‹ Victor Hugo après 1830Chapitre 3 sur 151 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

VOde à la jeune France. Chateaubriand et Victor Hugo. — La garde nationale. Victor Hugo, Balzac et Sainte-Beuve. — Nolre- Dayne de Pains. — Le Temps et VAvenir. Charles de Montalêmbert et Alfred de Musset. — Waller Scott et Quentin Durward.

Le i4 août 1829, Victor Hug-o écrivait à M. de la Bourdonnaye, ministre du roi Charles X :

Monseigneur,

Je suis profondément touché des bontés du Roi.

Mon dévouement au Roi est, en effet, sincère et profond. Ma famille, noble dès Pan i53i, est une vieille serva^nte de l'Etat. Mon père et mes deux oncles l'ont servi quarante ans de leur épée. J'ai moi-même peut-être été aussi assez heureux pour rendre quelques obscurs services au Roi et à la royauté. J'ai fait vendre cinq éditions d'un livre où le nom de Bourbon se trouve à chaque page.,,

... Quoi qu'il advienne, il est inutile que je vous en renouvelle l'assurance, rien d'hostile ne peut venir de moi. Le Roi

ne doit attendre de Victor Hugo que des preuves de fidélité, de loyauté et de dévouement.

Je désire, Monscijçncur, que Votre Excellence mette cette lettre sous les yeux du Roi avec rhommage de ma vive gratitude et de mon profond respect *...

Le 7 août i83o, moins d'un an après sa lettre à M. de la Bourdonnaye, huit jours après la révolution de Juillet, Victor Hugo écrit à son ami Adolphe de Saint- Valry :

Paris, 7 août i83o.

Merci, cher ami, de votre bonne et amicale lettre. Voilà comme il faut toujours nous écrire et toujours nous aimer. Entre vieux amis comme nous, on n'en est pas aux coquetteries, mais aux bonnes, solides et cordiales affections. Nous n'avons eu, du reste, qu'à nous louer de votre excellent^ mère. Elle m'a offert hospitalité chez elle, mais je n'ai pas dû accepter et je n'ai pas accepté. Nous étions toute une maisonnée : trois enfants, deux domestiques, une femme prête à accoucher. Trop est trop, et raisonnablement nous ne pouvions descendre qu'à l'auberge. Et puis, votre petite ville de Montfort-l'Amaury est si étrange que je ne sais pas en conscience (ceci entre nous deux et pour enrire) si je n'aurais pas un peu compromis votre bonne mère avec ma double réputation de libéral politique et de libéral littéraire. Savez- vous que ces braves gens en sont encore à la lune de miel royaliste de i8i5, et que quand ils ont dit que M. et Mme une telle est libérale y ils ont dit leur plus grave injure et sont au bout de leur indignation? Jugez de ce qu'ils devaient penser de moi, — de moi qui venais interrompre brutalement leurs embrassades et leurs congratulations des ordonnances Polignac, en leur disant : Paris a jeté bas les faiseurs de coups d'État. Plus de Polignac, plus même de Bourbon! et ministère et dynastie, l'un coupable, l'autre aveugle, n'ont que ce qu'ils méritent I — C'était tomber au milieu d'eux comme une bombe de Paris, comme un drapeau tricolore, comme un bonnet

1. Voy. le texte complet de cette lettre dans mon volume sur Victor Hugo avant i830, p. 487.

roug'e. Je ne sais même vraiment pas si je n'ai point dû avoir quelques craintes; on m'avertissait dans l'oreille de ne pas parler, d'être prudent. C'était risible. Vous comprenez maintenant que si j'étais descendu chez votre mère, elle était perdue à tout jamais dans l'esprit de la petite bonne société monarchique de Montfort. Du moins, je n'ai compromis que l'auberge. Elle en perdra peut-être soa enseigne de la fleur de

lys.

Nous voici maintenant de retour ici, mon cher ami, contents, mais inquiets, du reste pensant à vous et vous aimant toujours, ayant foi à l'avenir et foi en vous.

Victor.

Hier encore, Victor Hugo était le poète de la Restauration ; les joies des Bourbons étaient ses joies, leurs deuils étaient ses deuils ; il avait des hymnes pour la Mort du duc de Berry et ponr les Funérailles de Louis XVIII; il avait des chants pour la Naissance du duc de Bordeaux et pour le Sacre de Charles X, Aujourd'hui, la révolution est triomphante; Charles X est tombé, le duc de Bordeaux est en exil. Le poète reprend sa lyre, Faigle rouvre son aile et vole vers le soleil... vers le soleil levant. Comme il a célébré le sacre du roi, il célèbre le sacre du peuple; comme il a chanté le 29septembre 1820, il chante le 29 juillet i83o :

Frères! et vous aussi vous avez vos journées! Vos victoires de chêne et de fleurs couronnées, Vos civiques lauriers, vos morts ensevelis.

Vos triomphes, si beaux à l'aube de la vie.

Vos jeunes étendards troués à faire envie A de vieux drapeaux d'Austerlitz !

L'Angleterre jalouse et la Grèce homérique.

Toute l'Europe admire, et la jeune Amériijue Se lève et bat des mains du bord des océans.

Trois jours vous ont suffi pour briser vos entraves. Vous êtes les aînés d'une race de braves.

Vous êtes les fils des géants * !

4. Gottê pièce, qui n'a pas moins de 248 vers, porte, dans les

En publiant, le 19 août i83o, l'hymne de Victor Hug'O, Tode A la Jeune France, le Globe la fit précéder de ces lignes :

La poésie s'est montrée empressée de célébrer la grandeur des derniers événements ; ils étaient faits pour inspirer tous ceux qui ont un cœur et une voix. Voici M. Victor Hugo qui se présente à son tour avec son audace presque militaire, son patriotique amour pour une France libre et sa vive sympathie pour une jeunesse dont il est un des chefs éclatants... Tandis que Chateaubriand, vieillard, abdique noblement la carrière publique, sacrifiant son reste d'avenir à Funité d'une belle vie, il est bien que le jeune homme qui a commencé sous la même bannière continue d'aller, en dépit de certains souvenirs, et subisse sans se lasser les doctrines diverses de son pays. Chacun fait ainsi ce qu'il doit, et la France, en honorant le sacrifice de l'un, agréera les travaux de l'autre.

Ce petit article, non signé, était de Sainte-Beuve. « L'article du Globe sur Hugo, a-t-il écrit plus tard, est de moi. Je revendiquais le poète au nom du régime qui s'inaugurait, au nom de la France nouvelle. Je le déroyalisais*. » — Heureux Victor Hugo, si Sainte-Beuve, vers ce même temps, s'était borné à le déroyaliseri

Je crois bien, d'ailleurs, que le rédacteur du Globe ^ au moment où il rapprochait de la conduite de Chateaubriand celle de Victor Hugo, n'y entendait point malice. Et pourtant, quelle différence entre les deux conduites ! Quelle leçon de dignité et d'honneur donnée au jeune homme par le vieillard ! Chassé du pouvoir par Louis XVHI, chef de l'opposition contre le ministère Villèle depuis 1824, démissionnaire de l'ambassade de Rome à l'avène-

Chanls du Crépuscule^ la date du 10 août 1830 et cet en-tôte : Dicté après juillet 1830. Elle fut imprimée dans le Globe avec ce titre : A ta jeune Finance.

1. Ma Biographie, p. 10 (en tête du tome XIII des Nouveaux lundis).

ment du ministère Polig-nac, porté en triomphe par le peuple le 3o juillet i83o*, Chateaubriand aurait pu se croire autorisé, sinon à servir le gouvernement nouveau, du moins à ne pas s'en séparer avec éclat, à conserver son titre et sa pension de pair de France, à ne pas sacrifier les derniers restes de sa fortune, à ne pas laisser la vieillesse et la pauvreté franchir son seuil le même jour et s'asseoir ensemble à son foyer. N'écoutant que la voix de l'honneur, il prend g-én creusement le parti des vaincus, il se dépouille de tous les titres, de tous les avantages qu'il ne tiendrait qu'à lui de garder. Le lo août, il renonce à son titre de pair de France; le 12 août, il écrit au ministre des finances : « 11 me reste des bontés de Louis XVIII et de la munificence nationale une pension de; pair de 12.000 francs, transformée en rentes viagères inscrites au Grand-Livre de la dette publique... Je viens la résigner en vos mains ; elle aura cessé de courir pour moi depuis le jour (10 août) où j'ai écrit à M. le président de la Chambre des pairs qu'il m'était impossible de prêter le serment exigé. » Le même jour, il envoie au ministre de la justice sa démission de ministre d'État 2. — Victor Hugo, qui avait écrit sur l'un de ses cahiers de collège, à la date du 10 juillet 181 6 : Je veux être Chateaubriand ou rien, trouve que ce n'est pas le moment d'imiter son vieux maître. Sans hésiter, sans tarder d'un jour, il passe dans le camp des vainqueurs. Il n'attend même pas, pour renier la Restauration, que le coq ait chanté trois fois. Seulement, il a bien soin de conserver la pension qu'il tenait du roi Louis XVIII : il désertait la cause, mais il gardait l'argent.

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