‹ Victor Hugo après 1830Chapitre 123 sur 151 · Préface d* Angelo · texte numérisé non relu

Préface d* Angelo

V homme rouge, le cardinal de Richelieu. Dans son nouveau drame, il mettra en scène la reine Anne d'Autriche, Louis XIV à son aurore, et au-dessus du jeune roi et de sa mère, le cardinal Mazarin.

Voltaire, dans le Siècle de Louis XlV et le Diction-' naire philosophique, raconte que Louis XlV avait eu un frère, et un frère aîné, dont Texistence ne lui avait été révélée qu'à la mort de Mazarin. Pour assurer sa propre tranquillité et le repos de l'État, le roi avait fait enfermer son frère au château de l'île Sainte-Marguerite, puis à la Bastille, où il était mort en 1708, après avoir porté jour et nuit, pendant quarante-deux ans, un masque dont la mentonnière avait des ressorts d'acier qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage i. Soulavie, dans les Mémoires apocryphes du maréchal de Richelieu, avait complété le récit de Voltaire, en ajoutant que les deux princes étaient jumeaux, nés tous les deux le 5 septembre i638 : Louis XIV, le matin, à midi ; le Masque de fer, à huit heures et demie du soir ^.

Cette histoire ne tenait pas debout, mais elle était faite à souhait pour ravir d'aise Victor Hugo. Ces deux hommes, l'un qui trône à Versailles, au milieu de la cour la plus brillante de l'univers; l'autre qui est prisonnier

1. Voltaire, Sîhcle de Louis XIV, ch. xxv. — Dictionnaire phi' losophiqae, 1. 1", pp. 375 et 376, édition de 1771.

2. Mémoires du maréchal de Richelieu, t. III, ch. ix. — L'homme de France qui sait le mieux sa Bastille, M. Funck-Brcntano, sous-bibliothécaire à l'Arsenal, dit dans une note do son étude sur la Vie à la Bastille : « On n'est pas fixé sur la personnalité du Masque de fer. Nous inclinons à penser que c'était un certain comte Mathioli, secrétaire du duc de Mantoue, qui avait trahi Louis XIV en 1679 au cours d'une négociation secrète relative à l'acquisition de Casai. Louis XIV '-&, fait intérêt à ce que l'arrestation de Mathioli fût ignorée, l'ayctut attiré sur la frontière italienne dans un véritable guet-apens. Quoi qu'il en soit, il est certain que ce n'était pas un personnage de très grande importance, »

Uastillc ; — l'un qui se nomme Louis-Ie-Grand et de tqul l'Europe entière s'iDcline en l'appelant i£'^0/i trc qu'on désigne sous le'scul nom de Prisonnier d^ wence ; — l'nn dont le visage auguste et rajonnani pparalt aux regarda éblouis des courtisans que comma lage mCme du soleil, nec pluribus impar ;\'a«]se ,t ses geôliers eux-mêmes n'ont jamais vu les traitsi it la figure est couverte d'un masque de fer : — ci X hommes dont la destinée est si diEférente et qui codant ont une origine commune, nés tous lesdcu\le me jour, dans le même palais, de la même mère, Ëli France tous les deux et frères jumeaux : quelle andse ! et l'histoire en offrc-t-eJle une autre qu'on lui sse comparer? C'est sur cette an(i7Aèse qu'allait er le nouveau drame de Victor Hugo, et il lui donni ir litre : les Jumeau^:.

1 commença de l'écrire le 26 juillet 1839. Le preini« } était terminé le 8 août. Le deuxième fut écrit du au i5 août. Le troisième acte, commencé le 17 août nterrompu le aS, n'a pas été terminé.

)'où vient que ce drame, déjà conduit àsa moitié, soil' lé inachevé?

ïom l'explication donnée par Victor Hugo et reproie par l'un de ses secrétaires, M. Richard Lesclide. -e poète, contre son habitude, parla prématurément son œuvre. Il en lut quelques scènes dans une soirée t intime, à laquelle assistait Louis Boulang'cr. Le : même, Louis Boulanger, sous le coup de l'impres- 1 que lui avait causée cette lecture, ne put se tenir de ontcr la nouvelle œuvre du ftlaître devant un petit j iupe dont faisait partie Alexandre Dumas père. Ce | nier trouva le sujet de son goût, et, sans perdre une ' ire, il se tailla un roman dans le drame de Hug?;

LES JUMEA.UX ' 255

avec les Jumeaux, il fît le Vicomte de Bragelonne, En apprenant Tindiscrétion de Louis Boulanger et ses suites, Victor Hug-o entra dans une grande colère et jeta au feu le manuscrit des Jumeaux. « Non, dit M^n^Drouet, qui était dans le cabinet du poète pendant qu'il faisait ce récit à son secrétaire, non, vous n'avez pas jeté votre manuscrit au feu ; vous l'avez emporté et enfoui dans quelque coin où on le retrouvera un jour * ! »

Il est parlé des Jumeaux dans Victor Hugo raconté ^ ; mais le témoin s'est gardé d'y donner l'explication qu'on vient de lire. C'est qu'à ce moment Alexandre Dumas vivait encore. On attendra sa mort pour l'accuser, non d'un simple plagiat fait à ses risques et périls, mais d'un véritable abus de confiance, d'une honteuse trahison. Cette accusation est évidemment mensongère. D'après la version de Victor Hugo, recueillie par M. Richard Lesclide, c'est à l'époque même où il composait son drame, au mois d'août 1889, <î^'il ^^ aurait lu quelques passages à Louis Boulanger et que celui-ci en aurait parlé devant Alexandre Dumas. Ce serait /?ett de temps «/?ré5 que Dumas aurait écrit le Vicomte de Bragelonne, dès 1889, par conséquent, ou, au plus tard, dans les premiers mois de i84o. Mais le Vicomte de Bragelonne n'est venu qu'après les Trois Mousquetaires et Vingt ans après, qui sont de i844 et de i845; ce roman n'est lui-même que la suite de Vingt ans après et n'a paru qu'en 1847^.

4. Propos de table de Victor Hugo, recueillis par Richard Lesclide, p. d67. — Jjîs Jumeaux ont été publiés en 1889, dans les Œuvres inédites de Victor Hugo.

2. Victor Hugo raconté^ t. II, p. 478 : « M. Victor Hugo, après les Burgraves, s'éloigna du théâtre, bien qu'il eût un drame presque achevé depuis i838, les Jumeaux. » Au lieu de 1838 ^ il faut lire 1839,

6. Le premier chapitre du Vicomte de Bragelonne fut publié paj le Siècle, le 20 octobre 4847.

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Mettons donc hors de cause Alexandre Dumas et le Vicomte de Bragelonne, et voyons si lanalyse môme de la piè<»e ne nous apprendra pas le vrai motif qui a déterminé le poète à ne pas terminer son drame.

Le premier acte se passe près la porte Bussy, sur une petite place où se dresse la baraque du bateleur Guillot- Gorju. Au lever de la toile, le comte Jean de Créqui, proscrit depuis dix ans et rentré en France de la veille pour conspirer contre le Mazarin, est entrain, afin de mieux cacher son jeu, de revêtir les bas jaunes. Je justaucorps et le haut-de-chausses de Guillot-Gorju. Leduc de Chaulnc et le comte de Bussy traversent en causant le fond de la place. Le hasard veut qu'ils parlent justement du comte Jean et nous apprennent son histoire, qu'une fille lui est née, voici tantôt dix-sept ans, dans des conditions mystérieuses, et que cette fille, restée en France, s'appelle maintenant Alix de Ponthieu, qu'elle est belle comme le jour et vit au fond des bois comme une cénobite.

Cependant la foule s'est amassée devant la baraque. Le comte Jean monte sur le tréteau et réussit si bien son premier boniment, que tout le monde le prend pour le vrai Guillot-Gorju, à commencer par le lieutenant de police Benoît Trévoux, venu là pour arrêter le bateleur. Maître Benoît Trévoux a compté sans son hôte. Le comte Jean, qui vient de passer dix ans à l'étrang-er, connaît naturellement tous les secrets du lieutenant de police, même ceux de son ménage. Il a précisément dans sa poche une lettre qui établit la participation de maftre Benoît à un complot contre le cardinal. Cette lettre n'est rien moins qu'une lettre de la reine à son frère le roi d'Espagne : Anne d'Autriche, qui est à la tête du complot, mande à son frère qu'elle compte sur son bon se-

cours et le sollicite d'envoyer une escadre en Gascogne et une armée en Savoie ; elle lui donne du reste les noms des principaux conjurés, et le pauvre Benoît Trévoux figure sur la liste. Comment cette lettre est-elle arrivée aux mains du comte Jean? Oh ! mon Dieu, de la façon la plus simple du monde. Il la tient de Guillot-Gorju, qui la lui a passée en même temps que sa casaque. A ce moment d'ailleurs entre dans la baraque une femme voilée, qui n'est autre qu'Anne d'Autriche elle-même. Elle vient se faire dire là bonne aventure. Le comte Jean la reconnaît, et il profite de l'occasion pour lui toucher un mot de son fils, le Masque de fer. La reine est si troublée que, ne sachant plus comment faire pour rentrer chez elle incognito, elle demande au faux Guillot-Gorju de lui en fournir le moyen. Qu'à cela ne tienne ! Maître Benoît Trévoux, qui assiste à l'entretien et qu'elle ne connaît pas, bien qu'elle conspire avec lui, dont elle connaît seulement l'écriture, prend du papier et, sur l'ordre du comte Jean, écrit : Laissez passer cette dame et sa suite, signé : TREVOUX, Anne d'Autriche, de plus en plus convaincue qu'elle a affaire à un magicien, tire de son doigt sa bague en sardoine et la remet au comte : quand il voudra voir la reine, il lui suffira de montrer cette bague, les portes s'ouvriront sur-le-champ devant lui.

A peine Anne d'Autriche s'est-elle éloignée, que le duc de Ghaulne et le comte de Bussy reviennent sur la place, toujours en causant d'Alix de Ponthieu. D'autres seigneurs les rejoignent, le comte de Brézé, le vicomte d'Embrun, et tous se déchaînent contre Mazarin. Jean de Créqui trouve le lieu et le moment favorables pour se faire reconnaître, pour annoncer qu'il conspire et qu'il a pris la perruque noire et les bas jaunes de Guillot-Gorju,

afin de changer

La forme de la France et la face du monde.

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Ce boniment n'a pas moins de succès auprès des gentilshommes que celui de tout à Theure auprès des bourgeois, et les quatre seigneurs lui promettent solennellement, sur la place publique, de lui prêter aide et secours pour renverser Mazarin.

Cependant la nuit est venue, mais la journée du comte Jean n'est pas finie. Il est d'ailleurs en veine ce jour-là. Il n'y a qu'un instant Guillot-Gorju lui donnait une lettre de la reine. Voici maintenant que Tagus, le valet du bateleur, lui apporte un papier qu'il vient de chiper dans la poche d'un sergent et qui porte ces deux lignes: Vous pouvez vous fier au porteur du présent^ signé: MAZARIN, Il met le billet de Mazarin dans sa poche avec la lettre et la bague de la reine, et il attend. Cette fois, c'est Alix de Ponthieu qui arrive, Alix sa fille, qu'il n'a pas vue depuis dix ans, qui vit « comme une cénobite », et qui vient demander à Guillot-Gorju de l'aider à sauver le Masque de fer, enfermé au château de Picrrefonds. Elle ne sait pas le nom du prisonnier, elle na pas vu ses traits, elle ignore tout de lui; mais un soir elle Ta aperçu, par un soupirail grillé, allant et venant dans son cachot, comme un spectre, et elle en est tombée amoureuse. Le comte Jean, effrayé, essaie de lui montrer les périls de son entreprise ; mais comme la petite tient bon, le pauvre père finit par lui dire qu'elle peut compter sur lui.

Au second acte, nous sommes à Pierrefonds, dans le cachot du Masque de fer, et nous y sommes en compagnie d'Alix, qui entre là comme dans un moulin. Elle éprouve le désir bien naturel de voir la figure de celui à qui elle a donné son cœur et pour qui elle est prête à donner sa vie. Gomme elle a les mains pleines d'or, le geôlier consent à défaire le masque du prisonnier ; déjà

la clef est dans le cadenas, quand soudain retentit un coup de pistolet, tiré par le soldat de garde. Le g-ouverneur, M. de la Ferté-Irlan, accourt, suivi de nombreux g-uichetiers, et se met aux ordres du soldat, dès que celui-ci lui a montré le billet de Mazarin, disant: Vous pouvez vous fier au porteur du présent. Devenu maître au château, le soldat ne perd pas de temps. Il commande qu'on fasse rentrer la garnison, qu'on ne laisse dehors aucun homme de garde et qu'on lui apporte toutes les clefs. Gela fait, et quand le gouverneur, — un gouverneur d'opérette, — a passé par la plaque de la cheminée, qui se referme derrière lui, le soldat ôte sa perruque: c'est le comte Jean. La garnison est prisonnière, le geôlier est captif, le gouverneur est pris comme un rat dans une ratière ; il ne reste plus à Alix et au Masque de fer qu'à prendre la clef des champs. Le comte Jean sort le dernier, comme il sied au capitaine qui vient de sauver son équipage.

Un salon magnifique et délabré dans le vieux château de Plessis-les-Rois, tel est le décor du troisième acte. Ce châtea^u est celui de Jean de Gréqui. Il est inhabité depuis dix ans, et c'est pour cela que la reine-mère, le roi Louis XIV et Mazarin y sont venus afin de pouvoir y causer sans témoins. Puisqu'ils sont seuls, pourquoi se gêneraient-ils? Anne d'Autriche se répand en injures contre le cardinal; celui-ci la paye de la même monnaie, jusqu'à ce que Louis XIV, ennuyé de tout ce bruit, dise qu'il est tard et qu'il va se coucher. La reine le suit : Mazarin ne tarde pas à en faire autant. Le comte Jean, qui est à cent lieues de se douter que son château a pour hôtes, cette nuit-là, d'aussi illustres personnages, arrive alors avec Alix et le Masque de fer. Son premier soin est de limer le cadenag du masque. « Qu'il est beau ! »

sVcrie Alix, qui se retire d'ailleurs presque aussitôt pour aller chercher des clefs. Son père raccompagne, laissant le prisonnier seul. Celui-ci n'a que le temps de se cacher derrière un paravent : un « homme pâle avec un linceul rouge » vient d'entrer ; c'est Mazarin qui ne peut dormir et, toussant, malade, à demi mort, reparaît pour refaire le monologue à'Hernaniy un exposé magistral de l'état de la France et de l'Europe en l'an de grâce 1661, un magnifique cours d'histoire à l'usage du frère de Louis XIV, ad usum Delphini..,

Ici s'arrête le manuscrit avec cette mention : Interrompu le 23 août par la maladie. Quand .Victor Hugo sera revenu à la santé, il aura relu ses trois actes et il aura reconnu que son drame n'avait pas le sens commun, que les plus beaux vers du monde ne pouvaient déguiser l'inanité du sujet et le ridicule de l'action, que derrière ce masque enfin il n'y avait pas de visage. Et voilà pourquoi les Jumeaux sont restés inachevés.

Le 12 juillet 1889, P^^ ^® jours avant celui ou Victor Hugo allait commencer d'écrire les Jumeaux, la Cour des pairs avait condamné à la peine de mort Armand Barbés, convaincu d'avoir préparé l'attentat du 12 mai précédent et d'avoir été « dans l'exécution de cet attentat, et avec préméditation, l'un des auteurs de l'homicide volontaire commis sur la personne du sieur Drouineau, lieutenant au 21^ régiment de ligne* ».

L'arrêt avait été rendu dans la soirée. Victor Hugt> raconte que, ce soir-là, « il était à l'Opéra, où l'on jouait

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