‹ Victor HugoChapitre 21 sur 51 · L* ÉCHAFAUD · texte numérisé non relu

L* ÉCHAFAUD

nier jour d’un condamné, et l’acheva en trois semaines. Chaque soir il lisait à ses amis ce qu’il avait écrit dans sa journée. M. Édouard Berlin, s’étant trouvé à une de ces lectures, en parla à M. Gosselin, qui imprimait dans ce moment les Orientales et qui vint demander le volume de prose comme le volume de vers. Le marché signé, il lut le manuscrit : quand il en fut au passage où l’auteur, voulant que son condamné reste absolument impersonnel afin de ne pas intéresser à un condamné spécial, mais à tous, suppose que les feuillets qui contenaient l’histoire de sa vie ont été perdus, M. Gosselin lui conseilla, dans l’in— térét de la vente du livre, « de retrouver les feuillets perdus. » M. Victor Hugo répondit qu’il avait pris M. Gosselin pour éditeur et non pour <■ '

collaborateur. Ce fut le commencement du re- '> froidissement de leurs relations.

Les Orientales parurent en janvier 1829, et le Dernier jour d’un condamné trois semaines après.

lui.

M. Victor Hugo ne s’est pas borné à cette protestation contre la peine de mort. Depuis trente-trois ans, il n'a jamais rencontré sur son chemin un échafaud ni un gibet sans affirmer le principe de l'inviolabilité de la vie humaine.

En 1832, il ajoutait au Dernier jour d’un condamné une préface considérable qui prenait par le raisonnement la question que le livre avait prise par l’émotion et qui plaidait devant l’esprit ce qu’il avait plaidé devant le cœur. En 183/i, il faisait Claude Gueux.

Pour ne pas séparer les divers efforts tentés par M. Victor Hugo pour l’abolition de la peine

de mort, je parlerai ici de Claude Gueux et des autres écrits où il a continué le Dernier jour d’un condamné.

Claude Gueux parut d’abord dans la lier ue de Paris, dont le directeur. M. Buloz, reçut à cette occasion la lettre suivante :

« Dunkerque, lo 30 juillet 1834.

« Monsieur le directeur de la Herue de Paris,

« Claude Gueux , de Victor Hugo, par vous inséré dans votre livraison du G courant, est une grande leçon; aidez-moi à la faire profiter.

« Ilendez-moi, je vous prie, le service de faire tirer autant d’exemplaires qu’il y a de députés en France, et de les leur adresser individuellement et bien exactement.

h J’ai l’honneur de vous saluer.

« Ciu ri. es Garlip.iv, négociant. »

Il y avait deux ans que le malheureux avait été exécuté quand M. Victor Hugo ressuscita son nom. Dans un dossier de papiers relatifs à Claude Gueux, je trouve la demande en grâce, accompagnée de cette note :

« Le nommé Gueux (Claude) a été condamné

à la peine île mort pour un crime auquel le tourment de la faim l’avait poussé. Sa tendresse pour son père a intéressé en sa faveur tous ceux qui l’ont approché. .Malheureusement l'affaire est à sa fin, la cour de cassation et la chancellerie l'ont examinée, et le jugement va être exécuté si le roi n’accorde pas une commutation de peine. Le condamné attend le mot qui doit lui donner la mort ou la vie. La clémence de Sa Majesté, si généralement connue, est implorée par le condamné et par les jurés mêmes. »

Une décision prise en conseil des ministres avait rejeté la demande.

Je trouve dans le même dossier les deux lettres suivantes, adressées, la première à M. Delaunay, rue Joubert, 28, la seconde à M. Victor Hugo :

« Troyos, le ?i juin 1832. »

« Monsieur, *

« Nous n’avons reçu votre lettre qu’après l'exécution du malheureux Claude. II a été exécuté vendredi 1er juin dix heures du matin. Votre zèle l’obliger lui a été d’une grande consolation; il ne doutait pas de l’intérêt que vous lui portiez et il nous a recommandé en mourant de vous en exprimer toute sa reconnaissance.

<■ Sans connaître vos intentions, nous les avons cependant remplies à la lettre.

«> La somme que vous avez eu la bonté d’envoyer au pauvre prisonnier est restée entre mes mains avec son approbation, parce qu’on ne lui permettait pas de la garder lui-méme. Nous lui avons demandé à sa dernière heure ce qu’il voulait en faire. Il a disposé d’une partie en faveur de deux détenus condamnés aux travaux forcés à perpétuité et donné le reste à une de ses sœurs. Nous eussions désiré qu’il se fût réservé quelque chose pour se faire dire des messes après sa mort, mais il n’y a pas pensé et nous ne le lui avons pas rappelé.

« Ce malheureux a bien souffert depuis son jugement, par l'appréhension du genre de mort qui lui était destiné. Nous avons partagé ses peines; il y a été très-sensible. Nous avons eu la consolation de lui voir accueillir avec des sentiments pleins de foi les secours de la religion. Il a terminé sa carrière avec une édification et un courage qui ont ému les personnes qui ont assisté à ses derniers moments.

« Nous avons lieu de croire qu’il est heureux, c’est ce qui fait aujourd’hui notre consolation et qui, je l’espère, doit contribuer aussi à la vôtre. Permettez, monsieur, que je vous manifeste ma gratitude pour votre grande charité à

son égard. Vous m’avez lait autant de bien qu’à lui-mémc.

« Agréez, etc.

« Sieur Louise. »

« Monsieur,

« Une personne qui se prétend bien informée m’annonce que vous avez l'intention de publier un roman historique sur Claude Gueux.

« Je pense, monsieur, qu’il est important que vous sachiez que le père Gueux, très-Agé, a été condamné à une peine qu’il subissait dans la maison centrale de Clairvaux. et que son fils, pour lui porter secours, a commis avec intention une action dont le résultat l’a conduit dans la prison de son père.

«Quand il faisait du soleil. Gueux prenait entre ses bras son vieux père et le portait avec le plus grand soin sous la chaleur du jour.

« Je serais heureux que ces faits vous fussent de quelque utilité... Si vous avez besoin de quelques renseignements qui se trouvent au dossier criminel, ce serait pour moi une bien grande satisfaction de vous les procurer.

« Je suis, etc.

« Milt.ot.

« Greffier en chef de la cour d’assises A Troyes. »

Le 12 mai 1839, qui était un dimanche, vers deux heuresde l'après-midi, M. Victor llugo, causant sur son balcon de la Place Royale, entendit une détonation : c’était l’insurrection dont MM. Barbés et Blanqui étaient les chefs. L’insurrection fut vite étouffée; M. Blanqui put échapper et se cacha chez le sculpteur David; M. Barbés fut pris et jugé par la chambre des pairs. M. Victor Hugo assista il une séance : l’œil franc de l’accusé, sa. ferme tenue, sa physionomie élevée cl son air de grande jeunesse l’intéressèrent vivement. Le lendemain, il était à l’Opéra, où l’on jouait un acte de la Esmeralda; il était entré à l’orchestre pour entendre « l’air des cloches » ; un pair de France, M. de Saint-Priest, vint s’asseoir auprès de lui. L’acte joué, ils causèrent.

— Nous venons, dit Al. de Saint-Priest, de terminer une besogne toujours triste, nous venons de condamner un homme à mort.

— Barbés est condamné !

— Et il sera exécuté, car les ministres y tiennent.

— Quand?

— Probablement demain matin. Vous savez qu’il n’y a pas d’appel contre la chambre des pairs.

M. Victor Hugo quitta le pair, alla sur le théâtre et monta ;i la régie. Le régisseur était

absent, il trouva sur sa table un buvard sur lequel s’étalaient des caricatures à la plume, M. Nourrit ayant pour ventre un tonneau, mademoiselle Falcon avec des allumettes pour jambes. M. Levasseur babillé en portière, etc. Il prit dans le buvard une feuille de papier et y écrivit ces quatre vers:

Par votre ange envolée ainsi qu'une colombe!

Par ce royal enfant , doux et frêle roseau !

G lOce encore une fois! grâce au nom de la tombe!

Grûce au nom du berceau!

Il mit ces vers dans une de ces enveloppes grises qui servent aux billets de théâtre, cacheta avec un gros pain à cacheter rouge, et alla aux Tuileries. Il donna la lettre au portier, en le priant de la porter tout de suite. Le portier dit qu’il était trop tard pour que le roi l’eût avant le lendemain, mais qu’elle lui serait remise dès le matin. Mais M. Victor llugo lui expliqua qu’il s’agissait de la vie d’un homme qui devait être exécuté le matin même; alors le portier appela sa femme pour garder la grille et alla au château. M. Victor Hugo voulut attendre son retour. Au bout de vingt minutes, le portier revint.

— Monsieur, dit-il, le roi a lu votre lettre, mais vous avez bien fait d’écrire votre nom sur

l’enveloppe. If paraît que M. France d’Houdetot, qui est l’aide de camp de service, connaît monsieur; il allait jeter la lettre sur la table, lorsqu’il a vu votre nom. Alors il a porté tout de suite votre lettre, et l’huissier a vu, par la porte vitrée, que le roi la lisait.

M. Victor Hugo respira le lendemain en apprenant que l’exécution n’avait pas eu lieu. Le roi avait généreusement résisté à son ministère. Les ministres, dont était le général Cubières, qui fut plus tard condamné par la chambre des pairs, non pas pour une affaire politique, revinrent à la charge dans la journée. Louis- Philippe tint bon. M. Victor Hugo reçut de lui celte réponse : « La grâce est accordée, il ne me reste plus qu’à l’obtenir. »

Cette démarche de M. Victor Hugo a donné lieu plus lard .aux deux lettres qui suivent :

« Cher et illustre citoyen,

« Le condamné dont vous parlez dans le septième volume des Misérables doit vous paraître un ingrat.

« 11 y a vingt-trois ans qu’il est votre obligé... et il ne vous a rien dit.

« Pardonnez- lui! pardonnez -moi !

• « Dans ma prison d’avant Février , je m’étais

promis bien des fois de eourirVhez vous, si un jour la liberté m’était rendue.

« Rêves de jeune homme!.. Ce jour-lft vint pour me jeter, comme un brin de paille rompue, dans le tourbillon de 18/j8.

« Je ne pus rien faire de ce que j’avais si ardemment désiré.

« Et depuis, — pardonnez -moi ce mot, cher citoyen, — la majesté de votre génie a toujours arrêté la manifestation de ma pensée.

« Je fus fier dans mon heure de danger de me voir protégé par un rayon de votre flamme. Je ne pouvais mourir puisque vous me défendiez.

« Que n’ai-je eu la puissance de montrer que j’étais digne que votre bras s’étendit sur moi ! mais chacun a sa destinée ; et tous ceux qu’ Achille a sauvés n’étaient pas des héros.

« Vieux maintenant, je suis, depuis un an, dans un triste état de santé. J’ai cru souvent que mon cœur ou ma tête allaient éclater. Mais je me félicite, malgré mes souffrances, d’avoir été conservé, puisque, sous le coup de votre nouveau bienfait , je trouve l’audace de vous remercier de l’ancien.

« Et puisque j’ai pris la parole, merci aussi, mille fois merci pour notre sainte cause, et pour la France, du grand livre que vous venez de faire.

« Je dis : la France, car il me semble que

cette chère patrie de Jeanne d’Arc et de la Révolution était seule capable d’enlanter votre cœur et votre génie; fils heureux, vous avez posé sur le front glorieux de votre mère une nouvelle couronne de gloire !

« A vous de profonde affection.

« A. Barbés. »

« La Haye, le 10 juillet 1862. »

« llauteville-House, là juillet 1862.

« Mon frère d’exil .

« Quand un homme a, comme vous, été le combattant et le martyr du progrès , quand il a, pour la sainte cause démocratique et humaine, sacrifié sa fortune, sa jeunesse, son droit au bonheur, sa liberté, quand il a, pour servir l'idéal, accepté toutes les formes de la lutte et toutes les formes de l’épreuve, la calomnie, la persécution, la défection, les longues années de la prison , les longues années de l’exil , quand il s’est laissé conduire par son dévouement jusque sous le couperet de l’échafaud, quand un homme a fait cela, tous lui doivent et lui ne doit rien à qui que ce soit. Qui a tout donné au genre humain est quitte envers l’individu.

« Il ne vous est possible d’être ingrat envers

personne. Si je n’avais pas fait, il y a vingt-trois ans, ce dont vous voulez bien me remercier, c’est moi, je le vois distinctement aujourd’hui, qui aurais été ingrat envers vous.

« Tout ce que vous avez fait pour le peuple, je le ressens comme un service personnel.

« J’ai , à l’époque que vous me rappelez . rempli un devoir, un devoir étroit. Si j’ai été alors assez heureux pour vous payer un peu de la dette universelle, cette minute n’est rien devant votre vie entière, et tous, nous n’en restons pas moins vos débiteurs.

« Ma récompense, en admettant que je méritasse une récompense, a été l’action elle-même. J’accepte néanmoins avec attendrissement les nobles paroles que vous m’envoyez et je suis profondément touché de votre reconnaissance magnanime.

« Je vous réponds dans l’émotion de votre lettre. C’est une belle chose que ce rayon qui vient de votre solitude à la mienne. A bientôt, sur cette terre ou ailleurs. Je salue votre grande Ame.

M. Victor Hugo, en sa qualité de pair de France, eut à se prononcer dans deux causes capitales. 11 jugea, en 1846. Joseph Henry et, en

1847, Lecomte, qui avaient tous deux tiré sur le roi. Il vota la détention temporaire pour Joseph Henry, qui fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, et la détention perpétuelle pour Lecomte, qui fut condamné à mort et exécuté.

En 1848, la question de la peine de mort se présenta tout .4 coup à l'assemblée constituante. M. Victor Hugo monta aussitôt à la tribune:

« Je regrette que cette question, la première de toutes peut-être, arrive au milieu de vos délibérations presque à ('improviste, et surprenne les orateurs non préparés.

Quant .4 moi, je dirai peu de mots, mais ils partiront du sentiment d’une conviction profonde et ancienne.

Vous venez de consacrer l'inviolabilité du domicile, nous vous demandons de consacrer une inviolabilité plus haute et plus sainte encore : l’inviolabilité de la vie humaine.

Messieurs, une constitution, et surtout une constitution faite par la France et pour la France, est nécessairement un pas dans la civilisation. Si elle n’est point un pas dans la civilisation, elle n’est rien.

Eli bien! songez-y, qu’est-ce que la peine

do mon? La peine de mort est le signe spécial et éternel de la barbarie. Partout où la peine de mort est prodiguée, la barbarie domine; partout où la peine de mort est rare. la civilisation règne.

Messieurs, ce sont là des faits incontestables. L’adoucissement de la pénalité est un grand et sérieux progrès. Le dix-huitième siècle. — c’est là une partie de sa gloire. — a aboli la torture; le dix-neuvième abolira la peine de mort.

Vous ne l’abolirez pas peut-être aujourd'hui; mais, n’en doutez pas, demain vous l'abolirez, ou vos successeurs l’aboliront.

Vous écrivez en tête du préambule de votre constitution : « En présence de Dieu . » et vous commenceriez par lui dérober, à ce Dieu, ce droit qui n’appartient qu’à lui. le droit de vie et de mort !

Messieurs, il y a trois choses qui sont à Dieu et qui n’appartiennent pas à l'homme ; l’irrévocable. l’irréparable, l'indissoluble. Malheur à l’homme s'il les introduit dans ses lois! Tùt ou lard elles font plier la société sous leur poids; elles dérangent l’équilibre nécessaire des lois et des mœurs; elles ôtent à la justice humaine ses proportions, et alors il arrive ceci, réfléchissez-y. messieurs, que la loi épouvante la conscience.

Je suis monté à celte tribune pour vous dire

un seul mot, un mot décisif, selon moi; le voici :

Après février, le peuple eut une grande pensée : le lendemain du jour où il avait brûlé l<* trône, il voulut brûler l’échafaud.

Ceux cpii agissaient sur son esprit alors ne furent pas, je le regrette profondément, à la hauteur de son grand cœur. On l’empêcha d’exécuter cette idée sublime.

Eh bien! dans le premier article de la constitution que vous votez, vous venez de consacrer la première pensée du peuple : vous avez renversé le trône. Maintenant consacrez l’autre : renversez l’échafaud.

Je vote l’abolition pure, simple et définitive île la peine de mort. »

En mars 18/t9, l’avocat de Daix, un des condamnés de l’affaire Bréa, vint demander à M. Victor Ilugo d’intervenir pour son client qui allait être exécuté. M. Victor Ilugo s’adressa au président de la république, qui n’accorda pas la grâce. J’extrais les détails suivants de lettres d’une sœur de Daix, sous-surveillante â l’hospice de la Salpêtrière :

« .... C’est après deux années de douleur que jepeux recueillir mes idées pour vous faire con-

naître que j’ai conservé le précieux souvenir des démarches que vous avez faites auprès du président de la république, tendant à obtenir une commutation de peine. Le sort en avait décidé... Mon frère n’était pas un homme méchant; son caractère était difficile, ce qui tenait la mauvaise organisation de sa tète puisqu’il avait été trépané à l’hôpital de la Charité, ce qui amenait que dans les moments de chaleur il tombait fou. C’est pour cette cause que je l’avais placé Bicétre... Quand cette malheureuse insurrection de juin éclata, il était absent de l’hospice... Le lundi, pour la première fois de ma vie, j’ai méconnu les ordres du directeur, vu que nous ne pouvons sortir de l’établissement, je suis partie chercher sur tous les tas de morts, comptant le trouver; un sort plus triste lui était réservé. Je ne suis parvenue à le trouver que le mercredi ; le malheureux n’avait pas pu m’écrire, car, pendant quarante heures, il avait été attaché... Il est resté neuf mois dans les prisons avant de mourir, et ma plume se refuse de vous dire les scènes déchirantes qui se passaient dans les forts. Pourtant je fus frappée d’admiration au fort d’Ivry de la conduite d’un jeune officier; la consigne était donnée que les familles n’entreraient pas ; des enfants appelaient leur père, cet officier prenait les plus jeunes des bras de leur mère et

«lisait : Je n’ai pas reçu d’ordre pour les enfants... Dieu veuille que son sang soit le dernier ! Les victimes, j’espère, ne souffrent plus, niais les familles, quelle torture!... Voilà le sort qui était réservé à la servante du pauvre, car depuis vingt ans je suis attachée au service des malades; ma croix était déjà bien lourde à porter, mais maintenant je ne puis plus que la traîner... Il ne me reste plus que cette triste tombe à visiter, où je n’ai même pas pu faire tracer son nom ; je me suis soumise avec résignation à la loi qui me le défendait... Veuillez me pardonner de vous entretenir de toutes ces calamités, mais vous êtes si bon, vous ressentez tellement le malheur des familles, que vous pardonnerez à une pauvre femme de vous faire part de ses légitimes chagrins, en vous priant de lui accorder toujours quelques mots de consolation. »

En 1851, le fils ainé de M. Victor Hugo fut traduit en cour «l’assises pour avoir protesté, dans le journal l' Evénement , contre une exécution qui s’était accomplie avec des détails horribles. M. Victor Hugo écrivit au président des assises :

« Monsieur le président,

« Mon fils, Charles Hugo, est cité à confpa-

raltre mardi, 10 juin, devant la cour d’assises, présidée par vous, sous l’inculpation d'attaque au respect dû aux lois, à propos d’un article sur l’exécution du nommé Monteharmont.

« M. Erdan, gérant de V Evénement, est assigné en même temps que mon fils.

« M. Erdan a choisi pour avocat AI. Crémieux.

« Mon iils désire être défendu par moi et je désire le défendre.

« Aux termes de l’art. 295 du Code d’instruction criminelle, j’ai l’honneur de vous en demander la permission.

« Recevez, monsieur le président, l’assurance de ma considération distinguée.

« Victor Higo.

« 5 juin 1851. »

11 reçut cette réponse :

o Palais de justice, 7 juin 1851.

« Monsieur,

« En réponse à la demande que vous m’avez adressée, je vous préviens que je vous accorde la permission de défendre votre fils.

« Le président de la cour d’assises,

« Partauuiel-Lafosse. »

Je donne ici le plaidoyer de M. Victor Hugo, qui n’a pas été publié dans ses Œuvres complètes :

« Messieurs les jurés, il y a, dans ce qu'on pourrait appeler le vieux code européen, une loi cpie. depuis plus d’un siècle, tous les philosophes, tous les penseurs, tous les vrais hommes d’Elat veulent effacer du livre vénérable de la législation universelle; une loi que Beccaria a déclarée impie et que Franklin a déclarée abominable, sans qu’on ait fait de procès à Beccaria ni à Franklin; une loi (pii, pesant particulièrement sur cette portion du peuple qu’accablent encore l’ignorance et la misère, est odieuse à la démocratie , mais qui n’est pas moins repoussée par les conservateurs intelligents; une loi dont le roi Louis-Philippe, que je ne nommerai jamais qu’avec le respect dû à la vieillesse, au malheur et à un tombeau dans l’exil, une loi dont le roi Louis-Phi lippe disait: Je l’ai détestée toute ma vie; une loi contre laquelle M. de Broglie a écrit, contre laquelle M. Guizot a écrit; une loi dont la chambre des députés réclamait par acclamation l’abrogation il y a vingt ans, au mois d’octobre 1830, et qu’à la même époque le parlement demi-sauvage d’Otahili rayait de ses codes; une loi que l’assemblée de Francfort abolissait il y a trois ans, et que la constituante de 18/j8 n’a

maintenue qu’avec la plus douloureuse indécision et la plus poignante répugnance; une loi qui, :i l’heure ou je parle, est placée sous le coup de deux propositions d'abolition, déposées sur la tribune législative; une loi enfin dont la Toscane ne veut plus, dont la Russie ne veut plus, et dont il est temps que la France ne veuille plus; cette loi devant laquelle la conscience humaine recule avec une anxiété chaque jour plus profonde, c'est la peine de mort.

Eh bien! messieurs, c’est cette loi qui fait aujourd’hui ce procès; c’est elle qui est notre adversaire; j’en suis fAché pour M. l’avocatgénéral, mais je l’aperçois derrière lui!

Je l’avouerai, depuis une vingtaine d’années, je croyais, et, moi qui parle, j’en avais fait la remarque dans.des pages que je pourrais vous lire, je croyais, mon Dieu! avec M. Léon Faucher (pii, en 18.56, écrivait dans un recueil, la Revue de Paris, ceci, je cite : « L’échafaud n’apparait plus sur les places publiques qu’à de rares intervalles, et comme un spectacle que la justice a honte de donner; » je croyais, dis-je, que la guillotine, puisqu’il faut l’appeler par son nom, commençait à se rendre justice à clle-mômc, quelle se sentait réprouvée et qu’elle en prenait son parti. Elle avait renoncé A la place de Grève, au plein soleil, à la foule, elle iie.se faisait plus

crier dans les rues, elle ne se faisait plus annoncer comme un spectacle. Elle s’était mise à faire ses exemples le plus obscurément possible , au petit jour, barrière Saint-Jacques., dans un lieu désert, devant personne. 11 me semblait qu’elle commençait à se cacher, et je l'avais félicitée de cette pudeur.

Eh bien! messieurs, je me trompais, M. Léon Faucher se trompait. Elle est revenue de cette fausse honte. La guillotine sent qu’elle est une institution sociale, comme on parle aujourd’hui. Et qui sait? peut-être même rêve-t-elle, elle aussi , sa restauration.

La barrière Saint-Jacques, c’est la déchéance. Peut-être allons-nous la voir un de ces jours reparaître place de Grève, en plein midi, en pleine foule, avec son cortège de bourreaux, de gendarmes et de crieurs publics, sous les fenêtres mêmes de l’hôtel de ville, du haut desquelles on a eu un jour, le 2 h février, l’insolence de la flétrir et de la mutiler!

En attendant, elle se redresse. Elle sent que la société ébranlée a besoin, [tour se raffermir, comme on dit encore , de revenir A toutes les anciennes traditions, et elle est une ancienne tradition. Elle proteste contre ces dédamateurs démagogues qui s’appellent Beccaria, Vlco, Filairgierij Montesquieu, Turgot, Franklin, qui s’ap-

pollent Louis-Philippe, qui s’appellent Broglie et Guizot, et qui osent croire et dire qu’une machine à couper des têtes est de trop dans une société qui a pour livre l’Evangile.

Elle s’indigne contre ces utopistes anarchiques, et, le lendemain de ses journées les plus funèbres et les plus sanglantes, elle veut qu’on l’admire! elle exige qu’on lui rende des respects! ou sinon, elle se déclare insultée, elle se porte partie civile, et elle réclame des dommagesintérêts!

Elle a en du sang, ce n’est pas assez, elle n’est pas contente, elle veut encore de l'amende et de la prison!

Messieurs les jurés, le jour où l’on a apporté «liez moi, pour mon fils, ce papier timbré, cette assignation pour cet inqualifiable procès, — nous voyons des choses bien étranges dans ce tempsci et l’on devrait y être accoutumé, — eh bien, vous l’avouerai-je? j’ai été frappé de stupeur, je me suis dit :

Quoi! est-ce donc là que nous en sommes?

Quoi! à force d’empiétements sur le bon sens, sur la raison, sur la liberté de pensée, sur le droit naturel, nous en serions là. qu’on viendrait nous demander, non-seulement le respect matériel, celui-là n'est pas contesté, nous le devons, nous l’accordons, mais le respect moral, pour

ces pénalités qui ouvrent des abîmes dans les consciences, qui font pâlir quiconque pense, que la religion abhorre, abhorret à sanguine ; pour ces pénalités qui osent être irréparables, sachant qu’elles peuvent être aveugles; pour ces pénalités qui trempent leur doigt dans le sang humain pour écrire ce commandement : Tu ne tueras pas! pour ces pénalités impies qui font douter de l’humanité quand elles frappent le coupable, et qui font douter de Dieu quand elles frappent l’innocent! Non! non! non! nous n’en sommes pas lâ! Non!

Car, et puisque j’y suis amené, il faut bien vous le dire, messieurs les jurés, et vous allez comprendre combien devait être profonde mon émotion, le vrai coupable dans cette affaire, s'il y a un coupable, ce n’est pas mon fds, c’est moi !

Le vrai coupable, j’y insiste, c’est moi, moi qui depuis vingt-cinq ans ai combattu sous toutes les formes les pénalités irréparables; moi qui depuis vingt-cinq ans ai défendu en toute occasion l’inviolabilité de la vie humaine.

Ce crime, défendre l’inviolabilité de la vie humaine, je l’ai commis bien avant mon fils, bien plus que mon fds, je me dénonce, M. l’avocal-général! Je l'ai commis avec toutes les circonstances aggravantes. avec préméditation, avec ténacité, avec récidive!

Oui, je le déclare, ce reste des pénalités sauvages, cette vieille et inintelligente loi du talion, celte loi du sang pour le sang, je l’ai combattue toute ma vie, — toute ma vie, messieurs les jurés, — et, tant qu’il me restera un souffle dans la poitrine, je la combattrai, de tous mes efforts comme écrivain, de tous mes actes et de tous mes votes comme législateur, je le déclare (M. Victor Hugo étend le bras et montre le Christ qui est au fond de la salle au-dessus du tribunal) devant cette victime de la peine de mort qui est là. qui nous regarde et qui nous entend!

Je le jure devant ce gibet où, il y a deux mille ans. pour l’éternel enseignement des générations, la loi humaine a cloué la loi divine!

Ce que mon fils a écrit, il l’a écrit, je le répète, parce que je le lui ai inspiré dès l’enfance, parce qu’en même temps qu’il est mon fils selon le sang, il est mon fils selon l’esprit, parce qu’il veut continuer la tradition de son père. Continuer la tradition de son père ! voilà un étrange délit, et pour lequel j’admire qu'on soit poursuivi ! Il était réservé aux défenseurs exclusifs de la famille de nous faire voir cette nouveauté !

Messieurs, j’avoue que l’accusation en présence de laquelle nous sommes me confond.

Comment! une loi serait funeste, elle donne-

rail à la foule des spectacles immoraux, dangereux, dégradants, féroces; elle tendrait à rendre le peuple cruel; à de certains jours, elle aurait des effets horribles, et les effets horribles que produirait cette loi, il serait interdit de les signaler! Et cela s’appellerait lui manquer de respect! et l’on en serait comptable devant la jus- '■ '-/■ r lice! et il y aurait tant d’amende et tant de prison!

.Mais alors, c’est bien! fermons la chambre, fermons les écoles, il n’y a plus de progrès possible, appelons-nous le Mogol ou le Tliibet, nous ne sommes plus une nation civilisée! Oui, ce sera plus tôt fait, dites -nous que nous sommes en Asie, qu’il y a eu autrefois un pays qu’on appelait la France, mais que ce pays-là n’existe plus, et que vous l’avez remplacé par quelque chose qui n’est plus la monarchie, j’en conviens, mais qui n’est certes pas la république !

Mais voyons, appliquons aux faits, rapprochons des réalités la phraséologie de l’accusation.

Messieurs les jurés, en Espagne, l’inquisition a été la loi. Eh bien ! il faut bien vous le dire, on a manqué de respect à l’inquisition. En France, la torture a été la loi. Eh bien! il faut bien vous le dire encore, on a manqué de respect à la torture. Le poing coupé a été la loi; on a manqué...

— j’ai manqué de respect au couperet! Le fer rouge a été la loi ; on a manqué de respect au

for rouge. La guillotine est la loi. Eh bien! c’est vrai, j’en conviens, on manque de respect à la guillotine.

Savez-vous pourquoi, M. l’avocat-général ? Je vais vous le dire. C’est parce qu’on veut jeter la guillotine dans ce gouffre d’exécration où sont déjà tombés, aux applaudissements du genre humain, le fer rouge, le poing coupé*, la torture et l'inquisition! C’est parce qu’on veut faire disparaître de l’auguste et lumineux sanctuaire de la justice cette figure sinistre qui suffit pour le remplir d’horreur et d’ombre : le bourreau!

Ah! et parce que nous voulons cela, nous ébranlons la société! Ah! oui, c’est vrai! nous sommes des hommes très-dangereux, nous voulons supprimer la guillotine! c’est monstrueux!

Messieurs les jurés, vous êtes des citoyens souverains d'une nation libre, et. sans dénaturer ce débat, on peut, on doit vous parler comme ù des hommes politiques. Eh bien! songez-y, et. puisque nous traversons des temps de révolutions, tirez les conséquences de ce que je vais vous dire. Si Louis XVI eût aboli la peine de mort, comme il avait aboli la torture, sa tête ne serait pas tombée, 93 eût été désarmé du couperet, il y aurait une page sanglante de moins dans l’histoire : la date funèbre du 28 janvier n’existerait pas.

Qui donc., en face de la conscience publique . en face du monde civilisé, qui donc eût osé relever l’échafaud pour le roi, pour l’homme dont on aurait pu dire: C’est lui qui l’a renversé!

On accuse le rédacteur de \' Événement d’avoir manqué de respect aux lois ! d’avoir manqué de respect la peine de mort ! Messieurs, élevonsnous un peu plus haut qu’un texte controversable, élevons-nous jusqu’à ce qui fait le fond même de toute législation, jusqu’au for intérieur de l'homme. Quand Servan, — qui fut avocatgénéral cependant, — quand Servan imprimait aux lois criminelles de son temps cette flétrissure mémorable : Nos lois pénales ouvrent toutes les issues à l'accusation , et les ferment presque toutes à l’accusé; quand Voltaire qualifiait ainsi les juges de Calas: Ah! ne me parlez pas de ces juges , moitié singes et moitié tigres! quand Chateaubriand. dans le Conservateur, appelait la loi du double vote loi sotte et coupable ; quand Royer-Collard, en pleine chambre des députés, à propos de je ne sais plus quelle loi de censure, jetait ce cri célèbre : Si vous faites celte loi, je jure de lui désobéir! — quand ces législateurs, quand ces magistrats, quand ces grands philosophes, quand ces grands esprits, quand ces hommes , les uns illustres, les autres vénérables, parlaient ainsi, que faisaient-ils? Manquaient-ils de respect à la

VI CTO U HUGO RACONTÉ

loi locale et momentanée? c’est possible. M. l’avocat-général le dit. je l’ignore; mais ce que je sais, c'est qu’ils étaient les religieux échos de la loi des lois, de la conscience universelle ! Oflensaienl-ils la justice, la justice de leur temps, la justice transitoire et faillible? je n’en sais rien; mais ce que je sais, c’est qu’ils proclamaient la justice éternelle!

Il est vrai qu’aujourd’hui , on nous a fait la grâce de nous le dire au sein même de l’assemblée nationale, on traduirait en justice l’athée Voltaire, l’immoral Molière, l’obscène La Fontaine, le démagogue Jean-Jacques Rousseau. Voilà ce qu’on pense, voilà ce qu’on avoue, voilà où on en est. Vous apprécierez, messieurs les jurés.

Messieurs les jurés, ce droit de critiquer la loi, de la critiquer sévèrement, et en particulier et surtout la loi pénale, qui peut si facilement empreindre les mœurs de barbarie, ce droit de critiquer qui est placé à côté du devoir d’améliorer comme le flambeau à côté de l’ouvrage à faire, ce droit de l’écrivain non moins sacré que le droit du législateur, ce droit nécessaire, ce droit imprescriptible, vous le reconnaîtrez par votre verdict, vous acquitterez les accusés.

Mais le ministère public, c’est là son second argument, prétend que la critique de l’Evénement a été trop loin, a été trop vive. Ah ! vrai-

ment, messieurs les jurés, le fait qui a amené ce prétendu délit qu’on a le courage de reprocher au rédacteur de l’Evénement, ce fait effroyable, approchez-vous-en, regardez-le de près.

Quoi! un homme, un condamné, un misérable homme est traîné un matin sur une de nos places publiques. LA il trouve l’échafaud. Il se révolte, il se débat, il refuse de mourir. Il est tout jeune encore, il a vingt-neuf ans à peine... — Mon Dieu ! je sais bien qu’on va me dire : « C’est un assassin! » Mais écoutez! — ... Deux exécuteurs le saisissent, il a les mains liées, les pieds liés, il repousse les deux exécuteurs. Une lutte alTreuse s’engage. Le condamné embarrasse ses deux pieds dans l’échelle patibulaire, il se sert de l’échafaud contre l’échafaud. La lutte se prolonge. L’horreur parcourt la foule. Les exécuteurs, la sueur et la honte au front, pAIes, haletants, terrifiés, désespérés, — désespérés de je ne sais quel horrible désespoir, — courbés sous cette réprobation publique qui devrait se borner A condamner la peine de mort et qui a tort d’écraser l’instrument passif, le bourreau, — les exécuteurs font des efforts sauvages. Il faut que force reste A la loi, c’est la maxime. L’homme se cramponne A l’échafaud et demande grAce, ses vêtements sont arrachés, ses épaules nues sont en sang. Il résiste toujours. Enfin, après trois quarts d’heure.

— trois quarts d’heure, — (M. l’avocat-général lait un signe de dénégation. M. Victor Hugo reprend : ) on nous chicane sur les minutes : trente-cinq minutes, si vous voulez ! — de cet effort monstrueux, de ce spectacle sans nom , de cette agonie, — agonie pour tout le monde, entendezvous bien! — agonie pour le peuple qui est l:’i autant que pour le condamné, — après ce siècle • d’angoisse, messieurs les jurés! on ramène le misérable en prison. Le peuple respire, le peuple qui a des préjugés de vieille humanité et qui est clément parce qu’il se sent souverain, le peuple croit l’homme épargné. Point. La guillotine est vaincue, mais elle reste debout. Elle reste debout tout le jour, au milieu d’une population consternée. Et, le soir, on reprend un renfort de bourreaux, on garrotte l’homme de telle sorte qu’il ne soit plus qu’une chose inerte, et, à la nuit tombante, on le rapporte sur la place publique, pleurant, hurlant, hagard, tout ensanglanté, demandant la vie, appelant Dieu, appelant son père et sa mère, car devant la mort cet homme était redevenu un enfant.

On le hisse sur l'échafaud, et sa tète tombe!

— El alors un frémissement sort de toutes les consciences , jamais le meurtre légal n’avait apparu avec plus de cynisme et d’abomination, chacun se sent, pour ainsi dire, solidaire de cette

chose lugubre qui vient de s’accomplir, chacun sent au fond de soi ce qu’on éprouverait si l’on voyait en pleine France, en plein soleil, la civilisation insultée par la barbarie, ("est dans ce moment-là qu’un cri échappe à la poitrine d’un jeune homme, à ses entrailles, à son cœur, à son àme, un cri de pitié, un cri d’angoisse, un cri d’horreur, un cri d’humanité, et ce cri vous le puniriez! Et, en présence des épouvantables faits que je viens de remettre sous vos yeux, vous diriez à la guillotine : tu as raison! Et vous diriez à la pitié, à la sainte pitié : tu as tort!

Cela n’est pas possible, messieurs les jurés!

Tenez, monsieur l’avocat-général , je vous le dis sans amertume, vous ne défendez pas une bonne cause. Vous avez beau faire, vous engagez une lutte inégale avec l’esprit de civilisation, avec les mœurs adoucies, avec le progrès! Vous avez contre vous l’intime résistance du cœur de l’homme; vous avez contre vous tous les principes à l’ombre desquels, depuis soixante ans, la France marche et fait marcher le monde : l’inviolabilité de la vie humaine, la fraternité pour les classes ignorantes, le dogme de l’amélioration qui remplace le dogme de la vengeance! Vous avez contre vous tout ce qui éclaire la raison, tout ce qui vibre dans les âmes, la philosophie

comme la religion; d’un côté Voltaire, de l’autre Jésus-Christ! Vous avez beau faire, eet effroyable service que l’échafaud a la prétention de rendre à lu société, la société, au fond, en a horreur et n’en veut pas! Vous avez beau faire, les partisans de la peine de mort ont beau faire, et vous voyez que nous ne confondons pas la société avec eux. les partisans de la peine de mort ont beau faire, ils n’innocenteront pas la vieille pénalité du talion, ils ne laveront pas ces textes hideux sur lesquels ruisselle depuis tant de siècles le sang des tètes coupées!

Messieurs, j’ai fini.

Mon fils, lu reçois aujourd’hui un grand honneur, tu as été jugé digne de combattre, de souffrir peut-être, pour la sainte cause de la vérité. A dater d’aujourd’hui, tu entres dans la véritable vie virile de notre temps, c’est-à-dire dans la lutte pour le juste et le vrai. Sois fier, toi qui n’es qu’un simple soldat de l’idée humaine et démocratique, tu es assis sur ce banc où s’est assis Béranger, où s’est assis Lamennais!

Sois inébranlable dans tes convictions, et, que ce soit là ma dernière parole, si tu avais besoin d’une pensée pour l’affermir dans ta foi au progrès. dans ta croyance à l’avenir, dans la religion pour l’humanité, dans ton exécration de *

l’échafaud, dans ton horreur des peines irrévo-

cables et irréparables, songe que tu es assis sur ce banc où s’est assis Lesurques! »

M. Charles Hugo fut condamné à six mois de prison.

En 185&. M. Victor Hugo, habitant Jersey, apprit qu’on allait pendre un homme à Guernesey. 11 écrivit les deux lettres suivantes, inédites en France :

« AUX HABITANTS DE Gl'F.RNESEY.

Peuple de Guernesey,

C’est un proscrit qui vient il vous.

C’est un proscrit qui vient vous parler pour un condamné. L’homme qui est dans l’exil tend la main à l’homme qui est dans le sépulcre. Ne le trouvez pas mauvais et écoulez-moi.

Il y a une divinité horrible, tragique, exécrable, païenne. Cette divinité s’appelait Moloch chez les Hébreux et Tenta tés chez les Celles; elle s’appelle ù présent la peine de mort. Elle avait autrefois pour pontife dans l’Orient le mage et dans l’Occident le druide; son prêtre aujourd'hui, c’est le bourreau. Le meurtre légal a remplacé

il. 15

k‘ meurtre sacré. Jadis elle a rempli votre lie de sacrifices humains; et elle en a laissé partout les monuments, toutes ces pierres lugubres où la rouille des siècles a effacé la rouille du sang, qu'on rencontre à demi ensevelies dans l’herbe au sommet de vos collines et sur lesquelles la ronce siffle au vent du soir. Aujourd’hui, en celle année dont elle épouvante l’aurore, l’idole monstrueuse reparaît parmi vous; elle vous somme de lui obéir; elle vous convoque à jour lîxe, pour la célébration de son mystère; et, comme autrefois, elle réclame de vous, de vous qui avez lu l’Évangile, de vous qui avez l’œil fixé sur le Calvaire, elle réclame un sacrifice humain! Lui obéirez-vous? redeviendrez-vous païens le 27 janvier 1854 pendant deux heures? païens pour tuer un homme! païens pour perdre une Aine! païens pour mutiler la destinée d'un criminel en lui retranchant le temps du repentir! ferez-vous cela? Serait-ce là le progrès? Où en sont les hommes si le sacrifice humain est encore possible? Adore-t-on encore à Guernesey l’idole, la vieille idole du passé, qui tue en face de Dieu qui crée? A quoi bon lui avoir été le peulvcn si c’est pour lui rendre la potence?

Quoi! commuer une peine, laisser à un coupable la chance du remords et de la réconciliation. substituer au sacrifice humain l’expiation

intelligente, ne pas tuer un honune, cela est-il donc si malaisé? Le navire est-il donc si en détresse qu’un homme y soit de trop? Un criminel repentant pése-t-il donc tant à la société qu’il faille se h:\ter de jeter par-dessus le bord, dans l’ombre de l’ablme, celte créature de Dieu?

Gnernesiais! la peine de mort recule partout et perd chaque jour du terrain ; elle s’en va devant le sentiment humain. En 1830. la chambre* des députés de France en réclamait l'abolition par acclamation; la constituante de Francfort l’a rayée des codes en 1848; la constituante de Home l’a supprimée en 1849; notre constituante de Paris ne l’a maintenue qu'à une majorité imperceptible; je dis plus, la Toscane, qui est catholique, l’a abolie; la Russie, qui est barbare, l’a abolie; Otahiti, (pii est sauvage, l'a abolie. Il semble que les ténèbres elles-mêmes n’en veulent plus. Est-ce que vous en voulez, vous, hommes de ce bon pays?

11 dépend de vous que la peine de mort soit abolie de fait à Guernesey; il dépend de vous qu'un homme ne soit pas « pendu jusqu’à ce que mort s’ensuive » le ‘27 janvier; il dépend de vous cpie ce spectacle effroyable qui laisserait une tache noire sur votre beau ciel ne vous soit pas donné.

Sauver cette vie, sauver cette âme, vous b* pouvez, cela dépend de vous.

Dira-t-on qu’ici, dans ce sombre guet-apens «lu 18 octobre, la mort semble justice? que le crime de Tapner est bien grand?

Plus le crime est grand, plus le temps doit être mesuré long au repentir.

Quoi! une femme aura été assassinée, lâchement tuée, lAcbement! une maison aura été pillée, volée, incendiée, un meurtre aura été accompli, et autour de ce meurtre on croira entrevoir une foule d’autres actions perverses, un attentat aura été commis, je me trompe, plusieurs attentats, qui exigeraient une longue et solennelle réparation, le chAtiment accompagné de la réflexion, le rachat du mal par la pénitence, l’agenouillement du criminel sous le crime et du condamné sous la peine, toute une vie de douleur et de purification; et parce qu’un matin, à un jour précis, le vendredi 27 janvier, en quelques minutes, un poteau aura été enfoncé dans la terre, parce qu'une corde aura serré le cou d’un homme, parce qu’une Ame se sera enluie d’un corps misérable avec le hurlement d’un damné, tout sera bien!

Brièveté chétive de la justice humaine!

Oh! nous sommes le dix-neuvième siècle, nous sommes le peuple nouveau, nous sommes le peuple pensif, sérieux, libre, intelligent, travailleur, souverain; nous sommes le meilleur

Age de l'humanité, l’époque de progrès, d’art, de science, d’amour, d’espérance, de fraternité; échafauds! qu’est-ce que vous nous voulez? O machines monstrueuses de la mort, hideuses charpentes du néant, apparitions du passé, loi qui tiens à deux bras ton couperet triangulaire, toi qui secoues un squelette au bout d’une corde, de quel droit reparaissez- vous en plein midi, en plein soleil, en plein dix-neuvième siècle, en pleine vie? Vous êtes des spectres. Vous êtes les choses de la nuit, rentrez dans la nuit. Est-ce que les ténèbres offrent leurs services à la lumière? Allez-vous-en. Pour civiliser l’homme, pour corriger le coupable, pour illuminer la conscience, pour faire germer le repentir dans les insomnies du crime, nous valons mieux que vous; nous avons la pensée, l’enseignement, l’éducation patiente, l’exemple religieux, la clarté en haut, l’épreuve en bas, l’austérité, le travail, la clémence. Quoi! du milieu de tout ce qui est grand, de tout ce qui est vrai, de tout ce qui est beau, de tout ce qui est auguste, on verra obstinément surgir la peine de mort! Quoi! la ville souveraine. la ville centrale du genre humain, la ville du 14 juillet et du 10 août, la ville où dorment Rousseau et Voltaire, la métropole des révolutions. la cité-crèche de l’idée, aura la Grève, la barrière Saint-Jacques, la Roquette, et ce ne sera

pas assez de cette contradiction abominable! et ce contre-sens sera peu ! et cette horreur ne suffira pas! et il faudra qu’ici aussi, dans cet archipel, parmi les falaises, les arbres et les Heurs, sous l’ombre des grandes nuées qui viennent du pèle, l’échafaud se dresse, et domine, et constate son droit, et règne! ici! dans le bruit tles vents, dans la rumeur éternelle des Ilots, dans la solitude de l’abîme, dans la majesté de la nature! Allez- vous-en, vous dis-je! disparaissez! Qu’est-ce que vous venez faire, toi, guillotine, au milieu île Paris, toi, gibet, en face de l’Océan?

Peuple «le pécheurs, bons et vaillants hommes de la mer, ne laissez pas mourir cet homme. Me jetez pas l’ombre d’une potence sur votre île charmante et bénie. N'introduisez pas dans vos héroïques et incertaines aventures de mer ce mystérieux élément de malheur. N’acceptez point la responsabilité redoutable de cet empiétement du pouvoir humain sur le pouvoir divin. Qui sait? qui connaît? qui a pénétré l’énigme? Il y a des abîmes dans les actions humaines comme il y a des gouffres dans les Ilots. Songez aux jours d’orage, aux nuits d’hiver, aux forces irritées et obscures qui s’emparent de vous de certains moments. Songez comme la cèle de Serk est rude, comme les bas-fonds des Minquicrs sont perfides, comme les écueils de Pater-Noster sont

mauvais. Ne faites pas souffler dans vos voiles le vent du sépulcre. N’oubliez pas, navigateurs, n'oubliez pas, pêcheurs, n’oubliez pas, matelots, qu’il n’y a qu'une planche entre vous et l’éternité, que vous êtes à la discrétion des vagues qu’on ne sonde pas et de la destinée- qu’on ignore, qu’il y a peut-être des volontés dans ce que vous prenez pour des caprices, que vous luttez sans cesse contre la mer et contre le temps, et que, vous, hommes qui savez si peu de chose et qui ne pouvez rien, vous êtes toujours face à face avec l’infini et avec l’inconnu !

L’inconnu et l'infini, c’est la tombe.

N’ouvrez pas, de vos propres mains, une tombe au milieu de vous.

Quoi donc! les voix de cet infini 11e vous disent-elles rien? Est-ce que tous les mystères ne vous entretiennent pas les uns des autres? Estce que la majesté de l’Océan 11e proclame pas la sainteté du tombeau? Dans la tempête, dans l’ouragan, dans les coups d’équinoxe, quand les brises de la nuit balanceront l'homme mort aux poutres du gibet, est-ce que ce ne sera pas une chose terrible que ce squelette maudissant cette Ile dans l'immensité!

Est-ce que vous ne songerez pas en frémissant, j’y insiste, que ce vent qui viendra souffler dans vos agrès aura rencontré à son passage cette

VICTOR 11 ICO RACONTÉ.

corde et ce cadavre , et que cette corde et ce cadavre lui auront parlé?

Non! plus de supplices! Nous, hommes de ce grand siècle, nous n’en voulons plus. Nous n’en voulons pas plus pour le coupable que pour le non coupable. Je le répète, le crime se rachète par le remords et non par un coup de hache ou un nœud coulant ; le sang se lave avec les larmes et non avec le sang. Non, ne donnons plus de besogne au bourreau. Ayons ceci présent à l’esprit, et que la conscience du juge religieux et honnête le médite d’accord avec la nôtre : indépendamment du grand forfait contre l’inviolabilité de la vie humaine accompli aussi bien sur le brigand exécuté que sur le héros supplicié , tous les échafauds ont commis des crimes. Le code du meurtre est un scélérat masqué avec ton masque, ô justice, et qui tue et massacre impunément. Tous les échafauds portent des noms d’innocents et de martyrs. Non , nous ne voulons plus de supplices. Pour nous, la guillotine s'appelle Lesurques, la roue s’appelle Calas, le bâcher s’appelle Jeanne d’Arc, la torture s’appelle Campanella, le billot s’appelle Thomas Morus, la ciguë s’appelle Socrate, le gibet se nomme Jésus-Christ!

Oh ! s’il y a quelque chose d’auguste dans ces enseignements de fraternité, dans ces doc-

irines de mansuétude et d’amour que toutes les bouches qui crient : Religion, et toutes les bouches qui disent : Démocratie, que toutes les voix de l’ancien et du nouvel Evangile sèment et répandent aujourd’hui d’un bout du monde à l’autre, les unes, au nom de l’homme-Dieu, les autres, au nom de l’homme-peuplc, si ces doctrines sont justes, si ces idées sont vraies, si le. vivant est frère du vivant, si la vie de l’homme est vénérable, si l’Ame de l’homme est immortelle, si Dieu seul a le droit de retirer ce que Dieu seul a eu le pouvoir de donner, si la mère qui sent l’enfant remuer dans ses entrailles est un être béni, si le berceau est une chose sacrée, si le tombeau est une chose sainte, insulaires de Guerncsey, ne tuez pas cet homme!

Je dis : ne le tuez pas, car, sachez-le bien, quand on peut empêcher la mort, laisser mourir, c’est tuer.

Ne vous étonnez pas de cette instance qui est dans mes paroles. Laissez . je vous le dis , le proscrit intercéder pour le condamné. Ne dites pas.: Que nous veut cet étranger? Ne dites pas au banni : De quoi te mêles-tu? Ce n’est pas ton affaire. — Je me mêle des choses du malheur; c'est mon droit, puisque je souffre. I/infortune a pitié de la misère; la douleur se penche sur le désespoir.

D’ailleurs, cet homme et moi, n’avons-nous pas des douleurs qui se ressemblent? Ne tendons-nous pas chacun les bras à ce qui nous échappe? Moi banni, lui condamné, ne nous tournons-nous pas chacun vers notre lumière, lui vers la vie. moi vers la patrie?...

Mais qu’importe? pour moi, cet assassin n’est plus un assassin . cet incendiaire n’est plus un incendiaire, ce voleur n’est plus un voleur; c’est un être frémissant qui va mourir. Le malheur l’a fait mon frère. Je le défends.

L’adversité qui nous éprouve a, parfois, outre l’épreuve, des utilités imprévues, et il arrive tpie nos proscriptions, expliquées par les choses auxquelles elles servent, prennent des sens inattendus et consolants.

Si ma voix est entendue, si elle n’est pas emportée comme un souffle vain dans le bruit du (lot et de l’ouragan, si elle ne se perd pas dans la rafale qui sépare les deux îles , si la semence de pitié que je jette à ce vent de mer germe dans les cœurs et fructifie, s’il arrive que ma parole, la parole obscure du vaincu , ait cet insigne honneur d’éveiller l’agitation salutaire d’où sortiront la peine commuée et le criminel pénitent, s’il m’est donné, ù moi le proscrit rejeté et inutile, de me mettre en travers d’un tombeau qui s’ouvre, de barrer le passage

à la mort et de sauver la tète d’un homme, si je suis le grain de sable tombé de la main du hasard qui fait pencher la balance et qui fait prévaloir la vie sur la mort, si ma proscription a été bonne à cela, si c'était là le but mystérieux de la chute de mon foyer et de ma présence en ces lies, oh! alors tout est bien, je n’ai pas souffert. je remercie, je rends grâce et je lève les mains au ciel, et, dans cette occasion où éclatent toutes les volontés de la Providence, ce sera votre triomphe, é Dieu, d’avoir fait bénir Guernesey par la France, ce peuple presque primitif par la civilisation tout entière, les hommes qui 11e tuent point par l’homme qui a tué, la loi de miséricorde et de vie par le meurtrier, et l’exil par l’exilé!

Hommes de Guernesey, ce qui vous parle en cet instant, ce 11’est pas moi, qui 11c suis que l’atome emporté n’importe dans quelle nuit par le souflle de l’adversité. Ce qui s’adresse à vous aujourd’hui , je viens de vous le dire, c’est la civilisation tout entière ; c’est elle qui tend vers vous ses mains vénérables. Si Beccaria proscrit était au milieu de vous , il vous dirait : La peine capitale est impie; si Franklin banni vivait à votre foyer, il vous dirait : La loi qui lue est une loi funeste; si Filangieri réfugié, si Vico exilé, si Turgot expulsé, si Montesquieu chassé habitaient

23ti

sous votre toit, ils vous (liraient : L’échafaud est abominable; si Jésus-Christ, en fuite devant Caïplie. abordait votre Ile, il vous dirait : A e frappez pas arec le (jlaive, — et à Montesquieu, à Turgot, A Vico, à Beccaria, à Franklin, vous criant : Grâce! répondriez-vous : Non?

Non! c’est la réponse du mal. Non! c’est la. réponse du néant. L'homme croyant et libre affirme la vie, affirme la pitié, la clémence et le pardon , prouve l’âme de la société par la miséricorde de la loi, et ne répond, non! qu’à l’opprobre, au despotisme et à la mort. »

Les Guernesiais demandèrent la grâce du condamné; mais elle leur fut refusée, et l’exécution de Tapner fit écrire à M. Victor Hugo cette nouvelle lettre :

A I.OltU l’ALMKRSTON.

SECRÉTAIRE rt'ÉTAT A L*IXTÉRIEUR, EN ANGLETERRE.

Monsieur,

Je mets sous vos yeux une série de faits qui se sont accomplis à Jersey dans ces dernières années.

Il y a quinze ans, Caliot, assassin, fut condamné à mortel gracié. Il y a huit ans. Thomas

Nicole, assassin, fut condamné à mort et gracié. Il y a trois ans, en 1851, Jacques Fouquet, assassin, fut condamné à mort et gracié. Pour tous ces criminels la mort fut commuée en déportation. Pour obtenir ces grâces, à ces diverses époques, il a suffi d’une pétition des habitants de l’île.

J’ajoute qu’en 1851 on se borna également â déporter Edward Cari ton, qui avait assassiné sa femme dans des circonstances horribles.

Voilà ce qui s’est passé depuis quinze ans dans l’ile d’où je vous écris.

Maintenant quittons Jersey et venons à Gucrnesey.

Tapner, assassin, incendiaire et voleur, est condamné à mort. A l’heure qu’il est, monsieur, et au besoin les faits que je viens de citer suffiraient à le prouver, dans toutes les consciences saines et droites la peine de mort est abolie ; Tapner condamné, un cri s’élève, les pétitions se multiplient, une, qui s’appuie énergiquement sur l’inviolabilité de la vie humaine, est signée par six cents habitants les plus éclairés de File. Notons ici que pas un ministre d'aucun culte chrétien n’a voulu accorder sa signature à ces pétitions. Ces hommes ignorent probablement que la croix est un gibet. Le peuple criait : Grâce! le prêtre a crié : Mort ! Plaignons le prêtre et passons. Les pétitions vous sont remises, mon-

VICTOR Hl’GO RACONTÉ.

sieur. Vous accordez un sursis. En pareil cas. sursis signifie commutation. L’île respire, le gibet ne sera pas dressé. Point. Le gibet se dresse. Tapner est pendu.

Après réflexion.

Pourquoi ?

Pourquoi refuse-t-on à Guernesey ce qu’on avait tant de fois accordé à Jersey? pourquoi la concession à l’une et l’affront à l’autre? pourquoi la grâce ici et le bourreau là ? pourquoi celte différence là où il y avait parité? quel est le sens de ce sursis qui n’est plus qu’une aggravation? est-ce qu’il y aurait un mystère? à quoi a servi la réflexion ?

11 se dit, monsieur, des choses devant lesquelles je détourne la tête. Non, ce qui se dit n’est pas...

Quoi qu'il en soit, vous avez ordonné, ce sont les termes de la dépêche, que la justice « suivit son cours; » quoi qu'il en soit, tout est fini; quoi qu’il eu soit. Tapner, après trois sursis et trois réflexions, a été pendu hier 10 février, et voici, monsieur, le bulletin de la journée.

Un jardin était attenant à la prison. On y avait dressé l’échafaud. Une brèche avait été faite au mur pour que le condamné passât. A huit heures du matin, la foule encombrant les rues voisines, deux cents spectateurs « privilégiés » étant dans

le jardin, l'homme a paru à la brèche. Il avait le Iront haut et le pas ferme; il était pâle; le cercle rouge de l’insomnie entourait ses yeux. Le mois qui venait de s’écouler l’avait vieilli de vingt années. Cet homme de trente ans en paraissait cinquante. « Un bonnet de coton blanc profondément enfoncé sur la tête et relevé sur le front.

— dit un témoin oculaire, — vêtu de la redingote brune qu’il portait aux débats, et chaussé de vieilles pantoufles, » il a fait le tour d’une partie du jardin dans une allée sablée exprès. Les bordiers, le shérif, le lieutenaïU-shérif et le procureur de la reine l’entouraient. Il avait les mains liées, mal comme vous allez voir. Pourtant, selon l’usage anglais, pendant que les mains étaient croisées par les liens sur la poitrine, une corde rattachait les coudes derrière le dos. A côté de lui, les chapelains, qui avaient refusé de signer la demande en grâce, pleuraient. L’allée sablée menait à l’échelle. Le nœud pendait. Tapner est monté. Le bourreau tremblait... Tapner s’est mis lui-même sous le nœud coulant et y a passé son cou, et, comme il avait les mains peu attachées, voyant que le bourreau tout égaré s’y prenait mal, il l’a aidé. Puis, « comme s'il eût pressenti ce qui allait suivre, « dit le même témoin, il a dit: Liez-moi donc mieux les mains.

— C’est inutile, a répondu le bourreau. Tapner

étant ainsi debout dans le nœud eoulant, les pieds sur la trappe, le bourreau a rabattu le bonnet sur son visage, et l’on n’a plus vu de cette face pâle qu’une bourbe qui priait. Après quelques secondes, le temps de se retourner, l’homme des « hautes œuvres » a pressé le ressort de la trappe. Un trou s’est fait sous le condamné. il y est tombé brusquement, la corde s’est tendue, le corps a tourné, on a cru l’homme mort. « On pensa, dit le témoin, que Tapner avait été tué roide par la. rupture de la moelle épinière. » II. était tombé de quatre pieds de haut, et de tout son poids, et c'était un homme de haute taille; et le témoin ajoute: « Ce soulagement des cœurs ne dura pas deux minutes. » Tout à coup, l’homme, pas encore cadavre et déjà spectre, a remué, les jambes se sont élevées et abaissées l’une après l’autre, comme si elles essayaient de monter des marches dans le vide, ce qu’on entrevoyait est devenu horrible, les mains, presque déliées, s’éloignaient et se rapprochaient >< comme pour demander assistance, » dit le témoin. Le lien des coudes s’était rompu à' la secousse de la chute. Dans ces convulsions, la corde s’est mise à osciller, les coudes du misérable ont heurté le bord de la trappe, les mains s’y sont cramponnées, le genou droit s’y est appuyé, le corps s’est soulevé, et le pendu s’est penché sur la foule. Il

est retombé, puis a recommencé deux fois, dit le témoin. Puis il a relevé son bonnet, et la foule a vu ce visage. Cela durait trop. A ce qu’il parait. Il a fallu iinir. Le bourreau, qui était descendu, est remonté et a fait, je cite toujours le témoin oculaire, « lâcher prise au patient. » Le bourreau et le spectre ont lutté un moment; le bourreau a vaincu. Puis cet infortuné, condamné lui— même, s’est précipité dans le trou où pendait Tapner, lui a étreint les deux genoux, et s’est suspendu à ses pieds. La corde s’est balancée un moment, portant le patient et le bourreau, le crime et la loi. Enfin le bourreau a lui-même « lâché prise. » C’était fait. L’homme était mort.

Vous le voyez, monsieur, les choses se sont bien passées. Cela a été complet. Si c’est un cri d’horreur qu’on a voulu, on l’a.

La ville étant bâtie en amphithéâtre, on voyait cela de toutes les fenêtres. Les regards plongeaient dans le jardin.

La foule criait: Shame! S haine! Des femmes sont tombées évanouies.

Pendant ce temps-là, Fouquet, le gracié de 1851 , se repent. Le bourreau a fait de Tapner un cadavre; la clémence a refait de Fouquet un homme.

Dernier détail :

Entre le moment où Tapner est tombé dans

Page 1