L’ÉCHAFAUD
croisées, verre en main et riant aux éclats, ou minaudant avec des jeunes gens. Mais bientôt la coquetterie cessa pour un plaisir plus vif : la charrette arrivait.
Le patient, le dos tourné au cheval, au bourreau et aux aides, la tête couverte d’un chiffon noir rattaché au cou, ayant pour tout vêtement un pantalon de toile grise et une chemise blanche, grelottait sous une pluie croissante. L’aumônier des. prisons, l’abbé Montés, lui parlait et lui faisait baiser un crucifix à travers son voile.
M. Victor Hugo voyait la guillotine de profil; ce n’était pour lui qu’un poteau rouge. Un large emplacement gardé par la troupe isolait l’échalaud; la charrette y entra. Jean Martin descendit, soutenu par les aides, puis, toujours supporté par eux, il gravit l’échelle. L’aumônier monta après lui. puis le greffier, qui lut le jugement à haute voix. Alors le bourreau leva le voile , .. f
noir, fit apparaître un jeune visage effrayé et hagard, prit la main droite du condamné, l’at- } tacha au poteau avec une chaîne, saisit une hachette, la leva en l’air; mais M. Victor Hugo ne put pas en regarder davantage, il détourna la tête, et ne redevint maître de Inique lorsque le Ha! de la foule lui dit que le malheureux cessait de souffrir.
Une autre fois, il vit la charrette d’un dé-
trousseur de grands chemins nommé Delaporte. Celui-là était un vieillard; les bras liés derrière le dos, son crâne chauve éclatait au soleil.
11 semblait que la peine de mort ne voulût pas qu’il l’oubliât. Il se croisa avec une autre charrette : cette fois la guillotine faisait coup double; on exécutait les deux assassins du changeur Joseph, Malagulli et Ratta. M. Victor Hugo fut frappé de la différence d’aspect des deux condamnés : Ratta, blond, pâle, consterné, tremblait et vacillait; Malagutti, brun, robuste, tête haute, regard insouciant, allait mourir comme il serait allé dîner.
M. Victor Ilugo revit la guillotine un jour qu’il traversait, vers deux heures, la place de l’Hêtel-de-Ville. Le bourreau répétait la représentation du soir; le couperet n’allait pas bien; il graissa les rainures, et puis il essaya encore. Cette fois il fut content. Cet homme, qui s’apprêtait à en tuer un autre, qui faisait cela en plein jour, en public, en causant avec les curieux, pendant qu’un malheureux homme désespéré se débattait dans sa prison, fou de rage, ou se laissait lier avec l’inertie et l’hébétement de la terreur, fut pour .M. Victor Hugo une figure hideuse, et la répétition de la chose lui parut aussi odieuse que la chose même, t '
11 se mit le lendemain même à écrire le Der-