Le 12 niars
3. Ces trois fouillis répondaient exactement aux trois parties d(j la (rilvfjie de Victor Hu;::o : VA'ieul, — le Mendiant, — le Ciiveuu perdu.
4. La ville do la Pointc-fi-Pitre avait été presque détruite par un treinbleiucnt de terre, la 8 l'cvrier 1S43.
."). Le National, 26 mars 1843.
à I .GGG francs, pour tomber, à la onzième, à i .828 francs. Le tliéàtrc ne couvrait plus ses frais. C'était un désastre. A ce moment une comète voyageait dans le ciel*. Une caricature représenta Victor Hu!t;-o reg-ardant le ciel ; au bas, cette légende, composée par Laurent-Jan, le spirituel auteur de Misanthropie sans repentir :
Hugo, lorgnant les voûtes bleues.
Au Seigneur demande tout bas Pourquoi les astres ont des queues Quand les Burgraves n'en ont pas *.
L'échec était d'autant plus dur pour Victor Hug'o que les représentations des Biirfjraves alternaient avec celles de M'ie Rachel, C|ui faisait, avec Racine et Corneille, des recettes de 5.527 francs et de 5.598 francs 3.
Sans doute le public avait été trop sévère. La forme, comme toujours, était superbe. Les vers, suivant une heureuse expression de Blaze de Bury, étaient « des vers de race, colorés, martelés, splendides » ; ils étaient « pour l'enchantement de l'oreille ce qu'une toile de Véronèseest pour les yeux ». Il n'en restait pas moins que la pièce était bizarre, incohérente, obscure. L'auteur avait bien essaj^é après coup de l'éclairer, à l'aide de sa Préface, mais il n'y avait guère réussi, et un terrible railleur, Louis Veuillot, le lui avait fait rudement sentir, dans son feuilleton de /'Univers. J'en détache ce passage :
1 . Elle avait été aperrue, pour la première fois, à Paris, le 17 mars.
2. M. Maxime du Camp (Souvenirs littéraires, t. I""", p. 235) rapporte ainsi le second vers :
Se deinaudb avec embarras., .
Il n'est pas, je le sais, de chef-d'œuvre sans variante; mais raon texte a pour lui l'autorité du Charivari, qui, dans son numéro du 31 mars 1843, a publié le quatrain de Laurent-Jan, tel que je l'ai donné plus haut.
3. Recettes des 18 et 22 mars 1843. (Archives de la Coiuédie- Française.)
Il y a un dernier trait dans cette préface des Biirr/rares, dont ne se sont avisés à ma connaissance aucun des bons railleurs qui ont diverti le public avec l'excès des vanités littéraires: M. Huïfo nous dit en propres termes (ju'au moyen du tbéàtre il sons^e à faire, — cl même si nous voulons bien l'entendre, (pi'il fait, — de la pensée le pain de la foule. Il entend « donner aux es])rits le vrai, aux âmes le beau, aux cœurs l'amour, ne jamais offrir aux /niilfii/ides {une seule multitude ne lui suffirait pas, il lui en faut plusieurs) « un spectacle (jui ne soit une idée » Du reste, il ne travaille pas seulement pour la France : il y a une nationalité européenne à laquelle ses œuvres sont dédiées : « Si Eschyle, en racontant « la chute des Titans, faisait jadis pour la Grèce une oeuvre <(. nationale, le poète qui raconte la lutte des Burgraves fait « aujourd'hui pour l'Europe une œuvre également nationale. » Bonté divine, voilà ce que l'on ose siffler !
Mais aussi pourquoi ne pas faire lire la préface avant de jouer la pièce? Au lieu de n'y voir que long's et mortels récits qui se succèdent sans mesure et sans fin, le public y aurait vu peut-être des peintures : cet inutile Barberousse aurait été traité avec respect, si l'on avait su que c'était la providence en personne ; Job, qui n'évite qu'au moyen de son double visasse dêtre une pâle contrefaron du Mithridate de Racine, aurait peut-être intéressé par la nouveauté de son rôle d'érlielon. Guanimmara, violemment arrachée du roman de Walter Scott (Ivanhoé '), où elle est tout sinq)lement une fit^-ure impossible (car autre chose est la vérité du drame, autre chose est celle du roman), se serait fait pardonner par la vertu de sa nature surnaturelle, d'avoir tant de fausses-clés, tant de philtres et tant de rancune; Otbert et Reg-ina enfin, ces deux créations vulgaires et même nigaudes dans leurs sentiments, dans leurs actions, dans leurs discours, ces deux fades objets (|u'on est las de voir se faire les yeux doux sur toutes les avant-scènes de mélodrame, auraient obtenu plus de considération à titre de raijon de lumière, de couple chaste et de jiersonnijîcation de la nature et de l'humanité. O peintre ! vous deviez aux spectateurs ces notes explicatives que vos figures ne donnent pas. Si vous aviez tout de suite écrit sous
1. Voir, dans loanfioé (chupitres xxiv et suivants;), le personnage d'Ulrique, la sorcière saxonne.
chaque personnage : celui-ci est un tigre, celui-là est un lion; voici un chacal, voici une colombe, on ne les aurait pas pris, sans en excepter un seul, pour de vieux moutons dont la laine se roussit depuis ving-t ans à tous les ([uinquets de comédie' !
La pièce de Victor Huo-o n'était pas seulement pleine d'obscurités et remplie des plus ténébreuses horreurs, un fouillis de bandits, de bâtards, d'empoisonneurs, de fratricides, de suicides et de parricides. En dépit de plus d'une belle scène et de plus d'une tirade admirable, elle était mortellement ennuyeuse. « La trilogie des Durgraves, de l'ennui triplé, » écrivait Henri Heine, le 20 mars i843. Et il ajoutait :
La nouvelle œuvre de ^L ^'iclor Ilugo ne témoia:ne ni d'abondance d'imag-ination, ni d'harmonie,' ni d'enthousiasme, ni de liberté de pensée; elle ne renferme aucune étincelle de ft-énie, au contraire il n'y arien que de l'afféterie peu naturelle et de la déclamation big-arrée. Ce sontdes fig-ures de bois anguleuses, surcharg-ées de clinquants sans goût, et maniées à l'aide de ficelles visibles: lugubre jeu de marionnettes, sing'erie convulsive et hideuse de la vie : partout un étalag-e de passions d'emprunt. Rien ne me répugne autant que cette passion de M. Hui^o qui gesticule et se démène d'une façon si bouillante, qui brûle si magnifiquement an deliors. et qui au dedans est si piteusement sobre et glaciale. Cette passion à froid, qui nous est servie dans des phrases si flamboyantes, me rappelle toujours les glaces frites que les Chinois savent si artistement apprêter en tenant de petits morceaux de glace enveloppés d'une couche très mince de pâte quehpics instants sur le feu: friandise antithétique qu'il faut avaler précipitamment, et qui vous brûle la lèvre et la langue en vous refroidissant l'estomac -.
\. Voir l'Univers des 9 et 16 avril J84.3. Ces deux feuilletons n'ont pas encore été recueillis dans lesMélanffes de Louis Veuillot, non plus que dans le volume édité par le frère du grand écrivain sous ce titre : Etudes sur Victor Hugo par Louis Veuh.lot. Introduction, noies et appendice par Eugène Veuillot, 1886.