L'Artiste, loc. cit
costume, dit Théophile Gautier, était d'un caractère et d'un gcoût ravissants : une robe de damas rose à ramag-es d'argent, des plumes et des perles dans les cheveux; tout cela d'un tour capricieux et romanesque comme un dessin de Tempeste ou de délia Bella. On aurait dit une couleuvre debout sur sa queue, tant elle avait une démarche onduleuse, souple^ et serpentine. A travers toutes ses grâces, comme elle savait jeter quelque chose de vénéneux I Avec quelle prestesse inquiétante et railleuse elle se dérobait aux adorations prosternées dos beaux seigneurs vénitiens i ! »
A quelques mois de là, le 27 juin i833, M. Pierre Foucher, père de Mn»e Victor Hugo, écrivait de Rennes à sa belle-sœur, M™« Asseline :
... J'ai hésité à vous prier de me tenir au courant d'une chose qui me revient souvent en tête, à cause d'Adèle. Vous savez, cette dame, la belle dame de la Porte-Saint-Martin, qui, dans ses projets de réforme, a quitté son grand appartement pour un plus modeste, la princesse Negroni enfin ; cela donnet-il toujours des inquiétudes à Adèle? Où en est la conversion de la princesse ? Je voudrais bien que la liaison qui continuait lors de mon départ se terminât, et que ce fût à la satisfaction de ma fille. Il est bien entendu que tout ce que vous m'écririez sur ce chapitre serait de vous à moi seulement *.
Le 9 juillet, au reçu des renseignements qu'il a demandés, M. Foucher répond :
Mille remerciements de vos détails sur la princesse Nes^roni. Je suis bien aise qu'Adèle soit tranquille et qu'elle ne démente pas sa conduite ^.
En vain les amis de Victor Hugo allaient frapper à sa
Théophile Gantior. Portraifs cotftemporaivs, p. 380. Victor Hugo intime, par Alfred Assoline, ]) 42. — M. Alfred Asseline était le cousin germain de Victor Hugo. 3. Ibid., p. 43.
.porte ; on ne le pouvait plus voir. Sainte-Beuve écrit à Victor Pavie, le i5 juillet i833 : « Je n'ai pas vu Hugo depuis deux mois, en vérité, ou plus ; on a peine à le découvrir, môme ceux qui vont chez lui. » David d'Angers écrit, de son côté, à Pavie :
Je vois quelquefois Hugo, mais rarement ; il est si difficile de le trouver chez lui. 11 n'y vient plus que pour les heures des repas. Pauvre Mme Hugo!... On dit qu'il va prendre la direction du théâtre del'Odéon. N'est-ce pas une de ces idées qui ne viennent à un homme comme Hugo que quand il est poussé par son mauvais génie? Comme une liaison avec une femme perverse peut changer Vor en plomb! Mais j'espère qu'un jour son âme noble comprendra qu'il ne doit pas tomber si bas, et alors nous aurons des pages brûlantes d'amertume contre le genre humain, quand sa plume se plongera dans le fiel. Il était si naïf, si plein de candeur quand nous l'avons connu, avec son âme ardente et sa tête d'homme d'action l La lutte du romantisme ne lui suffisait pas ; il lui fallait entrer dans la vie. Il y est enlacé comme Laocoon. Malheureusement il voit un côté bien vil de l'espèce humaine .
Le bruit mentionné par David d'Angers était exact. Victor Hugo voulait avoir un théâtre à lui, pour y faire jouer ses pièces et pour y donner une place à M**® Juliette. Victor Pavie lui écrivit à ce propos, comme il l'avait fait en i83i dans une circonstance à peu près semblable, et il en reçut la réponse qu'on va lire :
Paris, 25 juillet i833.
Personne ne me comprend donc, pas même vous, Pavie, vous que je comprends pourtant si bien, vous dont l'âme est si élevée et si bienveillante? Cela est douloureux pour moi.
J'ai publié, il y a six semaines, un article dans l'Europe littéraire Lisez le paragraphe qui se termine par : Deus cen-
\. Cartons de Victor Hugo : correspondance David d'Angers. Lettre du 6 juillet 1833.
trnm et locas reram^. Vous aurez ma pensée; commentez-la en vous-même dans mon sens. Je crois que cela modifiera vos idées actuelles sur moi.
L^ théâtre est une sorte d'église, l'humanité est une sorte de religion. Méditez ceci, Pavie, c'est beaucoup d'impiété ou beaucoup de piété; moi, je crois accomplir une mission.
Je n'ai jamais commis plus de fautes que cette année, et je n'ai jamais été meilleur; je vaux bien mieux maintenant qu à mon temps d'm/iocefice que vous regrettez. Autrefois, j'étais innocent; maintenant, je suis indulgent; c'est un grand progrès, Dieu le sait. J'ai auprès de moi une bonne et chèrp an^ie, un ange qui le sait aussi, que vous vénérez comme moi et qui me pardonne et qui m'aime. Aimer et pardonner, ce n'est pas de l'homme : c'est (Je Dieu ou de la femme!
Certes, vous avez bien raison de dire que vous êtes mon ami. A qui écrirais-je ainsi?
Allez, je vois clair dans mon avenir, car je vais avec foi, l'œil fixé au but; je tomberai peut-être en chemin, mais je tomberai en avant ; quand j'aurai fini ma vie et mon œuvre, fautes et défauts, volonté et fantaisie, bien et mal, on me jugera.
Aimez-moi toujours.
Je vous serre dans mes bras.
Je n'ai jamais commis plus de fautes et je n'ai jamais été MEILLEUR, L'homme qui a écrit cetje phrase est bien celui qui, demain, va se décerner à luimême le nom à!OLYMPIO. Pncore un peu, et il dirait : Je sens que je deviens Dieu I Dans le domaine de Tart, il ne souffre pas de rivaux; la critique, même la plus légère, est, à ses yeux, une impiété. Dans Tordre de la conscience, il n'admet pas d'autre règle que sa fantaisie, pas d'autre }oi que sa volonté. Le bien, c'est ce qu'il f^jt ;
1. Cet article de VEurope littéraire a passé depuis tout entier dans la Préface de Littérature et philosophie mâlée.^ Cmnrs 18:54).