‹ Victor Hugo après 1830 (volume 3)Chapitre 104 sur 159 · Moniteur du 8 février 184it · texte numérisé non relu

Moniteur du 8 février 184it

Le 3 mars, la réunion parlementaire de la rue de Poitiers^, après une séance préliminaire chez M. Mole, décida de former un comité électoral, composé de 72 membres, dont 36 seraient pris dans le sein de la réunion et 36 en dehors de l'Assemblée. Victor Hugo fut l'un des 72. Il avait pour collèg-ues la fleur des pois du « parti de l'ordre », Berryer, Thiers, INIolé, le maréchal Bug-eaud, de Montalembert, de Larcy, Baze, Denjoy, Rouher, de Morny, de Kerdrel, Béchard, Sauvaire-Barthélem}^ de la Rochette, de Yog-ué, — et parmi les membres choisis en dehors de l'Assemblée, le duc de Noailles, le duc de Padoue, le prince de Chalais-Périg-ord, comte d'Haussonville, le comte de la Ferronnays, le marquis de la Ferté-Mun, Victor Cousin, Henry de Riancey, Persigny, le général Piat. Certes, de cette liste, comme de celle des convives de M. de Falloux, on pouvait dire avec Armand Marrast : « Mais il n'y a pas là dedans un seul républicain ! »

Il fallait à ce comité électoral des correspondants, des agents actifs et sûrs. M. de Montalembert mit à sa disposition les cadres des anciens comités de défense religieuse'^. Il ne paraît pas que Victor Hug-o se soit, plus que M. Mole ou le duc de Noailles, eff"rayé de tels auxiliaires. Pour répondre à la propagande socialiste, la rue de Poitiers répandit à profusion dans les campag-nes et les ateliers des brochui^es dues à la plume du maréchal Bugeaud, de Louis Veuillot, rédacteur en chef de l'Univers, d'Alfred Nettement et de Théodore Muret, rédacteurs de l'Opinion publique, de M. Adol-

1. Cette réunion, qui comprenait environ deux cents membres, avait pour chefs MM. Mole, Tiiiers, Berryer et de Falloux. Elle tenait ses séances rue de l'oitiers, dans rainphitliéâtre de l'Académie de médecine.

2. Histoire de la seconde I\épubli<iui' française, par Pierre de la Gorce, t. II, p. loo.

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plie lîaudon, le futur président général de la Société de Saint- Vincent de Paul. Une souscription fut ouverte, le 28 mars, pour faire face aux frais de cette propag'ande. Elle s'éleva en quelques heures à 5o.ooo francs. Victor Hug-o souscrivit pour une somme de 3oo francs*.

Les journaux du « parti de l'ordi-e» constituèrent, le 21 avril, un comité dit de la Presse modérée, destiné à seconder l'action du comité électoral de la rue de Poitiers. En faisaient partie l'Assemblée nationale , le Constitutionnel, le Corsaire, le Courrier français, le Dix-Décembre, la Gazette des Tribunaux, le Journal des villes et des campagnes, le Moniteur de l'armée, le Moniteur du soir, la Patrie, le Pays, l'Union, l'Univers, l'Evénement.

Los élections étaient fixées au i3 mai. Paris avait vingt-huit députés à nommer. Quatre listes principales se trouvèrent en présence : la liste des socialistes, la liste des Amis delà Constitution, celle de l'Union électorale et celle de la Presse modérée. Ces deux dernières portaient les mêmes noms, sauf cinq. L'Union électorale avait admis cinq républicains, Dufaure, La Moricière, Cavaignac, Lasteyrie, Marie. Sous les inspirations du comité de la rue de Poitiers, la Presse modérée les avait remplacés par le g-énéral de Bar, Louis-Lucien Bonaparte, Garnier-Pag-ès, le g-énéral Gourg-aud et le général Piat. Victor Hug-o fig-uraitsur la liste de l'Union électorale et sur celle de la Presse modérée. Son nom était porté en même temps sur une troisième liste, patronnée par l'Opinion publique et par la Gazette de

1. M. de Ilecckercn à M. Victor Hugo : « Vous avez donné trois cents francs pour les comljaltre! » (Séance du ]^ juillet IS.'ii. Compte rendu des séances de l'Assemblée nationale législatire, t. XVI, p. 90.)

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France *. II fut élu le dixième, par 1 17.069 voix. Lamartine, qui avait été, l'année précédente,' élu par dix départements et qui avait recueilli à Paris 260.000 sufFrag^es, n'avait pu, cette fois, se faire nommer ni à Paris ni en province. Si les deux g-rands poètes s'étaient rencontrés, le jeudi 17 mai 1849, sur les marches du palais Mazarin, où ils n'allaient plus g-uère, ils auraient pu échang-er entre eux ce bout de dialog-ue : — Quelle nouvelle aujourd'hui, Lamartine? — Aucune, si ce n'est que vous montez, et que je descends.

1. L'Opinion puhl'iq lie du 9 mai recommandait à ses amis cette liste dressée dans une réunion électorale de la droite et sur laquelle figuraient le maréchal Bugeaud, le général Bedeau, Cochin fils, de La Rochejaquelein, Beugnot, Mole, de l'astoret, d'Audiffrct, le général Oudinot, Madier de Montjau (père). Le nom de Victor Hugo était encadré entre celui de M. de Falloux et celui de M. Hyde de Neuville.

Le 13 juin 1840. L'expèrlition de Rome. Encore l'état de siège. Le général Ghangarnier. — Itinéraire de la droite à l'extrcnio gaucho. Le Chemin de Damas. — Le discours du 19 octobre 1849. Montalenibert. — Le ministère du 31 octobre et les Cliâtiments. — Discours sur la liberté d'enseignement, la déportation et la loi électorale. Un duel oratoire.

Le 28 mai 1849 eut lieu l'ouverture de l'Assemblée législative. Victor Hug-o s'assit sur les bancs de la droite. Ses votes à la Constituante, sa campagne en faveur de Louis-Napoléon, la g-uerre que faisait son journal à la Constitution du 4 novembre et à ses défenseurs, sa participation aux actes du Comité électoral de la rue de Poitiers, tout avait marqué sa place au premier rangdes députés conservateurs, parmi les chefs du « parti de l'ordre ». Il était de ceux qui, en attendant mieux, se résig"naient maintenant à la république, mais à une condition, c'est que les républicains en seraient exclus. « Au fond, — 'écrivait alors à côté de lui ^i"^^ Victor Hug-o, — au fond, je crois que, sauf exception, la république ira au pays tant qu'elle ne sera pas aux mains des républicains*^. »

Quelques mois à peine se seront écoulés, et il ne sera pas seulement devenu républicain, il sera socialiste. Il

1. Cartons de Victor Pavie : correspondance de M"°« Victor Hugo.

iOa VICTOR HUGO APRÈS 1S30

sera allé, d'un bond, de la droite à Textrême gauche. Vous l'aviez laissé dans la plaine, vous le retrouverez à la crête de la montagne. Hier encore il siégeait à côté de Montalembert ; il sièg-e aujourd'hui à côté de Félix Pyat.

Il faut le dire, l'histoire parlementaire n'offre pas un autre exemple d'une volte-face si subite et si complète, d'une telle et si flag-rante apostasie.

Certes, et Victor Hug-o lui-même l'a bien compris, une explication était ici nécessaire. Il s'y est repris à deux fois pour en trouver une. En i85o, devant ceux-là mêmes qui venaient d'être les témoins de son chang-ement à vue, il ne craig-nit pas de dire que, « depuis l'année 1827, époque où il avait atteint l'àg-e d'homme, » il n'avait pas chang-é; que ses opinions, dans quelcjue question de principe que ce fût, n'avaient jamais varié *. L'affirmation était puérile autant qu'audacieuse : on ne nie pas la lumière en plein midi. Besoin était de chercher autre chose. En 1875, on était loin des événements ; l'oubli commençait à descendre sur eux. Il crut alors pouvoir risquer l'explication qu'on va lire:

En 18^8, son parti n'était pas pris sur la forme sociale... Après juin 1848, il attendait; mais aprèsy^m i84g, il n'attendit plus. L'éclair qui jaillit des événements lui entra dans l'esprit. Un éclair qui reste, c'est là la lumière du vrai dans la conscience. En 1849, (^^i^G clarté définitive se fit en lui. Quand il vit Rome terrassée au nom de la France;... quand il vit, après le iSjiiin, le triomphe de toutes les coalitions ennemies du prog-rès, (juand il vit cette joie cynique, il fut triste, Il comprit; et, au moment où toutes les mains des vainqueurs se tendaient vers lui pour l'attirer dans leurs rang-s, il sentit dans le fond de son âme qu'il était un vaincu. Une morte était à terre; on

1. Réplique à M. de Montalembert, séance du 23 mai 1850. (Moniteur du 24 mai.)

L'ASSlîMBLliE Li:(JlSLATIVE IC»

criait : C'est la République! il alla à cette morte et reconnut (jue c'était la Liberté. Alors il se pencha vers ce cadavre et il l'épousa. Il vit devant lui la chute, la défaite, la ruine, l'affront, la proscription, et il dit : C'est bien.

Tont (le suite, le i5 juin, il monta à la tribune, et il protesta. A partir de ce jour, la jonction fut faite dans son âme entre la I\épublii|ue et la Liberté. A partir de ce jour, sans trêve, sans relâche, i)resque sans reprise d'haleine, opiniâtrement, pied à pied, il lutta pour ces deux i>Tandes calomniées.

Telle est l'histoire de ce qu'on a appelé son apostasie ^.

Ainsi, c'est le i3 juin 18Z19 que Victor Hug-o a trouvé son chemin de Damas 2, qu'il a été, comme saint Paul, « environné et frappé d'une lumière du ciel, » ébloui, transformé par une clarté soudaine et définitive.

Un double éclair a jailli ce jour-là des événements, lui montrant à la fois Rome terrassée an nom de la France, et, à Paris, la liberté sacrifiée aux passions aveug-les d'une majorité hypocrite.

Examinons. Rome d'abord. Sur la question romaine, deux politiques étaient en présence: l'une, cjui n'admettait pas l'intervention de la France dans les affaires italiennes, qui repoussait toute action de la République française contre la Républicjuc romaine en vue de ramener le pape à Rome ; — l'autre, f[ui se proposait de restaurer, môme par les armes, le pouvoir du Saint-Père. De ces deux politiques, la seconde avait toujours eu l'appui de Victor Hugo.

1. Actes et Paroles, introduction, XXVI. Dans celte ititroduclion, Victor IIuro parle de hii à la troisième personne.

2. « Tout homme peut, s'il est sincère, refaiie l'itinéraire, variable pour chaque esprit, du chemin de Damas. » [Actes et Paroles, XXI II.)

dTO VICTOR HUGO APRÈS 1830

Le 9 février 1849, '^ Constituante romaine avait décrété la déchéance du pape comme souverain temporel et proclamé la république démocratique. A Paris, la çauclie redoutait que le Gouvernement n'intervînt et ne s'associât aux autres puissances, si même il ne les devançait. Un membre de la Montagne, M. Buvig-nier, dans la séance du 8 mars, dénonça les projets des royautés coalisées du Nord contre l'indépendance italienne. Après une discussion à laquelle prirent part Ledru-Rollin, Lamartine, le général Cavaig-nac, un ordre du jour motivé fut déposé par M. Martin (de Strasbourg-) ; il était ainsi conçu : « L'Assemblée nationale, confiante dans la pensée que le Gouvernement fera respecter le droit qu'a chaque peuple de régler seul ses affaires intérieures, passe à l'ordre du jour. » Victor Hug-o vota pour l'ordre du jour pur et simple demandé par la droite ^ C'était donner carte blanche au Gouvernement et l'autoriser à intervenir.

Le 3i mars, à la suite d'un discours de M. Thiers, et malg-ré une violente opposition de la gauche, l'Assemblée adopte un ordre du jourpré.senté au nom du comité diplomatique et dont voici les termes : « L'Assemblée nationale déclare que si, pour mieux g'arantlr l'intég-rité du territoire piémontais et mieux sauvegarder les intérêts et l'honneur de la France, le pouvoir exécutif croyait devoir appuyer ses nég-oclatlons par l'occupation partielle et temporaire d'un point quelconque de l'Italie, il trouverait dans l'Assemblée nationale le plus sincère et le plus entier concours. » La droite] et avec elle Victor Hug-o votent pour cet ordre du jour-.

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