Ibid
En 1826 — cette fois, la date est authentique — Victor Hugo écrivait au vicomte de Larochefoucauld, aide de camp du roi, chargé du département des Beaux-Arts, une lettre où il sollicitait une augmentation de pension, et où il disait : « Ma pension seule étant restée stationnaire, je pense, monsieur le Vicomte, n'être pas sans quelques droits à une augmentation. Si j'avais quelques titres à l'époque où je l'obtins, ces titres ne sont rien auprès de ceux que je pourrais réunir aujourd'hui... Je dépose avec confiance ma demande entre vos mains, en vous priant de vouloir bien la mettre sous les yeux de ce roi qui veut faire des beciuœ-arts le fleuron le plus éclatant de sa couronne... »
En 1829, il écrivait à M. de la Bourdonnaye, ministre du roi Charles X : « Monseigneur, je suis profondément touché des bontés du roi. Mon dévouement au roi est, en effet, sincère et profond. Ma famille, noble dès l'an 1 53i , est une vieille servante de l'Etat... J'ai moi-même peut-être été aussi assez heureux pour rendre quelques obscurs services au roiet à la royauté. J'ai fait vendre cinq éditions d'un livre où le nom de Bourbon se trouve à chaque paye... Quoi qu'il advienne, il est inutile que je vous en renouvelle l'assurance, rien d'hostile ne peut venir de moi. Le roi ne doit attendre de Victor Hugo que des preuves de fidélité, de loyauté et de dévouement l. »
Et ce serait entre ces deux lettres que prendraient place les pièces où Victor Hutro bafoue la royauté et où il se réclame de Brutus et deHampden! Le poète s'amuse, lorsqu'il compose, en i8G5, des vers républicains et
1 . Pour le texte complet de ces deux lettres de 182O et de 1829, voyez Victor Bugo avant i83o. pages 397 et 488.
qu'il les date de 1827. Force nous est bien de lui dire : Chansons que tout cela !
Mais nous avons à lui faire un reproche d'une bien autre gravité. Qu'un jeune homme, au printemps de ses années, écrive des vers d'amour, qu'une image un peu vive se glisse dans sa chanson, que les sens quelquefois y parlent plus haut que le cœur, la morale pourra bien gronder un peu. mais la critique, même la plus revêche, aura des trésors d'indulgence pour cet inamorato de vingt ans. Comment tiendrait-elle rigueur à qui débute par les Contes d'Espagne et d'Italie ' :' L indulgence ne lui est plus permise, si elle a devant elle un vieillard de soixante-trois ans, un père de famille — un maturo! un magistrato f — et si cet homme en cheveux blancs chante ses plaisirs et ses galanteries dantan, s'il conduit sa muse chez les blanchisseuses, s il se lance éperd liment dans la description des jupes, des corsets, des fichus et des robes, s'il prêche le libertinage, s'il donne de la lubricité à la nature entière, aux arbres mêmes et aux fleurs, s'il fait entendre, pendant des milliers de vers, avec une sorte de furie, le hennissement de la chair débridée ! Aussi bien, dans ces Chansons des mes et des bois, dans ces couplets graveleux, dans ces quatrains anacréontiques, vous cherche' riez vainement un soupir du cœur, un cri de l'àme, un élan du véritable amour. Vous n'y trouverez que des amours de guinguettes et des polissonneries de banlieues. Quand avaient paru les Contemplations et ce sixième livre qui a des allures d'Apocalypse, un des disciples les plus fervents du poète avait dit tout bas : C'est Jocrisse
1. Les Con tes d'Espagne et d'Italie ont paru au mois de janvier i83o. Alfred de Musset n'avait que dix-neuf ans. Il était né le il décembre 1810.
à Pathmos l ! La critique la moins hostile ne put se défendre de dire tout haut, quand parurent les Chansons des rues et des bois : C'est Géronte à Paphos !
Une pièce de la Légende des Siècles nous montre le dieu Pan introduit par Hercule dans l'Olympe. Jupiter lui ordonne de chanter. Et ses chants sont si beaux., ses vers si sublimes, il se transfigure à ce point, à travers les rayonnements de l'inspiration, il prend des proportions si colossales, que ce « Sylvain », ce « songeur», ce« satyre », voit Jupiter lui-même s'incliner devant lui-. La scène est superbe. Victor Hugo l'a traitée avec une prédilection marquée. On sent bien qu'il en est le héros, que le dieu Pan, c'est LUI. N'est-il pas, en effet, le grand tout, le poète universel, le penseur pour qui l'art et la nature n'ont pas de secrets, à qui le ciel et la terre et l'abîme ont dévoilé leurs mystères? Ceux-là même qui jusqu'ici avaient nié l'identité du poète et du dieu sont obligés maintenant de la reconnaître. Après tant de chefs-d'œuvre ou le dieuPan avait marqué son empreinte, voici qu'il a mis sa griffe sur les Chansons des rues et des bois : sous le manteau traînant d'Olympio, on voit passer le pied de bouc du Satyre 3.
i. M. Jules Lemaître a proposé une variante : « Ayant vécu, (litil. dans le siècle qui a le mieux compris l'histoire, Victor Hup:o n'en a vu que le décor et le bric-à-brac, et les papes et les ruis lui apparaissent comme des porcs ou comme des tigres. Un homme pour qui Robespierre, Saint-Just et même Hébert et Marat sont des géants, pour ipii Bossue) el <}<■ Maistre sont des monstres odieux, et [tour qui •I <-t Mérimée sont des imbéciles, cet homme-la peut avoir du génie : s., - qu'il n'a que cela... C'est Homais a Pal/i//-