Alphonse Karr, le Livre de bord, t. III, p
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aux arbres. Soudain, entre deux collines, un coup de vent s'abat sur la voile, le canot chavire, tout s'abîme et tout mei'rt, le vieux marin et son fils et la filledupoéte... Seul, Charles Vacquerie se débat et lutte. Il reparaît sur l'eau et crie, plonge et disparaît, puis monte et crie encore, replonge et disparaît... six fois! Léopoldine s'est attachée de ses petites mains à la barque, sous l'eau, et rien ne peut la détacher. Ne pouvant la sauver, son mari veut mourir avec elle. On les retrouva se tenant embrassés l'un l'autret Le lendemain, il y avait à Villequier quatre morts dans l'église; mais une tendresse ingénieuse avait réuni les deux jeunes époux dans un même cercueil *.
M ma Hugo était à Graville, aux portes du Havre. Un ami profita de son désespoir, voisin de 1 égarement, pour la faire monter en voiture et l'entraîner à Paris avec les enfants qui lui restaient *. Victor Hugo était dans les Pyrénées, revenant d'Espagne. Où lui écrire? Il ne donnait jamais exactement son itinéraire, et voyageait sous un autre nom que le sien. Aucune des lettres qu'on lui adressa ne lui parvint. C'est le 9 septembre seulement qu'il eut connaissance de l'épouvantable malheur qui venait de le frapper. Le 10, il écrivait de Saumur à M lle Louise Berlin :
Chère mademoiselle Louise, je souffre, j'ai le cœur brisé, vous le voyez, c'est mon tour.
J'ai besoinde vous écrire, à vous qui l'aimiez, comme une autre mère. Elle vous aimait bien, vous le savez.
Hier, je venais de faire une grande course à pied au soleil dans les marais, j'étais las, j'avais soir, j'arrive à ce village
1 . Alphonse Karr, p. 139. — Jutes Janin, Histoire de la littérature dramatique, t. IV, p. *12.
S. Alphonse Karr, op. ciî.,p. 187.
VILLEQU1ER *i
qu'on appelle, je crois, Subise ', et j'entre dans un café. On m'apporte de la bière et un journal, le Siècle. J'ai lu. C'est ainsi que j'ai appris que la moitié de ma vie et de mon cœur était morte.
J'aimais cette pauvre enfant plus que les mots ne le peuvent dire. Vous vous rappelez comme elle était charmante.
C'était la plus douce et la plus gracieuse femme. • O mon Dieu, que vous ai-je fait?
Elle était trop heureuse, elle avait tout, la beauté, l'esprit, la jeunesse, l'amour, ce bonheur complet me faisait trembler. J'acceptais l'éloignement où j'étais d'elle afin qu'il lui manquât quelque chose. Il faut toujours un nuage. Celui-là n'a pas suffi. Dieu ne veut pas qu'on ait le paradis sur la terre. Il l'a reprise.
O mon pauvre ange, dire que je ne la verrai plus !
Pardonnez-moi, je vous écris dans le désespoir. Mais cela me soulage. Vous êtes si bonne, vous avez l'âme si haute, vous me comprendrez, n'est-ce pas ? moi, je vous aime du fond du cœur, et quand je souffre, je vais à vous.
J'arriverai à Paris presque en même temps que cette lettre. Ma pauvre femme et mes pauvres enfants ont bien besoin de moi.
Je mets tous mes respects à vos pieds.
Mes amitiés à mon bon Armand. Que Dieu le préserve et qu'il ne souffre jamais ce que je souffre 2 .
On lit dans la Presse du 12 septembre :
Voici ce que nous mande, à la date du 10 septembre, notre correspondant de Rochefort :
La nouvelle du fatal événement arrivé à la fille de M. Victor Hugo, à son mari et à son oncle est parvenue ici dans la journée du & Tout le monde a pris la part la plus vive à son infortune. Hier, dans la matinée, M. Victor Hugo est arrivé dans nos murs pour y passer quelques jours et y visiter l'ar-
i. Soubise (et non Subise) est un village de la Charente -Inférieure, à une lieue de Rochefort.