;i se suffire en toute occasion. Elle les avait déjà habitués à l’aider dans la
LA MORT DE LA MÈRE
teinture des étoffes, où elle s’entendait particulièrement, et ils en auraient remontré aux gens du métier pour passer dans la couleur les lainages et les soieries. De teinturiers, ils devinrent aisément badigeonneurs et colleurs.
Ils redevinrent jardiniers. Le jardin était en mauvais état, il fallut le refaire. C’était le moment, le printemps approchait. II fallut labourer, bêcher, semer, planter, greffer. Leur mère bêchait comme eux, et plus qu’eux; son amour des fleurs l’empêchait de sentir sa fatigue. Un jour qu elle voulut absolument terminer une plate-bande, elle eut chaud et but un verre d’eau. Presque aussitôt, elle eut le frisson, puis la fièvre. Une seconde fluxion de poitrine se déclara. Les fils repassèrent les nuits; la malade bien-aimée se tira de la période aigiie, mais les poumons étaient engagés; elle traîna quelques semaines dans une fausse convalescence et reprit le lit à la fin de mai. Malgré cette rechute, le médecin continua d’espérer. 11 y eut au milieu de juin un mieux apparént, et les deux frères s’attendirent à une prompte guérison.
Le 27 juin, vers midi, ils étaient tous deux seuls avec leur mère.
— Regarde, dit Eugène h Victor, comme maman est bien! elle ne s’est pas réveillée depuis minuit.