‹ Victor Hugo après 1830 (volume 3)Chapitre 6 sur 159 · CONFRÈRE · texte numérisé non relu

CONFRÈRE

Le souvenir de ce déjeuner des Roches a peut-être été pour quelque chose dans le procès intenté par Victor Hug"o au sieur Etienne Monnier. Ses drames sont surtout des poèmes d'opéra. Le jour où on les mettait enmusique^ il n'a pas voulu, — et il a eu raison. — en laisser le profit aux confrères de Castil-Blaze.

Cependant le Théâtre-Italien ne pouvait se résigner à ne plusjouer la musique de Donizetti. Le i4janvier i845, il mit sur son affiche : la Rinagata, ojîéra en quatre actes, paroles de M. Gianone, musique de Donizetti. La Rinagata, c'était Lucresia Borgia. La musique était la même ; seuls les paroles, le lieu de la scène et les noms des personnages étaient changés. La pièce, au lieu de s'ouvrir à Venise, s'ouvrait à Grenade. Dame Lucrèce s'appelait Zoraïde, Alphonse d'Esté AZ^£/a//rt/<,Gennaro don Alvar de Liina. Grâce à ce travestissement, où le poète Gianone avait fait preuve d'ailleurs de beaucoup d'adresse, l'huissier n'eut pas à intervenir. En sortant du théâtre, Théophile Gautier écrivit cette page, l'une des plus charmantes qui soient sorties de .sa plume:

Maître, permettez ici au plus humble et au plus dévoue de vos disciples de vous le dire: c'est un glorieux privilège que d'être ainsi la source où vont puiser les arts. Il est beau que dans cette Italie de Virgile, déliante, de l'Ariosle, du Tasse et même de Giraldi Cintio et de Luigi da Porto, ces collaborateurs de Shakespeare, il ne puisse pas se brocher un livret

1. Jules Janin, Porlraits et caractères contemporains, p. 2G8, Armand de Ponlmartin, Derniers samedis, p. 3.

sans vos chefs-d'œuvre, ni là ni ailleurs. Vous servez d'imatii'ination à ces peuples qui en ont eu tant ! Ouel [)lus bel éloi^-e ! Le musicien ([ui veut réussir demande qu'on lui réduise aux proportions du drame lyrique un de ces personnag^es à qu i vous avez donné la vie. Le peintre qui veut attirer la foule devant son tableau, vous emprunte un de ces sujets comme il y en a à cha(pie pag-e de vos romans et de vos poésies. Dans toutes les plumes et dans tous les pinceaux d'aujourd'hui, il y a un peu de votre encre et de votre couleur. Cela vous amoindrit-il en rien ? Parce qu'un pauvre diable s'ag'enouille au bord du fleuve et puise dans ses deux mains une çorgée d'eau pour sa soif, le fleuve en est-il diminué d'une onde et n'en continue-t-il pas moins sa marche vers la mer comme vous vers l'immortalité ? Le g'énie est semblable à l'amour maternel que vous avez si bien dépeint : il se divise et carde son unité :

Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier.

Cher maître, vous avez dans votre palais, comme Aboulcassem, des citernes pleines de pièces d'or et de pierreines où nous pouvons tous puiser sans les faire baisser d'une ligne. Celleslà taries, vous en avez d'autres ; car, vous-même, vous n'avez pas pénétré jusqu'à la dernière chambre de votre trésor. Le premier puits contenait de quoi défrayer un monde.

Un jour, — ■ le plus beau de notre vie, — nous étions dans la Sierra Nevada, en plein azur et en pleine neiçe, près des sources du Darro ; nous vîmes un aiçle qui planait dans le ciel. Ivre de lumière, de solitude et de liberté. Une plume, sans doute effleurée par la balle de quelque chasseur montai^-nard, se détacha deson aile puissante, et, après mille tournoiements, vint tomber juste sur nous ; nous la plaçâmes fièrement à notre sombrero andalous. — L'aigle ne descendit pas pour la reprendre. Savait-Il seulement qu'elle était tombée ? Elle est encore sur notre bureau, où elle nous a servi à écrire bien des sottises, — et l'oiseau sublime habite toujours les pics Inaccessibles de Veleta et de Mulhacen '.

1. La Presse du 20 janvier 1845. — Plus lard, moyennant une indenniitè convenue, le Théàlre-Italien put jouer sous leur véritable titre Lucrezia Borgia et Ernani. — Gomme Lucrèce Uorgia,

Le procès de Lucrèce Borgia une fols vidé, Victor Hugo revint à la littérature, — et à la politique. Au mois de janvier 1842, il publia deux volumes intitulés le Rhin.

L'ouvrag-e se compose de trois parties : le Voyag-e proprement dit (LeZ/res à un ami), la partie lég-endaire {le Beau Pécopin),et la partie politique (la Conclusion), écrite, comme je l'ai dit tout à l'heure, au mois de juillet i84i.

les autres drames de Victor Hugo ont fourni des livrets d'opéra. Hernani a inspiré trois compositeurs : Gabussi, Mazzucato et Verdi. VEnmni de Verdi fut joué pour la première fois, le 9 mars 1844, au théâtre de la Fenice, à Venise. Bottesini, le célèbre contre-bassisle, et l^edroni ont mis en musique Marion de Lonne. Le 11 mars 1831, Verdi a fait représenter à Venise Rif/oledo, dont le livret, œuvre du poète Piave, suit scrupuleusement la pièce du Roi sWanusp. Il y a deux Marie Tudor, celle de Giovani Paoini, donnée à Palerrae en 1843, et celle de Kachpéroir, un russe italianisé, donnée en 1860 au Théâtre-Royal de Nice. On compte jusqn'à cinq Ruy-Blas : un anglais, de Howard Glover (Londres, 18G1); un espagnol, de Francesco Ghiaramonte (Bilbao, 1802), et trois italiens: du prince Poniato\vski(Lucques, 1842), de Ferdinand Bcsanzoni (Plaisance. 1843). et de Fdippo Marchctli (.Milan, 1809). Il y a tri>is traductions musicales des Burr/rnves, celles de Matteb .^alvi (Milan, 1843), — de Podesta (Bergame, août 1881), — d'Alessandro Orsini (Rome, décembre 1881). Seul, AtKjelo n'a pas été mis en musi(]ue. Trois des situations les plus tragiques du drame de Victor Hugo ont cependant été intercalées par le poète Rossi dans le livret de l'une des meilleures partitions de Mercadante, Il Giuramento, joué pour la [jremiéro fois à la Scaia de .Milan, le 20 novembre 1837. C'est d'abord la scène où laTisbe apprend qu'elle doit à la femme du Podesta la grâce de sa mère; puis celle où Angelo veut forcer Calarina à boire le poison et où Tisbe s'efforce de sauver celle qui a sauvé sa mère: et enfin, la 'dernière scène du drame, le meurtre delà courtisane, assassinée par celui qu'elle avait aimé, qu'elle a protégé et qu'elle veut unir à sa rivale. — Voir dans la Renie cl Gazette musicale de Paris (juillet 1872), les articles de M. .\dolphe Jullien : les Dra)nes de Victor Hugo et la musique.

LE RHIX. — LES BURGR.VVES 11

Dans le Voyage, (\n\ comprend le Rhin entre Mavence et Cologne ', il v a de tout, des descriptions mag-nifiques, des calembours détestables, un g"rand art de mise en scène, de la verve, de la poésie et surtout de l'érudition. L'auteur, on le sait, a la prétention de joindre aux dons d'une imagination merveilleuse le mérite d'une exactitude impeccable. Mais il n'avait encore jamais affiché cette prétention au même degré. Du Taunus aux Sept-^Ionts, des deux côtés du fleuve, il compte vingt-neuf châteaux, quatorze sur la rive droite, cjuinze sur la rive gauche, et il ajoute :

Quatre de ces châteaux ont été bâtis au onzième siècle : Ehrenfels, par l'archevètiue Siegfried ;Stahleck, par les comtes palatins; Sayn, par Frédéric, premier comte de Sayn, vainqueur des Maures d'Espagne; Hammerstein, par Othon, comte de Vétéravie. Deu.x ont été construits au douzième siècle :Gutenfels, par les comtes de Nuringen; Rolandseck, par l'archevêque Arnould II, en ii49'. deux au treizième, Furstenberg, par les palatins, et Rheinfels, en 12 19, par Thierry III, comte de Katzenellenbogen ; quatre au quatorzième : Vogtsberg, en i34o, par un Falkenstein; Fùrsfeneck, en i348, par l'archevêque Henri III; le Chat, en i383, par le comte de Katzenellenbogen , et la Souris, dix ans après, par un Falkenstein ; un seulement date du seizième siècle :PhiIipsburi;-, bâti, de i508 à lôyi, par le landgrave Philippe le Jeune *...

Si l'on vous disait que cette page et cent autres pareilles, où les faits les plus microscopiques, où les infiniment petits de l'histoire sont patiemment énumérés, ont été tracées, non dans le silence du cabinet, au milieu d'une riche bibliothèque, mais sans le secours d'aucun livre, « à l'angle d'une table d'auberge, au bruit du souper

1. Au mois d'avril 1843, Victor Hugo publia un troisième volume, formé de quatorze lettres écrites en 1839 et qui comprennent le Rhin supérieur, le Rhin de Mayence à Schaffouse.

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