Le Satyre. Légende rf< s v .t. II, p 7-T
'.*> « Les nymphes dansent avec les paysannes ; /''//' maraude dans m- <!-• Meudon; le Satyre épie Jeanne errante sous lesombrale Ville-d'Avray. » — Yt< \tor Hugot par Paul de Saint-Victor, p. "
William Shakespeare n'avait pas réussi. Les Chansons des rues et des bois n'eurent guère meilleure fortune. Victor Hugo revint au roman. Il fit paraître, au mois de mars 1866, les Travailleurs de la mer.
Le livre s'ouvre d'une façon charmante. La scène est à Guernesey, le matin de laChristmasde 182... La neige, tombée depuis minuit jusqu'à l'aube, couvre la route qui longe la mer de Saint-Pierre-Port au Valle. Les passants sont rares encore. Tout à coup, sur le chemin blanc, une jeune fille s'arrête, elle se baisse et écrit avec son doigt quelque chose sur la neige. A une centaine de pas derrière elle marchait un jeune homme. Il n'éprouva aucun besoin de se hâter, bien qu'il eût reconnu Déruchctte, la plus ravissante fille du pays. Seulement, quelques instants après, le hasard fit que son regard tomba machinalement sur l'endroit où elle s'était arrêtée. Deux petits pieds s'y étaient imprimés, et à côté il lut ce mot tracé dans la neige : Gilliatt.
Ce mot était son nom. Il s'appelait Gilliatt. Il resta longtemps immobile, regardant ce nom, ces petits pieds, cette neige, puis continua sa route.
Gilliatt est un marin qui habite la paroisse de Saint- Sampson et qui passe pour un peu sorcier. Hier encore, il ne pensait pas à DJiuchette. Aujourd'hui, tout est changé. Huit lettres écrites par un doigt blanc sur la neige ont suffi pour l'ensorceler. Et Déruchette ? Elle ne songe pas à lui. Vive et légère comme un oiseau, le jour où elle traçait sur le chemin ces lettres où le cœur de Gilliatt allait se prendre, elle ne pensait pas plus à
Gilliatt que n'y pensait le rouge-gorge qui, s'élançant du buisson voisin, était venu s'abattre ta côté d'elle sur la route, et y avait laissé, lui aussi, l'empreinte de ses petits pieds transis par le froid.
Déruchette est orpheline, mais elle a trouvé un père adoptit'dans son oncle Lethierrv, un brave marin, très inventif, qui. odieusement volé par un misérable nommé Rantaine, rétablit sa fortune, — la dot future de sa pupille, — en installant dans les eaux de l'ile normande le premier de tous les bateaux à vapeur. C'est la Darande, qui fait le service de Guernesey à Saint-Malo, et de Saint-Malo à Guernesey.
Quand son âçe ne lui permet plus daller en mer, mess Lethierrv, confie le commandement de son steamer à sieur Clubin, le plus vertueux de tous les capitaines de la Manche. L'honnête Clubin est encore plus coquin que Rantaine. Il combine un plan admirable. 11 sait que Rantaine est à Saint-Malo. porteur des 76.000 francs volés à mess Lethierrv. Il lui fera rendre gorge, le pistolet au poing ; mais cet argent, il ne le remettra pas à LetbJerry. il entend bien legarder. Pour enjouiren paix, pour échapper aux poursuites, rien de tel que de passer pour mort. Le moyen est bien simple. 11 fera échouer la Durant le sur des rochers qu'il connaît ; le navire périra; les passagers se sauveront peut être; pour lui. il refusera de monter dans le canot libérateur et restera sur les récifs, victime de son dévouement. On l'admirera, on le pleurera, on le portera aux: nues. Pendant ce temps, laissant derrière lui une bonne renommée, comme il sied à un brave homme, il gagnera le rivage, où l'attendra une barque en partance pour F Angleterre. Hélas ! la perfection n'est pas de cemonde : les plus honnêtes gens se trompent, et il arrive aux grecs les plus habiles de
perdre le coup le mieux préparé. Au moment où Clubin savoure son triomphe, il s'aperçoit qu'il s'est trompé d'écueil. Il croyait se briser contre les Hunois, à un mille de la pla^e, et il se brise contre les Douvres, qui en sont séparés par cinq lieues. Il est perdu.
Mess Lethierry n'en est pas moins ruiné. Et pourtant si la Darande est fracassée, démolie aux trois quarts, prise entre les deux rochers des Douvres comme entre des tenailles de Titan, la machine est sauve: elle est intacte. Mais la dégager est une œuvre impossible, une tâche presque surhumaine. A qui l'accomplirait, Lethierry donnerait sa nièce, Déruchette donnerait sa main. Gilliatt entend la promesse et part sur l'heure, seul, pour combattre l'Océan et lui arracher sa proie, comme les chevaliers d'autrefois allaient combattre le dragon et lui ravir son trésor.
La lutte dure trois mois et occupe trois cent vingtneuf pag-es. Gilliatt en sort vainqueur. Il rentrée Guernerev, avec la machine sauvée, avec les 70.000 francs retrouvés dans une petite boîte de fer, à côté du squelette de Clubin. Il revient en haillons, la barbe longue, les cheveux hérissés, hâve, effrayant, sinistre, pareil à un spectre, mais la flamme au front, l'espérance au cœur, et sur les lèvres la chanson des jours heureux.
La nuit était venue, le petit havre était endormi, lorsqu'il revit ce cher quai^ qu'il n'avait pas vu depuis si longtemps. Il se glisse jusqu'à la maison de Déruchette pour contempler ses fenêtres. Le voilà dans le jardin. Un bruit de voix arrive à son oreille. Déruchette est assise sur un banc. Debout devant elle, le jeune ministre qui dirige depuis peu de temps la paroisse protestante de Saint-Sampson lui dit de douces paroles. Il lui demande si elle veut être sa femme. Elle penche le front,
et sa réponse est murmurée d'une voix si basse que seul Gilliatt l'a entendue.
Il s'éloigne, et le lendemain, quand mess Lethierry, ivre de joie, fou de bonheur, lui dit que, fidèle à sa promesse, il lui donne Déruchette, Gilliatt déclare qu'il ne veut pas se marier. Héroïque jusqu'au bout, c'est lui qui met la main de Déruchette dans la main du révérend Ebcnezer. Il les accompagne à 1 église et leur sert de témoin.
Il y a dans la mer, tout près de Guernesey, un rocher qu'on appelle Gild-Holm-Ur. Il a la forme d'une chaise et la marée le recouvre entièrement. C'est là que Gilliatt vint s'asseoir à l'heure de la marée montante, au moment où le Cashntere, qui emmenait en Angleterre Ebenezer et Déruchette, glissait à quelques toises de la roche. On les voyait sur le pont, dans une lumière, assis côte à côte, se tenant les mains, les doigts entrecroisés dans les doigts. Gilliatt avait les yeux fixés, cloués sur le navire. L'eau cependant lui gagne les genoux. puis la ceinture, puis les épaules. Enfin, « la tète disparut sous l'eau. Il n'y eut plus rien que la mer ».
Si le poète nous eût conté en un volume cetle touchante et terrible histoire, il eût l'ait une œuvre exquise et forte. Malheureusement, au lieu d'un volume, nous en avons trois, — deux de trop. Ils renferment des scènes originales, grandioses ou charmantes : Déruchette écrivant sur la neige le nom de Gilliatt, — le naufrage de la Durande, — la visite des oiseaux de mer à Gilliatt, — le combat de Gilliatt et de la pieuvre. — la scène où il découvre que Déruchette aime Ebenezer, — la scène finale, qui a le tort grave d être une glorification du suicide, mais qui, comme œuvre d'art, est de toute beauté, En faut-il davantage pour faire un chef-d'œuvre? Non cer-
tes, et, pour ma part, je tiens qu'il y en a un dans les Travailleurs de la mer; seulement c'est un chef-d'œuvre sous-marin. Pour le découvrir, besoin est de se donner un mal extrême; il ressemble un peu trop à cette srrotte des fées si bien décrite par Victor Hugo et dans laquelle on ne peut pénétrer qu'après avoir traversé d'épais brouillards, escaladé des rocs à pic et franchi des abîmes effroyables.
Nulle part, l'auteur ne s'est moins contenu et n'a fourni tantde témoignages de son horreur delasobriété. Nulle part, il ne s'est laissé entraîner à de plus interminables digressions, à de plus déplorables longueurs. \ ous rappelez-vous la tempête qui brise le vaisseau de Robinson Crusoê? Elle a quatre paires, et c'est un morceau achevé. Il y a aussi une tempête dans les Travailleurs de la mer : elle remplit quatre-vingt-quatre pages!
Sur les neuf cents pages du roman, deux cents au moins sont consacrées à expliquer au lecteur tous les secrets de 1 art nautique. Jamais on n'a tant pioché le Glossaire maritime de M. Jal et le Manuel des constructions navales! La description du bateau de mess Lethierry occupe un chapitre entier, tout hérissé de détails techniques et de mots à l'usage des gens du métier.
Ce ne sont que chouquets, ce ne sont qu'épontilles. Pour en trouver la fin, je saute vintrt feuillets Et je me sauve à peine avec les margouillets.
Au troisième chapitre de l'immortel roman de Daniel de Foë que je rappelais tout à l'heure, Robinson Crusoê raconte ses voyages successifs faits au navire échoué et comment il recueillit sous une petite tente tous les objets qu'il put en détacher :
J'enlevai tout ce que je pus des açrès, toutes les cordes et cordelettes, une pièce de toile destinée à réparer à bord la voilure dans l'occasion, et le baril de poudre qui avait été mouillé. Enfin j'emportai toutes les voiles depuis la plus grande jusqu'à la plus petite... Le lendemain je fis un autre voyage. Cette fois je songeai aux câbles. Je débutai par les plus forts, que je coupai en plusieurs morceaux assez petits pour que je pusse les remuer. Je parvins ainsi à transporter sur le rivage deux câbles et une aussière, en même temps que toute la ferraille que je pus arracher. Ensuite, je coupai la vergue de perroquet et celle de misaine pour en faire un grand radeau, que je chargeai de tout ce pesant bagage,, et je poussai au larg-e.
Gilliatt ramasse, lui aussi, dans une anfractuosité de rocher, les épaves de la Durande :
A la fin delà semaine, Gilliatt avait dans ce hangar de granit l'informe bric-à-brac de la tempête mis en ordre. Il y avait le coin des écouets et le coin des écoutes : les boulines n'étaient point mêlées avec les drisses ; les bigots étaient rangés selon la quantité de trous qu'ils avaient; lesemboudinures, soigneusement détachées desorg-aneauxdesancresbrisées, étaient roulées en écheveaux ; les moques, qui n'ont point de rouet, étaient séparées des moufles : les cabillots, les maru-ouilleN. les pataras, les g-abarons,les joutereaux. les calebas, les g"aloches, les pantoires, les oreilles d'àne, les raca^es, les bosses, les boute-hors, occupaient, pourvu qu'ils ne fussent pas complètement défigurés par l'avarie, des compartiments différent^: toute la charpente, traversins, piliers, épontilles, chouquets, mantelets, fumelles, hiloires, était entassée à part... Il n'y avait nulle confusion des garcettes de ris avec les garcettes de tournevire, ni des araig-nées avec les touées. ni des poulies ilauban avec les poulies de franc-funin, ni des morceaux de virure avec les ni >rce;iux de vil) >rd ; un recoin avait été réservé à une partie du trelingage de A/ Darande, qui appuyait les haubans de hune et les jambes de hune '.
i. Les Triaailleurs de la mer, t. II, p. 19S.
Retranchez du passade de Robinson Crusoé la vergue déL perroque£t^mmç^\\e de misgjjtf, un enfant le comprendra VpPHWWffpfenaïC' la page des Travailleurs de la mer, et je ne l'ai pas citée tout entière, il faut être calfat ou timonier.
Gomme son héros, Victor Hugo est menuisier, ferron, charron, mécanicien *. Il est tout cela et bien d'autres choses encore. Il sait les noms et l'origine de tous les vents -. Il sait la langue de la mer, celle d'aujourd'hui et celle d'autrefois : « Aujourd'hui on dit taquets, on disait bittons ; on dit les hommes de quart à bâbord, on disait les basbourdis ; » et ainsi quatre pages durant 3. Il n'ignore rien de ce que peuvent apprendre les récits des voyageurs de tous les temps et de tous les pays 4; il connaît tous les monstres et toutes les fleurs de l'Océan et, pour lui, l'abîme est sans mystère. Il est semblable à ce Génie des mers de la Manche dont il parle lui-même quelque part et qu'il appelle le roi des Auxcriniers, génie si savant, si savant qu' « 11 connaît les noms de tous ceux qui sont morts dans la mer et l'endroit où ils sont ° >).
Et c'est pourquoi ce livre, qui aurait pu être un chefd'œuvre, est un livre mortellement ennuyeux. C'est de plus un mauvais livre, en tête et à la fin duquel l'auteur a écrit ce mot : anafkh / « Un triple anankè pèse sur nous, l'anankc des dogmes, l'ananké des lois, l'auankè des choses 6. » L'homme se doit à lui-même de lutter contre « les lois et les choses». S'il est vain-
i. T. I, pp. 55.