Moniteur du 10 juillet ISiiO
LE DEL'X-DËCEMBRE 211
onze heures et demie du soir. Les funérailles curent lieu le 2 1 août'. La lettre de part était ainsi conrue :
Vous êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de Monsieur Honoré de Balzac, décédé le i8 août i85o, à lài^e de 5i ans, en son domicile, rue Fortunée, il\, qui auront lieu le mercredi 21 courant, à onze heures du matin, en Téi^lise Saint-Philippe-du-Roule, sa paroisse.
On se réunira à la chapelle du quartier Beaujon, rue du Fauhourg-Saint-Honoré, i<j3.
De pi'ofaiidis.
De la part de madame Eve da Balzac, née comtesse Rrewuska, sa veuve, et de toute sa famille -.
Victor Hug-o prononça sur sa tombe de belles et religieuses paroles; il rendit justice au grand romancier, à son g-énie et à son œuvre 3. Poète et prophète sont synonymes, dit-on. Je crois bien pourtant qu ace moment le poète ne prévoyait guère que le nom de Balzac ferait un jour pâlir le sien, que son influence serait incomparablement plus g-rande que la sienne, que Fauteur de la Comédie hiunaine serait placé beaucoup plus près de Shakespeare que l'auteur de Ray Blas, que le Napoléon littéraire du xi.V' siècle, ce ne serait pas Victor Hugo, ce .serait Balzac.
Dans son discours, il montrait « ce travailleur puissant et jamais fatigué », courbé sans cesse sur son œuvre, ajoutant chaque jour une pierre au monument qu'il avait projeté d'élever. Ce qu'il a dit de Balzac, il
1. Dans le recueil de ses discours {Actes et Paroles, {■ I. P- 420), Victor ilugo place par erreur au 20 août les iuncruillcs du Balzac.
•2. Le Curieux, par Charles Xauroy. t. I, p. l'-O.
3. Balzac a dédié à Viclur Hugo un de ses plus L)Caux livres : Illusions perdues.
est juste de le dire aussi de lui. Rien d'ailleurs ne se ressemblait moins que leurs méthodes et leurs habitudes de travail. L'auteur de la Comédie humaine travaillait la nuit, et sa Correspondance nous apprend dans quelles conditions. Au moment où il composait Eugénie Grandet, il écrivait à sa sœur, M^^ Laure Surville : « Je me couche à six heures avec mon dîner dans le bec. L'animal dig-ère et dort jusqu'à minuit. Aug-uste me pous.se une tasse de café avec lequel l'esprit va tout d'une traite jusqu'à midi. Je cours à l'imprimerie porter ma copie et prendre mes épreuves pour donner de l'exercice à l'animal qui rêvasse tout en marchant. On met bien du noir sur du blanc en douze heures, petite sœur, et, au bout d'un mois de cette existence, il y a pas mal de besoune de faite. Pauvre plume ! il faut qu'elle soit de diamant pour ne pas s'user à tant de labeur' ! » Dans une autre lettre, il écrit : « Je ne dors plus que cinq heures ; de minuit à midi, je travaille à mes compositions, et, de midi à quatre heures, je corrig-e mes épreuves ^. » La réalité de ce labeur acharné, prodigieux, invraisemblable, est attestée par tous les témoins de sa vie. « Bien rarement, lisons-nous dans les Souvenirs de Léon Gozlan, qui fut souvent son hôte à sa campagne des Jardies, bien rarement Balzac passait-il la soirée avec les amis qu'il invitait. Cela n'arrivait jamais quand le travail le pressait beaucoup. Immédiatement après le dessert, il nous disait adieu et allait se mettre au lit. Plus d'une fois, l'été, à sept heures, au milieu des plus douces splendeurs de la soirée, je l'ai vu nous quitter et remonter soucieusement aux Jardies, afin d'aller goûter par force, par violence, un sommeil imposé, malsain ; afin de pouvoir se