Livraisons des 10 avril et ier mai
sous ce titre : Victor Hugo raconté par Alexandre Damas. Le manuscrit. tout entier delà main du célèbre romancier, se termine par ces mots : Xotes dictées par Victor Hugo, écrites par moi. — A. Dumas.
Long-temps après, à Jersey, le projet abondonné fut repris par le poète, non plus avec Dumas comme metteur en scène, mais avec Mmc Hucro comme collaboratrice. A Marine-Terrace d'abord, et ensuite à Hauteville-House, le matin, après le déjeuner, le soir, quelquefois, après le diner, Victor Hugo racontait les souvenirs de sa vie, tels que les lui rappelait sa mémoire, ou tels qu'il désirait les voir fixés pour la postérité. Mrae Husro montait dans sa chambre et écrivait ce qu'elle venait d'entendre, s'attachant à reproduire le plus exactement possible lestermes mêmes dont s'était servi le narrateur [.
Le livre était écrit, en grande partie, à la fin de 1862, et le moment allait venir où il faudrait se mettre en rapport avec un éditeur. Le 21 novembre, Mma Victor Hugo adresse à M.Emile de Girardin la lettre suivante:
Je sors, Monsieur, de ce long silence, troublé, hélas ! par de douloureux événements, pour vous demander un servire. Avant que de le préciser, j'ai besoin de m'expliquer un peu.
Voilà plusieurs années que nous sommes exilés. L'exil laisse du loisir et c'est justement dans l'exil qu'il n'en faudrait pas avoir. Les heures vides, partout pénibles, le sont davantage quand on est sorti de son milieu naturel. J'ai donc songé à me créer une occupation, à intéresser ma vie par un travail utile. Il m'a paru qu'il n'y en avait pas de plus utile, à mon point de vue de femme, que d'écrire la vie de mon mari. .(-■ me suis bien dit <{ue je ne savais pas du tout écrire, n'ayant jamais été autre chose qu'une mère de famille, mais mon insuffisance ne m'a pas arrêtée. J'ai pensé qu'en racontant avec
1. Lettre incdii<- de M. Auguste Vacquerie à Paul de Saint- Victor, en date du r> septembre 1868. — Voir aussi plus liant, chapitre m, la lettre de Mn,e llu:u à Victor Pavie, du 20 novembre ift.Vj.
simplicité les faits de cette vie déjà si longue, si grande et si éprouvée, je laisserais des documents précieux. J'ai pensé, de plus, que, Foccasion venue, je pourrais tirer parti de mon travail. Il a été contrarié par ces déménagements successifs, et aussi par la maladie qu'a faite ma fille l'hiver dernier, et qui m'a ôté laliberté de mon pauvre esprit pendant longtemps. De sorte que je suis peu avancée dans mon travail; je n'ai guère fait plus de la valeur d'un volume.
J'ai absolument besoin d'aller à Paris cette fin d'année. J'ai quelques affaires à arranger pour une sœur que j'ai et qui est à la maison de Saint-Denis. Je voudrais profiter de ce voyage pour distraire un peu ma fille, qui n'a pas quitté les iles de la Manche depuis l'exil. Je voudrais lui faire voir Londres, ce qui la secouerait un peu.
Je voudrais que mon travail payât le plaisir de ma fille, mais, comme je vous l'ai dit, j'ai à peine un volume de terminé. Eloignée comme je suis, les négociations sont lentes; de plus, avec le nom que je porte, une pareille publication est difficile; il me faudrait trouver une combinaison qui n'enlevât rien à la réserve et à la dignité qui convient à ma situation. Or, vous comprenez, cher Monsieur, que tout cela demande du temps. Et voilà que j'aurais besoin, tout de suite, pour mettre à exécution ce projet, d'une petite somme de 5oo francs à peu près.
J'ai pensé à m'adresser à vous, parce que je vous crois notre ami et plus discret qu'aucun. Je vous rembourserai cette somme aussitôt que j'aurai conclu ma petite affaire.
Je vous demande celasans embarras, et je vous mets dans la confidence de mon secret maternel sans inquiétude. C'est en réalité un secret, car vous êtes absolument le seul à qui je m'en sois ouverte.
Vous pouvez me répondre directement; personne autre que moi n'ouvre les lettres qui me sont adressées.
Si vous me rendez le service que je réclame de vous, je vous écrirai pour vous dire de quelle façon vous pouvez me le faire tenir.
Je devrais m'excuser longuement de ma grosse indiscrétion. J'aime mieux vous dire combien votre ancienne amitié m'est précieuse et le sentiment que j'éprouve au souvenir de ces heures si douces que j'ai passées rue de Chaillot.