‹ Victor HugoChapitre 3 sur 51 · II · texte numérisé non relu

II

— Oui, dit Victor; elle sera bientôt guérie.

11 s’approcha pour la regarder et l’embrassa au front. Le front était glacé. Elle était morte.

Abel, appelé aussitôt, s’occupa des lugubres détails. Le surlendemain, les trois frères, de rares amis et quelques personnes attirées par la jeune renommée de Victor, conduisirent la morte à l’église Saint-Sulpice, et de là au cimetière Montparnasse.

Les amis emmenèrent les trois fils et essayèrent de les distraire, mais Victor aima mieux pleurer et retourna seul dans la maison vide. Il n’y put rester, sortit et reprit le chemin du cimetière. Quand on ferma les grilles, il erra sur le boulevard , accablé et découragé de vivre. Le besoin de se rattacher à une espérance lui fit prendre en revenant la rue du Cherche-Midi . il était onze heures du soir, il s’attendait à trouver les conseils de guerre endormis et éteints : la porte était toute grande ouverte, et la cour et les fenêtres pleines de lumières. Il fut heurté par un groupe qui entrait en riant aux éclats. Il voulut continuer sa route, mais il lui fut impossible de faire un pas. Il hésita un instant, puis, tout à coup, poussé par l’amère envie de souffrir, il s’élança dans la cour, monta rapidement le grand escalier, et entra dans une grande pièce déserte où l’on venait de jouer la comédie et dont le

LA MORT DE LA MÈRE. 19

théâtre lui fit l’effet d’une autre tombe. Il vit dans une glace son visage, qui avait la pâleur de la mort, et le crêpe de son chapeau qu’il avait gardé sur sa tête. Cette vue le rappela à lui, il s’enfuit précipitamment, et s’enfonça dans un corridor noir, d’où il entendit au-dessus de sa tête les pas de la danse et le bruit des instruments. Il ne put résister à monter un étage, puis un autre; il connaissait la maison et alla à une sorte de vasistas qui éclairait d’en haut la salle de bal. Là, seul et dans l’obscurité, il colla ses yeux au carreau et s’enivra désespérément du plaisir des autres. Il vit bientùt celle qu’il cherchait : elle était en robe blanche, coiffée de fleurs, et dansait en sonriant.

La rupture des deux familles n’avait pas été moins sensible* à mademoiselle Foueher qu’à Victor. Le père et la mère combattaient la tristesse de leur fille en cherchant pour elle toutes les occasions d’amusement. Le 29 juin était la l'été de M. Foueher, on en avait fait une petite solennité; du avait organisé un bal et la représentation d’un vaudeville, Monsieur Guillaume, où mademoiselle Adèle faisait la jeune première. La veille du grand jour, M. Foueher reçut le billet de faire part de la mort de son ancienne amie , qu’il n’avait pas revue et dont il n’avait su la maladie que vaguement; il ne pensa qu’à sa fille, qui

allait perdre une distraction, et lui cacha la triste nouvelle.

Le lendemain, mademoiselle Foucher, étourdie et lasse des joies de la veille, se promenait dans le jardin du conseil de guerre. Elle vit entrer Victor, dont la présence et la pAleur lui dirent tout de suite qu’il était arrivé un malheur.

Elle courut lui : — Qu’y a-t-il donc?

— 31a mère est morte. Je l’ai enterrée hier.

— Et moi , je dansais !

Il vit qu’elle ne savait rien. Ils se mirent à sangloter ensemble, et ce furent leurs fiançailles.

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