A MON PÈRE
Que le livide lui soit dédié
Comme Vauteur lui est dévoué.
Le livre avait paru depuis quelques semaines seulement, lorsque le général Hugo mourut subitement, frappé d'une apoplexie foudroyante, dans la nuit du 28 au 29 janvier 1828. « 0 habitait rue Plumet, » lisons-nous au tome II de Victor Hugo raconté par un
ijK vie roi', HUGO .vva.ni' 1830
témoin de sa vie K La rue Plumet, située au faubourg Saint-Germain, entre la rue de Babylone et la rue de Sèvres, joue un grand rôle dans le roman des Misérables. Le livre Ille de la IV partie a pour titre : la Maison de la me Plumet. Pour être tout à fait exact, et sans attacher d'ailleurs à cette petite rectification plus d'importance qu'il ne convient. Je dois dire que le général Hugo habitait, non la rue Plumet, mais le n° 9 de la rue de Monsieur ^. — M. Paul Foucher, beau-frère du poète, a dit du général Hugo, dans son livre les Coulisses du passé : « Le général aimait à rire et ne haïssait pas le propos leste. C'était un homme excellent ; — au physique, replet et coloré, et qui rappelait tout à fait d'encolure Abel Hugo, son fils aîné, mort comme lui d'apoplexie ^ »
Ses obsèques eurent lieu, le 31 janvier, à l'église des Missions-Étrangères *. A peine avait-il conduit son père à sa dernière demeure, que les hasards, souvent cruels de la vie littéraire, condamnaient M. Victor Hugo à surveiller sur un théâtre les répétitions d'un drame en cinq actes et en prose dont il était l'auteur.
Balzac écrivait un jour à sa sœur, U^^ Laure Surville : « Je t'engage à lire Kenilivorth, le dernier roman de Walter Scott ; c'est la plus belle chose du monde ^. » Victor Hugo, qui partageait sans doute l'enthousiasme de Balzac, avait entrepris, de concert
1 Page 173.
^Moniteur du 31 jan^ier 1S2S.
3 Les Coulisses du passé, p. 367.
4 Moniteur, loc. cit.
5 Correspondance de H. de Balzac, t. I, p. 44.
YICTOll lUGO AVANT 1830 i\\)
avec son ami Soumet, crcxtraire une pièce de ce roman. Il se chargea d'écrire les trois premiers actes, et Soumet les deux derniers. Toujours le premier prêt, il lut ses trois actes à son collaborateur ; mais des difficultés s'étant élevées entre eux, chacun reprit son manuscrit et termina sa pièce à sa façon. Soumet porta la sienne au Théâtre-Français, où elle fut jouée, le i^^' septembre 1827, sous le titre cVEniilia. Emilia, c'était Amy Robsart, l'héroïne du Château de Kenilicorth. Gomme Walter Scott, Soumet lui avait bien donné le nom à' Amy ; mais aux répétitions, lorsque M^^*" Mars était arrivée à cette phrase : « J'étais Amy (elle disait Emy, suivant la prononciation anglaise), j'étais Amy quand il m'aimait, » un éclat de rire général avait fait renoncer à Amy, qui fut remplacée \i^v Emilia. Grâce au talent de W^^ Mars et à l'intérêt du sujet, la pièce de Soumet réussit.
Deux autres théâtres représentèrent des pièces tirées du roman de Walter Scott. Tandis qu'à la Porte- Saint-Martin, on jouait un gros mélodrame intitulé, comme le roman lui-même, le Château de Kenilworth, rOpéra-Gomique donnait Lekester, paroles de Scribe et musique d'Auber.
Yictor Hugo hésitait à jouer sa première partie au théâtre avec une pièce dont le sujet ne lui appartenait pas et avait été déjà porté plusieurs fois à la scène. A la lin de 18:27, cependant, il se décida à tenter l'aventure ; mais dans la crainte d'un échec, il lit présenter son drame à l'Odéon par son beaufrère Paul Foucher, âgé de dix-sept ans à peine et
frais émoulu du collège ^ Le directeur du théâtre, Thomas Sauvage, sachant parfaitement quel était le véritable auteur, reçut la pièce et s'empressa de mettre ses meilleurs acteurs à la disposition... du beau-frère du jeune Paul Foucher. Rien ne fut négligé pour assurer le succès ; les costumes furent dessinés par Eugène Delacroix, et le 13 février 1828 l'affiche du second Théâtre-Français annonça : AMY ROBSARTy drame en cinq actes et en prose, tiré du CHATEAU DE KENILWORTH, roman de sir Walter Scott. Yoici quelle était la distribution des rôles :
Leicester 3ÎM. Lockroy.
Varney Provost.
Alasco Thénard.
Sir Robsart Auguste.
Flibbertigibbet . . . . Doligny.
Sussex Paul.
Poster Ménétrier.
La reine Elisabeth. . . Mmes Charton.
Anna. Anaïs.
Jeannette Dorgebray.
On lit, dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, que Bocage jouait dans Amy Robsart^. C'est une erreur.
La représentation, qui dura près de cinq heures, fut des plus orageuses. « Le lutin en cage avec la
1 Paul Foucher, né le 21 avril 1810, mort le 24 janvier 1875. Sorti au mois d'août 1827 du collège Henri IV, en même temps que son ami Alfred de Musset, il débuta seulement en 1830 par un drame en quatre actes et en vers intitulé : Yseult Rahnbauld.
2 Victor Hugo raconté, etc., t. II. p. 178.
colombe tombée dans la serre du vautour; — la brebis lancée dans la fosse aux loups ; — le tigre se donnant tout entier, sang et cervelle, etc., etc. » Ces phrases et bien d'autres provoquèrent des rires et des sifflets *. Le bruit alla grandissant d'acte en acte, et la pièce se termina au milieu d'un tumulte indescriptible.
La Réunion, journal des spectacles, disait le lendemain : « L'auteur de ce drame barbaro-amphigouriromantique a mis une fois de plus le roman du Château de Kenilworth en pièce, mais il s'est arrangé de façon à le rendre méconnaissable. »
Le Journal des Débats écrivait de son côté :
On a joué hier, àTOdéon, un drame historique en cinq actes, intitulé : Amy Rohsart, sujet emprunté au Château de Kenilworth, de sir Walter Scott, et qui, déjà traité sur trois théâtres différents, reparaissait pour la quatrième fois sans autre avantage que d'avoir été allongé outre mesure et déparé par une foule de locutions triviales. Les sifflets et les éclats de rire ont fait justice de cette vieille nouveauté 2.
Même note' dans le Moniteur :
On avait prédit à ce drame un succès extraordinaire ou une chute complète. Ce n'est point la première prédiction qui s'est vérifiée. L'opposition s'est manifestée dès le premier acte ; et à la fin de la représentation, le nom de l'auteur n'a pu être prononcé ou du moins entendu. Ce succès de l'école shakespearienne n'est pas de nature à enhardir les imitateurs, on peut même rendre grâce à l'auteur qui, sans le savoir, a rendu un service réel au bon goût. Au reste, que parlait-on d'origi-
* Histoire de l'Odéon, par Paul Porcl et Georges Monval, t. II, p. 104. 2 Journal des Débais du lo février 1828.
io2 VICTOU UUliO AVANT 1830
nalité, d'inventions, de hardiesses ? Quel mérite d'originalité y a-t-il à prendre un roman, à le couper en actes et en scènes, à s'emparer des parties les plus remarquables du dialogue et à se tromper au point de croire que tout ce qu'un romancier écossais a pu mettre dans la bouche de ses personnages peut' être entendu sur la scène française ? Quelle hardiesse que celle qui consiste à réunir l'affectation de l'enflure à la prétention, à la recherche de la trivialité ? Est-ce là le naturel qu'on nous promet, la vérité qu'on prétend avoir trouvée ? Encore si de ce système il naissait des impressions vives, des émotions profondes ; mais ce qu'il y a eu de plus profond à cette représentation, c'est un ennui de quatre heures, dont la dernière est employée à contempler des tableaux que commence à dédaigner le monde du mélodrame. Plaignons le talent qui volontairement s'égare de la sorte ; nous aimerions à le reconnaître, à le suivre, à le seconder dans une autre direction *.
Le Figaro est, de tous les journaux, celui qui donne le plus de détails sur la soirée du 13 février 1828.
A quoi devait s'attendre, écrivait-il, un auteur qui venait répéter, mot pour mot, un roman qui est dans la mémoire de tout le monde ? Que pouvait faire un spectateur repoussé par ses souvenirs mêmes, et qui ne se rappelait pas sans regret les moments délicieux passés, au coin de son feu, à lire les malheurs d'Amy Robsart, les infamies de Varney, les fureurs d'Elisabeth, et tant de déhcieuses et idéales descriptions, tant de saillies spirituelles, tant d'aventures pleines d'intérêt et de charme, qui disparaissaient tout entières pour la plupart ou qu'on revoyait privées de leur coloris, de leur charme, à peu près comme ces plantes exotiques qui perdent toute leur beauté dans les serres de nos amateurs?...
Si l'auteur n'a pas eu de succès, qu'il ne s'en prenne qu'à lui-même. La pièce a été montée avec un soin extrême... Rien
1 Moniteur du 15 février 1828.
n'est beau, rien n'est exact comme les costumes. Les acteurs ont fort bien joué pour la plupart. Nous devons surtout des éloges au jeune Lockroy *, à Provost, acteur plein d'inLelligence et d'esprit -, à Doligny, qui est fort bien d'un bout à l'autre ; enfin à Mue Anaïs ^, qui méritait, sans nul doute, un destin plus heureux.
Mlle CharLon ^, qui avait rempli avec beaucoup d'àme et de feu le rôle d'Elisabeth, s'est trouvée sérieusement indisposée à la fin de la pièce. Le cinquième acte, terminé par un coup de théâtre d'un bel effet, avait un peu désarmé la rigueur du parterre. Le tumulte a pourtant empêché Provost de livrer au public le nom de l'auteur. C'est un très jeune homme qui donne des espérances. M. Victor fiugo n'est pour rien dans la composition de cet ouvrage. Ceci soit dit à l'adresse des gens qui èe réunissaient hier pour lui imputer l'œuvre nouvelle •">.
Le Figaro, qui n'a jamais passé pour naïf, même quand il était jeune, croyait il vraiment que M. Victor Hugo n'était pour rien dans la composition à'Âmy Robsari? Il y était, au contraire, pour tout. Paul Foucher n'en avait pas écrit une seule ligne ; nous en fournirons la preuve tout à l'heure. Puisque sa pièce était tombée, M. Victor Hugo ne devait pas souffrir que les soupçons s'égarassent sur un autre nom que ht sien ; il devait avouer hautement son œuvre ; telle était la
iLockroy (Joseph-Philippe Simon, dit), né à Turiu lo 17 oclobio 1803, avait débuté, le 11 octobre 18i7, par le rôle de Lorédan, dans les Vêpres siciliennes.
2 Provost, né à Paris en 1798, sociétaire de la Comédie-Française, movt le 24 décembre 18G5.
3M'ie Anaïs Aubert, née en 1802, sociétaire de la Comédie-Française, mor!c en 1871.
* Victime d'un acte de vengeance et défigurée par Teau-forte, M''» Charlon disparut rapidement de la scène, vécut pauvre, oubliée, et mourut le 27 juillet 1872. {Histoire de l'Oééon, t. II, p. llo.)
s Figaro du U février 1x28.
45 i VlCTOlî HUGO AVANT 1830
seule conduite qu'il eût à tenir. Est-ce là celle qu'il a tenue ?
Lorsque la toile se releva, après le cinquième acte, l'un des acteurs, Provost, s'avança sur la scène et annonça que le drame que l'on venait de représenter était... de M. Paul Foucher.
Le tumulte était tel, que personne n'entendit le nom. Il importait cependant de faire taire « les gens » qui se permettaient d'attribuer Airry RobsaH à l'auteur de Cromwell. Aussi, dès le matin du 14 février, les affiches du second Théâtre -Français indiquaient-elles M. Paul Foucher comme auteur de la pièce sifflée la veille. « Le nom de l'auteur, inutilement proclamé, disait le Journal des Débats, serait encore un mystère, si l'affiche de ce jour ne trahissait son incognito. Il s'appelle M. Paul Foucher ^ »
Cette fausse indication ne pouvait être le fait du directeur de l'Odéon, lequel avait tout intérêt à mettre sur ses affiches le nom de VICTOR HUGO ; car, avec ce nom déjà illustre et qui passionnait alors les esprits, il était assuré d'avoir un certain nombre de représentations, bruyantes peut-être, mais fructueuses. Pour qu'il se fût résigné à remplacer le nom de l'auteur véritable par celui d'un collégien à peine sorti des bancs, le nom de Victor Hugo par celui de Paul Foucher, il fallait évidemment qu'il y eût un ordre exprès venu de Victor Hugo lui-même. Ce dernier adressait d'ailleurs à tous les journaux, ce même jour, 14 février, la lettre suivante :
* Journal des Débats du l.ï février 1S28.
Paris, le 14 février 1828.
Monsieur le rédacteur,
Puisque la, Téussiie cVA^ny Robsart, début d'un jeune poète, dont les succès me sont plus chers que les miens, a éprouvé une si vive opposition, je m'empresse de déclarer que je ne suis pas absolument étranger à cet ouvrage. Il y a dans ce drame quelques mots, quelques fragments de scènes qui sont de moi, et je dois dire que ce sont peut-être ces passages qui ont été le plus siffles.
Je vous prie, monsieur, de publier cette réclamation dans votre numéro de demain et d'agréer, etc.
P. S. L'auteur a retiré sa pièce *.
Comment douter, après cette lettre et devant des affirmations aussi précises, que la pièce ne fût effectivement l'œuvre de M. Paul Foucher, et que M. Victor Hugo n'y fût pour rien ou presque rien : « quelques mots » seulement et « quelques fragments de scènes ? » Et cependant la vérité est que ce pauvre Paul Foucher était absolument étranger à cet ouvrage^ dont il n'avait pas écrit un traître mot, et qui était tout entier de Victor Hugo seul. Ce dernier l'a reconnu, un peu tard, il est vrai, dans Yïctor Hugo raconté 'par un témoin de sa vie ^ ; et, de son côté, Paul Foucher^ — à qui son illustre beau-frère avait fait jouer, en cette occasion, le rôle de ces menins du Dauphin qui, s'il faut en croire la légende, recevaient le fouet quand
* Journal des Débats et Figaro du 15 ; Moniteur du 17 février 1828. 2 Victor Hugo raconté, etc., t. II, p. 175.
io6 YiCTOi! HUGO an'a.nt 1830
Monseigneur avait commis quelque sottise, — est revenu sur cet épisode dans son livre intitulé : /e.9 Coulisses du passé, et il l'a fait en ces termes :
Amy Robsart fut accueillie par des tempêtes dans son unique représentation à TOdéon. Oii sait que le véritable auteur me fit l'homieur (je sortais à peine du collège) de m'attribuer ce drame pour lequel Eugène Delacroix, grand ami des romantiques, avait dessiné de très beaux costumes... Si j'ai reparlé de cett^ chute célèbre, ce n'est pas par amour-propre d'auteur, je ne fis que la signer ; c'est pour un simple avis au public.
Le manuscrit a été égaré, et n'a jamais pu se retrouver ni à rOdéon ni au Ministère. On dit pourtant qu'il est quelque part. Dans ce cas, j'adjure le détenteur de se déclarer. Qui sait ? Il y aurait peut-être quelque intérêt à remonter l'ouvrage aujourd'hui... L'idée peut être bonne ou mauvaise ; dans tous les cB,s, pour ma part, elle est complètement désintéressée'^.
Suivant M. Paul Toucher, Amy Robsart n'a eu qu'une seule représentation. D'après M. Victor Hugo, au contraire, elle en aurait eu plusieurs. Il dit, en effet, dans son autobiographie, à propos de sa lettre aux journaux, — que d'ailleurs il ne reproduit point : « Ce fut pour la pièce une réclame involontaire. Les jeunes gens, qui ne s'étaient pas dérangés pour une pièce non avouée, accoururent alors ; ils applaudirent, les sifflets redoublèrent, l'agitation du parterre s'étendit dans le quartier latin : le gouvernement intervint et interdit la pièce -. » Ces représentations dont on ne nous dit pas le nombre, la jeunesse des écoles qui
* Les Coulisses du passé, p. 24o.
2 Victor Hugo racontd, t. Il, [). 178.
VIGTOU HUGO AVA.\T 1830 157
prend fou pour Anuj Iiobsari, le quarlior lalin qui s'agite, le gouvernement qui prend peur et qui interdit le drame, tout cela est du roman pur. Le gouvernement n'interdit point la pièce ; elle fut retirée par t auteur lui-mê7ne, dès le 14 février, ainsi que l'établit la lettre de M. Yictor Hugo, que nous avons citée tout à l'heure. Elle ne fut jouée qu'une fois : d'accord avec M. Paul Foucher, MM. Porel et Monval, dans leur Histoire de i'Odéon, le constatent pièces en mains *.
M. Victor Hugo n'était pas pour rester longtemps sur son échec. Au mois d'août 18:28, il publia l'édition définitive des Odes et Ballades.
A cette édition, qui comprenait toutes les pièces publiées dans les trois volumes de 1822, 1824 et 1826^ moins cependant V Hymne oriental^, l'auteur avait ajouté dix pièces nouvelles, sans compter rOde à la Colonne de la place Vendôme.
Yoici la liste de ces dix pièces, avec la date de leur composition :
Premier soupir [décembre 1819).
La Demoiselle (mai 1827) ; A Madame la comtesse A. -H. et A mon cmd S.-B. (décembre 1827).
1 Histoire do VOdéon. t. II. p. 105.
2 Voy. fi-Uessus, rh. XII, [>. o'Jo.
458 VICTOR UUGO A\ANT 1830
La C liasse du ^wr^rai;^ (janvier 1828); le Pas fVarrnes du roi Jean (avril 1828) ; Fin (mai 1828) ; Pluie d'été, Rêves et la Légende de la No7ine (juin 1828).
Ainsi complétées, les odes étaient au nombre de soixante-douze^, et les ballades, au nombre de quinze.
Dans l'édition de 1828, restée le modèle de toutes les éditions suivantes, ces soixante-douze odes sont divisées en cinq livres. Les trois premiers contiennent les odes politiques, partagées elles-mêmes en trois groupes, allant, le premier de 1818 à 1822, le second de 1822 à 1824, le troisième de 1824 à 1828.
Le quatrième livre est consacré aux sujets de fantaisie, et le cinquième à des traductions d'impressions personnelles.
Ce dernier livre, où se trouvent les pièces Encore à toi, Son nom, Actions de grâces, VOmbre cVun enfant, le Portrait d'une enfant, A une jeune fille, forme un poème délicieux, le plus achevé qui soit sorti de la plume de M. Victor Hugo. Il a fait depuis de plus beaux vers, plus puissants, plus éclatants et plus sonores ; il n'en a pas écrit de plus doux, de plus frais et de plus purs; il s'est montré depuis plus grand artiste, jamais il n'a été plus poète.
Quelques-unes des pièces publiées pour la première fois dans cette édition nous arrêteront un instant.
Dans celle qui a pour titre : Fin, et qu'il écrivit au mois de mai 1828, pour servir d'épilogue à ses odes politiques, M. Victor Hugo affirme une fois de plus ses principes royalistes et sa haine de la révolution. Une des strophes commence ainsi :
Des révolutions j'ouvrais le gouffre immonde.
L'ode A Madame la comtesse A.-H. fut composée par le poète, à Toccasion du mariage de son frère Abel avec M^e Julie Duvidal de Montferrier :
Ah ! puisse dès demain se lever sur tes jours Un bonheur qui jamais ne s'éclipse, et toujours
Brille plus beau qu'un rêve même !
Vers le ciel étoile laisse monter nos vœux. Dors en paix cette nuit où nous veillons tous deux,
Moi qui te chante, et lui qui t'aime !
L'ode A mon ami S.-B. consacrait l'amitié ardente, enthousiaste, qui unissait, à la fin de 1827, Victor Hugo et Sainte-Beuve. Viens, disait au chantre de Joseph Delorme le poète des Odes et Ballades,
Viens, joins ta main de frère à ma main fraternelle ; Poète, prends ta lyre ; aigle, ouvre ta jeune aile ; Etoile, étoile, lève-toi !
Les deux amis n'habitaient plus la rue de Vaugirard * ; ils étaient venus, au printemps de 1827, demeurer tous les deux rue Notre-Dame-des-Ghamps, Victor Hugo au n'' i\, Sainte-Beuve au n° 19. Leur intimité, à ce moment, était telle, qu'ils se voyaient deux fois le jour.
C'était l'époque où Sainte-Beuve écrivait et publiait dans le Globe les articles sur la Poésie française au seizième siècle, qui parurent en volume Tannée sui-
1 Voy. ci-dessus, ch. XII, p. 404.
vante, au mois de juin 1828*. Le jeune et savant critique, touT en subissant sur plus d un point la domination de celui qu'il appelait yiotre grand Victor^, avait exercé sur lui, à son tour, une influence considérable. Il le fit pénétrer dans l'intimité des poètes de la pléiade et en particulier de Ronsard. Il est remarquable, en effet, que Victor Hugo n'essaya des formes poétiques nouvelles, ne substitua au vers régulier la césure mobile et le libre enjambement qu'à partir de 1827, c'est-à-dire après sa liaison avec Sainte-Beuve. La Chasse du Bur grave, le Pas d'armes du roi Jean, sont de 1828. N'est-il pas permis de conjecturer que ces pièces, où l'auteur se crée à plaisir des difficultés dont il triomphe avec une étonnante souplesse, ont été écrites après une conversation où le critique lui avait montré, chez les poètes dont il faisait son étude journalière, de semblables jeux de rime? Dans la Chasse du Burgrave, par exemple, Victor Hugo répète la syllabe finale du vers, de façon à produire l'effet d'un écho :
Mon page, emplis mon escarcelle,
Selle Mon cheval de Calatrava ;
Va!
Un des poètes de la pléiade, Joachim du Bellay,
1 Ces artirles parurent dans le Glche. à partir du 7 juillet 1827 et durant les mois suivants.
2 Pour être aimés toujours de notre grand Victor...
(Les Consolations, xix.)
VICTOR UUGO AVANT 1830 461
avail dil de même, en parlant des douleurs que lui causait l'amour :
Qu'élais-je avant d'entrer dans ce passage ?
Sage.
Et maintenant que sens-je en mon courage?
Rage.
Qu'est-ce qu'aimer et s'en plaindre souvent ?
Yent. Etc., etc.
En même temps que du Bellay, chanoine de Notre- Dame de Paris, Victor Hugo, dans la Chasse du Burgrave, imitait encore Tauteur du poème de Magdeleine au désert de la Sainte-Baume en Provence , le père Pierre de Saint-Louis^ religieux carme. Dans ce poème, Magdeleine avait avec l'écho de longues conversations, dont voici un spécimen :
Quels furent donc mes yeux à ceux des regardants ?
Ardents.
De qui suivait les pas autrefois Madeleine ?
D'Hélène.
Que me fera l'époux dans sa cour souveraine ?
Reine. Et que donne le monde aux siens le plus souvent
Vent.
Que dois-je vaincre ici sans jamais relâcher?
La chair.
Qui fut cause des maux qui me sont survenus ?
Vénus.
Après s'être ainsi continué longtemps, le dialogue se termine par ces vers :
Pourrais-je quelque jour aller tout droit à Dieu Adieu.
Lorsque les jeunes romantiques de 1828 allaient répétant la Chasse du Burgrave et, se pâmant d'admiration devant ces rimes redoublées, y voyaient une innovation merveilleuse, qu'auraient-ils pensé si on leur eût dit que le maître ici n'était lui-même qu'un écho, — l'écho d'un chanoine et d'un père Carme ?
Les relations de Victor Hugo et de Sainte-Beuve, en ces dernières années de la Restauration, forment un des épisodes les plus intéressants de l'histoire du romantisme, et il convient d'en dire encore quelques mots.
Les deux poètes, à cette date de 1828-1829, au lendemain des Odes et Ballades et de Joseph Delorme, à la veille des Consolations et des Feuilles d'automne, n'étaient pas seulement deux amis se voyant chaque jour, échangeant leurs pensées et leurs vers, se célébrant l'un l'autre avec un enthousiasme lyrique; c'étaient deux frères vivant ensemble au même foyer et, s'ils n'avaient pas même génie, ayant même âme et même cœur. Si étroite était leur union, qu'après deux jours passés à la campagne loin de son ami, Sainte-Beuve lui écrivait, en même temps qu'à M"^" Victor Hugo :
Vous dont j'embrasse en pleurs et le seuil et Tautel, Êtres chers, objets purs de mon culte immortel. Oh ! dussiez-vous de loin, si mon destin m'entraîne, M'oublier, ou de près m'apercevoir à peine,
Ailleurs, ici, toujours vous serez tout pour moi ;
— Couple heureux et brillant, je ne vis plus qu'en toi *.
Lorsque l'auteur de Cromivell voulut, en 1829, publier, chez le libraire Charles Cosselin, une édition complète de ses œuvres, ce fut Sainte-Beuve qui se chargea de rédiger le prospectus. « Il y a, écrivaitil longtemps après, tel prospectus des Œuvres de Victor Hugo (en 1829, chez Gosselin) signé Amédée Pichot, et où Wordsworth est cité sur Shakespeare, qui est de moi '. »
Sainte-Beuve ne s'en tenait pas à ces petits services d'ami ; il s'associait avec une tendresse, avec des effusions de cœur dont son recueil des Consolations porte la trace à chaque page, à toutes les joies et à tous les deuils de la famille de M. Victor Hugo devenue véritablement la sienne, comme le prouvent les détails qui vont suivre.
Le poète des Odes et Ballades avait deux enfants, une fille, Léopoldine, née en 1824^, et un fils, Charles- Victor, né en 1826 *. Un second fils lui naquit, le 21 octobre 1828, et reçut les noms de François- Victor *. J'ai sous les yeux la lettre de faire part de sa naissance, et je la reproduis ici.
1 Les Consolations, xii.
^Premiers lundis, t. III, p. 344. — Nous avons vainement essayé de retrouver ce prospectus ; il manque à la Bibliothèque nationale.
3 Morte tragiquement à Villequier (Seine-Inlerieure), le 4 septembre 1843.
4 Mort le 13 mars 1861.
5 Mort le 20 décembre 1873. La seconde fille du poète, Adèle Hugo, née après 1 830 et filleule de Sainte-Beuve, a seule surAécu à sa sœur et à ses deux frères. Elle est, depuis 1872, enfermée dans une maison de folles. Sunt Lacrymal rerum.
46 i viCTon HUGO avant 1830
Madame la baronne VICTOR HUGO est heureusement accouchée d'un garçon.
Monsieur le baron VICTOR HUGO a l'honneur de vous en faire part.
La mère et l'enfant se portent bien.
Paris, 21 octobre 1828.
Ce billet nous montre M. Victor Hugo prenant le titre de baron, en attendant qu'il prenne, à partir de 1836, le titre de vicomte.
Çà, mon frère, Viens, rentrons Dans notre aire De barons i.
(Juoi qu'il en soit, dans la nuit du 21 octobre 1828, Sainte-Beuve, à l'occasion de la naissance du fils de son ami, composait la pièce suivante :