‹ Victor HugoChapitre 40 sur 51 · RU Y BLAS · texte numérisé non relu

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talent ou seulement de la dignité, et qu’on y était tombé aux exhibitions des ménageries ambulantes; qu’entre le Théâtre- Français , voué aux morts, et la Porte-Saint-Martin, vouée aux hôtes, l'art moderne était sur le jtavé. Il avait.ajouté que ce n’était pas lui seul qui se plaignait, que tous les auteurs du drame disaient comme lui, à commencer par M. Victor Hugo, qui ne faisait plus de pièces que de loin en loin et qui en aurait fait deux par an s’il avait eu un théâtre.

Le duc d’Orléans avait dit que c’était là, en effet, un état de choses impossible, que l’art contemporain avait droit à un théâtre et qu’il en parlerait à M. Guizot.

— ■ Maintenant, conclut M. Alexandre Dumas, il faut (pie vous alliez voir Guizot. J’ai persuadé le prince, persuadez le ministre.

— Un théâtre, c’est très-bien, dit M. Victor Hugo, mais il faudrait un directeur.

M. Alexandre Dumas n’avait personne dont il pût répondre.

— Connaissez - vous quelqu’un, vous? demanda-t-il à M. Victor Hugo.

— Oui et non. Je reçois un journal de théâtre qui est entièrement dans nos idées, et qui nous défend tous les deux, évidemment avec conviction et sans arrière-pensée, car le brave garçon qui fait ce journal ne vient pas môme chercher

Victor hugo raconté.

de remerclment, et je ne l’ai pas vu quatre fois. Je crois donc en lui précisément parce que je ne le connais pas. On m'a dit que son rêve serait d’être directeur de théâtre. C’est le directeur du Vert-Vert.

— Anténor Joly! dit M. Alexandre Dumas.

Mais il n'a pas le sou.

— Avec un privilège il trouvera de l’argent.

M. Alexandre Dumas fit des objections, puis, avec sa nature facile, céda. — Quand il fut sorti, M. Victor Hugo réfléchit qu’ils avaient été bien vile en disposant d’un théâtre qui n’exislait pas. Les princes, sollicités de toutes parts, font des réponses polies qu’on prend pour des promesses. Il était vraisemblable que le duc d’Orléans ne pensait déjà plus à sa conversation du matin. M. Victor Hugo n’alla pas chez M. Guizot, et pensa lui-même à autre chose.

A quelque temps de là, un ami commun lui dit que M. Guizot s’étonnait de ne pas le voir, et avait à lui parler. 11 y alla le lendemain matin.

— Eh bien, lui dit M. Guizot en le voyant entrer, vous ne voulez donc pas de votre théâtre?

M. Guizot lui dit de la façon la plus ouverte et la plus cordiale qu’il avait eu raison de demander un théâtre, que rien n’était plus légitime, qu’à un art nouveau il fallait un théâtre nouveau, que la Comédie -Française, scène de tradition et

RU Y RUAS.

de conservation, n’était pas l’arène qu’il fallait à la littérature originale et militante, que le gouvernement ne faisait que son devoir en créant un théâtre pour ceux qui créaient un art.

— Maintenant, ajouta M. Guizot, réglons les termes du privilège.

Le ministre et l’écrivain s’entendirent, et M. Guizot écrivit de sa main les conditions du théâtre, qui étaient très- larges, mais exclusivement littéraires. M. Victor Hugo demanda le droit à la musique; il se souvenait de l’effet produit dans Lucrèce Borgia par le contraste de la chanson à boire et du psaume; il rêvait de mêler plus amplement encore le chant à la parole ; il voulait que l’art tout entier fét possible, depuis les symphonies de la Tempête jusqu'aux chœurs de Prométhce. M. Guizot accorda tout.

— Maintenant, dit-il, il ne nous manque plus que la signature du ministre de l’intérieur. Mais je lui ai déjà parlé, et nous sommes d’accord.

Allez le voir demain, il vous remettra votre privilège.

— Mon privilège? interrogea M. Victor Hugo.

— Sans doute! c'est à vous que nous donnons le théâtre.

— Je ne le prends pas ! Je fais de l’art et non a

du commerce. Je ne veux d’aucun privilège pour t , -, moi, ni comme directeur, ni comme auteur. Ce

n’est pas pour moi que je demande un théâtre, c’est pour toute la génération nouvelle, qui n’en a pas.

— Soit, dit 31. Guizot; mais pour donner un théâtre, il faut que nous le donnions â quelqu’un. Avez-vous un directeur?

— Oui; M. Anténor Joly.

— Je ne le connais pas, mais, si vous répondez de lui, cela suffit. Menez-le demain chez M. de Gasparin.

31. 3 ictor Hugo, en rentrant, écrivit un mot â M. Anténor Joly, qui accourut le lendemain matin.

— J’ai une nouvelle à vous apprendre, lui dit 31. 3’iclor llugo; c’est que vous avez un théâtre.

La reconnaissance de M. Joly lut égale à son ébahissement. 11 tenait son rêve! 31. Victor Hugo coupa court à ses rcmereiments en lui disant qu’on les attendait au ministère de l’intérieur. 31. Anténor Joly avait un cabriolet à la porte, ils y montèrent tous deux, et furent bientôt dans le cabinet de 31. de Gasparin.

Pendant qu’on allait chercher le privilège dans les bureaux, 31. Victor Hugo répéta devant 31. de Gasparin ce qu’il avait dit devant 31. Guizot :

— 11 est bien entendu que le théâtre est à la littérature et non à moi. 31. Anténor Joly me demandera des pièces s’il y trouve son intérêt,

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