Victor Hugo, Choses vues, p. 170. — 18 décembre
dans la discussion de l'adresse, il prononça un discours d'où je détache ce passag-e :
Il y a, à l'heure où nous parlons, sur le trùno de saint Pierre, un homme, un pape, ipù a suhitement aholi toutes les haines, toutes les défiances, je dirais presque toutes les hérésies et tous les schismes: qui s'est fait admirer à la fois, j'adopte sur ce point pleinement les paroles de notre noble et éloquent collèn'ue M. le comte de Montalembert, qui s'est fait admirer à la fois, non seulement des populations qui vivent dans l'Eiilise romaine, mais de l'Angleterre non catholique, mais de la Turquie non chrétienne : qui a fait faire enfin, en un jour, pourrait-on dire, un pas à la civilisation humaine...
Pie IX enseisî'ne la route bonne et sûre aux rois, aux peuples, aux hommes d'Etat, aux philosophes, à tous. Grâces lui soient rendues!... Il est venu faire voir aux nations que l'Evang-ile contient toutes les chartes ; que la liberté de tous les peuples comme la délivrance de tous les esclaves était dans le cœur du Christ et doit être dans le cœur de l'évcque ; que celui-là qui a dans l'àme la vraie charité divine, la vraie fraternité humaine, a en même temps dans l'intelligence le vrai génie politi(|ue, et qu'en un mot, pour (|ui gouverne les hommes, c'est la même chose d'être saint et d'être grand.
Messieiu's, je ne parlerai jamais de l'ancienne papauté, de l'antique papauté, qu'avec vénération et respect; mais je dis cependant que l'apparition d'un tel pape est un événement immense '.
1. Monileur du 14 janvier 1848. — Louis Veuillot, dans l'Univers du 14 janvier, traçait ce croquis do la séance : « La discussion sur l'Italie a tourné court. La Chambre, satisfaite du paragraphe additionnel proposé par la Commission, était pressée de voler. Elle a entendu M. Cousin à peu prés par curiosité, M. Huf/o tout à fait par résiynaiion. Cependant l'illustre poète promettait d'être très sommaire, et, si nos oreilles ne nous ont pas trompé, très sérieux. Il a été, en effet, l'un et l'autre; néanmoins, on ne L'a pas écouté, signe à peu prés certain qu'il ne disait rien de neuf. Les Assemblées ont un flair admirable pour connaître, dés les premiers mots d'un orateur, s'il présentera des aperçus originaux ou s'il répétera simplement ses devanciers. M. Hugo n'a l'ait qu'ajouter quelques antithèses et quelques métaphores aux discours de la veille, comme M. Cousin, dans un sentiment moins sincère, n'y avait ajouté que des gestes. Le vote a été unanime. » Mélanges velioieux, Instoriijues, politiques et littéraires, par Louis Veuillot, 1" série, t. IV, p. G9.
LES MISERABLES. — LE l'A PL H3
J'ai cité;, au précédent chapitre, le mot de M. Jules Simon : Tout ce quil disait à la tribune aurait pu iHre mis en vers. C'est précisément ce qui arriva au discours du i3 janvier 18^8 ; Victor Hug-o le mit en vers. Il traça un portrait idéal du chef de la catholicité. Il le montra, le cœur allVimé de justice, dévoré du zèle des âmes, protecteur des faibles, appui des souffrants, père des pauvres. Mais comment publier ces vers après 1862 ? Comment les publier après les Châtiments, où il avait traité Pie IX d'assassin et de boucher :
Le pape Mastaï fusille ses ouailles;
Il pose là l'hostie et commarule le feu...
Saint-Pére, on voit du sang aies sandales blanches!
Borgia le sourit, le pape empoisonneur...-
Ce qui mène aujourd'hui votre troupeau dans l'ombre,
Ce n'est pas le berger, c'est le boucher, Seigneur 'I
Comment les publier, après 1867, après ce poème de Mentana, où il avait appelé Pie IX le sinistre vieillard, où il avait dit :
Que de sang sur ce prêtre, ô pâle Jésus-Christ!... Vicaire de celui qui tendait l'autre joue, A cette heure, ô semeur de pardons iniinis, Ce qui plail à ton cœur et ce que tu bénis, Sur notre sombre terre où l'âme humaine lutte. C'est un fusil tuant douze hommes par minute ! La papauté féroce avoue enfin l'enfer *.
Le poète, on le sait, n'aimait pas à rien perdre. Un jour, il tire d'un de ses tiroirs le poème commencé en 1848, et resté inachevé. Il supprime des vers, en ajoute d'autres, saupoudre le tout de blasphèmes et lui donne un nouveau cadre. Ce cadre, le voici :
La scène s'ouvre au Vatican, dans la chambre du pape, la nuit:
i. Les Châtiments : Carte d'Europe. Novembre 18.^2. 2. MEMAXA, novembre 18C7. —Victor Hugo, Pendant Vexil, p. 316.
LE PAPE, dans son lit.
Ah ! je m'endors ! — Enfin !
{H s'endort.)
Pendant son sommeil, les divers épisodes du poème se déroulent successivement, et dans tous le pape se montre grand, désintéressé, dicjne des bénédictions des hommes et des bénédictions de Dieu :