Les Feuilles d'automne : la Prière pour tous
escortait le char funèbre jusqu'aux limites de son territoire. A Monceaux, à jNIilly, les paysans se firent ouvrir le corbillard pour jeter de l'eau bénite sur le cercueil ; les femmes l'embrassaient avec des sang-lots et disaient : « Qu'allons-nous devenir? Nous avons perdu notre bon morLsieur ! » Au terme de la route, à Saint-Point, on posa un moment le cercueil sur le seuil de la maison du maître, où des laboureurs le prirent pour le porter à l'église. Les prières dites, on se dirig-ea vers la chapelle où le mort avait dès long-temps marqué sa place. Sur une tenture noire brillait l'inscription de la reconnaissance populaire : Ses bienfaits ne sortiront pas de
nos cœurs Le long- de l'arceau resplendissait, en
lettres de bronze, la sainte parole ; Speravit anima mea I
« Aucun discours ne fut prononcé. Seule, la cloche sainte mêla à la voix du prêtre sa voix triste, et joyeuse pourtant :
Si quelque main pieuse en mon honneur te sonne, Des sanglots de l'airain, oh ! n'atlriste personne ; Ne va pas mendier des pleurs à l'horizon ! Mais prends ta voix de fête et sonne sur ma tombe Avec le bruit joyeux d'une chaîne qui tombe Au seuil libre d'une prison!
(( Le vœu du poète était rempli ; il reposait près de son enfant, entre sa mère et sa femme, dans l'humble cimetière de campagne où dormaient tous les siens *.
« En reg-ard de ces funérailles chrétiennes — les funérailles de Lamartine, — faut-il placerjici celles de Victor Hug-o? Faut-il rappeler ces obsèques de théâtre, ce g-rand défilé d'opéra, ce cortège de cent cinquante mille hommes partant de l'Arc-de-Triomphe, traversant l'avenue des
1. Souvenirs sur Lamartine, par M. Charles Alexandre, son secrétaire, pp. 390 et suivantes.
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Champs-Elysées, connue autrefois les cendres de l'Empereur, au milieu d'une foule immense et d'uneimmense acclamation ; ces chars magnifiques charg"és de couronnes sans nombre, et, à leur suite, attirant tous les reg-ards, — ■ aussi glorieux que ce char doré, entièrement recouvert du haut en bas d'un ci'épe violet semé d'abeilles, où des aig-les déployaient leurs ailes, où quatorze Victoires portaient sur une table d'or le cercueil de Napoléon, — le char humble et nu, le corbillard du pauvre, où quatre planches supportaient le cercueil de N'ictor Hugo; derrière le cercueil,les innombrables étendards de la franc- maçonnerie et de la libre-pensée, les députations de la province et de l'étranger, de la ville et de la banlieue, les ministres coudoyant les Rigolos de Montmartre, les sénateurs précédant les Beni-Bouffe- Toujours; partout, sur les trottoirs, aux fenêtres, aux balcons, sur les toits, une mer moutonnante de curieux et de spectateurs ; lorsqu'on arriva au Panthéon, d'où la veille un décret de la République avait chassé sainte, Geneviève, ving-t et un orateurs, ving-t et un discours, grotesques, emphatiques et creux, sans souffle, sans émotion, sans style, d'une platitude inouïe, d'un ridicule monumental ; — et au-dessus de ces vaines rumeurs, par une ironie sublime, dominant cette pompe païenne, cette foule affolée, ce cercueil sans prières, debout, baignée d'air et de soleil, rayonnante, victorieuse, cette [croix de pierre que les travailleurs de la République'n'avaient pu abattre, la croix de Jésus-Christ !
« Depuis ces obsèques du i^"" juin i885, trois ans à peine sont passés, et déjà de tout ce bruit que reste-t-il? Trois volumes d'œuvres inédites de Victor Hug-o ont paru ^ habilement lancés par des disciples qui sont eux-
1. Le Théâtre en liberté, 1885. — La Fin de Satan, 188G. — Choses vues, 1887.
Tà2 VICTOR HUGO APRES 1830
mêmes des maîtres dans l'art de la réclame : le public n'y a pas pris garde. Lég-ion hier, les hugolâtres ne sont plus aujourd'hui qu'une pincée. La réaction s'est produite, immédiate, brutale, exag"érée et injuste comme toutes les réactions. Ceux-là même qui n'y ont pas cédé reconnaissent que si l'artiste, chez Victor Hug'o, est incomparable, s'il est le maître souverain du rythme et de l'imag-e, on ne trouve pas, — sauf dans une seule de ses œu\Tes, qui est une oeuvre de colère et de haine, — on ne trouve pas chez lui le frémissement de la passion, l'élan de l'enthousiasme, la voix de l'âme ou le cri du cœur. Il éblouit souvent, il étonne toujours, il n'émeut jamais. Il ne poursuit pas le vrai, mais l'extraordinaire; et c'est pourquoi, couronnant sa vie par une suprême et colossale antithèse, il veut, lui qui laisse sept millions dans ses coffres, être conduit à sa dernière demeure par le corbillard du pauvre ! Tout Victor Hug'o est là : à ses poésies comme à ses funérailles manque cette qualité que rien ne remplace et hors de laquelle il n'est pas de vraie g-randeur, la sincérité ^. »