‹ Victor HugoChapitre 41 sur 51 · H U V B LA S · texte numérisé non relu

H U V B LA S

mais il sera aussi libre de ne pas m’en demander que je serai libre de lui en refuser. Il sera un directeur comme un autre, et je serai un auteur comme un autre. Il ne s’engage qu’à une chose : c'est à faire de son théâtre le théâtre de la littérature vivante.

On vint dire des bureaux que le privilège n’était pas prêt, et ne pouvait l'être que dans une heure. II fut convenu que M. An ténor Joly reviendrait dans la journée.

En sortant, le nouveau directeur dit à M. Victor Hugo :

— Puisque vous voulez que j’aie le droit de m’adresser à qui bon me semble, je m’adresse à v vous, et je vous demande ma pièce d’ouverture.

51. Victor Hugo lui répondit qu’il serait temps de penser à l’ouverture de la salle quand il y aurait une salle et une troupe, et 51. Anténor Joly le quitta pour chercher de l’argent, un terrain et des acteurs.

Ceci se passait en octobre 1836. Il s’écoula cinq ou six mois sans que 51. Victor Hugo entendit parler de 51. Joly. Un jour, on lui annonça 51. de Gasparin, qui lui dit : — 5lais je croyais que c’était un théâtre de littérature que vous vouliez ! — et qui lui montra, en marge du privilège, non signé encore, une note demandant l’autorisation de jouer l’opéra-comique. 51. Yie-

lor Hugo répondit qu’il y avait erreur, que c’étnit lui qui avait demandé la musique, mais comme collaboratrice et servante du drame, et non comme maîtresse. Le ministre dit qu’ aussi la note l’avait étonné, et qu'il allait aviser.

M. Victor Hugo fut un an cette fois sans entendre parler de rien. En juin 1838, M. Anténor Joly reparut. Il avait été vingt-deux mois il trouver de l’argent. Quelqu’un lui en avait offert . mais à la condition d’être codirecteur. Ce n’eût été rien , si ce quelqu’un n’avait pas été un vaudevilliste qui s’était enrichi dans les pompes funèbres, et qui avait pour idéal l'opéra-comique. C’était ce vaudevilliste qui avait demandé l’autorisation que le ministre avait d’abord refusée; mais M. Anténor Joly, ne trouvant rien d’aucun autre côté, avait dû subir cet associé et ses exigences, et obtenir du ministre, à force d’instances, le droit à l’opéra. Mais ce serait une clause morte; l'associé comprenait lui-même qu’on attendait un théâtre de drame, et que c’était par le drame qu’il fallait commencer; une fois le drame installé, lui, Anténor Joly, serait IA pour le maintenir; l’essentiel était de prendre possession du théâtre, et tout était dans le drame d’ouverture; il fallait absolument le nom de JH. Victor Hugo, etc.

M. Victor Hugo, auquel M. Anténor Joly pré-

R l! V BLAS.

Zi59

senla son associé le lendemain, promit une pièce, et se mil à écrire Buy Bios, dont le sujet le préoccupait depuis longtemps.

Sa première idée avait été que la pièce commençât par le troisième acte : Buy Blas, premier ministre, duc d'OImedo , tout-puissant, aimé de la reine; un laquais entre, donne des ordres à ce tout-puissant, lui fait fermer une fenêtre et ramasser son mouchoir. Tout se serait expliqué après. L’auteur, en y réfléchissant, aima mieux commencer par le commencement, faire un effet de gradation plutôt qu’un effet d’étonnement , et montrer d’abord le ministre en ministre et le laquais en laquais. Il écrivit la première scène le 6 juillet et la dernière le li août. Ce fut, de tous ses drames, celui qui lui prit le plus de; temps. Le dernier acte, comme le quatrième de Marion de Larme , fut écrit en un jour; mais le quatrième acte de Marion de Larme est beaucoup plus long que le cinquième de Buy Blas.

Pendant que SL Victor Hugo écrivait Buy Blas, M. Joly venait le voir souvent, le consultait sur l’emplacement du nouveau théâtre, lui amenait des architectes, etc.; M. Victor Hugo était pour un terrain qui se trouvait libre près de la porte Saint-Denis, et pour appeler le théâtre Théâtre de la Porle-Saint-Denis. L’affaire ne se fil pas, à son grand déplaisir, et les deux directeurs en furent

VICTOR HliGO RACONTÉ.

réduits au théâtre Vcntadour, mal situé, dans une cour où il ne passe personne. Tout ce qu'on put faire pour lui, ce fut de changer son nom, et d’appeler ce tombeau Théâtre de la llenaissance.

51. Anténor Joly vint un matin avec la maquette d’une nouvelle espèce de théâtre. Selon lui, la rampe ne s'expliquait pas; cette rangée de quinquets qui sortait de terre était absurde; dans la réalité, on était éclairé par en haut et non par en bas; la rampe était un contre-sens; les acteurs n’étaient plus des hommes, etc. — La maquette présentait un nouveau système ; les quinquets éclairaient, comme le soleil, du haut de portants dissimulés dans la coulisse; on ne serait plus au théâtre, on serait dans la rue, dans un bois, dans une chambre. 51. Victor Hugo s’opposa â la suppression de la rampe; il répondit que la réalité crue de la représentation serait en désaccord avec la réalité poétique de la pièce, que le drame n’était pas la vie même, mais la vie transfigurée en art, qu’il était donc bon que les acteurs fussent transfigurés aussi , qu’ils l’étaient déjà par leur blanc et par leur rouge, qu’ils l’étaient mieux par la rampe, et que cette ligne de feu qui séparait la salle de la scène était la frontière naturelle du réel et de l’idéal.

Avant de promettre Ihnj Mas, l’auteur s'était enquis de la troupe. On lui avait présenté une

Page 1