LITTÉRATURE ET PHILOSOPHIE MÊLÉES
imprimés, ajoutait-il, tels que je les ai recueillis dans les publications du temps; » et, en les réimprimant, il leur avait fait subir des altérations qui en dénaturent parfois complètement le sens et la portée. \\ insistait, dans sa préface, sur les dates qu'il avait soigneusement placées en tête de tous les fragments. Que le lecteur ne perde pas un seul instant ces dates d^ vue! Pt ces dates étaient presque toutes fausses. \\ lui arrivait de donner quelquefois, avec la date de l'année, cejjes du mois et du jour ; et tout était inexact, le jour, le mois et Tannée. Il allait jusqu'à dater A'avril 1820 et de décembre 1820, des morceaux écrits après i83o. Il appelait cela agir en toute franchise, fournir une base sincère aux études des personnes qui veulent bien suivre le développement de son esprit. La sincérité lui fait défaut, même dans les choses Jes plus insignifiantes, là ou il n'a aucun intérêt à duper le lecteur. « Il y a de tout, dit-il, dans ce journal, môme des plans de tragédie faits au collège. » Et il donne, en effet, sous ce titre : Plan de tragédie/ait au collège, l'analyse détaillée d'une tragédie dont Phocion est le héros. Avec une impartialité louable, il signale les côtés faibles de son plan, et il en fait ressortir les qualités avec une satisfaction légitime. Or, ce plan de tragédie, œuvre de sa jeunesse, n'est pas autre cjiose que l'analyse faite par lui, dans la cinquième livraison du Conservateur littéraire^, de la tragédie de Phocion, par J.-G. Jloyou, frère de l'abbé Poyou, rédacteur de VAmi du roi, et beau-frère de Fréron, l'enn^ipi de Voltaire, tragédie jouée au Théâtre-Français le 16 juillet 1817^
4, te Conservateur littéraire, t I, pp. 189-i96. 2. Dans Victor Hugo avant 1830, j'ai eu occasiou ()e signaler, avec preuves à l'appui, )ôs principales altératioas que Victor
■u:r, qui suivit de près Littérature eî Phi es <-l parut au mois de juillet i834'.<i m nouveau ot bien curieux tén)oig'nai;r <l!
blement étrnnfre dont Victor Hug-o, touK >rétentions & l'exactitude la plus scrup é de travestir les faits, de mettre parloul.
t'élit!!, la fantaisie, l'erreur et, pourquoi ï t?lc mensonge.
Dernier jour d'un condamné, Clanà plaidoyer contre la peine de mort. Citt ■is-sait plus, eomme dans le livre de i% le fantaisie, d'un criminel imag-inaire, t s pour les besoins de la cause, mais d r de bon », d'un assassin en cbair et en Tiis un vrai crime, qui avait été bel et biffl place publique de Troyes, et dootThisloin ; tout au long dans la Gazette des Tri-
is de poésie, plus de roman, plus de rêves;
raindela réalité que l'auteur édifie sa thèse
doirîe. 11 n'inventera rien, il se fera scrole moindre fait, le plus petit détail, «^f comme eUessont, écrit-il, laissant lesîec-
■ les moralités à mesure que les faits la
ir chemin. »
IX est un ouvrier de Paris, que VîctorHuço
en ces termes : « Claude était une figure
subir k ses anciens textes. (Voy. chapitre ii
ux a iiaru d'abord dans la Revue de Paria, t Vif,
iivi'uison du 6 juillet.
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ig-ne et grave. Il avait le front haut, déjà ridé, quoique eune encore, quelques cheveux gris perdus dans les touffes loires, l'œil doux et fort, puissamment enfoncé dans //^'ine arcade sourcilière bien modelée.,. C'était une belle :ôte. »
i:- Au moral, Claude « est honnête, capable, habile, injriielligent, sachant penser... Il est doux... Cerveau bien k rf ait, cœur bien fait. »
^ Dans ce pauvre ouvrier, il y avait Tétoffe d'un puissant ^ : orateur : « Il parla debout, avec une voix pénétrante et bien ménagée, avec un œil clair, honnête et résolu, avec '" un geste presque toujours le môme, mais plein d'empire. . . '"" Il eut des moments de véritable haute éloquence qui fai- 'i'' saient remuer la foule... Dans d'autres instants, il était 'C poli, choisi comme un lettré; puis, par moments encore, f modeste, mesuré, attentif, marchant pas à pas dans la L partie irritante de la discussion... »
Voilà l'homme que la société a envoyé à l'échafaud. ^ Comment cela a-t-ii pu se faire? Victor Hugo va nous ■ l'apprendre.
Claude avait une femme et un enfant. « Un hiver, l'ouvrage manqua. Pas de feu ni de pain dans le galetas. L'homme, la femme et l'enfant eurent froid et faim. L'homme vola... De ce vol, il résulta trois jours de pain et de feu pour la femme et pour l'enfant, et cinq ans de prison pour l'homme. »
Comme Jean Valjean, le héros des Misérables, ce malheureux Claude a volé sans doute un ou deux pains et deux ou trois fagots ; il a volé par vertu, par amour, faisant héroïquement le sacrifice de sa liberté ; c'est un voleur sublime. Quoi qu'il en soit, le voilà enfermé pour cinq ans à ia maison centrale de Clairvaux. Tout natu-
rellcment, cet homme qui a été un ouvrier modèle devient le modèle des prisonniers :
Claude Gueux, en prison, travaillait tout le jour... Le directeur des ateliers le reconnut bon ouvrier... Au bout de quelques mois, Claude avait acquis un ascendant sing-ulier sur tous ses compagnons. Comme par une sorte de convention tacite, et sans que personne sût pourquoi, pas même lui, tous ces hommes le consultaient, Pécoutaient, Tadmiraient et l'imitaient, ce qui est le dernier dcg-ré ascendant de l'admiration. Ce n'était pas une médiocre g'ioire d'être obéi par toutes ces natures désobéissantes. Cet empire lui était venu sans qu'il j sonfreài,.. Mettez un homme qui contient des idées parmi des hommes qui n'en contiennent pas, au bout d'un temps donné, et par une loi d'attraction irrésistible, tous les cerveaux ténébreux graviteront humblement et avec adoration autour du cerveau rayonnant. Il y a des hommes qui sont fer et des hommes qui sont aimant. En moins de trois mois donc, Claude était devenu l'âme, la loi et l'ordre de l'atelier. Toutes ces aiguilles tournaient sur son cadran. Il devait douter lui-même par moments s'il était roi ou prisonnier. C'était une sorte de pape captif avec ses cardinaux. Dans plus d'une occasion, lorsqu'il s'était agi d'empêcher une rébellion ou un tumulte, l'autorité sans titre de Claude Gueux avait prêté mainforte à l'autorité officielle du directeur. En effet, pour contenir les prisonniers, dix paroles de Claude valaient dix g^endarmes. Claude avait maintes fois rendu ce service au directeur i.
Si vous croyez qu'une telle conduite, de si grands services rendus ont valu à Claude d'être bien traité, peutêtre même de voir sa peine abrégée, c'est (|ue vous êtes comme « le bon public », et que vous « n'y comprenez rien ». C'est précisément la bonne conduite de Claude qui l'a perdu! c'est à elle qu'il doit d'avoir été g'uillotinc! Victor Hugo va vous faire toucher cela du doig-t.
« Aimé des prisonniers, Claude était déteste dés geôliers, cela est toujours ainsi. La popularité ne va jamais
sans la défaveur. L'amour des esclaves est toujours doublé de la haine des maîtres... » La haine du directeur était en raison directe des services que lui avait rendus son prisonnier. « Le directeur le détestait cordialement. Il était jaloux de ce voleur. Il avait au fond du cœur une haine secrète, envieuse, implacable contre Claude, une haine de souverain de droit à souverain de fait, de pouvoir temporel à pouvoir spirituel. Ces haines-là sont les pires * . . . » Of^. ^/^ Si£.. p ^^.' /.• •
Celle du directeur ne devait pas tarder à se satisfaire de la façon la plus cruelle. Doué des plus rares vertus et des qualités les plus hautes, Claude n'y mêlait pas un seul défaut; tout au plus eût-on pu sig^naler chez lui une petite infirmité : il était g*rand mangeur. « C'était une particularité de son org*anisation. Il avait l'estomac fait de telle sorte que la nourriture de deux hommes ordinaires suffisait à peine à sa journée. » Au lieu du pain de quatre livres, qu'il mang-eait à Paris, il ne recevait à Clairvaux qu'une livre et demie de pain et quatre onces de viande. La ration est inexorable. Il avait faim, il souffrait; il n'en parlait pas. « C'était sa nature ainsi. » Un jour, un jeune homme nommé Albin, (( pâle, blond, faible, » vint se placer près de lui, tenant à la main sa ration, dont il lui offrit la moitié. Vainement Claude voulut résister ; il dut céder enfin et accepter ce jour-là et les jours suivants. « Ils partag*èrent, en effet, de la sorte tous les jours. Claude Gueux avait trente-six ans, et, par moment, il en paraissait cinquante, tant sa pensée habituelle était sévère. Albin avait vin g"t ans ; on lui en eût donné dix-sept, tant il y avait encore d'innocence dans le reg-ard de ce voleur. Une étroite amitié se lia entre ces deux hommes,
amitié de père à fils, plutôt que de frère à frère. Albin était encore presque un enfant; Claude était déjà presque un vieillard. Ils travaillaient dans le même atelier, ils couchaient sous la même clef de voûte, ils se promenaient dans le même préau, ils mordaient au même pain. Chacun des deux était Tunivers pour l'autre*. »
Claude était heureux : le directeur tenait sa veng-eance. Brusquement, brutalement, sans motif, il changea Albin de quartier. Claude perdait son ami, en même temps qu'il se voyait enlever le supplément de ration qui lui était nécessaire. Il était frappé dans sa santé, atteint dans ses affections. Cet excellent directeur avait si bien visé qu'il avait fait coup double.
Le lendemain et chaque jour, durant plusieurs semaines, à l'heure où M. Delacelle (c'était le nom du directeur) faisait sa ronde dans l'atelier, Claude, son bonnet de grosse laine à la main, sa veste grise respectueusement boutonnée, le supplia de faire remettre Albin dans le môme atelier. — Impossible ! répondit M. Delacelle, qui, bientôt même, ne daigna plus répondre, se bornant à hausser les épaules. Les choses étant ainsi, Claude se recueillit, délibéra en lui-même pendant de longues heures, « assis sur une pierre, les coudes sur ses genoux et le front dans ses mains, immobile, dans la même attitude »; puis, froidement, impartialement, en son âme et conscience, cet homme, « cerveau bien fait, cœur bien fait », rendit son verdict.
Le soir de ce jour, — ceci se passait en i83i, — il dit à M. Delacelle : « Nous sommes aujourd'hui le 25 octobre. Je vous donne jusqu'au 4 novembre. » Claude ne laissa pas passer un seul des neuf jours de grâce ac-
cordés au directeur, sans l'avertir gravement de Tétat de plus en plus douloureux où le mettait la disparition d'Albin. Cette longanimité devait rester sans résultat. Le 4 novembre arriva. Claude Gueux s'éveilla avec un visag-e serein. « Ce matin-là, il travailla avec plus d'ardeur qu'à l'ordinaire ; jamais il n'avait fait si vite et si bien. Il parut attacher un certain prix à terminer, dans la matinée, un chapeau de paille que lui avait paye d'avance un honnête bourgeois deTroyes, M. Bressier. » S'il devait mourir, — après avoir fait justice, — il ne voulait pas qu'il y eût la plus petite tache sur sa vie, le plus léger grain de poussière sur sa conscience.
La justice, — la vraie, celle de Claude Gueux, — ne redoute pas la lumière ; elle ne craint pas de montrer à tous sa face austère, auguste et redoutable; et voilà pourquoi, dans la salle de travail, lorsque les prisonniers furent réunis, Claude leur annonça qu'il allait tuer le directeur. Il leur exposa les motifs de sa détermination. Il attesta la conscience de ceux qui l'écoutaient : « Qu'il avait mûrement réfléchi, et à cela seulement, depuis deux mois ; qu'il croyait bien ne pas se laisser entraîner par le ressentiment, mais que, dans le cas que cela serait, il suppliait qu'on l'en avertît; qu'il soumettait honnêtement ses raisons aux hommes justes qui l'écoutaient; qu'il allait donc tuer M. Delacelle, mais que, si quelqu'un avait une objection à lui faire, il était prêt à l'écouter *. »
Pas une seule objection ne lui fut adressée. Le silence des quatre-vingt-un yM5^e5, qui formaient son auditoire, avait confirmé son verdict. Appelant l'un après l'autre ceux de ses compagnons qu'il aimait le plus après Al-
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bin, il leur distribua tout ce qu'il possédait en lînge et en vêtements. Puis il les embrassa tous, commanda qu'on se remît au travail et attendit.
Neuf heures sonnaient à Thorloge delà prison, lorsque le directeur fit son entrée. Claude Gueux le supplia une dernière fois « avec une voix qui eût attendri le démon ». Le directeur fut inexorable. Claude alors sortit de son pantalon une hache, et, d'une main assurée, fendit la tête de sa victime ; trois coups assénés dans la même entaille lui avaient ouvert le crâne ; un quatrième lui coupa la figure en deux ; un cinquième lui fit à la cuisse droite une blessure profonde. M. Delacelle était mort. Jetant la hache et tirant de sa veste une paire de ciseaux, les ciseaux de « sa femme », Claude se les enfonce dans la poitrine et tombe évanoui sur le cadavre du directeur.
Quatre mois et demi plus tard, le i6 mars 1882, Claude Gueux comparaissait devant le jury. «Il eut une bonne attitude devant la cour. » 11 prêta même son aide au président des assises. Aucun des témoins ne voulait déposer contre lui ; le président les menaçait en vain de son pouvoir discrétionnaire : il fallut que Claude leur commandât de parler. Quand, par oubli ou par affection pour lui, l'un d'eux omettait des faits à sa charge, il les rétablissait.
Il accueillit l'arrêt qui le condamnait à mort sans forfanterie comme sans faiblesse, et se contenta de dire : Cest bien. Mais pourquoi cet homme a-t-il volé ? Pourquoi cet homme a-t-il tué? Voilà deux questions auxquelles ils ne répondent pas *.
Rentré dans la prison, il soupa presque gaiement. 1. Claude Gueux, p. 22.
Des offres d'évasion lui furent faites par les prisonniers de Trojcs, qui s'y dévouaient tous. Il refusa. L'exécution eut lieu le 8 juin 1882. « On avait choisi ce jourlà, parce que c'était jour de marché, afin qu'il y eût le plus de reg-ards possible sur son passage, » — « Il monta sur l'échafaud gravement, l'œil toujours fixé sur le g'ibet du Christ. Il voulut embrasser le prêtre, puis le bourreau, remerciant l'un, pardonnant à l'autre... Au moment où l'aide le liait sur la hideuse mécanique, il fit signe au prêtre de prendre la pièce de 5 francs qu'il avait dans sa main droite, et lui dit : Pour les pauvres. Comme huit heures sonnaient en ce moment, le bruit du beffroi de l'horloge couvrit sa voix, et le confesseur lui répondit qu'il n'entendait pas. Claude attendit l'intervalle de deux coups et répéta avec douceur : Pour les pauvres. Le huitième coup n'était pas encore sonné que cette noble et intelligente tête était tombée *. »
Je ferme maintenant la Revue de Paris de 18 34 et j'ouvre la Gazette des Tribunaux de 1882, ainsi qu'un intéressant volume de M. de Mongis, qui était substitut à Troyes à l'époque du procès de Claude Gueux 2.
2. Réquisitoires, Discours, etc., par M. de Mongis, ancien procureur général, 2* édition, 1876. L'article do M. de Mongis sur Claude Gueux avait paru en 1834. Dix-nouf ans plus tard, Victor Hugo tira vengeance de ce vieil article et de son auteur en écrivant dans les Châtiments :
Passons vite . L'histoire abrège. Rlle rédige
Royer d'un eeap de fouet, Mongis d'un coup de pied^
Bt fuit. Reyer se frotta et Mongis se rassied \
Tout est dit. Que leur fait l'affront? L'opprobre engraisse.
Il fallait à Victor Hug-o un assassin qui fût un homme extraordinaire, une intelligence supérieure, « un cerveau rayonnant, » toutes choses qui ne se peuvent rencontrer, on le sait de reste, que sur le pavé de la capitale ; il ouvre donc son récit par ces lignes : « Il y a sept ou huit ans, un homme, nommé Claude Gueux, pauvre ouvrier, vivait à Paris. » Le vrai Claude Gueux n'a jamais mis les pieds dans Paris la grand Ville. Il était tout simplement berger dans une petite commune de la Côte-d'Or *.
Besoin était que le poète donnât à son héros une femme et un enfant. Comment aurait-il pu, sans eux, obtenir certains effets, ceux-ci, par exemple : « La fille et l'enfant eurent froid et faim. L'homme vola. » — « Un jour, étant de bonne humeur et voyant Claude Gueux fort triste, car cet homme pensait toujours à celle qu'il appelait sa femme, le directeur des ateliers lui conta, par manière de jovialité et de passe-temps, et aussi pour le consoler, que cette malheureuse s'était fait« fille publique. Claude demanda froidement ce qu'était devenu l'enfant. On ne savait. » — « Il fouilla dans une espèce de caisse de bois blanc qui était au pied de son lit, il en tira une paire de ciseaux de couturière. C'était la seule chose qui lui restât de la femme qu'il avait aimée, de la mère de son enfant, de son heureaœ petit ménage d'autrefois. » C'est avec cette petite
1. Gomme il faut que tout soit inexact dans les récits de Victor Hugo, les détails les plus insignifiants aussi bien que les circonstances les plus importantes, nous voyons parle récit de Nf. de Mongis que le portrait physique de Claude Gueux est aussi faux que son portrait moral. L'homme que Victor Hugo représente avec « quelques cheveux gris perdus dans les touffes noires », était blond sans mélange. (Mongis, op. cit.) — Voyez aussi, dans le Français du 42 janvier 4877, la Chronique parisienne de M, Victox' Fournel.
paire de ciseaux qu*il aura la superstition touchante de se frapper, après avoir asséné cinq coups de hache à M. Delacelle. Après sa condamnation, il demandera qu'on lui rende cette chère relique. Devant la cour d'assises, il établira avec force, avec éloquence, que \dL provocation est venue du directeur; il dira : « J'avais une femme pour qui j'ai volé, il me torture avec cette femme; j'avais un enfant pour qui j'ai volé, il me torture avec cet enfant. »
La vérité est que Claude Gueux n'a pas dit à la cour d'assises un traître mot de ces belles choses ; qu'il n'avait jamais eu ni femme, ni enfant, ni petit ménag-e, et qu'il avait volé pour son propre compte. Rendu à la liberté après une première condamnation, il avait recommencé et avait été envoyé une seconde fois à Glairvaux. Cet homme « honnête », ce « cerveau rayonnant », ce « cœur bien fait», était un voleur incorrigible, un cheval de retour.
Ces antécédents, si déplorables soient-ils, Claude les a peut-être rachetés par sa conduite dans la prison. Victor Hug-o ne nous l'a-t-il pas montré contenant le désordre, empêchant la rébellion, plus qu'un héros et plus qu'un saint, l'Ange de la Maison centrale? Claude Gueux avait, en efTet, une façon à lui de donner de bons exemples aux hommes justes qui l'entouraient. En 1827, cet homme « doux, poli, modeste, mesuré, choisi comme un lettré », — merci de la comparaison, M. Hugoî — se précipite sur M. Delacelle, lui arrache son sabre et essaye de le lui passer au travers du corps. Notre justicier, cette fois, manque son coup, ce qui lui vaut d'être acquitté par la cour d'assises. Il saura reconnaître cette indulgence des douze jurés champenois; quatre ans plus tard, il fera mieux.
C'est qu'il a vraiment, quatre ans plus tard, les meilleures raisons du monde pour ôtre sans pitié. N'a-t-on pas poussé la barbarie jusqu'à le séparer de son ami, de ce jeune Albin qui a « tant d'innocence dans le regard » et dont le g-i'iH'Toux dévouement lui a inspiré « une amitié de père à fils » ? Hélas I hélas ! ce tendre et novice Albin, pour lequel la riche palette de Victor Ilug-o n'a pas de couleurs assez fraîches, qu'il nous représente « pâle, blond, faible », voici son portrait peint de visu par le rédacteur de la Gazette des Tribunaux :
A voir sa courte et forte stature, la larg-eur démesurée de ses épaules, à peine séparées de sa tcte par un col puissant et sillonné de muscles mobiles, on le prendrait pour cet Hercule aux boules, que nous admirons dans le jardin des Tuileries, près du lit de Cléopâtre ; mais le caractère qui domine dans sa physionomie, c'est réclat sombre de ses yeux profondément enfoncés dans leur orbite *.
Quant à l'amitié que lui avait vouée Claude Gueux, à cette « amitié de père à fils plutôt que de frère à frère », c'est encore la Gazette des Tribunaux qui va nous dire ce qu'il en faut penser.
Au mois de décembre i832, Félix-Albin Legrand comparaissait à son tour devant la cour d'assises de l'Aube, sous l'accusation d'assassinat. « Il paraît, dit la Gazette, qu'un attachement monstrueux avait d'abord soumis Albin Legrand au joug* de Claude Gueux et l'avait aveuglément poussé dans la complicité du crime qui a conduit Gueux au supplice. Plus tard, ses infâmes affections criminelles se seraient reportées sur l'infortuné Delaroche, détenu pour simple délit à Clair-