Sainte-Beuve, Portraits c^ntemfora:nsi t. I, p
coupes et de rythmes. Dans ces quatre cent cinquante pages, dans ces six mille vers, la coupe et le rythme sont toujours les mêmes. Le moule est uniforme. Toutes les pièces du volume se composent invariablement de quatrains, de stances de quatre vers. Pibrac n'en avait fait que cent vingt-six, et encore s'y était-il pris à deux fois pour les publier. Victor Husro ne nous tient pas quittes à moins de quatorze cent cinquante-deux quatrains ! C'est beaucoup.
Dans les Voix intérieures et les Rayons et les Ombres, Victor Hugo avait mis déjà quelques chansons, mais la plus longue ne dépassait pas douze stances, et c'était as. sez. Dans les Chansons des rues et des bois, telle chanson a soixante-deux quatrains, telle autre en a soixantetreize, telle autre enfin quatre-vingt-dix-sept !
Je sais bien que Victor Hu^o, dans William Shakespeare, est allé au devant de l'objection. Il y plaide la cause des « génies outrés * », il fait de l'exagération une vertu, il professe que le Trop, le superflu, c'est le nécessaire. « Le poète, dit-il, c'est la nature. Subtil, minutieux, fin, microscopique comme elle; immense. Pas discret, pas réservé, pas avare. Simplement magnifique... La sobriété en poésie est pauvreté... La simplicité qui est impuissance, la simplicité qui est maigreur, la simplicité qui est courte haleine, est un cas pathologique. Elle n'a rien à voir avec la poésie. L n billet d'hôpital lui convient mieux que la chevauchée sur l'hippogriffe i. » Et un peu plus loin: « L'étalon abuse; il y a des passants mulets à qui c'est désagréable. Etre fécond, c'est être agressif... Que diable! on doit Faire un peu attention aux autres, un seul n'a pas droit à tout, la virilité tou-
i. William Shakespeare, p. i».
jours, l'inspiration partout, autant de métaphores que la prairie, autant d'antithèses que le chêne, autant de contrastes et de profondeurs que l'univers, sans cesse la génération, Féclosion, l'hymen, l'enfantement, l'ensemble vaste, le détail exquis et robuste, la communication vivante, la fécondation, la plénitude, la production, c'est trop; cela viole le droit des neutres ». » Je le veux bien: mais tout de même quatre-vingt-dix-sept couplets, c'est trop pour une chanson !
Sans doute, parmi ces couplets, il en est plus d'un que seul un grand poète pouvait faire. Il y en a de jolis et que Béranger n'eût point trouvés:
Je vous mets au défi de faire Une plus charmante chanson Que l'eau vive où Jeanne et Néère Trempent leurs pieds dans le cresson.
D'autres sont d'une grâce exquise :
Eschvle errait à la brune En Sicile, et s'enivrait Des flûtes du clair de lune Qu'on entend dans la foret.
D'autres ont l'éclat d'une fanfare:
C'était le grand cheval de gloire, Né de la mer comme Astarté, A qui l'aurore donne à boire Dans les urnes de la clarté.
Mais, pour quelques strophes admirablement venues, pour quelques belles pièces, la Méridienne du lion, Souvenir des vieilles guerres, Une alcôve au soleil levant, l'Ordre du jour de Floréal, que de méchants quatrains ! Combien de banalités, de répétitions, de longueurs, et, par moments, quels détestables calembours !
i. Pas-a 283.
On entendait Dieu dès l'aurore Dire : As-lu déjeuné, Jacob ?
Quand j'arrive avec mon caniche, Chelles, bourse dévot et coquet, Croit voir passer, fuyant leur niche, Saint Roch, et son chien saint Roquet.
Tout aimait; tout faisait la paire.
L'arbre à la fleur disait : Nini ; Le mouton disait : Noire Père, Que votre sainfoin soit béni.'
Il va bien d'autres puérilités dans ce singulier recueil. Déjà, dans les Contemplations, nous avions vu le poète antidater par trois fois une de ses pièces, afin de persuader aux lecteurs de 1806 que son républicanisme était antérieur à 1848 2. Cette lois, il sera plus hardi : il ne craindra pas d'affirmer qu'il était républicain avant i83o. Il écrira :
Notre austérité frelatée
N'admet ni Hampden, ni Brutus.
Le passé règne; il nous menace; Le trône est son premier sujet ; Apre, il remet sa dent tenace Sur l'esprit humain qu'il rongeait ;
Le prince est bonhomme; la rue Est pourtant sanglante. — Bravo !
Dit Dracon. — La ro>/auté Grue Monte sur le roi Soliveau.
Les actions sont des cloaques,
Les consciences des égquts:
L'un vendrait la France aux Cosaques,
L'autre vendrait l'àme aux hiboux...*.
Ces couplets terminés fil y en a dix-sept de cette force), il mettra, en tête, sans le moindre scrupule, ces mots : ÉCRIT EN 1827.