‹ Victor Hugo avant 1830Chapitre 28 sur 46 · LA VEILLÉE · texte numérisé non relu

LA VEILLÉE

A mon ami Y. H.

Minuit, 21 octobre.

Mon ami, vous voilà père d'un nouveau-né : C'est un garçon encor : le Ciel vous l'a donné Beau, frais, souriant d'aise à cette vie amère ; A peine il a coûté quelque plainte à sa mère. Il est nuit ; je vous vois ;... à doux bruit, le sommeil Sur un sein blanc qui dort a pris l'enfant vermeil, Et vous, père, veillant contre la cheminée, Recueilli dans vous-même et la tête inclinée,

1 Odes et Ballades : le Pas d'armes du roi Jean.

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Vous vous tournez souvent pour revoir, ô douceur !

Le nouveau-né, la mère, et le frère et la sœur,

Comme un pasteur joyeux de ses toisons nouvelles,

Ou comme un maître, au soir, qui compte ses javelles.

A cette heure si grave, en ce calme profond,

Qui sait, hors vous, l'abîme où votre cœur se fond,

Ami ? qui sait vos pleurs, vos muettes caresses ;

Ces trésors du génie épanchés en tendresses ;

L'aigle plus gémissant que la colombe au nid ;

Les torrents ruisselants du rocher de granit,

Et comme sous les feux d'un été de Norwège,

Au penchant des glaciers mille fontes de neige ?

Vivez, soyez heureux, et chantez-nous un jour

Ces secrets, plus qu'humains, d'un ineffable amour !

Cette amitié des doux poètes était devenue plus profonde encore un an plus tard. Sainte-Beuve, dédiant à Victor Hugo son recueil des Consolations, lui disait :

Que sont devenus ces amis du môme âge, ces frères en poésie, qui croissaient ensemble, unis, encore obscurs, et semblaient tous destinés à la gloire ? Que sont devenus ces jeunes arbres réunis autrefois dans le même enclos ? Ils ont poussé, chacun selon sa nature ; leurs feuillages, d'abord entremêlés agréablement, ont commencé de se nuire et de s'étouffer ; leurs têtes se sont entre-choquées dans l'orage ; quelques-un?, sont morts sans soleil ; il a fallu les séparer, et les voilà maintenant, bien loin les uns des autres, verts sapins, châtaigniers superbes, au front des coteaux, au creux des vallons, ou saules éplorés au bord des fleuves. La plupart des amitiés humaines, môme des meilleures, sont donc vaines et mensongères, ô mon ami...

En écrivant ces lignes attristées, Sainte-Beuve entendait bien que son amitié pour Victor Hugo était

de celles que la lassitude ne peut atteindre, que les passions mauvaises ne peuvent briser et qui sont plus fortes que la mort. « L'amitié que mon âme implore, ajoutait-il, et en qui elle veut établir sa demeure, ne saurait être trop pure et trop pieuse, trop empreinte d'immortalité, trop mêlée à l'invisible et à ce qui ne change pas ; vestibule transparent, incorruptible, au seuil du sanctuaire éternel ; degré vivant, qui marche et monte avec nous et nous élève au pied du saint trône. Tel est, mon ami, le refuge heureux que j'ai trouvé en votre âme. »

Comment donc s'est-il fait, ô poète, que, moins de huit ans après, vous ayez écrit ces vers qui scellaient à jamais dans la tombe votre amitié morte ?

Quand, de la jeune amante, en son linceul couchée, Accompagnant le corps, deux amis d'autrefois,

Qui ne nous voyons plus qu'à de momes convois,

A cet âge où déjà toute larme est séchée ;

Quand, l'office entendu, tous deux silencieux. Suivant du corbillard la lenteur qui nous traîne. Nous pûmes, dans le fiacre où six tenaient à peine. L'un devant l'autre, assis, ne pas mêler nos yeux,

Et ne pas nous sourire, ou ne pas sentir même Une prompte rougeur colorer notre front. Un reste de colère, un battement suprême D'une amitié si grande et dont tous parleront ;

Quand, par ce. ciel funèbre et d'avare lumière, Le pied sur cette fosse où l'on descend demain, Nous pûmes jusqu'au bout, sans nous saisir la main. Voir tomber de la pelle une terre dernière,

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Quand, chacun, tout fini, s'en alla de son bord, Oh! dites! du cercueil de cette jeune femme, Ou du sentiment mort, abîmé dans notre âme, Lequel était plus mort ?

Cette pièce est du mois d'avril 1837. Publiée d'abord sans titre et sans commentaire dans les Pensées d'août (septembre 1837), elle a paru, en 1862, dans l'édition définitive des poésies de Sainte-Beuve, avec ce titre : En revenant du convoi de Gabrlelle, et accompagnée de cette note : « Gabrlelle Dorval, fille de la célèbre actrice de ce nom... A son convoi, je me trouvai avec V. H. dans la même voiture ^ »

Tout était si bien fini entre eux que, lorsque Sainte- Beuve se présenta à l'Académie française, au mois de mars 1844, sa candidature eut pour adversaire celui qui semblait devoir en être, au contraire, l'introducteur et le patron, celui qu'il avait célébré en tant de rencontres, auquel il avait dit :.

C'est assez, c'est assez : jusqu'à l'heure où mon âme, Secouant son limon et rallumant sa flamme

A la nuit des tombeaux, Je viendrai, le dernier et l'un des plus indignes. Te rejoindre, au milieu des aigles et des cygnes,

0 toi l'un des plus beaux - !

On lit, dans une note de Sainte-Beuve, écrite par

* Les causes de la ruptui'e de M. Victor Hugo et de Sainte-Beuve étant d'une nature tout intime et n'ayant rien à démêler avec la littérature, nous ne les signalerons point. Le lecteur, qui serait curieux de les connaître, trouvera des renseignements complets sur ce point délicat dans les Guêpes d'Alphonse Karr, numéro d'avril 1843, et dans le livre de M. Pons, Tun des derniers secrétaires de Sainte-Beuve, intitulé : Sainte-Beuve et ses Inconnues.

2 Poésies de Joseph Delorme : A mon ami V. H.

lui quelques jours avant réleclion : « Mes fonds, qui étaient très bons, semblent baisser depuis quelques jours. Le chancelier (M. Pasquier), mon i^rand appui, est malade et ne pourra aller voter et influer par sa présence. J'ai contre moi HUGO, Thiers, très peu pour moi Lamartine; si j'arrive, ce sera laborieux; si je manque, ce sera, je le crains, définitif; il me faudra prendre quelque grand parti de travail et de plan de vie \ » Sainte-Beuve fut élu, le 14 mars 1844' par 21 voix contre 15 données à M. Yatout et au comte Alfred de Vigny.

(( M. Sainte-Beuve séchait sur pied, écrivait M. Doudan le lendemain du vote, et il eût fallu être bien méchant pour ne pas lui donner sa voix. Ces méchants se sont rencontrés en assez grand nombre, quoique heureusement en minorité ^. »

M. YictorHugo, qui avait voté contre Sainte-Beuve, fut condamné^ comme directeur de l'Académie, à lui souhaiter la bienvenue, dans la séance du 27 février 1845. Les choses se passèrent avec une courtoisie parfaite, et le directeur ne ménagea pas au récipiendaire les éloges accoutumés. Il parla avec une gravité éloquente, ne laissant apparaître, à la surface de son discours, unie et calme comme un beau lac, qu'une âme apaisée et un cœur serein. Mais j'imagine que Chateaubriand , qui assistait à la séance, n'aura pu entendre ce discours sans se rappeler les paroles qu'il avait placées autrefois dans la bouche de Chactas :

* La Vie de Sointe-Bewe, par Jules Troubat. p. 36. 2 Lettres Je X. Doudan, t. II, p. 44.

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« Le cœur le plus serein en apparence ressemble au puits naturel de la savane Alachua : la surface en paraît calme et pure ; mais quand vous regardez au fond du bassin, vous apercevez un large crocodile que le puits nourrit dans ses eaux K »

Voilà beaucoup de notes et de digressions. Le lecteur me pardonnera, sans doute, s'il veut bien se souvenir que je l'ai averti au début de cette étude, — un lecteur bien averti en vaut deux, — et s'il est disposé, comme moi, à dire avec l'abbé Delille :

Le détour me rit plus que le cliemiu lui-même.

Aussi bien, je me suis surtout proposé, dans ce travail, de réunir des documents précis, des informations exactes pour servir à l'histoire du romantisme. Un des élèves les plus obscurs de David, nommé Lavoipière, sollicitant du prince Louis-Napoléon, en juillet 1852, une place de conservateur des musées, faisait ainsi valoir le plus mémorable de ses titres : « Je fus aussi chargé par David de lui ébaucher le javelot de Tatius, dans le tableau des Sabines. » Je ne prétends pas, je l'avoue, à une autre gloire que celle de ce brave Lavoipière, et il me suffira . d'avoir ébauché le javelot de Tatius pour celui des successeurs de Sainte-Beuve qui^ avec un talent à la hauteur du sujet, fera un jour le tableau de la Poésie française au dix-neuvième siècle.

1 Chateaubriaud, AUda.

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