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Cartons de Victor Pavie : correspondance de Victor Hugo

Le procès n'était pas jSni, en effet : la Comédie-Française avait interjeté appel. Le 12 décembre, la cour royale, présidée par M. Séguier, confirma purement et simplement le jugement du tribunal de commerce *.

Si Victor Hug-o n'avait pas obtenu les « gros dommages-intérêts » sur lesquels il comptait, il n'en avait pas moins gag-né son procès, non seulement devant le tribunal et devant la cour, mais encore devant le public. Pourquoi donc, alors que tout le monde avait oublié cette petite affaire, s'est-il souvenu que M^ Delangle avait plaidé contre lui pour la Comédie-Française? A côté du « petit sanctuaire » dont il parle à Victor Pavie, avait-il donc une gardoire, selon le mot de Montaigne, où rien ne se perdait de ce qui avait été dit ou écrit contre lui ? Après quinze ans passés, il écrit dans les Châtiments :

La férocité, c'est Carrelet, la bassesse

Signe Rûuher, avec Delangle pour greffier. . .

Quoi ! grand Dieu, pour Troplong la mort de Malesherbes, Traiter Je sieur Delangle ainsi qu'André Chénier !

Ours que Boustrapa montre et qu'il tient par la sangle, Valsez, Billault, Parieu, Drouyn, Lebœuf, Delangle I

Gambyse, j'en conviens, eût eu ce cœur de roche De faire asseoir Troplong sur la peau de Baroche;

Au bout d'un temps peu long, Il eût crié : cet autre est pire ! qu'on l'étrangle! Et, j'en conviens encore, eût fait asseoir Delangle

Sur la peau de Troplong *.

Chaix-d'Est-Ange avait plaidé, lui aussi, contre Victor Hugo en 1882. Lui non plus ne sera pas oublié, et

4. Gazette des Tribunaux, d3 décembre 1837. — Procès dXugelo ei c^'tlcrnani, à la suite d'Aîigelo, dans les Œuvres complètes.

2, Les Châtiments, passim.

vingt ans presque jour par jour après le procès du Hot s'amuse, le poète dira :

S'il garda ainsi rancune aux avocats de la Comédi»- Française, Victor Hugo ne tint pas longtemps rig-ueur aux comédiens eux-mêmes. Le 20 août i838, il écrit à M. Védel :

Montmirail, ao août t838

Monsieur, aux termes du jugement prononcé entre la Comédie-Frnnçaise et moi, et confirmé par arrêt, la Comédie-Françniso devait reprendre Angelo un nombre de fois détermine, du 20 novembre 1837 au 20 avril i838, à peine de i5o francs de dommages-inlcrêts parjour de retard. Aujourd'hui, 20 août, ce nombre de représentations n'a pas encore été complété, et il résulte de là que la Comédie-Française serait en ce moment ma débitrice de la somme de 18.000 fr. Mais, Monsieur, je ne vois aucune raison pour rien changer aux déterminations qui m'ont déjà porté à remettre à la Comédie-Française la gomme de 2.^00 francs qu'elle me devait pour retard à la représentation de Marion de Larme*. Je suis même enchanlé d'avoir

1. Les Ckâlimenti, SO novembre tSSS. — Le procès du Ro' s'amuse, où C h aix- d'Est. Ange plaida contre Victor Hugo, avait eu lieu le 19 décembre 1832.

2. Lu plaisanterie ne laisse pas d'Stre assez forte. Aux termes du jugement du iO novembre 1837, H. Védel était tenu de reprciiilre Maiion de Lorme dans un délai de trois mois, soit au

S lus lard te 30 fËvrier 1S3S. Il la reprit seulement le 8 mars, aïs pouvait-on dire Qu'il y avait 10 jours de retard, alors que, le 30 février. In Comédie-Française jouait llernani et qu'on le représenta aolainmeiii le 18, le 21 et le 23 février? Fallait-il donc que le théâtre jouât le même soir Uemani et Marion de Lormer El Victor Hugo avait-il la prétention de recevoir d'une main des droits d'auteur, parce qu'on jouait Hemani, cl de toucher de l'autre une indemnité, parce qu'on ne jouait pas iiarion de Lorme?

encore cette occasion de reconnaître personnellement la bonne grâce et le bon goût dont vous m'avez donné plus d'un témoignage dans mes récentes relations avec vous. J'ajoute que je suis heureux de pouvoir adresser aussi ce remerciement à ceux de MM. les comédiens-français qui m'ont secondé avec tant de zèle et de talent. Veuillez donc, Monsieur le Directeur, annoncer à la Comédie que je lui fais remise pleine et entière de la somme de 18.000 francs qu'elle me devrait en ce moment.

Recevez, je vous prie, Monsieur, l'assurance de ma considération très distinguée.

Victor Hugo faisant à M. Védel et à la Comédie-Française un cadeau de 18.000 francs, n'y avait-il pas là de quoi crier au miracle ? Ne nous pressons pourtant pas trop d*admirer, et réfléchissons un peu.

Pour remplir les obligations qui lui étaient imposées par le jugement du 20 novembre 1887, il suffisait à M. Védel de représenter une fois Hernani dans un délai de deux mois, une fois Marion de Lorme dans un délai de trois mois, et neuf fois Angelo dans le délai de cinq mois : soit en tout onze représentations. Est-il admissible que la Comédie-Française ait pu songer, fût-ce un instant, à ne pas donner ces onze représentations, alors qu'il y allait pour elle, à raison de i5o francs de dommages-intérêts par chaque jour de retard, d'être condamnée à payer au poète une indemnité de 54. 760 fr. par an ? Si elle voulait se venger du poète et du procès qu'il lui avait intenté, elle le pouvait faire sans qu'il lui en coûtât si cher. Elle n'avait qu'à le jouer onze fois, avec ses plus vieux décors et ses plus médiocres acteurs, devant une salle à moitié vide. Elle y eût perdu quelque

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