RU Y BLAS
temps que Ituy lilas , on répétait un opéra-comique, et le codirecteur, qui était le vrai puisqu’il avait l’argent, fort rare aux répétitions de Ruy Rlas, n’en manquait pas une de l’Eau merveilleuse.
La mélomanie de la vraie directioi^se révélait en tout. Une fois, en arrivant, M. Victor Hugo vit des menuisiers et des tapissiers occupés à séparer en stalles les banquettes du parterre. M. Anténor Joly lui expliqua que le théâtre, vu sa situation, ne pouvait pas compter sur le public des boulevards, que sa clientèle serait la l'ashion et la grande bourgeoisie, qu’il fallait donc faire un théâtre confortable et riche. M. Victor Hugo répondit que la fashion aurait les stalles d’orchestre, les stalles de balcon et les loges, mais qu’il entendait qu’on laissât au public populaire ses places, c’est-à-dire le parterre et les galeries; que c’était pour lui le vrai public, vivant, impressionnable, sans préjugés littéraires, tel qu’il le fallait à l’art libre; que ce n’était peutêtre pas le public de l’opéra, mais que c’était le public du drame; que ce public-là n’avait pas l'habitude d’ètre parqué et isolé dans sa stalle, qu’il n’était jamais plus ardent, plus intelligent et plus content que lorsqu’il était entassé, mêlé, confondu, et que, quant à lui, si on lui relirait son parterre, il retirerait sa pièce. Les banquettes ne furent pas stallées.
Il n’y avait plus à compter sur les jeunes gens d'Ilernani; la célébrité était venue pour quelquesuns, l’Age pour tous; parmi les rapins de 1830, les uns étaient maintenant des maîtres et pensaient A Jours propres œuvres; les autres, n’ayant pu faire leur trouée en art, y avaient renoncé, et, commerçants, industriels, mariés, faisaient pénitence de leurs péchés d’enthousiasme et de littérature. Ceux même qui étaient restés écrivains, peintres et amis avaient quitté la bohème pour la bourgeoisie, s’étaient coupé les cheveux, avaient reconnu le chapeau et la redingote de tout le monde, avaient des femmes ou des maîtresses qu’ils ne pouvaient mener au parterre, ni aux combles, trouvaient de mauvais goût les acclamations forcenées, et applaudissaient quelquefois du bout des gants.
Une nouvelle génération arrivait. Quelque temps auparavant, un jeune homme de seize à dix-sept ans, qui achevait ses études au collège Charlemagne voisin de la place Royale, s’était présenté chez M. Victor Hugo : c'était M. Auguste Vaequerie. Il avait amené, bientôt après, un de ses camarades «le classe, M. Paul Meurice. Tous deux devinrent, et sont restés, les plus sôrs et les plus intimes amis de M. Victor Hugo. M. Auguste Vaequerie fit quatre-vingts lieues pour assister à Binj Bios.
Le soir de la première représentation, la salle n'était pas terminée; les portes des loges, posées précipitamment, grinçaient sur leurs gonds et ne fermaient pas; les calorifères ne ehaull’aient pas; le froid de novembre glaçait les spectateurs. Les femmes furent obligées de remettre leurs manteaux, leurs fourrures et leurs chapeaux, et les hommes leurs paletots. On remarqua que le duc d'Orléans eut la politesse de rester en habit. La pièce dégela le public. Les trois premiers actes , très-bien joués, et plus que très-bien par M. Frédérick , saisirent la salle. Le quatrième, que M.Saint-Firmin dit avec une verve spirituelle, fut moins heureux, mais le succès reprit plus énergique au cinquième, où M. Frédérick Lemaître dépassa les plus grands comédiens. La manière dont il arracha le pardessus de sa livrée, dont il alla tirer le verrou, dont il frappa l’épée sur la table, dont il dit à don Salluste :
Tenez,
Pour un homme d’esprit, vraiment, vous m’étonnez!
dont il revint demander pardon la reine, dont il but le poison, tout fut grand, vrai, profond, splenilide, et le poète eut cette joie si rare de voir vivre la figure qu'il avait rêvée.
Un détail à noter, c’est que le parterre et les
stalles applaudirent moins que les loges. Le succès, celle fois, vint plutôt du public. L’auteur avait dans la salle des amis qui ne le connaissaient plus et des amis qu’il ne connaissait pas.
Le succès du drame ne fut rien il côté de celui de l’opéra-comique, qu’on joua le lendemain. Pour l’opéra-comique, les portes fermèrent, les gonds se turent, les calorifères chauffèrent, le parterre applaudit. L'Eau merveilleuse réussit frénétiquement.
La presse fut, en général, favorable à fluy B las. 11 y vint du monde, plus peut-être que la musique n’en aurait exigé. Dès la seconde représentation, il y eut un coup de sifflet au troisième acte, quand Ruy Lias ramasse le mouchoir de don Sallusle, et il y en eut plusieurs au quatrième. II y en eut davantage aux représentations suivantes, et le quatrième acte fut de plus en plus attaqué. Les acteurs disaient que c'était la musique qui voulait tuer le drame pour avoir le théâtre à elle seule. M. Frédérick, sortant de scène après le troisième acte, montra à l'auteur un individu assis au parterre qu’il affirma avoir vu siffler, et qui était le claqueur de l'Eau merveilleuse. A la représentation suivante, le claqueur était à la même place, quoiqu’il ne fût tenu d’y être que pour l’opéra. M. Victor Hugo, qui voulait en avoir le cœur net, alla dans la salle au
troisième acte. Comme toujours la scène entre Ruy Blas et don Sallusle rencontra de la résistance. Au moment où Ruy Blas ramassa le mouchoir, M. Victor Hugo vit le claqueur porter à sa bouche un petit instrument, et un sifflement aigu retentit. L’auteur n’avait pas été seul à voir le geste. M. Frédérick, qui avait à dire à don Sallusle :
Sauvons ce peuple! osons être grands! et frappons!
Otons l’ombre à l’intrigue et le masque...
n’acheva pas le vers à don Salluste, s’avança jusqu’à la rampe, regarda le claqueur en face, et lui dit :
aux fripons!
Buy Blas eut une cinquantaine de représentations. Les sifflets persistèrent jusqu’à la dernière, mais ils s’en tinrent toujours au troisième et au quatrième acte, et le reste n’en continua pas moins de réussir. — Aux reprises, les sifflets cessèrent, et le quatrième acte ne manqua jamais d’avoir un succès éclatant.
M. Victor Hugo allait vendre le manuscrit à son éditeur d’alors, M. Renduel, lorsqu’un autre libraire, M. Delloye, vint le lui demander, ainsi que l’exploitation de ses œuvres complètes pour
t,f>8 VICTOR IIL’GO RACONTÉ.
onze ans, au nom d’une société dont il était le gérant. M. Delloye offrait deux cent mille francs. Il en ajouta quarante mille, et M. Victor Hugo ajouta de son côté deux volumes inédits.